LES PASSIONS DE L'AME
Un correspondant anglais de Descartes, Henry More (ou Morus),îui demandait, le 5 mars 1649, de s'expliquer sur l'union de l'âme et du corps. Pour toute réponse, le philosophe le renvoya le 1 5 avril, à un petit traité des Passions, qu'il allait bientôt publier \ Ce traité parut à la fin de novembre, et Descartes, qui mourut le 11 février i65o, n'eut pas le temps d'achever la distribution des exemplaires; après sa mort, Chanut en avait encore au moins un à remettre au chancelier Oxenstiern en Suède *». Dès -1648, le manuscrit en avait été confié à ses amis de Paris, l'abbé Picot et Clerselier; et dès novembre 1647, une copie avait été envoyée à Stockholm : la reine Christine attendit un an pour remercier, le 12 décembre 1648'. Auparavant, le i" février 1647, Descartes résumait, dans une lettre à Chanut, l'essentiel du traité, comme il avait fait déjà à la princesse Elisabeth en 1646 et même en 1645. Celle-ci avait eu communication de la première partie d'abord; le i3 septembre 1645, elle demanda des éclaircissements, que le philosophe s'empressa de lui donner, dans une lettre du 6 octobre; de même pour la seconde partie, dans
a. Tome V, p. 3i3, 1. i5-25, et p. 847, 1. j-i.
b. Ibid., p. 450, 1. 2-9 : lettre du 27 nov. 1649. Page 472 : du 22 févr. i65o.
c. Ibid., p. 25 1. Et lettre du 20 nov. 1647 : p. 87, 1. 20-21.
Vie de Descartes. 6a
490 Vie de Descartes.
deux lettres de mai 1 646 : la troisième partie ne fut rédigée que plus tard". En définitive, c'est Elisabeth qui, le i3 septembre 1645, avait prié Descartes d'étudier les passions, « ces » perturbations de l'âme'' », comme on les appelait : ce sujet ne pouvait manquer d'être abordé au cours de leur correspondance sur le souverain bien. Mais Descartes y pensait depuis longtemps déjà : à la fin de la quatrième partie des Principes, qui en annonçait une cinquième et même une sixième, on trouve quelques mots dans l'article cxc sur les passions, effet naturel de l'union de l'âme et du corps ■=. Et dès 1640, notre philosophe sachant que le médecin Cureau de La Chambre venait de publier un premier volume sur les Caractères des Passions, pria Huyg^ns et Mersenne de le lui procurer, le 1 1 juin ; il s'impatienta même à deux reprises, le i5 septembre et le 28 octobre, de ne pas l'avoir encore reçu"*; toutefois il ne manifesta plus, semble-t-il, la même impatience pour le second volume en 1645*.
a. Tome IV, p. 600 (i" févr.. 1647); p. 3o9-3i3 (6 oct. 1645); p. 406 et 413 (mai 1646).
b. Ibid., p. 289, 1. 25.
c. Tome VIII, p. 3i6-3i7, et t. IX (2« partie), p. 3i i-3i2.
d. Tome III, p. 87, 1. ii-i3; p. 176, 1. 6-7; et p. 207, 1. 24-26. — Cdreau de La Chambre (Marin), né au Mans en 1594, mourut à Paris, le 29 nov. 1669. Médecin du chancelier Séguier, il fut de l'Académie française dès la fondation en 1 63 5, et plus tard de l'Académie des Sciences. Descartes s'intéressait déjà à ses ouvrages en 1637 (t. I, p. 4'8o-48i); il ne l'oublia pas plus tard, et lui confia le soin de distribuer quelques exemplaires de son propre Traité des Passions (t. V, p. 453-454).
e. C'est à propos de ce second volume que Balzac écrivit, le i5 sept. 1645 : « A Monfieur de La Chambre, Confeiller, & Médecin du Roy, & » ordinaire de Monfeigneur le Chancelier. . . Aprez avoir confideré, » examiné, eftudié voftre Livre quinze jours entiers, je conclus que jamais » l'homme n'a connu l'homme à l'efgal de vous. Jamais le Dieu de » Delphes n'a efté plus noblement ni plus ponftuellement obéi : non pas » mefme par celuy à qui il rendit tefmoignage d'vne parfaite fageffe ; ni » par celuy qu''on appella autrefois V Entendement ; ni par cet autre qu'on » appelle encore aujourd'huy le Démon de la Nature. Ce Démon efl » entré à la vérité dans l'ame de l'homme, mais il s'eft arrelté à la porte : » il n'a fait que vous ouvrir, & vous faire le chemin; & fi j'eflois affez
Passions de l'Ame. 491
Cureau de la Chambre était médecin, et Descartes espérait sans doute, qu'à ce titre il saurait traiter convenablement des passions. La première fois, en eflPet, qu'Elisabeth l'entretint de ce sujet, notre philosophe lui recommanda comme étude préparatoire son Traité des Afiimaux", qui était, nous dirions aujourd'hui, un traité d'anatomie et de physiologie. C'est aussi d'ailleurs ce que Desc^rtes entendait par le terme de médecine, et non pas seulement l'art de guérir les maladies : dans son Discours de la Méthode il avait mis, disait-il déjà, «• quelque peu de médecine », c'est-à-dire une étude sur le mouvement du cœur. Un Traité des Passions doit donc commencer par la physique; mais il doit finir par la morale. C'est à propos de morale, en effet, que Descartes sera amené, dans sa correspondance avec Chanut, à lui parler des passions''. Elles occupent ainsi, dans l'ensemble de sa philosophie, une place intermédiaire, qui se justifie par leur double nature, résultant de l'union de l'âme et du corps. Nous retrouvons là une des trois ou quatre idées principales de notre philosophe, idée originale et qu'on n'avait pas eue avant lui. Aussi ne fait-il aucun cas de ce que les Anciens nous ont laissé sur les passions : c'est « si peu de chose », dit-il, et « si peu » croyable ! » Au lieu de suivre les chemins battus, plus il s'en éloignera, dit-il encore, plus il aura chance d'approcher de la vérité''.
Dans les traités de philosophie scolastique, les passions formaient un chapitre de la morale, comme les météores, un
» hardi, je dirois qu'il n'eft que de la bafTe Cour, & que vous eftes du V Cabinet. Il n'y a coin ni cachette de l'efprit humain, où vous n'ayez » pénétré... » (Les Œuvres de Monjieur de Bal\ac , M.DC.LXV. Tome I, p. 539.) Le philosophe, à qui Balzac préfère ainsi La Chambre, ne serait-il point Descartes, que le même Balzac, dans une lettre à Chapelain, du 24 oct. 1644, comparait déjà aux Démons, et môme aux grands' Démons? (Tome II de cette édition, p. 470.)
a. Tome IV, p. 3io, 1. 3-5.
b. Ibid., p. 442, 1. 11-14.
c. Tome XI, p. 328 : Passions, partie I, art. 1.
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chapitre de la physique *• Des deux côtés, on croyait voir des « perturbations », des mouvements violents, sans règle ni loi. Mais Descartes montre que, ni d'un côté ni de l'autre, il n'y a lieu de s'étonner ni d admirer : tout rentre dans l'ordre de la nature.
Les passions participent au corps et à l'âme considérés dans leur union ''. On a cru longtemps que cette union était
a. EusTACHE DE Saint-Paul, Summa Philofophice, 2« édition, 1611. (La première édition est de 1609 : Privilège du Roy, donné à Fontainebleau, le deuxiefme iour de luin l'an de grâce mil fix cens neuf.)
Bhhica : Pars I. De beatitudine. — II. De principiis humanarum adionum. — III. De ipfis adionibus humanis, vbi de paflTionibus (p. 99- 134), deque virtutibus ac vitiis.
Secundus Traftatus huius III"' partis : De passionibus anim^.
Prier difputatio : De passionibus anim-f, generatim.
Quaeftio i : Quid, quotuplex, & in quanam corpons parte refideat appetitus fenfitiuus. (Pag. 99.) — 2 : Quid ftnt pajjiones & vnde najcantur. (Pag. io3.) — "i : An omnis pajfio fit vitiofa, & nunquam cadat in virum fapientem. (Pag. 106.) — 4 : An reâe ajjignetur pajfionum numerus. (Pag. 108.)
Pofterior difputatio : De passionibus animée speciatim.
Qua^llio 1 : De Amore ô Odio. (Pag. 1 10.) — z : De dejiderio êfugâ. (Pag. 117.) — 3 : De deleâatione feu voluptate, & trijîitiâ Jeu dolore. (Pag. 119.) — 4 : De fpe & defperatione. (Pag. i25.) — 5 : De metu & audaciâ. (Pag. 127.) — 6 : De ira. (Pag. i3i.)
Voir aussi Abra de Raconis, Secunda pars Phitofophiee Jeu Ethica, (G' édition, 1637) ouvrage souvent réédité àpartirde i6i7(t. III, p. 236) :
De Paflîonibus, feu perturbationibus anima;. (Pag. 649-685.)
Sec. I : De passionibus anim* in communi.
Quaellio i : De nomine & varia acceptione Pajfwnis. (Pag. 649.) — 2 : De exijlentid PaJJionis. (Pag. 65o.) — 3 : De ejfentid Pajfionis. (Pag. 652.) — ^ : De affeâionibus Pajfionum. (Pag. 653.) — Digrejfio moralis de PaJJione Chrijii. (Pag. 655.)
Sec. II : Dk passionibus in particulari.
Quaeftio I : De Amore & Odio. (Pag. ôSg.) — y. : De Defiderio & Fugà. (Pag. 668.) — 3 : De Gaudio & Triftitid. (Pag. 671.) — 4 : De Spe & Defperatione. (Pag. (Jjj.) — 5 : De Audactà & Timoré. (Pag. 679.) — 6 : De Ira. (Pag. 683.)
b. Tome V, p. 327-370 : Passions, Partie I, qui peut se diviser ainsi : art. i-vi, introduction ; vii-xvi, fonctions du corps; xvii-xxvi, fonctions de l'âme; xxvii-xxix, définition des passions; xxx-xxxiv, union de l'âme et du corps; xxxv-xl, exemple d'un effet de cette union ; xli-xlvi.
Passions de l'Ame. 493
précisément la vie ; on le croit même encore, comme si la vie tenait à la présence de l'àme dans le corps, et que la mort consistât dans le départ de l'âme. Non pas, dit Descartes : ce n'est point parce que l'âme se retire, que le corps cesse de vivre ; au contraire, c'est parce que le corps a cessé de vivre, que l'âme n'a plus qu'à se retirer. La vie est indépendante de la présence comme de l'absence de l'âme. Elle commence, lorsque l'assemblage d'organes et de membres qui compose le corps, est dans un état convenable, et lorsque le feu qui seul est cause des mouvements de toute la machine, s'allume dans le cœur : l'âme trouvant un corps disposé à la recevoir, et qui toutefois pourrait se passer d'elle, consent à se joindre et à s'unir à lui, et y demeure tant que les fonctions vitales s'accomplissent; ensuite elle se sépare de lui. Descartes ne craint pas d'insister sur cette indépendance du corps vivant, qui se suffit à lui-même. Il y distingue, d'une part', le mouvement du sang dans les vaisseaux, lequel n'est qu'une circulation des artères aux veines, comme l'a bien montré le médecin anglais Harvey, mais dont la cause n'est pas, comme l'a cru à tort le même Harvey, une « vertu » pulsifique » du cœur : c'est un feu, contenu dans celui-ci, et qui est analogue à tous les autres feux, par exemple à celui qui s'allume dans le foin rentré peu sec en grange ; ou bien, c'est un levain, analogue à tous les levains dont on se sert cçmmunément, ceux qui font lever le pain ou fermenter la bière. D'autre part'', Descartes suppose un mouvement analogue des esprits, lesquels sont aussi des corps, qui partent du cerveau et y reviennent, après avoir causé, notre philosophe indique par quel mécanisme
action directe et indirecte de l'àme ; xlvii-l, conclusion. — Voir t. IV, p. 3o9, 1. 27, à p. 3i3,l. i3, un résumé de cette première partie.
a. Tome XI, p. 33i-334 : art. vu, viii et ix. Descartes, tout en rendant pleine justice à « Herveus », tient beaucoup à marquer en quoi il diffère de lui. Voir ci-avant, p. 157-158.
b. Ibid., p. 334-336 : art. x et xi. L'art, xi résume l'explication du mouvement des" muscles, à laquelle Descartes tenait particulièrement, et qu'il ne pardonna pas à Regius de lui avoir dérobée, pour se l'approprier sans la comprendre. Ci-avani, p. ib'j-iGo.
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des nerfs, les mouvements des muscles et de tous les membres. Cette machine, qu'il compare* tantôt à une montre avec ses rouages et ses aiguilles, tantôt à un jeu d'orgues avec ses tuyaux et ses soufflets, tantôt à ces automates qu'on faisait mouvoir par une habile distribution des eaux dans les jardins du'roi, explique la vie partout, dans la plante'' et dans l'animal, et jusque dans l'homme même. Nul besoin d'une âme « sensitive ni végétative », nul besoin d'aucune « forme sub- » stantielle » : toutes les fonctions vitales peuvent se comprendre sans cela.
Par contre, l'âme pourrait également se suffire à elle-même. Elle a ses actions propres, qui sont les actes de sa volonté, et aussi ses passions, au sens large d'abord: à savoir les idées qu'elle reçoit en elle. Mais elle a encore d'autres passions, toujours au sens large: à savoir des perceptions, des sentiments, qu'elle rapporte soit à des objets extérieurs, soit à ses organes corporels ; telles sont les qualités des corps, qu'elle connaît « comme dans les autres corps », et ces sentiments intérieurs, tels que la faim, la soif, qu'elle sent « comme dans son corps ». Elle a enfin des émotions qu'elle ne rapporte qu'à elle, qu'elle sent « comme en elle-même », bien qu'elle les sente aussi dans le corps, et en particulier dans le cœur : et ces émotions au sens restreint cette fois, qui est ici le sens propre, constituent précisément les passions. Toujours une agitation des esprits animaux s'y mêle, et toujours aussi quelque mouvement du sang. Elles apparaissent ainsi comme un efi^et naturel de l'union de l'âme et du corps. Sans cette union, point de passions. Mais sans les passions, non plus, point d'union. L'âme serait dans le corps comme une étrangère. On aurait, d'un côté, un corps humain, et de l'autre, une âme humaine (ce nom même ne pourrrait plus lui convenir) ; on n'aurait point cet être composé des deux, qui est pro-
a. Tome XI, p. 3?i, 1. 1-7, et p. 342, 1. 3-5 (montre); p. i65-i66 (orgues); et p. i3o-i3i (machines aitifîciellcs).
b. Tome II, p. 322.
Passions de l'Ame. 495
premcnt Thomme. La notion d'union est d'autant plus nécessaire dans la philosophie de Descartes, qu'il a séparé davantage, en les distinguant l'un de l'autre, deux mondes qui demeureraient autrement sans rapport entre eux : monde de la pensée et monde de l'étendue (celle-ci enveloppant et expliquant la vie même) ; monde des esprits, et monde des corps (y compris les corps vivants). Un troisième monde naît de l'union des deux autres, et c'est lui qui paraît le plus réel des trois : monde de la lumière et des couleurs, et des sons, et de toutes les qualités sensibles, monde des sentiments, monde des passions enfin, ne comprend -il pas, dit Descartes lui-même, « la » plupart des choses qui sont en la nature^ » ?
Peu importe que notre philosophe s'ingénie ensuite à préciser l'endroit où l'âme s'unit le plus intimement au corps ; il désigne la glande pinéale, qui a la propriété d'être unique, et peut ainsi unifier comme en un centre ce qui lui arrive en double des deux yeux, par exemple, des deux oreilles, etc. ^. Et peu importe que cette glande soit si difficile à reconnaître : lui-même avoue qu'un certain hiver à Leyde, en i636-i637, il l'a souvent cherchée en vain avec un vieux professeur d'anatomie, en disséquant des cerveaux ^ Nous ne voyons là que les efforts méritoires d'un philosophe qui ne s'enferme pas dans son cabinet d'étude, ou plutôt dont le cabinet n'est pas, comme pour tant d'autres, une bibliothèque de livres, mais une cour, sur le derrière de son logis à la campagne, aménagée pour la dissection. Jamais peut-être il n'était plus philosophe, que lorsqu il ne s'en rapportait qu'à lui-même pour ses observations et ses expériences''. Et ce n'était pas seulement le corps qu'il étudiait ainsi, ni le mécanisme de la vie dans les organes ; mais au fond de ce mécanisme même, il essayait de surprendre le fait essentiel de la nature humaine, l'union de notre âme et de notre corps.
a. Tome VIII, p. 3i3, 1. 20-22 ; et t. IX (2- partie), p. 3io.
b. Tome XI, p. ;->5i-.^33 : an. xxxi et xxxii.
c. Tome III, p. 48-4.(1.
cl. Ibid.. D. 353. Kt t. IV, p. 247-248.
496 Vie de Descartes.
Les Anciens, et tous les Modernes qui suivaient les Anciens, ne voyaient dans les passions, avons-nous dit, que des perturbations de l'âme ; bien plus, ils imaginaient des combats entre les passions ^, c'est-à-dire entre les diverses parties de l'âme ainsi divisée, contre elle-même. Descartes n'admet point une telle division ; les faits, qui sont d'ailleurs indéniables, s'expliquent autrement et bien mieux avec son principe de la liaison de l'âme et du corps, lequel comprend deux conséquences. La première est que toute pensée de l'âme est jointe à un mouvement du corps, et inversement. Chaque fois que, pour une cause ou pour une autre, un même mouvement se reproduit, il s'en suivra la même pensée, et aussi chaque fois que nous aurons de nouveau une même pensée, les mouvements corporels qui l'accompagnent, ne manqueront pas de se reproduire. Descartes insiste sur ce principe : il y revient à plusieurs reprises, et toujours avec des exemples appropriés ''. Mais ce n'est pas tout, et voici la seconde conséquence : l'âme n'est pas tellement asservie au corps, qu'elle ne puisse s'en libérer ; la liaison entre les mouvements et les pensées est assez lâche, pour qu'une pensée puisse se détacher de son mouvement propre et s'attacher à un mouvement voisin. Elle passe ainsi de l'un à l'autre, en vertu de sa mobilité à elle, qui est un eflFet de sa liberté : ce passage, à vrai dire, ne se fait pas sans effort ni sans lutte, et c'est en quoi consistent les prétendus combats des passions. On remarque déjà quelque chose d'analogue, sans passion toutefois, chez les animaux eux-mêmes. Le premier mouvement d'un chien, à la vue d'une perdrix, est de se jeter sur elle, et lorsqu'il entend un coup de fusil, de se sauver; mais un chien de chasse, convenablement dressé, fait précisément le contraire : il demeure en arrêt devant le gibier, et y court aussitôt qu'on a tiré". Ce
a. Tome XI, p. 364-366 : art. xlvii.
b. Ibid., pp. 36 1-362, 368-370, 407 et 428-429 : art. xliv, l, cvii et cxxxvi. Voir aussi t. IV, p. 408, 1. i-io.
c. Pour cet exemple et les deux qui suivent, voir t. XI : p. 370, 1. 1-8; p. 369, I. 19-25; ou p. 407, I. 13-17, et p. 429, 1. 3-21.
Passions de l'Ame. 497
dressage des animaux se retrouve chez l'homme, sous le nom d'habitudes, contractées volontairement ou involontairement, à la longue ou en une seule fois ; mais il s'y mêle ici de la passion. Vous mangez, par exemple, avec appétit et avec plaisir d'une certaine viande; tout à coup vous y rencontrez quelque chose de fort sale : c'en est assez, vous ne pourrez plus supporter la vue d'une viande semblable ; elle vous dégoûte et vous fait horreur. La vue d'un chat, l'odeur des roses, peut exciter, pour toute la vie, de l'aversion chez un enfant qui aurait été épouvanté par l'un ou fortement incommodé par l'autre, étant au berceau, ou même, par sympathie, lorsqu'il était encore dans le sein de sa mère.
Ces quelques exemples suffisent à Descartes pour établir sa thèse : chaque pensée peut se séparer des mouvements du corps qui lui sont joints d'ordinaire, et s'unir à d'autres mouvements parfois tout opposés. Et c'est ainsi qu'on peut passer d'une passion à l'autre, à volonté, et suivant les convenances ou le besoin. Mais on ne saurait prétendre agir directement sur le corps, et arrêter net tel mouvement du sang ou des esprits : pas plus qu'on ne peut, par exemple, exercer d'action directe sur les muscles de l'œil pour accommoder la pupille aux distances, ni sur les muscles de la langue et du gosier pour proférer certains sons\ Mais de même qu'il suffit de penser à regarder de près ou de loin, et à dire les mots d'une phrase, aussitôt les mouvements appropriés s'exécutent sans qu'on sache comment ni lesquels : de même, il suffit, pour se délivrer d'une passion, qu'on se propose d'autres pensées, d'autres actes surtout, d'autres émotions, et peu à peu l'on réussit à faire naître La passion contraire. Pour reprendre l'image d'un combat, ce n'est pas avec ses propres armes, en ne comptant que sur elle-même, que la volonté peut vaincre : c'est en cherchant des alliées parmi les passions contraires, en suscitant celles-ci pour les opposer et finalement les substituer à celles qu'on s'efforce d'évincer de l'âme. Il y a là toute une stratégie, qui demande, dit notre phi-
a. Tome XI, p. Ji6i-362.
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losophe, beaucoup d'industrie; mais il ne doute pas d'un heureux succès, et assure que par là nous pouvons acquérir sur nos passions un empire absolu *. Ne prétendait-il pas s'être rendu maître de son corps, au point de n'avoir que les rêves qu'il voulait i" ? Il savait aussi ce qui lui pouvait nuire ou profiter, au point d'être pour lui-même son meilleur médecin'. En quoi serait-ce plus difficile à chacun, de régler ses passions, et de connaître et de suivre le régime qui lui convient le mieux, au physique et au moral même ?
Descartes rejette donc la grande division des Anciens en appétit concupiscible et appétit irascible, qui comprenait toutes les passions"^. Il examine celles-ci « par ordre »; il en fait le dénombrement^. Quarante passions sont ainsi passées en revue,
a. Tome XI, p. 367, 1. t-9, et p. 368, art. l. Voir ci-avant, p. 23o.
b. Tome IV, p. 282, 1. 17-21. Voir ci-avant, p. 410.
c. Ibid., p. 329-330; et t. V, p. 179.
d. Tome XI, p. 379 : art. lxviii.
e. La seconde partie du Traité des Passions peut se diviser ainsi : t. XI, p. 371-372, art. Li et lu, introduction; p.. 373-400, art. liii-xcv, partie morale ; p. 401-431, art. xcvi-cxxxviu, partie pliysique; p. 432-442, art. cxxxix-cxLviii, usage des passions.
La partie physique se décompose elle-même ainsi : Admiration, p. 373, art. lui; Estime et Mépris, Générosité ou Magnanimité et Humilité, Orgueil et Bassesse, p. 373-374, art. liv ; Vénération et Dédain, p. 374, art. lv ; Amour et Haine, p. 374, art. lvi; Désir, p. 374-375, art. Lvii ; Espérance et Crainte, Jalousie, Sécurité ou Assurance et Désespoir, p. 375, art. lviii ; Irrésolution, Courage et Lâcheté, Hardiesse et Peur ou Épouvante, p. 375-376, art. lix; Remords, p. 376, art. lx; Joie et Tristesse, p. 376, art. lxi ; Moquerie, Envie, Pitié, p. 376-377, art. lxm ; Satisfaction et Repentir, p. 377, art. lxui; Faveur, Reconnaissance, p. 377-378, art. lxiv; Indignation, Colère, p. 378, art. Lxv; Gloire et Honte, p. 378, art. lxvi; Dégoût, Allégresse, Regret, p. 378-379, art. lxvii.
Les noms en italiques sont ceux des six passions principales, p. 38o, art. lxix. Descartes les reprend l'une après l'autre : Admiration, p. 38o- 386, art. lxx-lxxviii; Amour et Haine, p. 387-392, art. lxxix-lxxxv; Désir, p. 392-39Ô, art. lxxxvi-xc; Joie et Tristesse, p. 396-400, art. xci-
La partie physique, à son tour, comprend pour chacune de ces cinq passions primitives {V Admiration étant exclue, et le Désir étant placé
Passions de l'Ame. 499
dont six principales; celles-ci constituent comme les «genres », dont les autres sont des « espèces ». Le point de vue d'où il les examine, est celui-ci : en quoi les choses nous sont-elles utiles ou nuisibles, bonnes ou mauvaises ? à nous-mêmes, c'està-dire pour commencer, à notre corps? La vie physique reste, sinon sa principale étude, du moins celle qui n'a cessé de l'occuper et de l'intéresser davantage. On ne peut pas toujours faire des mathématiques; et mainte fois il se plaint, à propos de problèmes qu'on lui pose, d'être obligé de se remettre à des études qu'il avait depuis longtemps abandonnées. Les expériences de physique plaisaient aussi à son esprit curieux, non pas cependant au point d'en faire beaucoup lui-même : il préférait philosopher sur les expériences d'autrui, qu'on lui signalait, ou bien il se contentait d'en indiquer de nouvelles, assuré d'avance que le résultat se trouverait conforme à ses théories. Mais ce qui paraît l'avoir passionné, depuis les premiers temps de son séjour en Hollande jusqu'à la fin, à Amsterdam et à Leyde, à Santport, à Endegeest et à Egmond, ce sont les observations d'anatomie qu'il faisait lui-même, en digne petit-fils de son grand-père, le médecin Pierre Descartes, sur des animaux morts ou vivants. Des fœtus de veaux, extraits de la matrice, deux mois, trois mois après la conception; des embryons de poulets tirés de l'œuf, les premiers jours où il était couvé et les jours suivants jusqu'à l'éclosion, lui livrèrent, il le pensa du moins, le secret de la formation de l'animal". Longtemps il avait hésité, doutant
chaque fois après les quatre autres) : les observations faites sur le cœur, le poumon, l'estomac, p. 401-403, art. xcvii-ci, et les mouvements du sang et des esprits, p. 403-407, art. cii-cvi; les causes originelles de ces mouvements, avant la naissance, p. 407-411, art. cvri-cxt; les signes extérieurs de ces cinq passions, p. 411-429, art. cxii-cxxxvi ; usage de ces passions par rapport au corps, p. 429-431, art. cxxxvii et cxxxviii.
Enfin, en manière de conclusion, usage de ces mêmes passions par rapport à l'âme, et en particulier le moyen de régler les désirs, p. 432- 442, art. cxxxix-cxLviii.
a. Tome IV, p. 553., 1. 9-i3 : lettre du 2 nov. 1646. Voir surtout, t. XI, p. 549-621.
^oo Vie de Descartes.
de lui ; il parut même renoncer à expliquer cette formation ; mais à la fin, il crut de bonne foi y réussira Et ne distinguant pas entre les êtres vivants, l'explication de l'être humain ne lui parut pas offrir plus de difficultés que celle des autres animaux.
Mais s'il croyait pouvoir expliquer comment se forment les organes et les membres, en un mot le corps, pourquoi n'expliquerait-il pas aussi l'âme, dont toute l'essence n'est que de penser? On s'étonna d'abord, et bientôt on se moquera de la théorie cartésienne de l'enfant, philosophe précoce qui pense dès le sein de sa mère. Pense-t-il cependant, au point de faire de la métaphysique déjà? Assurément non, et Descartes ne le prétend pas non plus. L'enfant encore à naître n'est toutefois point sans avoir des pensées obscures et confuses, des émotions, des passions. Descartes remonte jusque-là pour expliquer l'origine des passions principales^: que l'enfant reçoive de sa mère une bonne nourriture en abondance, il en éprouve de la joie et il aime cette nourriture ; qu'elle soit insuffisante ou mauvaise, il ressent, au contraire, de la tristesse et du dégoût qui est déjà de la haine. L'explication est tirée de bien loin, en apparence; en réalité, elle est toute proche de nous, elle est prise au plus profond de notre être physique. Avant de la publier en 1649, c'est elle que Descartes avait résumée d'une façon si nette' à Chanut, le i" février 1647, ^^ déjà même à la princesse Elisabeth, en mai 1646.
Ces quatre passions primitives : tristesse et joie, haine et amour, qui prennent ainsi naissance avec la vie physique, ne tardent pas à avoir d'autres objets. Sans doute, elles retiendront toujours quelque chose de leur origine; les mouvements intérieurs des esprits et du sang, qui les accompagnent, demeureront les mêmes pendant tout le cours de notre existence; les effets sur le cœur, sur le poumon, sur l'estomac,
a. Tome V, p. 112, 1. 19-25 : lettre du 3i janvier 1648. (Corriger en haut de la page ii3 : 3i, et non 25.) Voir aussi t. I, p. 254, 1. 5-9, et p. 263, 1. 1-8 : lettres de juin et de nov. ou déc. i632.
b. Tome XI, p. 407-411 : art. cvii-cxi.
c. Tome IV, p. 604, 1. 17, à p. 626, 1. 27 ; et p. 409, 1. 6-19.
Passions de l'Ame. 501
resteront aussi les mêmes; enfin plus tard les signes extérieurs, actions des yeux et du visage, changements de couleur, tremblements, langueur, pâmoison même, et le rire et les larmes, et les gémissements, et les soupirs, tout cela subsiste, bien que nous puissions parfois le modifier à notre gré''. C'est la partie physique des passions, sur laquelle Elisabeth n'était pas sans faire quelques réserves.
En revanche, elle approuvait entièrement la partie morale''. A mesure que s'accroît notre existence humaine ou de ce composé que nous sommes d'un corps et d'une âme, on voit se développer aussi nos passions. L'amour, par exemple, reste bien le même en son fonds, et se ressent toujours de ce qu'il a été d'abord; mais à quoi ne peut-il pas ensuite s'appliquer? Amour du vin chez un ivrqgne, et chez un brutal (nous dirions aujourd'hui une brute) amour 'd'une femme jusqu'à lui faire violence; amour de l'argent chez un avare, amour des honneurs chez un ambitieux; amour d'un honnête homme pour son ami ou pour sa maîtresse, amour d'un bon père pour ses enfants*". Ici intervient un clément d'appréciation que nous retrouverons bientôt, et qui ennoblit singulièrement l'amour. Celui-ci par ses racines tient, nous l'avons vu, au plus profond de la vie animale; mais il grandit, il s'élève; en lui finalement comme en sa fleur s'épanouit l'humanité. Toujours, quand on aime, on prétend former un tout avec ce qu'on aime : un tout dont on est soi-même une partie, et ce qu'on aime, l'autre partie**. Laquelle des deux doit-on préférer? Descartes distingue trois cas. Ou bien cette autre partie ne nous vaut pas : c'est, par exemple, une fleur, un oiseau, un cheval; en ce cas, ce serait folie de ne pas nous préférer nous-mêmes. Ou bien
a. Tome XI, p. 411, 1. 21-25, où ces signes sont énumérés. Descartes les reprend ensuite l'un après l'autre, p. 412-428 : art. cxiii-cxxxv.
b. Tome IV, p. 404 (notamment 1. 14-18) à p. 405 : lettre du 25 avril 164Ô.
c. Tome XI, p. 388-389 : art. lxxxii.
d. Ibid., p. 389-391 : art. lxxxii. Et t. IV, p. 61 i-6i3 : lettre du i"févr.
Ç02 Vie de Descartes.
nous estimons cette autre partie autant que nous, comme cela arrive dans l'amitié, qui suppose l'égalité ; alors on doit plutôt pencher pour autrui que pour soi : un ami se jette au devant du danger qui menace son ami, Nisus se dévoue pour Euryale. Ou bien enfin nous estimons plus que nous l'objet de notre amour : par exemple, un père ne considère pas seulement ses enfants comme d'autres soi-même; il se les représente, eux et lui, comme un tout dont il n'est que la moindre partie; il préfère donc souvent leurs intérêts aux siens, et ne craint pas de se perdre pour les sauver. La tendresse paternelle allant jusque-là, selon Descartes, faut-il voir dans cette phrase une révélation sur les sentiments qu'il supposait à son père en son endroit, et qu'il aurait eus lui-même à l'égard de son enfant ? C'est encore ainsi qu'un homme d'honneur aime son prince ou son pays, ou même un personnage au service duquel il s'est engagé : en ce cas, c'est lui qui est la moindre partie du tout, et lorsqu'il le faut, sans hésiter, il se sacrifie. La passion de l'amour atteint ainsi un haut degré de noblesse, et prend un caractère chevaleresque, peu connu des Anciens (encore Descartes rappelle-t-il l'exemple des Décies) ^, et qui ressemble plutôt au point d'honneur d'un gentilhomme français du temps de Louis XIII. Aussi rejette-t-il encore une distinction communément reçue dans l'École, entre l'amour « de bienveillance » et l'amour « de concupiscence''». Le véritable amour ne connaît que le bien de ce qu'il aime ; quant à l'autre amour, qui ne songe qu'à la possession et à la jouissance, ce n'est point tant de l'amour que du désir, et notre philosophe l'étudiera avec cette dernière passion.
Ici encore Descartes se sépare des Anciens, qui distinguaient, comme deux passions diff^érentes, le désir et son contraire '^. Mais, dit-il, en désirant et recherchant les richesses, on fuit la pauvreté ; et en fuyant les maladies, on recherche la santé.
a. Tome XI, p. 461-462 : art. clxxiii.
b. Ibid., p. 388 : art. lxxxi. Et t. IV, p. 606, 1. 20-27.
c. Ibid., p. 393 : art. lxxxvii.
Passions de lAme. 503
C'est un seul et même mouvement qui nous rapproche d'un bien et nous éloigne du mal qui lui est opposé ; et ce mouvement constitue une seule et même passion. Le désir joue un très grand rôle dans notre vie, et la morale a pour objet précisément de le régler''. Il se mêle en effet à toutes les autres passions; en particulier, il est au fond de ce qu'on appelle communément Tamour, qui fournit aux romanciers et aux poètes le principal sujet de leurs fictions''. A voir le succès de celles-ci auprès des lecteurs (et Descartes ne s'excepte pas du nombre), elles ne flattent pas seulement un goût superficiel, mais elles donnent satisfaction à un véritable besoin de l'homme. Descartes regarde la lecture des romans et la représentation des pièces de théâtre, notamment des tragédies, comme un dérivatif (il n'emploie pas ce mot, non plus que celui de purgatif, qui était, le savait-il, celui d'Aristote); on prend plaisir à suivre des aventures et des péripéties, dont on est soi-même exempt et dont les victimes ne sont que des personnages imaginaires; on n'en soutïre pas proprement, ni pour soi, ni pour eux, et ce qu'on éprouve est plutôt du plaisir". Notre philosophe ne conseille-t-il pas de considérer les tragédies réelles qui se jouent parfois sur la scène du monde, comme un simple spectacle, et d'y prendre le même genre d'intérêt : ces tragédies eussent-elles le dénouement classique, qui ne va jamais sans effusion de sang''.
Mais si ces passions menacent de devenir réelles en nous, et surtout de se porter aux excès, le danger est grave, et il faut y remédier. Nous retrouvons alors une des deux principales maximes de morale, que Descartes s'était prescrites dès i6i(), et qu'il avait énoncées en lôSy : distinguer les choses qui dépendent entièrement de nous, et celles qui n'en dépendent point, régler nos désirs en conséquence, et au besoin les
a. Tome XI, p. 436, 1. 'lô-iS.
b. Ibid., p. 396, 1. 12-18 : an. xc, fin.
c. Ibid., p. 399, 1. 30-28; et p. 441, 1. 15-24.
d. Tome IV, p. 309, 1. 7-26, et p. 323, 1. 9-1 3.
^04 Vie DE Descartes.
changer plutôt que l'ordre du monde". Cet ordre a été établi, en effet, de toute éternité par la Providence, et demeure donc, même pour elle, immuable à jamais. Il ne laisse aucune place à la Fortune, et notre philosophe combat à ce sujet l'erreur générale. Quelle apparence de pouvoir fléchir en notre faveur une prétendue déesse, qui n'existe pas, et détourner le cours des choses, lequel est tracé immuablement? Ce serait peine perdue, en vérité, et tenter l'impossible. Ramenons donc nos désirs dans de justes bornes, et ne leur donnons que des objets qu'il est en notre pouvoir d'atteindre. Descartes se garde bien cependant de les supprimer et de rendre l'âme impassible. Rien ne serait plus contraire à notre nature, et contraire aussi à sa doctrine : l'âme réduite à elle-même, entièrement séparée du corps, sans passion ni désir, serait bien encore un entendement, un esprit, et si l'on veut même une âme : ce ne serait plus un être humain, et c'est l'homme complet, union d'une âme et d'un corps, qu'étudie notre philosophe. Il ne veut point de ces systèmes de morale, comme ceux des stoïciens, « palais » superbes et magnifiques », dit-il, « qui n'étaient bâtis que » sur du sable et sur de la boue'' ».
Mais où son originalité apparaît pleinement (et tout ce qui précède, le faisait pressentir déjà), c'est lorsqu'aux cinq passions principales que nous venons d'énumérer. Descartes ajoute l'admiration''. Il lui donne la place d'honneur, avant toutes les autres, comme à la passion proprement humaine. Joie et tristesse, amour et haine, désir aussi, se rapportent à la vie totale, à la vie du corps au moins autant qu'à la vie de • l'âme; elles ont même dans la vie physique seule leur origine. L'admiration aussi peut-être, mais bien moins qu'elles, et pour s'en dégager bientôt, et s'appliquer à son objet propre qui est la vie intellectuelle et morale, nous dirions aujourd'hui sociale
a. Tome XI, p. 436-440 : art. cxhv-cxlvi. Voir ci-avant p. 56-58, et p. 415-416.
b. Tome VI, p. 7-8.
c. Tome XI, p. SjS et p. 38o-386 : art. lui et art. lxx-lxxviii.
Passions de l'Ame. ^o^
également. Toutefois Descartes n'insiste pas beaucoup sur l'admiration, au point de vue intellectuel* : il s'en méfierait plutôt, et volontiers il la réprimerait, surtout lorsqu'elle en vient à cet excès qui est l'étonnement. Rien alors n'est plus nuisible à la science; car le savant doit s'habituer à tout examiner de sang-froid, même les choses rares et extraordinaires. L'admiration n'est utile que dans la mesure où elle excite la curiosité.
Mais au point de vue moral'', il en va tout autrement. L'admiration engendre d'abord l'estime ou le mépris, selon l'opinion qu'on a de la valeur d'une chose et surtout d'une personne. Descartes ne cesse de le redire : un des principaux objets de notre admiration, c'est le libre arbitre ou la liberté, en nous et en autrui, et qui rend l'homme semblable à Dieu. Nous touchons ici au fond de sa pensée ; et nous sommes au cœur de sa doctrine des passions. Cette estime singulière que chacun a de soi-même, en tant que cause libre, qui peut et qui doit faire usage de sa liberté (un bon usage, certes, mais quand même il serait mauvais, simplement un usage, pourvu qu'il se croie bon ^), c'est la générosité. Le mot est de Descartes, dans
a. Mêmes articles. En particulier: p. 383, 1. 6-12.
b. Tome XI, p. 44!ï-456 : art. cxlix-clxiv. L'Admiration avec ses espèces : Estime et Mépris, p. 443-445, art. cxlix-clii; Générosité et Humilité vertueuse p. 445-448, art. cliii-clvi ; Orgueil et Humilité vicieuse, p. 448-454. art. cLvii-cLxi, Vénération et Dédain p. 454-456, art. clxh-clxiv.
c. Ibid., p. 446. 1. i-io, et p. 454, 1. 6-8. Voir, à ce sujet : Le Héros cornélien et le « Généreux >> selon Descartes, parGisTAVE Lanson. Hommes et Livres. Études morales et littéraires. (Paris, Lecène et Oudin, i8q5, p. t[3-i33.) Kt aussi : Le roman français. L'âme généreuse. La Princesse rfe C/èi'e5,par ViCTon Ch^rkvlw.i. i Revue des Deux- Mondes, 1 5 mars 1910.) On ne saurait assurer, toutefois, ni que Descartes ait lu Corneille, ni que Corneille ait lu Descartes. Constatons seulement que Corneille fut aussitôt connu en Hollande. En voici au moins deux preuves :
I» Relation de ce qui s'ejl paffé à La Haye au mois de février. 'l'an 16.3S' : les feftins, comédies, bals, cour/es de bague £ autres magnificences faites au mariage de Monfieur de lirederode £■ de Mademoyfelle de Solms. La Haye, de limprimerie de Théodore Maire, i638, in-f». Page 5 : « . . .à l'illué du foupcr, la Comédie du Cid fut joiice par Vie de Descartes. 64
Vie de Descartes.
le sens de passion et de vertu tout ensemble, la première de toutes les passions en noblesse et en dignité, et la clé de toutes les vertus, la même qu'il a définie ailleurs la fermeté et constance dans nos résolutions. Il revendique comme sienne cette générosité. Les Anciens l'ont peu connue, dit-il, et l'appelaient Magnanimité ^ Descartes renonce à ce nom, qui traduit mal sa pensée, et emprunte un terme à la langue commune, pour l'introduire dans la philosophie.
Il tire de là d'importantes conséquences. Les Anciens distinguaient, en les opposant, Magnanimité et Humilité''. Descartes rejette cette opposition. Il y a une bonne humilité, une humilité vertueuse, parfaitement compatible avec la générosité : celle-ci fait qu'on s'estime beaucoup, et l'autre, qu'on ne s'estime pas trop cependant; elle donne à l'homme le sentiment de ses faiblesses =, et lui fait reconnaître qu'il n'est qu'un homme, après tout, et non pas un dieu. Par là, Descartes répond d'avance à Pascal, qui fera un crime aux Stoïciens de leur « superbe diabolique ». De même, en revanche, il note
j» la troupe des Comédiens du Prince arrivés à propos de France. » 2" Le Cid. Tragi-comédie nouvelle. Par le fieur Corneille. (louxte la copie imprimée à Paris, i638, pet. in-8, Elzevier, Leyde.) On trouve dans le même volume une suite donnée par Urbain Chevreau au chefd'œuvre de Corneille : Le Mariage du Cid.
Les Elze%iers imprimèrent encore le Cid en 1641 et 1644; Horace, en 1641, 1645, 1647; Cinna, en 1644 et 1648; Polyeucie, aux mêmes dates; la Mort de Pompée, mêmes dates encore; l'Illustre Théâtre, en 1644, réunissant en un volume les cinq pièces précédentes ; le Menteur et la Suite du Menteur, 1645 et 1647; Rodogune, 1647. Nous ne parlons point des éditions postérieures à la mort de Descartes. Rappelons, enfin, qu'on jouait Corneille à la cour palatine, ci-avant, p. 403.
a. Tome XI, p. 453, 1. 22-25, et p. 374, 1. i.
b. « Autrefois la Magnanimité & l'Humilité pouvoient eftre deux » chofes contraires, mais depuis que les principes de la Morale ont efté » changez par les maximes de l'Evangile. . . » {Œuvres de M. de Balzac, M.DC.LXV, t. I, p. io5.) Et encore, lettre à Chapelain, 6 avril 1637 : « La Modeftie eft la plus belle chofe du monde... Il y a pourtant vn » Orgueil magnanime que la Philofophie ne defapprouve pas, &Ariftote » en dit des merveilles dans fes Ethiques. » [Ibid., p. 744.)
c. Tome XI, p. 447 : art. clv.
Passions de lAmk. ^07
une fausse générosité, qui n'en a que l'apparence, et qui est plutôt de l'orgueil, un injuste orgueil, pour des choses qui n'en valent pas la peine et ne sont pas des biens véritables : richesse, naissance, et autres avantages extérieurs. Cet orgueil n'exclut pas, il implique souvent, au contraire, une fausse humilité, une humilité vicieuse •\ Et Descartes condamne ces deux passions, qui prennent effrontément le masque des deux précédentes; il a ses raisons pour cela, que nous verrons bientôt.
En attendant, il signale l'heureux effet de la générosité, chaque fois qu'elle se joint à telle ou telle autre passion. Déjà tQut à l'heure, par elle l'amour était comme transfiguré''. C'est par elle aussi que nous avons la force de lutter contre nos désirs, ou puisque la lutte directe est presque impossible, de préparer de loin le triomphe de la volonté ■■■. Maintenant elle ennoblit parfois des passions inférieures, par exemple la jalousie : il y a une jalousie louable, en effet, celle du capitaine jaloux de conserver à son prince une place qui lui a été confiée*^; celle de l'honnête femme jalouse de son honneur, et
a. Tome XI, p. 460 : art. clix.
b. Ibid., p. -390, 1. io-i5.
c. Ibid., p. 438, ). 1-2, et p. 448, 1. 4-6.
d. Ibid., p. 458, 1. 6-19. Voir aussi t. II, p. 64-65. On songe involontairement à ces paroles d'un contemporain de Descartes, Abraham Fabert (1599-1662), lesquelles ont été gravées en 1842 sur le socle de sa statue à Metz : « Si pour empêcher qu'une place \ que le Roi m'a confiée I ne tombât au pouvoir de l'ennemi, \ il fallait mettre à la brèche | m<i per/onne, \ ma famille & tout mon bien, \je ne balancerais pas un moment à le faire. » Nous n'avons pu d'ailleurs trouver aucune trace de relations entre Descartes et Fabert, bien que Baillet ait assuré [loc. cit., t. II, p. 176) l'existence de telles relations, peut-être parce que Fabert. avait pris part au siège de La Rochelle, où Baillet pensait que Descaries s'était aussi trouvé.
Citons encore ce trait de Fabert : « LoH'qu'il vifitoit les travaux de Sedan, » il étoit environné d'Officiers & de Bourgeois ; il parloit aux uns & » aux autres avec un air naturel qui lui gagnoit leur confiance. Retour- » nani un jour au Château par la Ville, une Sédanoife barra le chemin, » & lui dit, les larmes aux yeux : Vous voye:^, Monfeigneur, une mère » bien à plaindre : mon fils que je vous ai pré/enté ily a quelques jours
508 Vie de Descartes.
qui ne saurait prendre trop de soin pour le maintenir intact : dans les deux cas, une telle jalousie est le fait d'une âme généreuse^. Mais il y a une jalousie blâmable, celle du mari qui surveille trop sa femme et la tourmente, n'étant pas assez sûr de se l'attacher par son mérite propre : il manque en cela de générosité''. On retrouve, dans d'autres passions, des effets semblables ^ C'est la générosité qui, chez les âmes fortes, entretient la pitié, laquelle ne serait sans cela que vaine sensibilité et faiblesse; c'est elle qui entretient aussi la reconnaissance, passion des cœurs bien nés, et qui arrête à temps l'indignation, et l'empêche de dégénérer en colère. Les Anciens avaient fait de celle-ci une passion principale. En effet, elle est des plus violentes, et Descartes recommande fort de s'en garder, ou plutôt de la modérer. Mais cependant, si nous sommes offensés ? Alors, dit Descartes, « nous devons tâcher » d'élever si haut notre esprit, que les offenses qu'on nous
» £■ qui vous aparufijage & fi fcavant, eft devenu fou : je lui ai entendu » hier foutenir à fes amis, que la Terre tournoit autour du Soleil. » Peut-on voir une folie Jemblab le ? Que fer ai- je de ce malheureux? — » Envoye\-le moi, dit Fabert, je le guérirai. Il eut bien de la peine à » s'empêcher de rire. Il penfoit comme le jeune homme, qu'il admit à » fa table; il l'entretint fur l'artronomie, & lui confeilla de ménager fon » fçavoir en préfence de fa mère. » [Vie de M. le Marquis de Fabert, Maréchal de France, par le P. Barre, Paris, Hérissant, 2 vol. in-12, 1753. Tome II, p. 3o4-3o5) : anecdote empruntée aux Mémoires de M. de Termes, secrétaire, agent et exécuteur testamentaire de Fabert.
Sur cette question du mouvement de la terre, Chapelain écrivait à Balzac, le 19 février 1640 : « . . .Vous avés efté caufe que j'ay acheté le » Phitolaus du S"^ Bouillaud, après lequel il y auroit grande opiniaftreté » de croire que Copernic fut un extravagant, & qu'Ariftote euft raifon de » mettre la Terre dans le centre. Je vous avoue que j'ay bien du plaifir » de croire que je fuis fur la Terre comme dans un vaiffeau & que je » voyage perpétuellement par les lieux autour de ce bel Aftre que vous » aymés tant & qui vous a fait dire que vous eftes Solaire. » [Lettres de Jean Chapelain, Paris, Impr. Nat., t. I, 1880, p. 575.)
a. Tome XI, p. 458, 1. io-i3.
b. Ibid., p. 458-459 : art. clxix.
c. Ibid., p. 469-470 (pitié); p. 474, 1, 6-8 (reconnaissance); et p. 480- 481, art. ccii et ccni (colère).
Passions de lAme. ^09
» peut faire, ne parviennent jamais jusqu'à nous" ». Kt nous en sommes capables par un suprême eflFort de générosité. Jamais philosophe ne s'était fait une idée aussi haute de rhomme, tout en demeurant dans les limites de l'humanité.
Car cette morale de Descartes est toute philosophique, et la théologie n'y a point de part. A peine nomme-t-il celle-ci une ou deux fois, et pour lui imprimer en passant, du moins à celle qui n'est qu'hypocrisie, une énergique flétrissure. Lorsqu'il oppose à la générosité l'orgueil mêlé de bassesse chez les esprits faibles, on ne peut s'empêcher de penser, comme il pensait sans doute lui-même, à un Voët, par exemple (et combien de théologiens, dans toutes les sectes, ressemblent à Voët !) Et il rapproche de ceux-ci, comme semblables au fond, ces esprits bas et faibles, prétendus esprits forts, « qui passent » si promptement de l'extrême impiété à la superstition, puis » de la superstition à l'impiété : en sorte », ajoute-t-il, « qu'il » n'y a aucun vice ni aucun dérèglement d'esprit, dont ils ne » soient capables *" ». Plus loin, à propos de la satisfaction de soi-même, si légitime et si douce à la fois chez un homme vertueux, mais impertinente et ridicule, lorsqu'elle est mal fondée, il prend à parti et malmène rudement ces faux dévots, ces bigots, comme il les appelle, à qui sous prétexte de zèle leur passion dict^j parfois les plus grands crimes, « comme de » trahir des villes, de tuer des princes, d'exterminer des » peuples entiers, — pour cela seul qu'ils ne suivent pas leurs » opinions'^ ».
Ainsi s'achève, par des considérations de la plus haute moralité, un ouvrage qui prenait son point de départ dans la vie physique. Ce commencement jetait un jour nouveau sur l'origine des passions, que la théologie enveloppait de mystère. Elle les considérait comme un effet du péché, comme le triste héritage d'une faute originelle, comme une corruption
a. Tome IV, p. 538, 1. 14-16.
b. Tome XI, p. 456, 1. 3-i2 : an. clxiv.
c. Ibid., p. 472, 1. 2-1 3 : art. cxc.
^lo Vie de Descartes.
à tout jamais de notre nature ; donc elle les jugeait radicalement mauvaises. Mais elles sont simplement l'eflFet naturel de l'union de l'âme et du corps ; elles tiennent à l'essence même de l'homme tel qu'il nous est donné, et que nous ne saurions concevoir autrement. Aussi sont-elles presque toutes bonnes, écrivait Descartes à Chanut ; il dit même résolument, dans son Traité, qu'elles sont toutes bonnes *.
Il n'en réprouve que le mauvais usage et l'excès; encore donne-t-il deux moyens sûrs d'y remédier : moyen intellectuel, tiré de la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend point, entre ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les objets, en quoi les passions nous trompent toujoursmoyen éminemment moral aussi, tiré de la volonté ou de la ferme et constante résolution de bien faire. On reconnaît là les deux principales maximes de la morale, sur lesquelles notre philosophe n'a point varié. Que les passions soient naturelles à l'homme, c'est l'évidence même : « l'âme n'aurait pas sujet » de demeurer jointe au corps un seul moment, si elle ne les » pouvait ressentir *" ». Que toutes deviennent bonnes, si l'on en fait un bon usage, voilà qui est incontestable encore : « en » cela seul consiste toute la douceur et la félicité de notre » vie », écrit Descartes dans une lettre privée, et c'est sur ce même mot qu'il termine son Traité : « les hommes que les » passions peuvent le plus émouvoir, sont aussi capables de » goûter en cette vie le plus de douceur ^ » On comprend alors ces paroles de la reine Christine à Chanut, que « la con- » dition de M. Descartes lui semblait digne d'envie, et qu'il » était le plus heureux des hommes "^ ».
a. Tome IV, p. 538, 1. 8; et t. XI, p. 485, 1. 25.
b. Jbid., p. 538, 1. 8-ii.
c. Tome V, p. i35, 1. 7-8 ; et t. XI, p. 488, 1. 12-14.
d. Tome X, p. 619, 1. 17-20 : lettre de Chanut, 11 mai 1647.