‹ Œuvres de DescartesChapitre 22 sur 103 · RETOUR EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

RETOUR EN HOLLANDE

Le troisième voyage de Descartes en France lui fut, dit-il, « commandé comme de la part du roi^ ». Une pension lui avait été, en effet, accordée ; en outre il espérait un emploi qui lui aurait laissé tout loisir pour ses études, mais cet espoir fut déjoué par les événements.

Le brevet de pension se trouvait sans doute dans les papiers laissés par le philosophe. Baillet nous en donne, en effet, la date, 6 septembre 1647, en citant l'inventaire de ces papiers''. Descartes en était à sa septième publication depuis lôSy, et précisément cette année 1647, la traduction française des Méditations avait paru à la fin de février, et à la fin de juillet celle des Principes. L'attention était donc attirée sur notre philosophe, et on comprend que ses amis aient jugé le moment favorable pour lui faire obtenir quelque faveur du roi. Baillet cite même plusieurs lignes du document officiel, les seules qui aient été conservées : une pension de 3, 000 livres était octroyée à Descartes « en considération de ses grands mérites, et de l'utilité » que sa Philosophie et les recherches de ses longues études » procuraient au genre humain : comme aussi pour l'aider à

a. Tome V, p. 328, 1. 9.

b. Ibid., p. 68.

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» continuer ses belles expériences qui requéraient de la » dépense... » C'était une réponse aux doléances exprimées déjà par le philosophe à la fin du Discours de la Méthode en 1637, et réitérées dans la Préface toute récente de la traduction des Principes^.

Une première question se pose. Descartes fut-il informé de cette pension dès le mois de septembre 1647 ? Baillet l'affirme sans preuves. Mais pourquoi serait-il aussitôt reparti pour la Hollande? Mieux valait rester en France, afin d'y profiter de ces bonnes dispositions de la Cour à son égard. Il s'évitait ainsi la peine d'y revenir « par ordre » dès l'année suivante. Or nous avons vu qu'il avait quitté Paris dès le commencement d'octobre, sans connaître encore les ouvrages de Mersenne et de Pascal, achevés d'imprimer le i" et le 8, et que dans le courant de ce mois il était de retour à Egmond. Vraisemblablement, il ne savait pas encore qu'une pension venait de lui être accordée; il n'avait rien demandé, et on agissait à son insu. De fait, il n'en dit mot dans sa correspondance, avant le 3i janvier 1648''; à cette date, il en fait part comme d'une bonne nouvelle à la princesse Elisabeth, à qui cependant il avait écrit le 20 novembre précédent. Et il ne lui parle que de l'off^re qui lui était faite d'une pension ; il n'en avait donc pas encore reçu le brevet. Ceci l'obligera, ajoute-t-il, de retourner en France l'été prochain, et peut-être d'y passer ensuite tout l'hiver. La chose cependant commençait à s'ébruiter, non seulement à Paris, mais en province, à Tours, par exemple, où Le Tenneur donnait même le chifi^re, 3, 000 livres, dans une lettre à Mersenne, du 1 6 janvier 1 648'^. Nous sommes un peu loin du 6 septembre précédent. Mais peut-être les lettres royales portant cette date ne suffisaient point pour l'octroi de la pension; d'autres formalités étaient nécessaires : l'expédition du brevet, par exemple, demandait un certain temps. Déjà en 1644,

a. Tome VI, p. 72-74; et t. IX (2' partie), p. 20.

b. Tome V, p. 1 13, 1. 7-9.

c. Ibid., p. 78.

460 Vie de Descartes.

une pension du même genre avait été accordée à Saumaise, pour le faire revenir en France : or un intervalle de plus de deux mois s'écoula entre l'attribution de la pension, 3 septembre, et les lettres royales qui en accompagnèrent l'envoi, le -4 novembre*. Supposons un intervalle semblable, et peut-être

a. Tome IV, p. 145. On lit, à ce sujet, dans la correspondance de Gui Patin :

A M. Spon, médecin à Lyon, 24 déc. 1643 : « ...M. le Surintendant, » qui eft le Prefident de Bailleul, veut obliger M. de Saumaife en amy (je » fçay bien qu'il l'aime fort), & trouver les moyens de le faire revenir en » France & de l'arrefter à Paris à bonnes enfeignes : quod utinam fiât! » Et c'ert pourquoy beaucoup de gens difent à Paris, que M. de Saumaife » reviendra icy l'efté prochain. Je fouhaitterois volontiers qu'il ne revint » pas de deçà, qu'il n'euft fait imprimer à Leiden tout ce qu'il a tout » preft en ce qui regarde la religion : d'autant qu'il n'en aura jamais icy » gueres de liberté, veu que nous fommes icy tous entourez & obfedez » de moines & de moineaux de tout plumage, qui per fas & nefas veri- » tatem in injujiitiâ detinent. » [Lettres de Gui Patin, édit. P. Triaire, Paris, Champion, t. I, 1907, p. 355.)

A M. Belin, médecin à Troyes, 20 sept. 1644 : « M. de Saumaife va » quitter la Hollande, & s'en vient demeurer à Paris, moyennant Cix » mille livres de penfion annuelle à prendre fur l'Eledion. » [Ibid., p. 421.)

Au même, 1" oct. 1644, même nouvelle. (Page 423.)

A M. Spon, médecin à Lyon, 21 oct. 1644 : « M. le Cardinal Mazarin, » a enfin fait conclure l'affaire depuis deux mois, qui clloit fur le bureau, » il y a plus de 4 ans : fçavoir, de faire revenir M. de Saumaife en » France ; ce qui luy eft accordé fans aucune condition ny reftriftion. Il » viendra demeurer icy, moyennant fix mil livres de penfion annuelle » qu'on luy donne à prendre fur l'Eleftion de Paris. M. le Prefident de » Bailleul, furintendant des finances, eft aufïï fort de fes amis : ce qui luy » aidera fort pour eitre bien payé. » (Page 43 1.)

A M. Belin, 29 oct. 1644 : « M. de Saumaife eft encore en Hollande. » On dit qu'il fera icy fort perfecuté des jefuites, quand il y fera. >> (Page 434.)

A M. Spon, 8 nov. 1644 : « M. de Saumaife eft encore en Hollande. . . » Nondum confiât de ejiis reditu, parce qu'on ne luy a pas encore envoyé » fes lettres. » (Page 436. j

A M. Spon, 12 sept. 1645 : « ...Monfieur de Saumaife... pcnfoit l'an » pallé à revenir demeurer icy; & de fait, on en traita exprés. Les amis « qu'il avoit de deçà lui confeilloient la plupart de n'y pas venir, & de ne )) pas quitter le certain pour l'incertain : qu'il pourroit eftre payé un an » ou deux de fa penfion, & peut-eftre jamais plus après. Le nonce du

Voyage a Paris. , 461

même encore plus long, pour la pension de Descartes; ajoutons-y quelques semaines, pour qu'on sût où le trouver dans sa retraite, et que le brevet lui parvînt au fond de la Hollande : nous atteignons ainsi le mois de janvier 1648.

Le 3i janvier donc, Descartes parle pour la première fois de retourner en France. En février, il prend certaines dispositions, qui annoncent un départ définitif : il le dit à Pollot, le 7 février ^ Il veut régler son affaire avec les gens d'Utrecht, et le 21, il leur envoie, en guise d'adieu, à la fois en français et en flamand, sa Lettre apologétique rédigée seulement en latin d'abord. Il se demandait aussi quel emploi on pourrait bien lui donner. Il venait d'apprendre qu'un savant de sa connaissance, Carcavi, avait été nommé résident à Raguse, et il

» pape s'en mefla aufïi pour l'empefcher ; de forte que, voyant toutes ces » difficultez, il abandonna l'atîaire, avec refolution de n'en parler jamais: » joint que les Hollandois luy tefmoignoient qu'ils avoient grand regret » qu'il les quittât. » (Page 471.) Patin parle ensuite d'un prochain ouvrage de Saumaise, « de la Primauté de Saint Pierre », en latin, et de trois auteurs qui se préparent à écrire en France contre lui. « Toutes » ces petites querelles nous font tort, & nuifent au public. Si ce grand » héros de la republique des lettres alloit fon grand chemin, fans fe » détourner pour ces petits clo^'leurs; s'il faifoit comme la lune, qui ne » s'arrefte point pour les petits chiens qui l'aboyent, nous pouirions » jouir de fes plus grands travaux, qui nous feroient plus de bien que » toutes ces menues controvcrfes. • . » (Page 472.)

A M. Belin, 16 déc. 1645 ; « On parle icy de cenfurer le livre de M. de » Saumaife, De Primatu Papœ : &. je penfe bien qu'on en viendra là. » (Page 490.)

Au même, 2 janv. 1C46 : « Le Clergé, qui efticy affemblé, fedifpofe de » faire quelque chofe contre le livre de M. de Saumaife ; li la ccnfure » s'en imprime, je vous en feray part. Il cfchappera belle, s'il n'eft » bruflé comme un beau petit fagot de bois {i:Cy ou tout au moins déclaré » bruflable. » (Page 491.)

Le 7 oct. 1645, Conrart écrivit à Rivet : « La liberté dont M. de » Saumaife a ufé dans fon livre de La Primauté e(l comme un vœu de « renoncer à fa patrie, & comme des lettres de naturalité qu'il fe donne » chez MM. des EUats. C'eit une perte pou.- la France, mais c'cll un » avantage pour noftre religion. » [Valentin Conrart, par Kerviler (!<: Barthélémy, Didier, 1881, p. 289.)

a. Tome V, p. 123-124. et p. 125.

s'en réjouît^. Souhaitait-il pour lui-même quelque chose de semblable ? Le 21 février, dans une lettre à Chanut, résident à Stockholm, il avoue ingénument qu'un emploi de ce genre, qui laisse le loisir de cultiver son esprit, ne serait point pour lui déplaire. Cependant nos diplomates étaient bien occupes du temps de Richelieu et de Mazarin, et leur emploi, comme en témoigne la correspondance de Chanut et de Brasset, les prenait tout entiers. Peut-être aussi pensa-t-on pour Descartes à une charge de conseiller dans une cour de Parlement, celle de Rennes, par exemple, où siégeaient déjà ses deux frères ^ ? Mais il aurait fallu l'acheter ; et ce retour dans sa famille sans doute ne le tentait guère. Rien de tout cela d'ailleurs n'aboutit, si ce n'est l'octroi d'une pension.

Fut-elle payée au moins? Baillet assure que Descartes toucha le montant trois années de suite, c'est-à-dire en 1647, 1648 et 1649. Pour 1647, le fait est plus que douteux, et Baillet ne cite qu'une lettre d'ailleurs perdue, de Descartes à Picot, du i3 novembre 1648 ". Mais en ce temps-là on ne payait guère les pensions ; on ne payait même pas les traitements, et la correspondance diplomatique de Chanut et de Brasset est entremêlée de maintes réclamations à cet égard et de plaintes pour un arriéré de plusieurs années. Baillet d'ailleurs est un peu embarrassé de son affirmation ; et il suppose une seconde pension. La première seule aurait été payée. L'autre, expédiée seulement en mars 1648, aurait déterminé le voyage en France''. Mais il reconnaît lui-même l'invraisemblance d'une telle supposition, que rien dans les papiers de Descartes n'autorise : on y aurait retrouvé la date de la seconde pension

a. Tome V, p. 119,1.21-23, et p. i3i,l. 14-19 : lettres du 7 et du 21 févr.

b. Opinion de Lipstorp. Voir Baillet, loc. cit., t. II, p. 338 (en marge) : « Lipftorp, pag. 85, dit que c'étoit une charge de Confeiller au » Parlement de Rennes, mais fans apparence. »

c. Tome V, p. 68. Cette lettre aurait dû être indiquée, en outre, p. 234, avant la dxxx«, du 7 décembre 1648.

d. Ibid., p. 139-140 : lettre du 4 avril 1648.

Voyage a Paris. 46}

aussi bien que de la première. Les retards de celle-ci s'expliquent : tout ne fut réglé à Paris qu'en janvier, oîi on l'annonça à Descartes, et il n'en reçut qu'en mars la confirmation officielle. Encore avait-on dû intervenir pour hâter les formalités". Descartes nomme M. de Martigny, dont malheureusement nous n'avons point les lettres ; il remercie également un personnage sans lequel M. de Martigny lui-même n'aurait pas réussi, et il semble bien que ce soit Jean de Silhon, secrétaire du cardinal Mazarin, et auteur philosophique''. Le brevet fut

a. Tome V, p. 134, 1. 2-7 ; p. 1 1 5, 1. 2-6, et p. 117, I. 2-3.

b. Cette lettre soulève un problème d'attribution. Une phrase d'une lettre précédente, t. V, p. 117, 1. 3-4, indiquait, ce semble, « Monf"" de » Neucaflel » comme destinataire. Mais comment croire que la pension de Descartes ait été due à l'intervention de ce seigneur étranger? Un Anglais pouvait-il avoir un tel crédit à la cour de France ? Seconde difficulté : il existe trois autres lettres de Descartes, qui sont bien adressées au marquis de Newcastie ; Clerselier, qui ignorait ce nom, les a imprimées ensemble, t. I, lettres li, lu et lui, avec le même en-tête « A un Seigneur » ; pourquoi aurait-il imprimé ailleurs, au t. III, lettre cxxiv, et avec le simple en tête « Monfieur », cette lettre qui avait le même destinataire ? Ne se trouvait-elle point avec les trois autres dans les minutes de Descartes? Autre difficulté encore : dans ces trois lettres, le ton est cérémonieux : « Voflre Excellence », dit notre philosophe, et même une fois « Monfcigneur ». (Tome IV, p. 188, 1. i5, et p. 192, 1. 21 ; p. 325, 1. 2, et p. 326, 1. I ;p. 569,1. i et 3, et 1. 24-25 ; p. 570, 1. 18.) Rien de pareil dans la présente lettre, où il dit simplement : « Monfieur ». Enfin les lettres de ce grand personnage à Descartes avaient presque toujours des retards : quatre mois, pour la seconde, du 19 juin 1645 ; et dix mois, pour la troisième, du 5 janvier 1646, à laquelle Descartes répond le 23 nov. [Ibid., p. 325, 1. 2-5 ; p. 568, 1. i2-i3.) Sans doute Newcastie ne connaissait pas l'adresse du philosophe, et s'y prenait mal pour lui faire parvenir ses lettres. Rien de pareil non plus pournotre lettre de janvier 1648.

Nous proposons cette conjecture. Le grand distributeur des pensions en ce temps-là était .lean de Silhon, secrétaire du cardinal Mazarin : nous le savons par Balzac, qui fut aussi l'obligé de Silhon, et l'en remercia, comme on voit.dans ses lettres à Chapelain, du 19 févr. 1 644 ( Œuvrej de Balzac, édit. i665, t. I, p. 684-685), et du 6 févr. et du 12 nov. 1646, et surtout du 2 sept. 1647 [Mélanges historiques, t. I, Paris, Impr. Nat., 18-3, pp. 744. 782 et S12). On lit dans cette dernière, où il s'excuse et refuse : « Ne fçavez-vous pas bien que je fuis l'antipode de M' de Bois- <> robert,& qu'encore que je n'aye pas le mérite de M. de Saumaifc, mon

464 Vie de Descartes.

donc expédié, non sans frais toutefois, que l'on fit payer à quelqu'un de la famille : Descartes eut la surprise désagréable,

» courage n'eft pas moindre que le fien? [Saumaise venait de refuser » une petision.) Sça.chant cela & me connoiiTant au point que vous faittes, » je m'eftonne, Monfieur, que vous ayez attendu ma refponfe pour » affeurer Momieur Silhon de ma confiance dans le genre de vie que j'ay » choifi. En effet, je ne changerois pas mon hermitage pour un Evefché. » Je parle tout de bon & fans faire le Rhetoricien : dix mille efcus de » penfion ne me feroient pas aller à Paris. . . Je ne laiffe pas d'eftre infi- » niment obligé aux foins de Monfieur Silhon & aux bontés de fon Emi- » nence, qui m'a fait l'honneur de penfer à moy, & qui jugeant de la » difpofition de mon efprit & de mes defirs par ceux des autres, a cru que » c'eftoit me prefenter le Souverain Bien, que de m'offrir quatre ou cinq » mille livres par an pour fubfifter à la Cour. . . » Enfin, dans une lettre à Chapelain, du 20 févr. 1645 {Mélanges etc., t. I, p. 63 1), Balzac commence ainsi des vers sur Silhon :

Ut Sophiam Mujafque fuperbam ducit in Aulam Silo meus . . .

Or Descartes avait connu Silhon à Paris, et s'informait de lui dans ses lettres : t. I, p. i32 et p. 201 : lettres du 18 avril i63o et du 25 avril i63i ; plus tard encore, 3i mars i638, t. II, p. 97, 1. 13-14. Et nous avons vu, t. I, p. 352, qu'ils s'écifivaient. Le ton amical de la lettre en question conviendrait donc : « vous m'auez defia fait plus de bien que la » plufpart de tous les parens ou amis que i'ay iamais eus. » (Tome V, p. 134, I. 16-18.) En outre Silhon était aussi un philosophe, auteur d'un traité de métaphysique : Les deux Verite\, c'est-à-dire Dieu et l'âme. Dans un sentiment de bonne confraternité, qui est à son honneur, il aura mis son crédit au service de Descar.tes, comme pour Balzac et pour Saumaise. Ajoutons que la grande question que Descartes traite dans cette lettre, est de celles qui intéressaient le plus Silhon, puisque ce n'est rien moins que l'existence de Dieu. L'autre question, expédiée en quelques lignes, est métaphysique, bien que physique également : problème de la communication du mouvement. (Voir, à ce propos, un alinéa identique, lettre à Debeaune, 3o avril 1639, t. II, p. 543, 1. 8, à • . 544, 1. 2, et dans la présente lettre, t. V, p. i35, 1. 22, à p. i36, 1. i3.) Il est donc vraisemblable que le destinataire de cette lettre était Silhon, bien que ce ne soit qu'une conjecture.

Citons à cette place, bien que nous eussions dû le faire plus tôt (p. 93 et p. 1 32-1 37), certaines pages de Silhon, qui rappellent les idées de Descartes. L'ouvrage étant de 1634, elles peuvent remonter à des conversations entre les deux philosophes à Paris, de 1626 à 1628. Ce sont quelques idées de Descartes, mais sans le travail de préparation qui

Voyage a Paris 46^

à son arrivée à Paris, d'avoir à rembourser d'abord ces avances. lien garda quelque dépit, et un an plus tard, il reve-

leur donne un sens métaphysique si particulier, et surtout sans les conséquences scientifiques que leur donne notre philosophe.

De l'Immortalité de l'Ame. Par le Sieur de Silhon. (A Paris, chez Christophle lournel, 1662. In-12, pp. 700.) Les Approbations de la première édition sont rappelées en tête : Paris, 22 et 24 février j6?4.

« Du principe que tout ce qui a ejîre, ou le tient de foy, ou l'a receu, » nous pouuons conclurreque nous, & vne infinité d'autres chofcs, avons » receu nortre eflre. Par exemple : Tout ce qui a eJlre, ou le tient de foy, » ou l'a receu; or -efl-il que nous ne tenons pas nojlre eJlre de nous y me/mes; doncques nous l'auons receu. De ce principe fe tire la » demonrtration qu'il y a Dieu, que ie mettray au difcours fuiuant. » (Page 93.)

« Mais afin de contenter plainement les efprits les plus difficiles, & )> conuaincre les plus opiniallres ; afin de forcer les volontez les plus » déterminées à ne rien croire du tout, & à mettre tout en "loute ; & afin » qu'il n'y en ait pas mefmc de quoy repartir vainement, nv de quoy » faire vne mauuaifc obieftion en faueur du Pirrhonifme : voicy vne » connoifiance certaine, & en quelque fcns qu'on la tourne, & de quelque » iour qu'on la regarde, & dont il c{\ impolFible qu'vn homme qui cil » capable de reflexion & de difcours, puill'e douter & ne s'alVurer pas. » Tout homme, dis-ie, qui a l'vfage du iugement & de la raifon, peut n connoirtre qu'il ejl, c'eft à dire qu'il a vn cltre ; & cette connoillance efl » fi infaillible, que foit ou que toutes les opérations des fens externes » foient en elles-mefmes trompeufes, ou qu'on ne puiiTe pas dillinguer w entr'elles & celles de l'imagination altérée, ny s'alTeurer entièrement li > l'on veille qu fi l'on fonge, & fi ce qu'on voit eft vérité ou illufion & » f;.inte : il eft impoffible qu'vn homme- qui a la force, comme plufieurs » l'ont, de rentrer en luy-m^fme, & de faire ce iugement qu'il ejl, qu'il » fe trompe en ce iugement, ''c qu'il ne foit pas. C'eft vne vérité aufll fen- » fible à la raifon, que celle du Soleil Tell aux yeux fains, que l'opération » fuppofe l'eftre, qu'il eft neceffaire qu'vne caufe .foit afin qu'elle agiffe, » & qu'il eft impoiïible que ce qui n'eft pas faffe quelque chofe. Dieu » mefme peut tirer du néant à l'eftre & à l'exiftence ce qui n'ell pas ; il » n'a pas befoin pour agir de fujet ny de matière, & toutes les chofes » créées font forties immédiatement de fa puilTance. Mais de faire que ce » qui rt'eft pas, agiffe auparauant qu'il foit : c'eft ce qui emporte contra- » di£lion : c'eft ce que la nature des chofes ne fouffre pas : c'eft ce qui eft » du tout impoffible. »

« Or ce iugement que l'homme fait, qu'il ejl, n'eft pas vne connoif- » fance friuole, ny vne reflexion impertinente. Il peut de là monter par » difcours iufqu'à la première & originelle fource de fon eftre, & à la Vie de Descartes. 5g

Vie de Descartes.

nait, dans une lettre à Chanut, sur ce beau parchemin, si bien scellé, mais qui coûtait si cher, et lui avait d'ailleurs été parfaitement inutile ^. Comment croire, après cela, qu'il ait jamais touché quelque argent de cette pension ?

Paris lui réservait d'autres surprises encore. Il avait quitté sa retraite d'Egmond les premiers jours de mai 1648. Le 7, il était à La Haye, d'où il écrivit à la princesse Elisabeth^, comme il faisait chaque fois qu'il quittait la Hollande. Le 8, il partit pour Rotterdam, d'où il s'embarqua à destination de France. Mais il n'était pas plus tôt arrivé à Paris, qu'il pensait déjà à repartir ; il ne s'en cacha pas dans ses premières lettres,

» connoiffance de Dieu mefme. Il en peut tirer la demonftration de » l'exiftence d'vne Diuinité, comme ie monftreray au premier difcours » du liure fuiuant. . . «(Pages 124-126.)

« ...l'ay dit, au premier Liure, que nous pourrions tirer de la connoif- » fance que nous pouuons auoir certaine & infaillible de l'exiftence » de noftre eftre (c'eft à dire que nous fommes actuellement & de fait, » & qu'il n'eft pas vray que nous ne fommes pas) : que nous pou- » uons, dis-le, tirer de cette connoilfance, la connoilTance de l'exitfence » de la Diuinité, en raifonnant de cette forte. Ou nous tenons de » nous-mefmes l'eftre dont nous iouyifons, ou nous l'auons receu de » quelque caufe qui eil hors de nous, & il nous a efté communiqué de » dehors. Il eft certain & hors de doute, que nous ne le tenons pas de » nous-mefmes, & partant qu'il nous a eflé communiqué. Et ainfi nous » fommes alïeurez, de toute-certitude, qu'il y a pour le moins vn eftre » Contingent, quand il n'y en auroit que le noftre. Or s'il y a feulement » vn eftre Contingent en la nature, & qui ne foit pas de luy-mefme, il » faut éuidemment qu'il y en ait vn autre par qui il foit; & lî celuy-Jà » n'eft pas Contingent, qu'il foit par confequent Necelfaire, puis qu'éui- » demment tout eftre eft ou Contingent ou Necelfaire. . . » (Pages 171- 172.) Et le développement continue pendant quelques pages encore.

L'indication de ce passa^ est due à Fortunat Strowski, Pascal et son temps, 3'= partie, p. 283-284. (Paris, Plon-Nourrit, igo8, in-8, pp. 410 ) — Citons cette phrase cui-ieuse de Silhon, en tête du même ouvrage, dans VEpiJire à Motifeigneur i Emmentijfime Cardinal Duc de Richelieu, 1634 : « ...s'ils (les Efpagnols) ne les euflent menacez de leur atîreufe » Inquifition, qui fait mefme peur aux Catholiques des autres Pays ». (Non paginé, p. 11-12.)

a. Tome V, p. 328, 1. 10-24 '• lettre du 3i mars 164g.

b. Lettre perdue d'ailleurs. Ibid., p. igS, 1. 5, et p. i83, note.

Voyage a Paris. 467

à la même princesse et à ses amis de Hollande *. Il tombait mal en effet; les troubles de la Fronde allaient commencer, et la menace de ces orages qu'il n'avait pu prévoir, lui faisait regretter le ciel plus serein de la Hollande. Il se compare à un convive, que des amis ont invité, et qui trouve en arrivant la cuisine en désordre et la marmite renversée : il n'avait plus qu'à s'en retourner^. S'intéressait-on au moins à lui, je veux dire à sa philosophie ? Il ne le semble pas. On me voulait seulement avoir en France, dit-il lui-même, comme un animal rare, un éléphant ou une panthère, par pure curiosités

Notre philosophe exagère sans doute, et ce langage trahit un peu d'amertume. Car il avait de fidèles amis et des admirateurs sincères. Arnauld était du nombre, et le sachant à Paris, il lui écrivit une lettre, où il se déclarait partisan de sa philosophie, à deux ou trois scrupules près''. Les quelques petites difficultés qui l'arrêtaient encore, n'étaient rien moins que l'une des preuves de l'existence de Dieu; puis l'essence de l'âme, à propos de la pensée des enfants au sein de leur mère ; et enfin, à propos du vide, l'essence du corps. 11 n'était pas non plus rassuré au sujet du Saint-Sacrement, et ignorait donc l'explication donnée au P. Mesland les années précédentes : ce qui prouve que celui-ci l'avait gardée secrète. Descartes répondit brièvement à cette lettre, dont l'auteur ne se nommait pas ; il promettait d'être plus explicite dans un entretien de vive voix. Mais Arnauld était forcé de se cacher ; on était au plus fort du jansénisme, et il courait le danger d'être arrêté et enfermé à Vincennes, comme naguère Saint-Cyran. Descartes, à ce propos, dut faire ses réflexions sur la liberté dont on jouissait en France, quand on y exprimait des idées qui déplaisaient au pouvoir, ou seulement à ses anciens maîtres les Jésuites : nouvelle raison pour lui de regagner au plus tôt la Hollande.

a. Tome V, p. i83, 1. 20-2t, et p. 198, 1. t8-23.

b. Ibid., p. 292, 1. 22-25 : lettre à Chanut, 26 févr. 1649.

c. Ibid., p. 329, 1. 2-5 : du 3t mars 1649.

d. Ibid., p. 184 et 192, p. 211 et 219 : juin et juillet 1648.

468 Vie de Drscartes.

D'autre part, le cercle de savants au milieu desquels il fut introduit, ne lit point non plus à ses idées l'accueil qu'il espérait. Nous avons le compte rendu d'une séance''', où Roberval et lui prirent l'un contre l'autre la parole ; il est vrai que Roberval se donne le beau, rôle, et Descartes ne se souciait plus, comme en 162S, de se mettre en frais d'éloquence, pour le divertissement d'un auditoire. D'ailleurs, étant donné les positions prises par les deux adversaires, aucun terrain d'entente n'était possible. Roberval se donne comme un pur géomètre, pour qui la géométrie est une science avec son objet propre, à savoir le solide géométrique ou l'espace, et la physique une autre science, dont l'objet est le corps qui se meut dans cet espace. C'était rejeter toute la physique de Descartes, en se refusant même à examiner la métaphysique qui en est le fondement. Pour Descartes, en effet, l'espace ou l'étendue est le corps même : la physique rentre donc tout entière dans la géométrie, et il prétend le prouver par sa métaphysique. On voit d'ici le sourire méprisant de Roberval ; on entend son ton d'ironie et de persiflage à l'égard du philosophe. Et celui-ci n'avait peut-être plus auprès de lui son fidèle Mersenne, gravement malade depuis quelque temps, et qui s'alita le 27 juillet pour ne plus se relever.

Il trouvait cependant aussi des amis, si l'on peut donner ce nom à des personnages qui affectaient volontiers des airs de protection à l'égard des hommes de lettres. Tel ce grand seigneur anglais, le marquis de Newcastle, qui se plut un jour à réunir à sa table'' Hobbes, Descartes et Gassend, les trois meilleures têtes de philosophes en ce temps-là, dira plus tard Sorbière : est-ce en souvenir de ce dîner, que Descartes se compare à une bête curieuse qu'on exhibe? Tel surtout M. de Montmort. Celui-ci alla jusqu'à offrir à Descartes, s'il voulait demeurer en France, une maison à la campagne, près de Paris, d'un revenu de trois à quatre mille livres : Gassend

a. Tome XI, p. 687-690. Voir aussi t. V, p. 201-202.

b. Tome V, p. 118, et ci-avant, p. 448, note b.

Voyage a Paris. 469

plus tard ne se fera point scrupule d'accepter. Mais Descartes tenait trop à sa liberté pour devenir ainsi l'obligé d'un particulier, en acceptant de faire en quelque sorte partie de sa maison, et d'être comme on disait alors, sans penser à mal, « son » domestique ». Il avait déjà refusé une somme d'argent que le comte d'Avaux lui avait envoyée jusqu'en Hollande pour ses expériences. Cela l'humiliait dans sa fierté de gentilhomme; et puis, disait-il, « c'était au public à payer ce qu'il faisait pour » le public^ ». On se le tint pour dit, et l'abbé Picot, dans sa lettre-préface du 8 novembre 1648, fut compris, quand il déclara, au nom du philosophe, « qu'on avait sujet de se » persuader, qu'il ne voudrait pas même recevoir aucune aide » d'autrui, encore qu'on la lui offrirait'' ».

a. Baillet, t. Il, p. 461-462 : « Mais on peut répondre du peu d'at- » tache qu'il auroit eu pour ces avantages, par l'indifférence qu'il avoit » témoignée durant tout le têms de fa vie à l'égard des biens de ce » monde. Et (ce que les financiers regardent comme une folie), il étoit » plus curieux de connoître & d'expliquer les métaux, que de les amaffer. » Jamais il n'eut la penfée de théfaurifer. On ne luy trouva à fa mort » [en marge : Invent. MS., &.C.] que la valeur de deux cens rifchedales, » dont la moitié fut pour la récompenfe de fon valet, & l'autre pour les » frais de fa fépulture. Il n'avoit pas moins de générofité que de dés-inté- » relîement, & fon cœur ne put fe foumettre qu'à fon Roy pour le point » des libéralitez. Jamais il ne voulut accepter d'aucun Particulier les » fecours qu'on luy offroit pour fournir aux grandes dépenfes que » demandoient fes expériences. Il refufa avec civilité une fomme d'ar- » gent trés-confidérable, que M. le Comte d'Avaux luy avoit envoyée » jufqu'en Hollande [.en juarge : Mém. MS. de Clerfel.]. Il s'excufa de la » même manière auprès de M. de Montmor, qui luy avoit offert avec » beaucoup d'inftance l'ufage entier d'une maifon de campagne de trois » à quatre mille livres de rente [le Mefnil faint Denis, où il mena M. Gaf- » fendi après la mort de M. Defc.l. D'autres perfonnes de la première » confidération luy avoient ouvert leurs thréfors, mais toujours fans » effet. Il appréhendoit d'un côté les reproches fécrets de fa naiffance » qui l'élevoit au delfus de ces fortes de gratifications; <S( de l'autre, ne » fe croyant redevable au Public que de ce qui étoit en fa difpofition, il » fe contentoit de répondre, que c'étoit au Public à payer ce qu'il faifoit » pour le Public [en marge : Mémoire de Clerf.]. » Et Baillet termine par une autre phrase, caractéristique aussi, qu'il tire d'une lettre de Descartes à Morin, i3 juillet i638 : voir notre t. II, p. 220, 1. 20-25.

b. Tome XI, p. 3o3, 1. 24-26.

470 Vie de Descartes.

Une offre d'un autre ami, M. d'Alibert lui plut davantage. Celui-ci songeait à fonder une École des arts et métiers, dont il aurait fourni les frais, et qui devait être ouverte en dehors des heures ou des jours de travail, aux artisans et ouvriers désireux de s'instruire ■\ L'idée répondait bien aux vues de Descartes sur l'union de la théorie et de la pratique, ou de la science et'de ses applications : la science toute seule reste sans effets utiles, et l'art ou le métier, sans la science, n'est qu'une routine aveugle, incapable de se perfectionner. En outre, notre philosophe ne manqua jamais l'occasion de prendre comme par la main et d'élever jusqu'à lui quiconque se montrait digne de profiter de ses leçons''. Nous avons vu ses instances pour faire venir en Hollande un habile tourneur de Paris, Ferrier, qui aurait travaillé sous ses yeux; il promettait de le traiter a comme » un frère ». Jean Gillot, un de ses anciens serviteurs, était devenu à son école un mathématicien capable de résoudre des problèmes envoyés par Fermât; et il enseigna les mathématiques à l'Ecole .des ingénieurs de Leyde. Un autre, qu'il eut également à son service, Gérard van Gutschoven, devint professeur à l'Université de Louvain : il était donc catholique, tandis que Gillot était protestant. Le dernier de tous, celui qui le suivit en Suède, Henry Schluter, avait déjà quelque instruction, que Descartes l'aida à développer. Mais le plus intéressant est ce Dirck Rembrantsz, qui vint à trois reprises de son village de Nierop, à cinq ou six lieues d'E^igmond, se présenter à lui et finit par être reçu : c'était un simple cordonnier, et Descartes en fit un astronome. Le projet de Montmort, dans sa nouveauté, ne pouvait donc manquer de lui plaire. On aime à croire que, s'il eût vécu et qu'il fût revenu en France, avec l'aide de ce généreux Mécène, il l'eût réalisé'^.

a. Tome XI, p. 63c)-66o.

b. Voir ci-avant : p. 188 (Ferrier), p. 262-263 (Gillot). Pour Dirck Rembrantsz, voir t. V, p. 265-267; et jiour Schluter, ibiii., pp. 358,411 et 4i|3. (^uant à Gérard van Gutsciioven, voii- t. XI, pp. vu, xiii et xvi.

c. Parmi les conieinporaiiis qui suivaient les travaux de Descartes, mentionnons aussi Gaignières, qui écrivait à Merlenne, le 24 juin 1648 :

Voyage a Paris. 471

Mais il avait hâte de retrouver sa tranquille retraite. La guerre civile menaçait de s'ajouter en France à la o;ucrre étrangère. Le 20 août 1648, Condé avait été vainqueur des Impériaux à Lens, et le 26 on célébra cette victoire à Paris par

« le vous fomiTiç de la promelle qu'il vous a pieu me faire, de me donner » un petit liure de Monlicur des Cartes. Secondement, ie vous coniurc, » lors que vous le verres, de luy tefmoigner lellime que ie fais de Ion » mérite «S: de fa vertu ; «Is: que ie délire auec paffion, qu'il me face l'hon- » ncur de me tenir pour l'on très humble feruiteur. » (Bibl. Nat., MS. fr. n. a. 6204, p. 292 ou fo 144.) Dans une autre lettre, non datée, mais de 1637 environ, le même Gaignières demandait déjà à Mersenne : « ...vollre » Harmonie en françois, un exemplaire de ce que fait M. Dclargues en » faueur de M. de Beaugrand, un exemplaire de ce que l'on imprime de » Galilée, & de ce que voflre amy fait imprimer en Hollande. . . » [Ibid., p. 557 ou fo 272.)

Guy Patin écrivait à un ami, Falconet, docteur en médecine à Troyes, de Paris, le 27 août 1648 « . . .M. Naudé, bibliothequaire de M. le cardi- » nal Mazarin, intime ami de M. Galléndy, comme il cil le mien, nous » a engagez pour dimanche prochain, à aller louper & coucher, nous » trois, en fa maifon de Gentilly, à la charge que nous ne ferons que » nous trois, & que nous y ferons la débauche : mais Dieu Içaii quelle » débauche ! M. Naudé ne boit naturellement que de l'eau, & n'a jamais » goûté vin. M. Gaffendy ell fi délicat, qu'il n'en oferoit boire, 6v s'ima- » gine que fon corps brulleroit, s'il en avoit bu; c'ell pourquoi je puis » dire de l'un & de l'autre ce vers d'Ovide :

« Vinafugit, gaudetque métis abfletnius undis. »

« Pour moy, je ne puis que jeter de la poudre fur l'écriture de ces » deux grands hommes. J'en bois fort peu, & néanmoins ce fera une » débauche, mais philofophique, & peut-eflre quelque chofe davantage : » pour élire tous trois guéris du loup-garou <S( délivrés du mal des fcru- » pules, qui efl le tyran des confcicnces, nous irons peut-eltre iufque » fort prés du fanfluaire. .le fis l'an palfé ce voyage de Gentilly avec » M. Naudé, moi feul avec lui, telle à telle; il n'y avoit point de témoins, )i aulTi n'y en faloit-il point : nous y parlafmcs fort librement de tout, » fans que perfonne en ait elle fcandalifé. . . » [Lettres de Gui Patin, if)3o-i(J~2. Édit. P. Triaire, t. I, 1907, p. 616-617.)

Et à M. Spon, médecin h Lyon, 8 janv. (640 : « J'ay grand regret que » vous n'ayez pas vu l'incomparable M. Galfendi : c'ell un digne pcrfon- » nage, ejl Silenus Alcibiadis. Vous eufTîez veii un grand homme en » jictite taille. C'ell un abbregé de venu morale i*<c de toiiics les belles " Iciences, mais entre autres, d'une grande Immiliie «S. honie, iS. ti'nne ') coniioillance très lublime dans les maihciiialit|ues. u (Ibid., p. 627.)

4/2 Vie de Descartes.

un Te Deitm''; Descartes, si curieux jadis de cérémonies de ce genre, y assista peut-être. Mais le même jour, Mazarin faisait arrêter un président et deux conseillers au Parlement, et aussitôt le peuple, voyant là une provocation, y répondit en élevant des barricades. C'en était trop, et l'air du parvis de Notre-Dame ne valait plus celui d'Egmond"". Descartes partit dès le lendemain, 27 août, en toute hâte, non sans avoir dit adieu cependant à son vieil ami Mersenne, qui agonisait. Mais il n'attendit pas sa fin, qui pourtant ne tarda guère : le P. Mersenne mourut le 1" septembre, « en parfait chrétien », certes, « et » en vrai religieux », suivant les termes' de son biographe, mais en savant aussi, désireux d'être utile à ses semblables jusque dans la mort : il avait recommandé aux médecins de faire son autopsie, afin de découvrir la cause de sa maladie, qu'on n'avait point su voir, et de mieux soigner dans la suite ceux qui en souffriraient"^.

Descartes ne prit pas le temps, à ce troisième voyage, de faire un tour, comme en 1647 ^' *^" 1^44? jusqu'en Bretagne et en Poitou, pour voir sa famille. Il y songeait cependant ; des amis l'attendaient même au passage à Blois et Azay-le-Rideau, sur la fin d'août'^'. Mais la précipitation de son départ coupa court à tout autre projet. Le 1 " septembre, il était à Boulogne, le 6 à Amsterdam, et trois jours après dans sa solitude d'Egmond.

Il ne garda rancune à personne de l'insuccès de ce voyage ; et même, par un sentiment de délicatesse, voyant combien ses amis en étaient eux-mêmes fâchés, et ne voulant pas, dit-jil, accroître encore leur fâcherie, ni avoir l'air de leur reprocher ce retour hàtif, il le laissa ignorer à ses correspondants : (Chanut, par exemple, ne le sut de lui que cinq mois après, par une lettre du 26 février 164g)''. Mais il suivait avec une curiosité

a. Tome V, p. 227-22S.

b. Mot de Brasser, 4 mars 1649 : ibid., p. 296, note a.

c. Ibid., p. 23o-23i.

d. Ibid., p. 229 : Auzoïit à Mersenne, 21 août 1648. Voir aussi p. 184.

e. Ibid., p. 292, 1. 15-17, 20-22 et 26-27. Peut-être aussi ne dit-il cela que pour e.xcuser son silence. Car sitôt rentré en Hollande, il avait écrit

Voyage a Paris. 47 j

inquiète la marchedes événementsen France*. Il comptait, pour le renseigner, sur son ami Brasset, secrétaire de notre ambassade à La Haye; celui-ci, qui avait sans doute reçu les instructions du philosophe, et qui était sûr de répondre à ses désirs, ne manquait pas de lui envoyer à Egmond les nouvelles de Paris. Déjà, l'année précédente, lors d'une maladie de Louis XIV enfant, il l'avait aussitôt informé de la guérison, le sachant, dit-il, « trop bon français » pour ne pas s'en réjouir''. Il le tient

à Elisabeth, p. 232, 1. 17-20 : « Grâces à Dieu, i'ay achcué le voyage » qu'on m'auoit oblige de faire en France; & ie ne fuis pas marry d'y » eftre aile, mais ie fuis encore plus aife d'en eftre reuenu. »

a. II est curieux de voir avec quelle liberté un ami de Descartes, Chanut, jugeait les chofes de son pays, vues à distance. II écrivait de Stockholm, à M. de La Cour, le 26 septembre 1648 :

« Je demeure d'accord que McflTieurs du Parlement doiuent auoir vn » grand regret d'auoir porté leur reliilance jufques au poind de donner » occafion aux fujeds de s'armer contre fon (sic) Souuerain. Je penfe que » les Cages de cette Compagnie en ont mal au cœur. Mais puifque le mal » e(l fait, & que nos déclamations contre l'imprudence de ceux qui l'ont » caufé, eft vne vaine confolation, veu mefme qu'vn particulier ne fe » doit pas charger de faire le procès à vn grand Corps, je vous prie, » Monlieur, de me permettre d'examiner les circonrtances de cet euene- » ment, pour y admirer la Prouidence | diuine fur noftre Ertai. Qui- » conque regardera fans pafTion l'adminillration des finances depuis )' quinze années, il eft impoflible qu'il n'admire la tolérance des fujets » du Roy. Confiderez feulement trois articles : l'ellrange hardieffe de » M. Defnoyers... » {Bibl. Nat., MS. fr. 17964, {'■ 718 v. et 719 7-.)

Chanut les énumère dans un véritable réquisitoire, et concluten remerciant Dieu : « . . .C'ell luy qui a ordonné la médecine ; il a premièrement » difpofé le malade en forte que la violence de la purgation ne ruinait » point fa fanté. Il nous a fortittlez au dehors par vne campagne de prof- » peritez; il a battu nos ennemis, alin qu'ils ne s'auantagealfent point de » noitrc foibleffe, & peu d'heures auparauant le tumulte de Paris, il a » donné vne célèbre victoire à leurs Majellez, afin que, fi d'vn coflé les » elfais de fedition monllrent de quelle façon les Souuerains doibuent » vfer de leur pouuoir abfolu, le peuple foit aulfy | retenu par le refpeil » d'vn Roy viflorieux. De cette méditation je conclus que, s'il plaid à la » volonté diuine nous preferuer des efmotions de fuitte dans les pro- » uinces, nous auons grand fujet de remercier fa bonté. Quant aux entre- » prifes du Parlement, le Roy a plufieurs moyens de les réduire... » (Ibid., ^720.)

b. Tome V, p. 93, 1. 8-1 5 : lettre du 4 duc. 1647.

Vie dk Descartes. 60

474 ^'E UE Descartes.

au courant de la tentative que fit sur Naples, avec une poignée de nos compatriotes, cet aventurier de duc de Guise, lors de la révolte de Masaniello. Plus tard, il s'empressa de lui annoncer que les troubles de Paris avaient pris fin à la paix de Rueil, et les mêmes expressions reviennent : Descartes, qui a le cœur bon français, doit en être attendrie Telle était, en effet, chez notre philosophe, « la force du sang français », ajoutons « et catholique », qu'apprenant alors par les gazettes la marche de l'archiduc Léopold sur Paris, « il prie Dieu », dit-il dans une lettre, « que la fortune de la France surmonte » les efforts de tous ceux qui ont dessein de lui nuire ^ ». Mais

a. Tome V, p. 297, 1. 5-8 : du 2 mars 1G49.

b. Ibid., p. 332, 1. 9-17, et p. 445, 1. 8-9 : lettres du 3i mars et du 4 nov. i64(). D'autre part, Chanui, dans une lettre de Stockholm, le lo avril 1649, au cardinal Mazariii, se félicitait de « l'hcureule nouueilc 1 de raccommodement des troubles de Paris. . . Cette reiinion doit » toucher tous les Frani;ois, félon ce qu'ils ont d'atîcch'on pour leurs » Maicllcz <Sc pour leur patrie. » iBibl. Nat., MS. fr. 17965, f" 236.) Kt un peu plus tard, au comte de Brienne, le 24 avril 1649, en réponse << à » celles qu'il vous a pieu m'cfcrire du 19 mars, que ie receus il y a liuicl » iours. Les nouuelles dont vous prilles la peine de me faire pan, m'ont » confolé contre les bruits qui ont couru icy en mefme temps, que l'Ar- » chiduc LeopoId elloit prés de l^aris, allilié des i^rands qui ont quiue le » Parlement. Cela fe trouue efcrii de tant d'endroits... ■■ [Ihid.. I" 24(1. ) Chanui avait écrit à M. de Lionne, le 20 fevr. 1649 : ■■ le fuis noyé de » trillelle poiii les troubles qui fe font elleucz dans P^iris. 1. Ft le même jour, au comte de Brienne : » (-es Gazettes d'Allcniayne & les adtiis » d'Hollande parlent de nos affaires en termes inlujiportables. » Ibid., f" 140 et f' 143.)

De son côté, l'rasset s'appuyait sur tous les Krançais établis en Hollande, pour soutenir la cause i.lu roi de France. ,'\ Mijr le comte de Brienne, 16 mars 1649 : « . . .l'ay conimance, Monicignciir, ;i faire l'ollice « que vous me commandez enuers les Minillres de devait. Mais comme » ceux de noltre nation qui Ibnt prefentcmenl à La Haye font panures » «rens tSc de peu de mile, ie feray palier parole à ceux qui ont le plus de )i voix & de crédit auec ceux de France, i'cntend/ M. Riuet à Breda, » Spanhein à Leyden, La Riuiere à Deiftz, iS; des Marellz à Gronini^ue. » M. de Saumaife ell hors de cette' prortelfion & beaucoup au defTuz ; » toutesfoys ellant en créance parmy ceux de cette Relii^ion, ie luy en M toucheray aully quelque chofe, i^t ce d'autant plus volontiers, que ie le » veoy très zeilé pour le feruice du Roy. . . » (Ibid.,/" i /><V.)

Séjour a EniviOND. 47 c

lui-même avait fait comme ces bons mariniers qui prévoient la tempête, lui disait Brasset : prudemment il était revenu dans son refuge d'Egmond, à l'abri de tout péril ^ Néanmoins, et c'est ce qu'il est intéressant de retenir, on ne saurait s'en prendre au pouvoir royal, si notre philosophe a jugé bon de se retirer hors du royaume ; et on ne saurait s'en prendre non plus à Descartes, qui n'eût pas demandé mieux que de passer en France le reste de sa vie. Ce fut seulement la faute des circonstances qui ne le permirent point; et on ne voit pas à qui pourrait s'adresser personnellement le reproche qui semble contenu dans la phrase de La Bruyère : a Descartes, né Français, et mort en >> Suède... »

Où pouvait-il être mieux, en attendant, que dans son « ermi- » tage » d'Egmond'', pour continuer ses expériences, consigner

a. Tome V, p. 297, I. i-5. La citation de Brasset : in fecejju longo, est tirée de Virgile, y^n., I, iSg.

b. Voici quelques détails sur le régime qu'il y suivait :

« Monfieur Defcartes n'étoit ni délicat ni difficile fur le choix des nour- » ritures, & il avoil accoutumé fon goût à tout ce qui n'eft pas nuifible à » la fanté du corps. Sa diète ne confiftoit pas à manger rarement, mais » à difcerner la qualité des viandes. Il eftimoit qu'il étoit toujours bon » de donner une occupation continuelle à l'eftomac & aux vifceres » comme on fait aux meules ; mais il falloit, félon luy, que ce fût avec » des chofes qui donnaflent peu de nourriture, telles que font les racines » & les fruits qu'il recommandoit comme beaucoup plus propres à pro- » longer la vie de l'homme, que la chair des animaux. [En marge : Lettre » MS. d'Adrien Auzout, Mém. de Clerfelier& de Picot]. Auffî avoit-ilfoin » de faire toujours fervir fur fa table des légumes & des herbes en tout » têms, comme des navets, des bêtes-raves, des panets, des falades de » fon jardin, des pommes avec du gros pain, furtout lorfqu'il étoit feul ou » avec des amis de fon caractère. L'abbé Picot, qui étoit de ce nombre, i> l'ayant voulu accompagnera fon retourde France en Hollande Fan 1C47, » vécut avec luy de cette forte durant trois mois danj fa folitude d'Eg- » mond ; & il en fut fi content, qu'à fon retour en France, [en marge : » Auz. ibidem] il renonça férieufement à la grande chère, dont il n'avoit » pas été ennemi jufqu'alors, & voulut fe réduire à l'inflitut de M. Dcf- » cartes, croyant que ce feroit l'unique moyen de faire rèùfllr le fecret » qu'il prètendoit avoir été trouvé par nôtre Philofophc, pour faire vivre » les hommes quatre ou cinq cens ans. Ce régime d'Anachorète n'étoii

Afjd Vie de Descartes.

au jour le jour ses réflexions, et répondre aux difficultés que lui soumettaient ses correspondants ? Sur des questions de mathématiques et d'astronomie, notamment, les hostilités avaient recommencé, à deux reprises, entre lui et Roberval ; Mersenne en était un peu cause, et après lui, le correspondant qui s'offrit pour le remplacer, Pierre de Carcavi^ Ce dernier essaya

» pas toujours fans exception dans la conduite de M. Defcartes, & il ne » s'étoit pas interdit ablolument l'ufage des œufs. Il avoit remarqué \en » marge : Mém. de Clerfel.] en faifant fes expériences, qu'il n'y a rien de » meilleur qu'une omelette compofée d'œufs coûvis depuis huit ou dix jours, » qui la-rendroient dctejlable, Ji le terme était plus ou moins grand. » (Baillet, t. II, p. 448-449.) Voir aussi t. IV, p. 640.

« ...De temperantiâ noftri Cartefii, ejufque vivendi confuetudine » pauca priùs attigerimus: nec enim ifta lileniii fupparo involvi meretur. » Fuit fané nofter valetudinis & temperantiiu adeô infignis Iludiofus, ut » nullis Amicorum precibus à frugalitate dimoveri potuerit : ita quidcm, » ut vel unum vini hauftum l'olito majorem accipere rccufaverit, quamvis » interea animo tam vegeto & hilari Amicis adclfet, ut perniultùm volup- « tatis ex ejus placidà confuetudine ad ipfos redundaret. Et ficut in aliis » propofiti maxime conllans erat ac tenax, ita, quoad fieri licuit, jullam » vicilTuudinem fomni & vigiliae obfervabat, ut tantô majori dexteritate » res fuas obiret. Matutini alloquii impatientiHlmus erat : hoc quippe » tempus Muiis feverioribus unicè confecraverat, & mcditationibus » acrioribus vindicaverat. Pomeridianas horas Amicorum compella- » tionibus, & animi relaxationibus tribuebai, neque, li commodum erat, » exercitia hue inprimis facientia afpernabatur. Multiloquio non fave- » bat, fed rarâ modelUà vel ad ignorantia; fuie confedioncm confugicbat, » vel, ut in judicando prœcipitantiam evitaret, nihilquc praiter id quod » jclarè ac dilHnftè intelligebat, aliis expromerei, jultum meditandi lem- » pus exigebat. » (Lipstorpii Specimina, i653, p. 86-87.)

a. Carcavi (Pierre de), Lyonnais, fils d'un banquier de Cahors. Conseiller au Parlement de Toulouse, il se retira après des revers de fortune; il fut question pour lui d'un emploi diplomatique à Ragusc en 1047, et on le trouve à Rome en mars 1648; mais en 1649,11 est de retour à Paris. Bibliothécaire de Colbert (1661), puis du roi (i663), chargé en particulier du cabinet des médailles (1667), il fut de l'Académie des Sciences et de l'Académie des Inscriptions ; comme bibliothécaire, il ne paraît pas avoir été sans reproche, et après une enquête ordonnée le 22 sept. r683, il fut mis hors de sa charge, 5 janv. 1684, et mourut la même année. Ami de Fermât, son collègue au Parlement de Toulouse, et lui-même mathématicien distingué, il vit sans doute Descartes à Paris aux trois voyages de 1644, 1647 et 1648.

Séjour a Egmond. 477

même d'engager de nouveau Fermât dans la querelle. Mais Descartes répondit, au moins à Roberval, d'un ton encore plus acerbe qu'il n'avait fait en i638 et lôSg. Il n'était plus seulement l'auteur d'un livre non signé, les Essais de lôSy; il avait depuis lors publié sous son nom deux ouvrages, les Méditations et les Principes, qui faisaient quelque bruit parmi les savants et les philosophes : et cela explique, s'il ne l'excuse tout à fait, la singulière virulence de langage, où il se laisse aller dans une lettre du 2 novembre 1646 : son rival lui rappelle « le capitan de la comédie italienne, berné et souffleté » d'une pantoufle, et qui ne laisse pas de continuer ses rodo- » montades" ». Roberval eut-il communication de cette lettre, du vivant de Mersenne? Il est peu probable; et on comprend qu'après la mort de celui-ci, lorsqu'il en prit connaissance, il ait préféré qu'elle ne fût pas publiée''.

D'autres curieux s'étaient adressés à notre philosophe dans sa solitude, et il n'en fut pas peu flatté, si l'on en juge par l'empressement qu'il mit à leur répondre. Ce furent d'abord les deux frères Cavendish, l'un qui s'appelait simplement de ce nom, et l'autre, l'aîné, qui portait le titre de comte, puis marquis de Newcastle (Neucastel, traduit Descartes). Leur qualité d'étrangers servit peut-t-'irc auprès de lui ces deux gentilshommes anglais. Ils étaient à Paris l'un et l'autre, et même Hobbes avait déjà rappelé, dans une lettre à Descartes, le séjour de l'un deux en lôSo". En 1646, Cavendish, d'accord avec Mersenne, envoya au philosophe une série d'expériences sur les oscillations du pendule, afin qu'il pût les interpréter en mathématicien. C'était une de ces questions physico-mathématiques, auxquelles on s'intéressait en ce temps-là. Descartes répondit directement à Cavendish dans quatre lettres sur ce

a. Tome IV, p. 545, 1. 9 ; p. 549, 1. 3-7; et p. 55 1 , 1. 8-9.

b. Voir ci-avant, p. 270-271.

c. Tome III, p. 342, 1. 12-1 5. Voir ci-avant, p. 295. Il est encore question de Cavendish, dans une lettre du 11 mars 1640 (t. III, pp. 43 et 45) ; et à propos des lunettes, dans deux lettres, dont la seconde est du 20 oct. 1642 [ibid., p. 385-586 et p. 590, 1. 16-18).

sujet% sans compter une ou deux autres encore à Mersenne. Quant au frère aîné, le marquis de Newcastle, que Descartes traite « d'Excellence », et qu'il appelle révérencieusement « Monseigneur'' », les trois longues lettres qu'il lui écrit, sont fort instructives : on y voit cet Anglais s'intéresser à la question des bétes-machines, et à l'explication que le philosophe donne de leur apparence de langage et de tous leurs mouvements extérieurs; ce qu'il en dit, à cette date de 1646, complète à merveille le peu qu'il avait esquissé en 1687. Un autre Anglais, Henry More (ou Morus), en 1649, envoya trois longues lettres d'objections, auxquelles Descartes répondit toujours sans se lasser"; la mort seule l'empêcha de répondre à une quatrième, qui lui fut envoyée en novembre ; on ne sait pas si elle lui parvint à Stockholm. Il devait être ravi de voir ainsi ses doctrines étudiées jusqu'en Angleterre. En outre les critiques qui lui étaient faites, ne portaient que sur des détails, et avaient un caractère positif, qui n'était pas non plus pour lui déplaire. Notre philosophe français approuvait Bacon et la méthode baconienne; loin de l'exclure, il lui faisait une place,

a. Tome IV, pp. 379, 41 5, 429 et 558 : lettres du 3o mars, i5 mai, i5 juin et 2 novembre 1646. Ajoutons-y une lettre de Roberval à Cavendish pour Descaftes [ibid., p. 420), et deux lettres de celui-ci à Mersenne, dont l'une du 2 mars 1646 [ibid., pp. 364 et 366).

b. Voir ci-avant, p. 463, note b. Voir t. IV, p. 188, avril 1645 ; p. 325, cet. 1645; p. 568, du 23 nov. 1646. C'est dans cette troisième lettre qu'il est question « de l'entendement ou de la penfée que Montagne et » quelques autres attribuent aux beftes », p. 5/3-576. Il y est aussi question « de la nature de l'argent vif » (p. 571-572), « de la génération des » pierres » (p. 570-571), « des Chymiftes » (p. 569-570). Résumé des deux lettres précédentes : 1», « touchant la caufe du chaud & du froid » (p. 189- 190), « le froid de la fièvre » (p. 190-iqi), « les Efprits animaux & » vitaux » (p. 191), « la caufe du fommeil » (p. 192) ; — 2°, cause « de la » faim & de la foif » (p. 326-328), « de tous les mouvemens qui font dans » le monde » (p. 328-329), " confervation de la fanté » et le « traité des » animaux » qu'il méditait (p. 326 et p. 329-330).

c. Lettres de Morus à Descartes : 11 déc. 1648 (t. V, p. 235), 5 mars, 23 juillet et 21 octobre 1649 {ibid., pp. 298, 376 et 434). Réponses de Descartes aux trois premières : 5 février, i5 avril et fin d'août 1649 [ibid., pp. 267, 340 et 401).

SÉ.IOUR A Egmond. 479

dans sa propre philosophie, mais inférieure et subalterne : la physique n'était qu'une partie de la science, et qui avait besoin d'être complétée par la mathématique».

Les réponses que Descartes rédigeait ainsi à loisir, étaient loin de remplir tout son temps. Il en employait la majeure partie à des expériences. Jamais peut-être il ne s'est autant occupé de dissection que cette année 1648, en vue d'une cinquième et d'une sixième partie à ajouter aux Principes, pour l'explication des plantes et des animaux. Il ébaucha même une nouvelle Description du corps humain, qui nous a été conservée''. En même temps, depuis son voyage de 1647 à Paris, il faisait régulièrement des observations sur la hauteur variable du vif-argent dans un tuyau de verre''. D'autre part, et ce point a aussi son intérêt, il étudiait l'astronomie, non pas seulement

a. Descartes avait au moins feuilleté Bacon, qu'il appelle Verulamius. Il tire, en partie, de ses ouvrages une liste des « qualitez » à expliquer (lettre de janv. i63o, t. I, p. 109, 1. 21-27); '1 parle, comme lui, « de » mettre l'eau de mer à la queftion » (19 mai i635, ibid., p. 3i8, 1. 3-4). A Mersenne qui désirait savoir un moyen de faire des expériences utiles, il répond « qu'il n'a rien à dire à cela, après ce que Verulamius en a » écrit » (23 déc. i63o. ibid., p. igS, 1. 27-3o). Enfin il souhaite que quelqu'un veuille entreprendre d'écrire « l'hiftoire des apparences celeites », mais» fans y mettre aucunes raifons ny hypothefes », et tout à fait « félon » la méthode de Verulamius » (lettre du 10 mai i6?2, ibid., p. 25 1, 1. i5, etc.). Ajoutons que Descartes connut personnellement en Hollande le résident d'Angleterre, William Boswell, dépositaire des papiers de Bacon. (Voir surtout t. II, p. i53, et t. IV, pp. 684 et 692-693.) De bonne heure, on comprit que les deux méthodes de Bacon et de Descartes devaient être associées, et que l'une complétait l'autre. En voici au moins deux témoignages curieux : l'un de Heereboord, qui dans une leçon publique à l'Université de Leyde, le 17 janv. 1647, ne sépare pas les noms des deux philosophes (t. IV, p. 634); et l'autre, de la princesse Elisabeth, qui rapporte l'opinion d'un docteur allemand, dans une lettre du 21 fév. 1647 (ibid., p. 619, 1. 20-24). Et l'on se redisait volontiers, entre savants, « la Prophétie du Chancelier d'Angleterre : Multi per- » tranfibunt & augebitur Scientia. » (Lettre de Fermât citée au t. V, p. 257-258.) — Voir Philosophie de François Bacon, par Ch. Adam (Paris, F. Alcan, 1S90), pp. 195-219, 335-343 et 624-630.

b. Tome XI, p. 217-290. Et ibid., pp. 5o3, 537 ^^ 608.

c. Tome V, pp. 99-100, ii5, 118-119, 141-142, etc.

4^0 Vie de Descartes.

dans les livres et sans sortir de son cabinet de travail, mais avec un télescope qu'il avait, et en observant le Ciel *. Nous avons dit un mot déjà de ce cordonnier dont il fit un astronome, Dirck Rembrantsz, qui était venu par trois fois sans se rebuter, et avait fini par être reçu, après avoir presque forcé la porte''. Nous savons maintenant à quelle date notre philosophe et lui se mirent à travailler ensemble : ce fut au commencement de 1645. Le problème des longitudes préoccupait beaucoup en Hollande ma;-ins et commerçants pour leurs voyages au long cours dans les hautes mers. Une récompense avait été promise dès i635 par les États généraux, à qui trouverait une solution^ En i638, le mathématicien Hortensius reçut même une mission pour aller en Italie, et une lettre officielle fut écrite sur ces entrefaites à Galilée. La lettre venant d'un pays protestant, Galilée, qui était toujours en pénitence depuis sa condamnation, refusa de la lire, et (se moquaitil en vérité?) la fit remettre au Saint-Office, lequel approuva fort un tel empressement à lui complaire"^. Descartes pensa un

a. Tome XI, p. 65o et p. 696-697.

b. Tome V, p. 265-267. Voici le titre complet de l'ouvrage mentionné à cet endroit : Nederduytfche AJlronomia, Dat is : Onderwijs van den Loop des Hemels, leerende heî vinden der Plaetfen en Betuegingen der vajïe Sterren,Son en Maen... Befchreven door Dirck Rembrandtsz van NiEROP... (Harlingen, Jan HelTels, i653, in-4. L'avant-propos est daté de i65o.) Une seconde édition fut publiée à Amsterdam, en i658.

c. Tome II, p. gS-gô, et surtout p. 100- 10 1 : lettre de Descanes à Mersenne, 3i mars i638.

d. Les pièces du procès de Galilée, p. p. Henri de L'Epinois. (V. Palmé, Rome et Paris, 1877.) Galilée était toujours dans sa campagne d'Arcetri près de Florence. Il avait bien demandé qu'on le laissât rentrer en ville; mais on avait refusé net, le 28 mars 1634, en lui signifiant : « ut abflineat » ab hujufmodi petitionibus, ne Sacra Congregatio cogatur illum reuo- » care ad carceres hujus S. Officii. » (Page i34-i35.) Plus tard Benedetto Castelli dut demander une permission pour aller voir régulièrement Galilée : sa lettre, du 23 oct. i638, fut reçue le 17 nov. ; on lui accorda cette permission, le 25 nov. : 0 S">"^ julTit fcribi Inquifitori Florentiae qui » permittat D. Benediflum frequentiùs agere cum Galileo Galilei, ut » poflît inftrui de periodis planetarum Mediceorum ad inveftigandam » artem navigandi per k>ngitudinem. Junclo tamen praecepto. fub nnpn.-î

Séjour a Egmond 481

moment que les satellites de Jupiter aideraient à la détermination des longitudes, et indiqua ce moyen à Dirck Rembrandtsz ; celui-ci essaya sans succès, mais n'en garda pas moins une vive reconnaissance au philosophe, à qui il était redevable de presque tout son savoir^.

Descartes d'ailleurs, bien que d'un abord difficile dans la

» excommunicationis laïae fententias à quà non pofTit abfoivi nifi à S. S. » etiam oblatà facultate S. Pœnitentiariae, ne audeat loqui cum eodem » Galileo de opinione damnatâ circà terrae motum. » (Pages 1 36-13-.) Le i3 juillet i638, même requête et même permission, pour un savant venu d'Allemagne : pourvu toutefois qu'il vienne d'une ville catholique et soit lui-même catholique; ce savant d'ailleurs ne vint pas. (Pages i 38- 1 3g.) Enfin une lettre ayant été remise à Galilée, laquelle portait le sceau des Etats de Hollande, et celui-ci ayant refusé de la recevoir, en juillet i638, le. Saint-Office l'en félicite, le 5 août i638.

a. Cette histoire est ainsi racontée par Dirck Rembrandtsz lui-même, dans un autre ouvrage que sa Nederduytfche AJlronomia. Le passage suivant nous a été signalé, puis communiqué obligeamment par Cornelis de Waard :

« Hoe R. Descartes de lenghte vinden wil. Omtrent de felve tijdt [Jin » de 1644) of in 't begin des jaers 1645, doen ben ick ten eerftemael te » fpreecken gekomen met den Edelen wijdtvermaerden Heere Renatus » Descartes, de welcke mij voorgeftelt heeft de hoedanigheyt van de vier » omloopers om Jupiter, en hoe die in korten tijdt haren omloop vol- » brachten, waermede dat men dagelijcks verfcheyden voorwallen foude » konnen foen, hetzy met ontdecken of bedecken, neven 't lighaem van » Jupiter, ofte d'een met d'ander in t' famenkomfte ftaen : waer op dat » men met neerftigh waernemen, haer loop foo bekent foude maecken, » dat men dagh-Tafelen of Ephemerides daer op foude konnen uytreec- » kenen, en dat op een bekende plaetfe : 't welck dan op andere plaetfen » des Aertrijcks waergenomen zijnde, foo foude door 't verfchil defes » tijdts, het verfchil der lenghte vân Ooft en Well bekent wefen. Dit » ailes heeft den felfam Heer met veel Ichoonfchynende redenen tegen » my weten te beveftigen, als oock de groote vereeringh die 'er toe » geftelt Nvas by onfe H. M. Heeren Staten, alfoo dat het my bewogen » heeft om met een groote verrekijcker eenige waernemingen hier op te « doen : 'i welck al met ernft van mij begonnen worde, doch d' uytkomfte » fcheen my van weynigh belangh, gelijck breder te lien is in mijn * Nederdiiydtjche AJlronomia, in 't Iclte des achtlten Hooftdeels. » (Des Aertrycks Beweging en de Sonne Stiljiant.. . met noch verfcheyden Aenmerkingen foo van de vindingh der lenglite van Oojl en Wejl en anders... Amllerdam, Gerrit van Goedefbergh, 1661, p. io2-io3.)

Vie de Descaktes. 61

482 Vie de Descartes.

retraite où il se confinait, était toujours disposé à rendre service. Il ne refusait à personne son assistance, soit scientifique, comme on vient devoir, soit même judiciaire. Sans craindre de se compromettre lui-même, il prit un jour la défense de ses deux amis Bannius et Bloemaert, inquiétés comme prêtres catholiques ; il s'adressait, il est vrai, à un esprit non moins libre que le sien, son grand ami Huygens^ Dans une autre circonstance fort curieuse, on a de lui une lettre'' en faveur d'un paysan, un pauvre homme coupable d'un meurtre. La victime, aussi peu intéressante que possible, était le second mari de la mère de cet homme ; celle-ci d'ailleurs s'en était séparée, après en avoir été outrageusement battue ; mais il continuait de la menacer, elle et ses enfants. Les parents du mort avaient eux-mêmes pardonné dès le premier jour au meurtrier; et les magistrats d'Egmond, jugeant sur place et en pleine connaissance de cause, avaient prononcé l'acquittement. Mais leur arrêt un peu précipité avait un vice de forme : il fut cassé par la juridiction supérieure, à La Haye, où le paysan fut cité à comparaître. Il se crut perdu, et prit la fuite; aussitôt fut-il condamné par défaut. C'est la défense de ce pauvre homme, un aubergiste, « notre voisin », dit Descartes, qu'il entreprit à la prière de la femme restée seule avec deux petits enfants. Il écrivit donc, en décembre 1646 et janvier 1647, ^ ^^^ amis de La Haye, et paraît avoir obtenu tout ce qu'on pouvait obtenir : non pas la grâce entière, mais comme adoucissement, la remise de la confiscation, ce qui permettait à la femme de conserver l'auberge et de gagner sa vie et celle de sa famille. Descartes n'avait pas recouru, pour plaider cette cause, à son savoir déjà lointain de licencié en droit de Poitiers : il parle, comme nous dirions aujourd'hui,

a. Tome II, p. 583-586.

b. Tome V, p. 262-265. Lettre qui n'est i "vs '■^i à sa place, et qui doit être replacée à la fin de 1646, t. IV. p. 591, comme l'indique la lettre du 5 janvier 1647, à Jan van Foreest, t. X, p. 6i3-6i5. Voir, pour ce curieux épisode de la vie de Descartes en Hollande, l'éclaircissement de cette dernière lettre, ibid., p. 6i5-6i7.

Séjour a Egmond. 48^

en avocat d'assises, ou plutôt en philosophe et en homme d'esprit et de cœur; il excuse, il disculpe même son client d'occasion. Le droit de grâce doit s'exercer, aussi bien que le droit de punir; et même, dit-il : « Il vaut mieux qu'un » homme de bien soit sauvé, que non pas que mille méchants » soient punis ^. »

Nous avons d'autres preuves encore de son caractère « cour- » tois, affable et officieux'' », comme il sied aune âme généreuse. Il le montra surtout avec des jeunes gens. Un certain Frans Burman, âgé de vingt ans à peine", vint un jour le visiter à Egmond, le 16 avril 1648. Descartes le retint à dîner, et eut avec lui un long entretien, que le jeune homme s'empressa de rédiger, de concert avec un ami à peu près de son âge, Jean Clauberg'*. Tous les ouvrages du philosophe y sont passés en revue, les Méditations d'abord, puis les Principes, enfin le Discours de la Méthode ; Descartes se laisse questionner, et répond avec complaisance. Il connaissait, sans doute, le père de ce jeune homme, lequel était ministre protestant à Leyde, et il connaissait certainement le futur beau-père, son ami Heydanus. Ne soyons pas dupes cependant de toutes ses réponses. Qui sait sur quel ton quelques-unes ont été dites, et si Burman, qui les rapporte, en a bien compris tout le sens ? Qui nous assure que Descartes n'a point répondu à des questions

a. Tome V, p. 263, 1. 8-10.

b. Tome XI, p. 448, 1. 2-4. Voir aussi t. V, p. »o8, 1. 6.

c. Frans Burman naquit en 1628 à Leyde, où son père s'était réfugié, après avoir été chassé, par la guerre, de Frankenthal dans le Palatinat, où il était ministre. Lui-même fut appelé à remplir des fonctions ecclésiastiques à Hanau, à l'âge de vingt-deux ans ; il revint enseigner à Leyde, puis fut nommé professeur de théologie à Utrecht en 1664; il y mourut (jeune encore) le 21 nov. 1679. Œuvre principale : Synopfis théologies, 2 vol. 1671. Gra;vius fit son oraison funèbre et rassembla ses écrits académiques. Il devint gendre d'Abraham Heydanus (voir ci-avant, p. iio, notée).

d. Tome V, p. 144-179 : entretien du 16 avril 1648. La boutade sur les règles de morale se trouve en haut de la page 178. Il y en a une autre encore sur les anges, p. 157: voir ci-avant, p. 309.

484 Vie de Descartes.

peut-être indiscrètes, par des boutades qui étaient des échappatoires? Il avait devant lui un apprenti théologien, fils et bientôt gendre de théologiens eux-mêmes : notre philosophe se méfiait des hommes de cette profession, bien qu'il comptât parmi eux des amis. Sur les questions de morale notamment^ il esquive et se dérobe; il mystifie peut-être son interlocuteur. Quelle raison avait-il, en effet, de livrer à un jeune étudiant des pensées qu'il ne confiait à son ami Chanut, un homme de son âge et un philosophe, que pour lui seul (et pour la reine de Suède), et en lui recommandant le secret? Toutefois, avec ses déclarations, que nous ne devons pas prendre à la lettre, il s'exposait à donner à des jeunes gens, aujourd'hui Burman, comme hier Porlier, une idée inexacte de sa doctrine et de sa personne, et qui leur faisait prendre le change sur le fond véritable de ses pensées : Porlier, jeune catholique, à qui l'on avait représenté Descartes comme un athée, s'étonne de se trouver en face d"un croyant, et en fait presque un dévot^; au contraire, le jeune huguenot Burman, à qui Descartes vu de loin apparaissait comme un papiste, exagéra sans doute en sens contraire l'indifférence et l'irrévérence même de ses propos touchant les vérités morales et religieuses.

On trouverait d'autres exemples de l'intérêt que notre philosophe prenait à l'instruction des jeunes gens. Dans une lettre, dont on ne sait pas, malheureusement, à qui elle est adressée'',

a. Tome IV, p. 3i8-32o.

b. Tome II, p. 377-379. Descartes fait, dans cette lettre, un grand éloge du collège de La Flèche. Il recommande l'étude de la philosophie, « à caufe qu'elle eft la clef des autres fciences ». « le crois (ajoute-t-il) » qu'il eft tres-vtile d'en auoir eftudié le cours entier, en là façon qu'il » s'enfeigne dans les Ecoles des lefuites. » (Page 378, 1. 6-10.) Ceci, pour commencer, bien entendu, et « auant qu'on entreprenne d'éleuer » fon efprit au deffus de la pédanterie, pour fe faire fçauant de la bonne )• forte ». Car il ne croit pas, tant s'en faut, « que toutes les chofes qu'on » enfeigne en philofophie, foient auiïi vrayes que l'Euangile ». Ajoutons que cette lettre paraît être de sept. i638 : elle serait donc bien antérieure à la publication des Principia, qui sont au moins une partie d'un cours entier de philosophie.

Séjour a Egmond. 48^

il donne de judicieux conseils à un père pour les études de son fils. Il lui recommande les collèges des Jésuites, à cause de l'égalité qui y règne entre tant d'élèves de condition différente, soumis tous à une règle commune, ailleurs, il va jusqu'à indiquer un modèle de clavecin ou d'épinette à un père encore, qui veut faire apprendre la musique à sa fille ■\ Il suivit, sans doute, les progrès des fils de son ami Huygens dans les mathématiques, bien que ceux-ci eussent eu comme maître son ancien adversaire, Stampioen : une invention du second fils, Christian, qui n'avait encore que dix-sept ans'', lui fut même envoyée par Schooten, et il prédit que le jeune homme deviendrait excellent en cette science. Nous savons d'ailleurs, par le père lui-même, que Descartes augurait bien du petit écolier, et voyait en lui un mathématicien « de son sang'^ » ; d'autre part, le plus grand éloge qu'on crut pouvoir faire du jeune Huygens, fut de le citer comme un autre Descartes ^. Notre philosophe s'intéressa encore à un étudiant, venu de France en Hollande,

a. Tome IV, p. 678-680.

b. Ibid., p. 435, 1. 7-16, et p. 439-440: lettre du i5 juin 1646. Voir aussi t. V, p. 552.

c. Voir ci-avant, p. ii6.

d. Voir une lettre iné^lite de Colvius, écrite à la princesse Elisabeth, peu après la publication de la Querela Apologetica en i656 (t. VIII; 2' partie, p. vi-x et 279-317) :

tt Madame, « Ceft une témérité & prefomtion d'excufer le filence, où la parole & » l'efcrit n'eft pas licite. le pourrois alléguer gouttes de chiragre, qui » m'empefchent par intervalles de manier la plume, comme il plait à » V. A. de me faire fçauoir le mal de vos beaux yeux, qui me defplait » extrêmement. Vn philofophe les a crevé(s) pour raifonner plus libre- » ment, mais vn autre a dit que la fcience entre par iceux en nollre » efprit. Ils font le fiege d'amour & de beauté. L'on peut dire d'eux : » Speâatum veniunt, veniunt fpeâoitur vt ipft. Les lunettes d'aproche » nous donnent des pourmenades es cieux. M. Chreflien Hugcns de » Zulicom en faiJl des excellens, de 12 pieds de longueur, & efpere d'en « faire de 24 pieds. De ceux de 12, l'on voit les objec^s 5o fois plus » grands que de nos yeux. Le fufdit Seigneur e(l délia comme vn autre » Des Cartes : auquel quelques vns veulent tant de mal^ qu'ils ne peu- » uent laiffer repofer fes cendres. Jam illius mânes Junt re/ufcitati. Telh

486 Vie de Descartes.

pour achever, semble-t-il, de se guérir. Nous ne savons guère de celui-ci, que le nom : Du Laurens^ Brasset, qui connaissait sa famille, aurait voulu le garder chez lui, avec ses fils; mais craignant la contagion, il laissa le jeune homme s'installer « dans ce malheureux trou d'Alkmaar », comme il dit. Descartes étant tout près de là, à Egmond, il lui recommanda son infirme, et notre philosophe voulut bien s'en occuper; il donna régulièrement à Brasset des nouvelles de leur jeune compatriote, et sans doute ne ménagea pas à ce dernier les conseils pour sa santé, tant au physique qu'au moral. Il était lui-même réputé, nous l'avons vu à plusieurs reprises, pour ses connaissances en médecine : c'est au point qu'en 1642 Huygens lui avait demandé de faire partie d'un jury d'honneur, avec les sommités médicales du pays, pour examiner les titres d'un praticien étranger, qui se vantait de bien des guérisons, royales et autres, et qui s'ofïrait à soigner la maladie du Prince d'Orange''. Du Laurens

» eiprits empefchent le cours libre de la vérité, qui néanmoins percera » auec le temps tous ces obflacles. Pour moi, ie décline en mon climacle- » rique vers ma fin, & ie n'eftime pas grandement ces minces copies que » nous voyons de nos yeux au monde, m'approchant de l'archétype & » vers celui qui efl la vérité mefme, en quoy font cachés tous les threfors >.* de la fcience & de la fapience. Car auffi bien le monde paffe, & fa » conuoitife; mais celui qui faifl la volonté de Dieu, demeure eternelle- » ment. A fa diuine protedion recommandant V. Alteffe, ie demeure, » Madame, Voftre tres-humble & tres-obeiffant ferviteur, André Colvius. » De Dordrecht, ce 12 de Jan. 1657. » (Leyde, Bibl. de l'Université, MS.) En rappelant le mal aux yeux de la princesse Elisabeth, Colvius répondait à un passage d'une lettre que celle-ci lui avait écrite, de Heidelberg, ce i5/25 nov. i656, et que voici : « ...ayant manqué de vous » remercier, pour un mal de yeux qui m'a tenu prez de deux ans, & » m'oblige encore d'efpargner leur fervice auttant que ie l'ay prodige » autrefois. le me fers à prefent d'un ledeur, & perds une partie de mes » corefpondances en leur faveur. . . » (Ibidem.)

a. Tome V, pp. 80, 94, 107-108, 216 et 217-218 : lettres du 14 oct. 1647 au i3 janv. 1649.

b. Voir dans les Epijlolce Latince MS- de Constantin Huygens, Epijl. 32y (Amsterdam, Bibl. de VAcad. des Sciences), la note circulaire suivante :

« Nobiliflimos doftiflîmofque viros : Leidae, DD. Heinfmm, Golium,

Séjour a Egmond. 487

resta donc en traitement à Alkmaar, confié aux soins de Descartes. Le jeune homme aimait beaucoup les mathématiques; il les aimait trop, au dire de Brasset, qui trouvait ces études bien abstraites surtout pour un malade qui avait besoin de repos et de distraction. Descartes, tout mathématicien qu'il fût, et peut-être même à cause de cela, était tout à fait de cet avis : lui-même n'employait, disait-il, que fort peu d'heures par jour aux pensées qui occupent l'imagination % entendez

» Boxhornium; Amftelodami, Voffium atque Barlœum ; Dordraci, Beue- » rouiciuru; ruri denique, prope Leidam [in margine : in arce Ende- » geert] Renatum des Cartes,

» Ut D. Knoepfelium Medicina; doftorem prceltantilTimiim, qui Sere- » nilTimum Poloniœ Regem, cum graui Arthridite, tum grauiori Epi- » leplîà laborantem abfolutifllmè curauit, atque, ut conltans fama eft, » innumeros alios, ijfdem pluribufque morbis afflictos, noua inauditâque » medendi ratione ad miraculum fubleuauit ac leiliiuit, codem quoque » nomine Principi nunc noftro [vel meo ?) innotuit, & potiunculà aduer- » fus articularem morbum propinandà operam mox daturus elt.

» [In margine: in hifce autem legionibus paucis feptimanis dum com- » moratur, ampleflendi tantos viros quos de famâ t'criptifque abundè » nouit, fummo detiderio flagratl

» Ut bénigne ad colloquium admittant, ac de re Medicà, Phylîcà, » Chymicâque candid^ , qui iplius eft mos, lolidèque dillerentem » audiant,

» Rogat, omnibus fingirliique, ui 'uorunt, addicUfTimus Constantinus » HuGENius. Dat. in Callris Bodbergij, \'II. Id. Jul. crj I3C xlh. »

a. Tome III, p. 692-693. Voir ci-avant, p. 410 et p. 413. Ce même nom de Du Lauiens se retrouve dans quatre lettres, au tome II des Œuvres de Christiaan Hti]-gens, La Haye, Nijholî, 1SS9 :

1° Lettre de Cl. Myion à Christiaan Huygens, datée de Paris, 14 mars 1659: « ...gageure que veut faire Monfieur Dulaurens, qui dit vous » auoir veu en Hollande. Il prétend irouuer dcu.v moyennes propor- » tionelles par les pians, c'ell à dire par le Cercle & la Ligne droite. » Il y a plus d'vn mois qu'il me parle de cette inuention, que ie luy » témoigne ne pas croire fans l'aucir vcuë. le n'av rien encor veu de luv » d'allez fort pour m'obliger à le croire fur fa parole, & beaucoup moins » dans cette rencontre où il y a prefque certitude du contraire. Il m'ap- » portera dans deux ou trois iours les conditions de fa gageure par » efcrit, fans vouloir donner vne Conltruclion Géométrique, mais feule- » ment vne Equation plane de ce problème. Il n'en veut pas demeurer » là: il ofe aprez vn examen (qu'il demande encor pour quelques ioursï " déterminer qu'il n'y a aucun problème folide, mais qu'ils font tous

488 Vie de Descartes.

par là les mathématiques, et donnait tout le reste de son temps « au relâche des sens et au repos de l'esprit ». Ce régime, en diminuant encore ou même en supprimant la dose de mathématiques, était celui qui convenait le mieux au jeune malade. Brasset, du moins, l'approuva fort, et en remercia vivement son ami le philosophe.

On ne doit donc pas se figurer Descartes, pas plus qu'Aristote et Platon, avec une grande robe de pédant. C'était un « honnête homme », au sens du xvii« siècle, et non pas un faiseur de livres; ou plus simplement, selon cet autre mot de Pascal, lorsqu'on s'attend peut-être à ne voir en lui qu'un auteur, on trouve un homme, le cœur largement ouvert à tous les sentiments humains.

» plans... Il m'efcriuit d'Angers. . . » (Page 373-374.) Nous avons vu, t. V, p. 217-218, que le père du jeune Du Laurens était précisément « Confeiller du Roy & Prefident en l'Eledion d'Angers ».

2» Lettre d'Ismaël Boulliaud, de Paris, i" août lôSg : « ...Monfieur » Du Laurent {sic), que vous auez veu à La Haye, Secrétaire de Mon- » fieur de Thou, s'offre de monftrer par l'Algèbre fpecieufe l'inuention 1) des deux moyennes proportionnelles par les plans : ce que Monfieur de » Roberual luy contefte. Cettuyci, dans vne rencontre, a traifté Mon- » fieur du Laurent auec vne rufticité & inciuilité infupportable. Il eft » vray que je ne croy pas que Monfieur Du Laurent puiffe venir à bout » de fon deffein, mais il n'en faut pas venir aux injures. » (Page 448.)

3» Huygens répond de La Haye, 7 août 1659 : « ...pour ce qui eft de fa » nouvelle fentence d,e changer un problème folide & le rendre planum, » contre l'opinion de tous les Géomètres, je fuis bien affuré qu'il n'en » fera rien, mais je ne m'en mettray pas en cholere comme cet autre que » vous dites ». (Page 454.)

4» Boulliaud réplique, de Paris, le i5 août 1659. Il est tout à fait de l'avis de Huygens sur Du Laurens et sa prétendue invention. Mais, ajoute-t-il, « ie ne le querele pas la deffus, comme a fai£l Roberual, qui » eft à;^apiévTaTO(; ». (Page 466-467.)

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