CONVENTION NATIONALE
Des 2 et 4 octobre lygS, l'an second de la République Françoise
une et indivisible,
qui accordent à René Descaries les honneurs dus aux grands Hommes, et ordonnent de transférer au Panthéon François son corps, et sa Statue faite par le célèbre Pa/oii.
i". Du 2 Octobre.
La Convention Nationale, après avoir entendu le rapport de son Comité d'instruction publique, décrète ce qui suit :
Article Premier.
René Descartes a mérité les honneurs dus aux grands hommes.
» gens de ce nom, qui ont reçu à ce titre une petite pension de l'ancien » gouvernement, et à qui je voudrois bien que l'Assemblée nationale la » conservât. » Cette note, qui prouve le bon cœur de Condorcet, est tout de même assez piquante : le philosophe du xviii" siècle reconnaît que l'ancien gouvernement, à qui il vient de reprocher son ingratitude envers le philosophe, accordait toutefois une pension à deux jeunes gens, comme portant le nom de Descartes ; et bien que ce fut indûment, il souhaite que le nouveau gouvernement continue de les pensionner. L'Intermédiaire ajoute, en note, que, selon le Moniteur du i5 janvier 1819, on pouvait voir, dans une des salles de l'hôpital Saint-Louis, le dernier descendant de Descartes, portant son nom, et qui venait d'obtenir une pension de Sa Majesté. — Remarquons, comme signe du temps, le langage de Condorcet à cette date de 1791, et comme signe d'un autre temps, celui de Silvestre de Sacy, au nom de l'Académie des Inscriptions, lors du transfert à Saint-Germain-des-Prés, le 26 février 1819. Il fera l'éloge de « ce philosophe religieux, qui enseigna aux hommes à arriver à la vérité » parle doute, mais qui leurapprit aussi par son exempleà ne pas franchir » les limites que la divine sagesse a mises en nos facultés ». Ainsi chaque génération 'la nôtre comme les précédentes; se figure toujours (en dépit de la vérité historique) un Descartes à sa propre image et ressemblance.
Appendice. 6i i
Le corps de ce philosophe sera transféré au Panthéon François.
Sur le tombeau de Descartes, seront gravés ces mots :
Au nom du Peuple François,
La Convention nationale
à René Descartes,
1793, l'an second de la république.
Le Comité d'instruction publique se concertera avec le ministre de l'intérieur pour fixer le jour de la translation.
La Convention nationale assistera en corps à cette solennité ; le Conseil exécutif provisoire et les différentes autorités constituées dans l'enceinte de Paris, y assisteront également.
Visé par l'inspecteur : S.-E. Monnel.
Collationnée à l'original, par nous président et secrétaires de la Convention nationale. A Paris, le seizième Jour du premier moi de l'an second de la république une et indivisible. Signé : L.-J. Chaklier, président; Pons (de Verdun) et Louis (du bas Rhin) secrétaires.
2°. Du 4 Octobre.
La Convention nationale décrète que la statue de Descartes, faite par le célèbre Pajou, et qui se trouve déposée dans la salle des antiques, en sera extraite pour être placée au Panthéon le jour où les cendres de ce grand homme y seront transférées ; autorise le ministre de l'intérieur à faire tous les arrangemens et ouvrages nécessaires pour remplir cet objet.
^Voir Revue Philosophique, Janvier 1881, p. 89-90.)
« Les graves événements politiques qui se succédèrent après ces » décrets en firent oublier l'exécution, et la Convention termina sa » session sans fixer le )our où Descartes devait recevoir l'hommage » de la reconnaissance nationale. »
« Le 3o janvier 1796, l'Institut invita lé Conseil des Cinq-Cents
6i2 Vie de Descartes.
» il donner suite aux décisions de la Convention. Cette pétition fut » appuyée par un message du Directoire, en date du i8 avril 1796. » Le gouvernement y proposait à l'Assemblée, que la translation » des cendres de Descartes au Panthéon servît de base à la Fête de » la Reconnaissance, fixée au 10 prairial, et dont l'objet principal » était de consacrer les noms des grands hommes qui avaient bien » mérité de la patrie. La commission chargée de l'examen du mes- » sage déposa son rapport le 7 mai 1796. Le rapporteur approuvait » les conclusions du gouvernement, et proposait de fixer cette » apothéose au 10 prairial. Il fut combattu très vigoureusement par » un député", qui s'opposa à ce que le Corps législatif se transfor- )> mât en Corps académique. Descartes, dit cet orateur (dont nous » ne connaissons pas le nom), est la principale cause des malheurs » qui depuis longtemps ont désolé l'espèce humaine... Ses ouvrages » sont remplis d'erreurs... Je demande que le Corps législatif laisse » Descartes vivre ou mourir dans ses ouvrages. » Ce discours fit » voter l'ajournement du projet. Descartes ne devait jamais reposer » au Panthéon. »
« Toutefois les décrets de la Convention avaient reçu un com- » mencement d'exécution. Le corps, enlevé de Sainte-Geneviève, » avait été déposé au Jardin Elysée des Monuments français, pour » y attendre l'apothéose officielle. »
« Les cendres de Descartes y restèrent, à titre provisoire, con- » servées dans une urne de porphyre (?) jusqu'en 1816, époque de » la suppression de l'admirable création de Lenoir. On proposa à » cette époque de placer les restes de Descartes au Père-Lachaise*".
a. Delamhre, Histoire de l'Astronomie moderne, x. II, 1821, p. 200, assure que ce fut Mercier, « qui alors aimait Newton, et qui n'aimait plus » Descartes, dont cependant il avait autrefois composé l'éloge ». Voir Le Censeur des Journaux (Paris, Gallais), n° du 4 juin 1796 (16 prairial IV) : lettre de Mercier, humoristique, contre Voltaire. Elle commence ainsi : « Venez à mon secours, mon cher Censeur; les prétendants au Panthéon » ne sont pas aussi paisibles que ses habitants ; et l'on m'assure que mon » opinion sur Voltaire et Descartes m'a fait beaucoup d'ennemis. •>
b. En réalité, certains corps, déposés aussi au Jardin des Monuments français, furent transportés au Père-Lachaise, mais non les restes du philosophe. Voir A. Lenoir, Musée des Monumens français (Paris, chez Nepveu, t. VIII, 1821), p. 171-172 : « Transport des corps de Molière, » de Jean de La Fontaine, et d'Héloïse et d'Abailard, au cimetière du » Père Lachaise, conformément à l'arrêté du 28 février 18 17, de » M le Préfet du département de la Seine. » La remise des corps de
Appendice. 6ij
» Ce projet fut rejeté, et l'on décida de les inhumer, avec c'eux » de Mabillon et de Montfaucon, en l'église Saint-Germain-des- » Prés. »
Tout cela est exact. Si Descartes n'obtint pas les honneurs du Panthéon, il eut au moins ceux des Champs Élysées, ou plutôt de ce que Lenoir appela l'Élj'sée. Voir tout un chapitre du tome V de son Musée des Monumens français (Paris, imp. Hacquart, 1806), p. 171-204. On y trouve neuf planches intercalées dans le texte (pi. 196-204 inclus), dont la première et la dernière donnent des Vues du Jardin Élj'sée, l'une « prise du côté du Tombeau d'Héloyse », et l'autre justement « prise du côté du Tombeau » de René Descartes ». Les sept planches intermédiaires donnent des Vues de Tombeaux, dans l'ordre suivant : Descartes, Rohault, Molière, La Fontaine, Mabillon, Montfaucon et Boileau. Tous ces tombeaux avaient été exécutés sur les dessins de Lenoir lui-même. « Le sénat français (dit-il ailleurs) a rendu plusieurs décrets en » faveur des sépultures particulières, et les monumens que j'ai » élevés sur mes dessins, et qui contiennent les corps de Descartes, » de Molière, de La Fontaine, de Mabillon, de Montfaucon et de » Turenne, sont une suite de sa reconnaissance en faveur des » talens. » [Description historique et chronologique des Monumens de sculpture réunis au Musée des Monumens français, 7* édii., Paris, An XI-i8o3, p. 289.) Ce même ouvrage donne immédiatement après ces lignes, p. 289, la description suivante : « N° Soj . » Urne sépulcrale de René Descartes. Sarcophage en pierre dure, » et creusé dans son intérieur, contenant les restes de René Des- » cartes, mort en Suède en i65o, supporté sur des griffons, » animal astronomique, composé de l'aigle et du lion, tous deux » consacrés à Jupiter, et l'emblème du soleil dont ils représentent » le domicile. Des peupliers, dont la cime monte jusqu'aux nues, ». des ifs et des fleurs, ombragent ce monument, érigé au père de la » philosophie, à celui qui le premier nous apprit à penser. » Le même texte se retrouve, p. 195-196 du chapitre cité plus haut, avec deux lignes en plus : « On lit sur ce monument cette seule inscrip- » tion : Restes de René Descartes, mort en Suède en i65o. » Et de même que la pétition pour transférer le philosophe au Panthéon,
Molière et de La Fontaine se fit le 6 mars suivant (1817) et celle des corps d'Héloïse et d'Abailard, seulement le i-ô juin 1819. Plus loin, p. i83, parmi les << Objets rendus ou donnés aux Églises », Lenoir mentionne, pour Saint-Germain-des-Prés, « les corps de René Descartes, de » Boileau, de Mabillon et de Montfaucon ».
6 14 Vie DE Descartes.
était de la main de Condorcet : de même c'est une page de Condorcet encore, tirée de son Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain, que Lenoir invoque, p. 192-193, pour mettre sous l'autorité d'un grand nom le projet qu'il réalisa d'un Jardin Elysée, ou tout simplement d'un Elysée.
Tombeau a Saint-Germain-des-Prés.
Les restes de Descartes demeurèrent dans le Jardin du Musée des Monuments français (voir ci-avant, p. G 12-6 14), de 1792 à 18 19. Voici ce que l'on trouve, à ce sujet, dans la Description historique et chronologique des Monumens de sculpture, réunis au Musée des M onumens français, par Alexandre Lenoir, Fondateur et Administrateur de ce Musée, (p. 229-231 de la y"" édition. An XI-i8o3, de
la République).
De Sainte-Geneviève.
Médaillon en terre cuite, de René Descartes, mort en Suède en i65o, posé sur une espèce de colonne en marbi-e blanc, sur laquelle on lit les inscriptions suivantes.
La première, qui est en latin, est du Père Lallemand, chanoine régulier de Sainte-Geneviève ; la seconde, eu français, est de Gaspard Fieubet, conseiller d'État, mort en i6g4.
Suit le texte des deux inscriptions, publiées ci-avant, p. Go5-6o6, dans l'ordre inverse.
Lorsque le Musée des Monuments français fut supprimé, les restes de Descartes furent transportés dans l'église la plus proche, qui était Saint-Germain-des-Prés, le 26 février 1819, ainsi que l'atteste le document qui suit :
EXTRAIT DU « MONITEUR » DU 1*' MARS 1819 (p. 247).
Procès-verbal de la remise, à MM. les commissaires de M. le préfet de la Seine, des restes de Descartes, Mabillon et Montfaucon, qui étaient déposés dans le jardin des Petits- Augustins.
« En vertu des instructions de Son Exe. le ministre secrétaire
Appendice. 6i^
» d'Etat de l'intérieur, en date du i8 février courant, et d'après les » dispositions faites par M. le comte de Chabrol, conseiller d'État, » préfet du département de la Seine, pour la translation, dans » l'église de Saint-Germain-des-Prés, des restes de René Descartes, » Jean Mabillon et Bernard Montfaucon, déposés dans le jardin des » Petits-Augustins, les cendres de ces hommes illustres ont été » extraites, aujourd'hui vingt-six février mil huit cent dix-neuf, à » onze heures du matin, des tombeaux qui les renfermaient, en » présence de M. Ch. J. Delafolio, conservateur des monuments » publics, délégué par le ministre, de M. Sobry, commissaire de » police, d'une part, et de l'autre, de M. le chevalier Piault, » maire du lo' arrondissement, de M. Dclaborne, son adjoint, » et de MM. Laribbe et Godde, délégués par le préfet de la » Seine. »
« Les cendres ont été recueillies avec une religieuse attention » dans trois cercueils de chêne, préparés à cet effet, lesquels, après » avoir été fermés et scellés avec le cachet de la conservation des >< monuments et du commissariat de police, ont été transportés » dans la grande salle des dépôts des Petits-Augustins, où se trou- » valent réunies, pour assister à leur translation, deux députa- » tions, l'une de l'Académie des sciences, l'autre de l'Académie » des inscriptions et belles-lettres de l'Institut. »
« Le conservateur des monuments sus-nommé a fait alors remise, » à M. le chevalier Piault, maire du lo*^ arrondissement, à son » adjoint, à MM. les commissaires du préfet de la Seine, des trois » cercueils clos et scellés ainsi qu'il a été dit, et contenant les restes » de René Descartes, Jean Mabillon et Bernard Montfaucon, pour » être, selon les dispositions projetées par M. le préfet, transférés » dans l'église de Saint-Germain-des-Prés. »
« En foi de quoi M. le maire du lo* arrondissement, ses adjoints, » les commissaires de M. le préfet et le conservateur des monu- » ments, ainsi que M. Sobry, commissaire de police, ont signé le » présent procès-verbal pour servir et valoir à ce que de raison, »
« Fait à Paris, les jours, mois et an que dessus. »
« Signé : Piaui.t, D"i,aborne, Ch.-J. Delafolie,
Sobry, Laribbe, Godde. »
Les restes de Descartes reposent maintenant à Saint-Germaindes-Prés, dans la chapelle du Sacré-Cœur, au bas-côté droit, seconde chapelle après la sacristie; ils sont placés entre ceux des
<^r6 Vie de Descartes.
deux bénédictins Mabillon et Montfaucon; on a mis devant les cendres du philosophe l'inscription suivante, gravée sur le marbre :
MEMORIAE
RENATI • nESCARTHS
RECONDITIORIS • DOCTRINAE