THOMAS ET ERASME BARTHOLIN
Le nom de Bartholin ne se rencontre qu'une seule fois (et sans prénom) dans toute la correspondance de Descartes -{t. V, p. 3 19, 1. 27). Par contre, le nom de Descartes revient assez souvent dans les écrits et dans les lettres de Thomas Bartholin d'abord, qui fut professeur en médecine à l'Université de Copenhague, et de son frère Erasme Bartholin, médecin aussi et surtout mathématicien.
Thomas et Erasme Bartholin étaient Danois. Leur père, Gaspard Bartholin, né à Malmoë en Scandinavie, le 12 février i585, alla prendre ses grades en médecine à l'Université de Bâle : il reçut le bonnet de docteur des mains de Bauhin, en i6io. Puis il devint professeur à Copenhague, de médecine d'abord, de 161 3 à 1624, et de théologie ensuite, à partir du 12 mars 1624, jusqu'à sa mort, le i3 juillet 1629. Il eut six fils, dont deux seulement intéressent la biographie de Descartes, Thomas et Erasme.
Thomas Bartholin était le second de la famille ; son frère aîné Barthûle, né en 1614, fut professeur d'éloquence à Copenhague. Thomas naquit le 20 octobre 1616. A vingt et un ans, il vint étudier, à l'Université de Leyde, la philosophie, la philologie, la théologie et surtout la médecine, de 1637 à 1640. Il était encore à Leyde vers le milieu de cette année 1640; mais deux lettres que
CORRtSFONDANCE 4
20 Correspondance de Descartes.
lui écrivit un de ses maîtres de Lej'de, Johannes Wala^us, sur le mouvement du sang et celui du chyle, le 22 sept, et le i"^'' déc. 1(340, lui sont adressées à Paris. Au printemps de 1641, Thomas Bartholin se trouvait à Montpellier ; il se rendit de là à Padoue, où il demeura jusqu'en 1645, en se déplaçant d'ailleurs plus d'une fois : voyage jusqu'à Malte en 1644, avec retour par la Sicile, séjour à Naples, puis à Rome; au carnaval de 1645, il était à Venise. Enfin il alla, comme son père, chercher à Bàle le doctorat en médecine, qui lui fut conféré le 14 octobre 1645. Avant de revenir en Danemark, il fit encore un détour par la France et Paris. En 1646, il se retrouva à Copenhague, oii il fut d'abord professeur de mathématique, 1647, puis d'anatomie, 1648; en 1654, il devint doyen perpétuel du collège des médecins; en 1661, nommé professeur extraordinaire, il se retira dans sa campagne de Hagestadt, où il mourut, le 4 déc. 1680. La médecine lui doit d'importantes découvertes : le canal thoracique dans le corps humain (Pecquet ne l'avait observé que dans les animaux) ; les vaisseaux lymphatiques ; la préparation du sang, non dans le foie, comme on croyait, mais dans le cœur. Ces découvertes d'ailleurs datent de i65i et des années suivantes, et Descartes mourut en i65o.
Ce fut pendant les trois ou quatre années de son séjour à Leyde, que Thomas Bartholin entendit parler de notre philosophe, et sans doute le connut personnellement. Le Discours de la Méthode venait de paraître, dont une partie considérable, la plus importante pour un médecin, était consacrée précisément à la circulation du sang et au mouvement du cœur. Plus tard, dans l'éloge funèbre que Thomas Bartholin fera Je son ancien maître Walxus, le 12 déc. 1649, ^ Copenhague, il le louera d'avoir été le premier à professer en chaire la doctrine de Harvey»; et dans ses ouvrages, il l'égale presque à Harv.-y lui-même, les nommant volontiers tous les deux ensemble. Chose curieuse, le médecin Elichman, que connut aussi Descartes, ayant succombé à une rupture
a. « Walcei, Leidenlium /Efculapij, ingenium fummum... .Lierna » iliius laus eft, quod fpretam haclenus vel negleclam Harvei de circulari » fanguinis motu fententiam, monitore &. ad expérimenta facicnda infti- » gatore Fr. Sylvio, primus publiée cathedris afferuerit, & contra Primi- » rofii doélos infultus vindicaverit. . . » (Thom.€ Bartholini Orationes. Hafniae, fumptibus Danielis Paulli, in-8', pp. 384. S. D.) Oratio X : De Morte Vejlingi & Walœf, habita in .Audit. Maj. Hafn. xn Dec. 1649, page 76. Voir sur Primerose, notre t. II, p. ôi6, et t. III, p. 202; sur Walaeus, t. III. p. 70 et 374.
Supplément. 27
d'anéviisme, !e 10 août iCSg, Walœus ne manqua pas de tirer argument de ce genre de mort, et des phénomènes qui l'accompagnent, en faveur de la circulation du sang, et ceci dans une des deux lettres qu'il adressa sur ce sujet à son élève Thomas Bartholin ■'.
Dans les publications de ce dernier on trouve çà et là de petits détails, qui font quelquefois penser à Descartes : par exemple, le philosophe, parmi les raisons de douter qu'il énumère au début de ses Méditations, mentionne le dérangement d'esprit de ces malheureux qui s'imaginent être m-étamorphosés en cruche ou en pot de terre, ou bien qui croient que leur corps est de verre; or Thomas Bartholin cite un cas de ce genre, un pauvre fou d'Amsterdam, un poète, qui se croyait en verre, au moins dans la partie postérieure de son corps, et n'osait plus s'asseoir, crainte de se casser. Descartes en avait sans doute entendu parler''.
Thomas Bartholin, parti de Leyde en 1640, n'oublia pas les amitiés ni les relations qu'il y avait nouées. Une lettre de Walœus, datée de Leyde, 11 février 1644, '^i <^st adressée à Naples ; et il est intéressant d'apprendre qu'à cette date, au sud de l'Italie, un Danois se faisait envoyer du fond de la Hollande des nouvelles de notre philosophe. Walajus l'entretient, en effet, des démêlés de Descanes et de Gassend, et lui annonce la publication prochaine des Principia Philojophiœ, dont lui-même, Walasus, a déjà lu
a. >< Leidoe aneurifma, difruptà arterià, quartam thoracis partem occu- » parât in D. Johanne Elemanno, Medico Expericntiffimo, unde miferè » perijt. Quod & annotavit Cl. V. Joannes Walœus, Prasccptor olim » meus & Amicus fufpiciendus, in Epift. I. de Mot. fang. ad me fcriptà, » ut fanguinem in arterias pelli aperto indicio demcnftraret. » (Thom-e Bartholini Hijloriarutn Anatomicarum rariorum Centurice. Amiielodami, apud loannem Henrici, 1654.) Cent. IV, hift. .xli, p. 322.
b. « ...Ces infenfés... qui s'imaginent eftre des cruches ou avoir un » corps de verre. » (Tome IX, p. 14.) Descartes avait dit en latin : « ...nefcio quibus infanis... ui conftantcr affeverent vel fe... caput » habere ficlile, vel fe totos effe cucurbitas, vel ex vitro conflatos... » » (Tome VII, p. 18-19.) Comparer les deu.\ hiftolres suivantes : « Melan- » cholicorum figmenta... Infignis Amftelodamenfium Poeta natcs credidit » fibi effe vitreas, ùmuitque rupturam fi confideret. . . Medicus quidam » Venetus eruditus quotannis fub caniculà lub teclo fedens toto menfe » commorabatur. Mctuebat nempe fibi ne frangeretur fi in parte œdium » inferiore confilteret, quum vas teftaceum fe crederet... » (Thom* Bartholini Hijloriarum ...Centurice, Centuria I & II.) Page 118.
28 Correspondance de Descartes-
quelques passages sans doute en manuscrit ou sur des épreuves d'imprimerie. Voici les propres termes de cette lettre :
« . . .Cartefius fibi adverfarium paravit Petrum Gaffendum, qui » magno volumine (atis meo judicio probavit, hadenus nihi! Car- » tefium demonftravifTe; &. ut à Cartefii araicis intelligo, fatis rd » refpondendum follicitus elt. Phificam fuam generaiem perficit, » particularem aliis relidurus. Illius duos jam tradatus legi, de » loco & motii, egregios fane ; verùm liaud arbitrer eos pares » expedationi futures... » (Thom.e Bartholini Epijlolcc medicinalium... Centiiria ! & II, Hafnias, i663, p. 197.)
Plus tard, après la mort de Descartes, Thomas Bartholin, qui se piquait de faire aussi des vers, ne manqua pas de célébrer en quelques quatrains ou distiques le philosophe. On les trouve imprimés dans un recueil : Tiiom^ Bartholini Carmina, Hafnias, apud Danielem PauUi, mdclxix, p. 209, 214, 217 :
Ad Mânes Renati des Cartes in Suecia denati.
Effet vita tibi calido cum Sole renata ;
Debebat tandem frigidiore mori.
Sat calidi œternis chartis natura patebat,
Sed nondum fuerat frigida nota tibi.
De glandula pineali Cartejiana.
Parva quidem plures anima; tamen exprime fenfus, Et viget in minime ma.xima cura loco.
De Renati Cartefi Homine.
Cartefii chartis natura recluditur ipl'a,
Cujus ab ingenio nalcitur omnis homo.
Namque animal quod fponte prius, nunc arte movetur, Prédit & artiticem machina plena Deum.
Ajoutons ici ces deux vers, p. 6, où Descartes n'est pas nommé, mais qui rappellent sa philosophie :
Ad Atheum.
A te nefciri Dominum terraaque polique.
Non mirer, cùm fis nefcius ipfe tuî.
Supplément. 29
Mais surtout, dans son ouvrage principal, un traité d'Anatomie, qui n'était autre que celui de son père, Gaspard Bartholin, révisé d'ailleurs et mis au point par le fils, conformément aux nouvelles découvertes. Descartes est souvent mentionné, ainsi que ses disciples Regius d'Utrecht et Hogelandius de Leyde : notamment à propos du mouvement du cœur, et aussi de cette prétendue circulation des esprits animaux dans les nerfs, que Descartes avait imaginée par analogie avec la circulation du sang dans les artères et les veines. Deux passages en particulier sont intéressants à ce sujet. La première édition est de 1640; la seconde, de 1645, et la troisième, de i65i; nous ne savons s'ils se trouvent dans toutes. Les voici d'après une édition malheureusement postérieure : Thom.i-: Bartho- LiNi Cafp. Fil. Anatomia, ex Cafpari Bartholini Parentis Injîitutionibus, Omniumque recentiorum & propriis Obfervationibus tertiùm ad fangitinis circulationem reformata... (Hagae-Comitis, ex typographiâ Adriani Vlacq, cIo lo clxvi).
« Subtiliflimus Renatus des Cartes eumque fequuti pari laude » Corn. Hogelandius & Henr. Regius, motum cordis à rarefcente » fanguinis una vel altéra gutta perfici, alio modo demonftrant... » (Page 253.) Suit tout un développement, qui rappelle la thèse de 1640, reproduite ci-avant, p. 8-9.
« Cartefius in nervis valvulas elle arbitratur, quœ fpiritum filtant » ne refluât; alias partium motum fieri non polfe. Sed videntur » fpiritus in partibus retineri polTe, fi anima quai fpiritus ufque ad » valvulam direxit, in ipfas ufque partes dirigat. Nemo enim Ana- » tomicorum valvulas hadenus obfervavit. Nec fpiritus fubtiles » valvulis impediuntur. Neque denique faciles forent Apoplexiae » aut Paralyfes, fi fpiritus polfent in partibus à valvulis detineri. »
« Pra;ter valvulas Circulationem quoque fpirituum animalium » in nervis introducit H. Regius... Sed dubia quœdam me retra- » hunt, ab hac ingeniofà conjedurà... » (Page 453.) Voir notre t. XII, p. 159-160.
Une étude sur Descartes médecin reste encore à faire, et les ouvrages de Thomas Bartholin fourniront plus d'un renseignement utile à ce sujet. Voir aussi l'ouvrage moderne : Israels & Daniels, De verdienslen der hollandsche geleerden teii op'^ichte van Harvey's leer van den bloedsanloop . (Utrccht, i883.)
Erasme Bartholin, de neuf ans plus jeune que Thomas, naquit le i3 août 1625 à Roeskilde, non loin de Copenhague. Lorsqu'il eut ses vingt et un ans, il voyagea aussi, de 1646 à 1637. Il étudia
Correspondance de Descartes.
d'abord à Leyde, pendant quatre ou cinq années environ, puis à Padoue où il prit le grade de docteur en médecine, en 1654. Il devint professeur en géome'trie et en médecine à Copenhague, et mourut en 1694. Mais il était plus géomètre que médecin, et se fit connaître surtout par une Introduction à la Géomélrie de Descartes, Principia Mathefcos Univerfalis, publiée avec les commentaires de Frans Schooten, à la suite de la traduction latine que celui-ci donna de la Géométrie en 1649. C'est donc bien lui, Erasme Bartholin, et non pas son frère Thomas, qui fit aussi des vers pour le portrait du philosophe, qui devait figurer en tête de cette traduction. Mais en outre Erasme Bartholin entretenait de Leyde une correspondance avec un vieil ami de son père, Olaus Wormius, professeur à Copenhague, et dans cette correspondance il est plusieurs fois question de Descartes.
Wormius, né le i3 mai i588 à Aarhus dans le Jutland, avait étudié la médecine successivement à Strasbourg, Bàle, Padoue, Montpellier et Paris (c'était en ce temps-là le curriculinn de tout bon étudiant, en y ajoutant toutefois aussi Leyde). Il était revenu à Copenhague en 161 3. On lui offrit d'abord la chaire de grec (il avait connu Casaubon, à Paris), puis celle de physique; en 1624, il succéda à Gaspard Bartholin qui échangea, nous l'avons vu, sa chaire de médecine pour celle de théologie. Wormius mourut le 7 sept. 1654, recteur de l'Université de Copenhague. Thomas Bartholin fit à deux reprises l'éloge funèbre de celui qu'il considérait moins comme un de ses collègues, que comme un de ses maîtres et son second père.
Parmi les lettres que lui avait écrites Erasme Bartholin, et qui ont été publiées (Ol.\ï Wormu & ad eiim dodoruin rirorinn Epijlolœ, t. I et II, Hafniaî, 1751), trois au moins donnent des renseignements précieux sur Descartes. Telle était alors, grâce à ces correspondances des savants entre eux, la rapidité d'information : un professeur danois, à Copenhague, pouvait se tenir au courant de la philosophie nouvelle, et il se montre curieux de détails sur le philosophe autant que pouvaient l'être les compatriotes de celui-ci en France et à Paris.
Une première lettre, datée de Leyde, le 10 avril 1648, annonce la rupture de Descartes et de Regius. Erasme Bartholin envoie même à Wormius un exemplaire des Notœ in programmai, etc. (t. VIII, 2-= partie, p. 335-'37o), qui furent la dernière réplique du philosophe à son disciple infidèle. En outre, il est question du
Supplément. 3 1
prochain départ de Descartes pour la France, à la demande de son Roi lui-même, et de l'ouvrage qu'il méditait sur la génération ou procréation de l'homme.
« Dominus Regius, qui credebatur Gartefianus effe, vel audiri » volebat, Je Anima difputans, in thefibus fuis tam graviter in » Philofophiam & principia ejus impegit, ut coadlus fuerit Carte- » ûus, eas libello in publicum emiffo refutare, & Regium è caftris » tuas Philoibphiifi excludere, uti ipfe ex Abolis ejus, quas tibi » mitto, perfpicies luculentius... »
« ...Renatus Des Cartes, infiante Majo, molitur reditum in » patriam, ut tandem petitionibus Régis fui fubfcribat. Meditatus » eft egregia de Hominis ptocreatione ; fed quoniam unum ipfi » reftet, in quo fibi non poflit fatisfaccre, non vult ut opus hoc » lucem videat : quod mihi prœfenti narravit... » (Olaï Wormii <f ad » eum doélorum virorum Epijlolœ, t. II, Hafniae, 1751, p. 975-976.)
Dans une seconde lettre, datée encore de Leyde, 12 nov. 1649, Erasme Bartholin annonce à Wormius la publication récente de la Géométrie de Descartes, traduite en latin par Schooten, avec les commentaires de celui-ci et les siens propres, qui lui ont été demandés. Il parle aussi du voyage en Suède, avec l'espérance d'un retour au prochain hiver. Il raconte enfin qu'on achève d'imprimer le petit traité des Passions :
« ...Nuper in lucem prodiit ex officinà Marianà Geometria à " Renato Des Cartes olim Gallicè confcripta & Methodo édita; » anno 1637 fubjunfla, in Latinam verfa & Commentariis Pro- » felîoris à Scooten illuflrata. Cùm autem rogatus effet per litteras » à Alathematicis in Galliâ, ut quccftionem quandam difficillimam, » hîc à Stampioenio ante annos aliquot propofitam (qui 600 Florc- » nos, fponfione cum alio quodam fadâ de quœftionis iliius folu- » tione, perdidit, quippe problema propofitum folvere ipfe non » potuit) & Belgicè editam, fubjungeret operi huic Des-Cartes, » additis Commentariis, quibus via pateret unicuique perveniendi » ad obfcurilïïmam & fubtiliffimam propofita; qu.xftionis folutio- » nem, noluit petitionibus eorum refragari ; & cùm audivilfet » me jam paratos habcre in eam Commentarios, quos niemoria' » caufà confcripferam, petiit à me, ut paucis eos fubnecli conce- » derem : cujus me petitioni morigerum geffi. Renatus Des Cartes » precibus Reginœ Suecias tandem vocatus eft in Succiam, finitâ » tamen hyeme reverfurus. Traclatus ejus de AJfeâibus, Gallicè » confcriptus, fub preelo fervei... « [Ibid., t. II, p. 981.)
2 2 Correspondance de Descartes.
Le problème de Stampioen, dont il est ici question, remontait à l'année i638. (Voir t. XII, p. 272-280.) Ajoutons que ce mathématicien ne fut pas seulement, comme nous l'avons dit, le maître pour les mathématiques, de la princesse Elisabeth et des fils de Conftantin Huygens, mais aufli du fils de Frédéric-Henri, celui qui devint stathouder sous le nom de "Willem II et qui mourut en 1652. Enfin ce même Stampioen semble être revenu à la charge avec des questions nouvelles, en 1648, comme en fait foi la lettre suivante d'Antoine Vivien à Jean de Witt, le futur grand -pensionnaire :
« Sie dat Stampioen weder nieuwe mathematische questien de ). liefhebbers voorstellt, byaldien d'exemplaren daervan pqblice » vercopt worden. Ick twyflele niet of Mons. Descartes sal der al » een hebben ; desniettemin heb een van twee, die U E my syt » sendende, aan Mons. Calume laten behandigen an te bestellen » aan voorn. Descartes. » (La Haye, Archives de l'Etat. Publié en partie par Geddes, Lepen en beshiur van Joli, de Witt, trad. de l'anglais, Harlem, 1880, t. I, p. 46.)
Une troisième lettre, datée du 12 avril i65o, deux mois après la mort de Descartes, est plus importante encore. Erasme Bartholin fait ii VS^'ormius un récit des derniers moments du philosophe, d'après les relations envoyées aussitôt à Hogelande et au sieur de Bergen par Chanut lui-même et par le fidèle serviteur de Descartes, Henri Schluter. Cette lettre de Bartholin s'ajoute ainsi à la série des lettres semblables, que nous avons données, t. V, p. 470-500.
« Salmafius itineri fe committet quamprimùm cœlum œtati ejus » faverit, nec patietur fe detineri tamdiu ut à frigore fibi peri- » culum afferri poffit, exemplo deterritus Renati Des Cartes, cujus » immaturuni obitum dodorum plerique valde déplorant. Nam, » certà rela'ione literarum ipfius Legati Galliarum Régis in Sue- » ciâ commorantis, cujufque fruebatur hofpitio Des Cartes, uti & » famuli ipfius defunfti, ad Dominum Hoghelandum & Topar- » cham (Van Bergen) milfarum, accepimus ipfum (ut precibus » Reginae etiam hoc daret) quotidie horâ quartâ matutinâ Reginam >) docuiffe fuam Philofophiam, cujus difcendaî avidiffima erat. « Contigit autem aliquando, ipfà medietate fa;vientis hyemis, ut è » Bibliothecà Régine, ubi docebatur, domum reverfus, tanto per- » celleretur frigore, ut fpiritum vini in remédia pofceret. Verùm » vis frigoris non alià ratione magis leniri videbatur, quàm fi
Supplément. 3 j
» leftum repeteret. Regina, nuntio de infirma ejus valetudine » accepte, mifit ftatim unum è medicis fuis, quem, cùm venam » fecare vellet, admittere noluit initie ; poftea verô, accedente poft » pleuritidem febri ardente, palîus eft fibi venam ter aperiri, licet » irrito fucceffu, adeo ut Calendis Februarii diem obierit fuam, » maximo cum dolore omnium ipfiufque Reginx, quam in cerâ » eum exprimi curafTe inaudivimus. Quamquam autem rogaret » Regina ut magnifiée illi jufta perfolverent, atque in templo pri- » mario fepelirent, tamen fuperftitione nefcio quâ, humo mandatus » eft extra urbem in cœmiterio, ubi pueruli humari folent. Con- » jedurà fane ducor ad fufpicandum fuafu Jefuitœ, qui apud » Legatum ibi forte moratur, id faftum effe; quippe conftat, eos » tali fuperftitioni deditos, etiam templa Reformatarum urbium, M ab iis occupatarum, prlus virgis cœdere folere, quàm facra fua iis » concredere. »
« Pleraque fcripta Des Cartes funt in Sueciâ, qua;dam tamen » hîc; & fi Legatus, ficuti promifit, candide egerit, non patietur » Hogheland, apud quem ciftas ejus fervantur, multis utilibus » inventis commodum publicum privari . Scio quidem ipfum » Tradatum de Homine ingenio fuo concepiffe; coràm enim faffus »i eft, fe totam naturam & conftrudionem hominis tam clarè & » diftinftè cognoviffe, atque demonftrare potuifl"e, atque demonftra- « tiones Euclidis; fed vereor ne cum eo perierit, cùm vix quicquam » folidi fcriptis conceptum reliquerit. Nec enim foiitus eft aliquid » libris mandare, antequam totum fimul ingenio eruilfet atque n bene meditatus effet... » [Ibid., t. II, p. 985.)
Erasme Bartholin ne fait que reproduire, dit-il, dans ce re'cit les lettres de Chanut et d'un serviteur du défunt, à Hogeland et à Bergen. Nous n'avons point celles que Chanut écrivit alors en Hollande; mais celle du serviteur, Henri Schluter, et une autre encore, qui était comme celle-ci en flamand, ont été imprimées plus tard dans un livre, où notre heureux chercheur Cornelis de Waard les a retrouvées : Mathemalische Liefhebberije, met het Nieui'vs der Fransche en Dii/lsche Schoolen in Nederland, van July tôt December ij55 ingesloten. Dcerde deel. Te Purmerende, by P. Jordaan, boekverkoper. Met Privilégie. Page 1 55 :
François van Schooten répond de Leyde, le 27 nov. i653, à Dirk Rembrandtz, qui lui avait demandé des détails sur la mort de Descartes, et il lui envoie une copie de la lettre de Schluter. Rien d'étonnant que Rembrandtz, ce cordonnier devenu astronome, grâce à notre philosophe (t. XII, p. 480-481), ait gardé la mémoire Cobre:$pondahce. ^
2 4 Correspondance de Descartes.
de celui-ci, et s'enquière pieusement de sa mort. On pourrait cependant être surpris qu'il ait attendu pour cela plus de trois années. Mais il ne publia son Astronomie qu'en i653, et cela sans doute le mit en relations avec Schooten, auquel, trop petit personnage, il n'aurait pas osé s'adresser auparavant.
« Dirk Rembrants'^, zeer goede Vriend,
« Ik zal, alzoo UE verzoekt te weten eenige omstandigheden » van het overlyden van Mynheer Des Cartes, dewelke door » verscheyde zeer beleefde brieven van de Koninginne van Zweeden » aldaar verzogt was, gelyk ik zelfs wel heb konnen lesen als doen- » maals tôt Egmont-binnen zynde, wanneer hy van haar, als ook » van de Heer Ambassadeur Ch{a)nut, doenmaals Ambassadeur » aldaar vanwegen zyn Coninglyke Majesteyt van Vrankryk, » dezelve quam te ontfangen : zo is 't, dat hy eyndelyk door zoo- )> veele nodingen en beleeftheden zynde overwonnen, eyndelyk » daar na toe (hoewel ongaarn) getrokken is, zynde anno 1649. »
« Vorders, aangaande zyn afsterven, hebbe dit volgende uyt » zekere brief uyt Stokholm anno i65o, korts na zyn overlyden » geschreven, geëxtraheert :
« Copye uyt Stokholm den 2 February i65o. >•
« Gisterenmorgeji vroeg omirent 4 unre is hier ten huj-se van xyn » Excellentie de Heer Ch(a)nut, Fransc ambassadeur, overleden de » Heer Des Cartes, die iveynig dagen ■{iek gelegen lieeft, :[o ik » verstaan hebbe. Heeft mede het pl[e)uris gehat ; tnaar niet lyillende » nemen nog gebruyken, \oude een heete koortse daartoe geslagen » '{ijn. Daarna heeft hj :{ig tvel driemaal op een dag doen laaten, » maar :{onder operatie van ^onderling bloet te laten. Haar Majes- » tejt beklaagde xyn afsterven ^eer, ivegens hy ^00 een geleerde » man was. Men heeft hem in iras afgegoten. Hy heeft niet gemeent » hier te sterven, hebbende onlangs voor 7jn doot geresolveert gehat » met de eerste goede gelegentheid :;^ig wederom naar Nederland te » begeven, £-c.
« Copye uyt den brief van Monsr. Schluter, gedateert » Stokholm den 12 February i65o.
<. Het is îvel 4 of 5 dagen geleden, dat Mynheer Des Cartes » \eyde, dat hy heden aan UE :{oude moelen schryven en door my, » uvermits hy T^iek was, hadde gehoopt met m/ den brief van woord
Supplément. ? f
» tôt woord te dicteren, UE te verblyden van ync goede gesont- » heyd. Maar hf heeft desen dag, ^o die tj'd mjns levens beklagen » \al, niet overleven mogen : is gisterenmorgen tussen 3 en 4 uren » geslçryen. »
« Hy is den S''' Februaty des morgens ten 4 uure, als Iij- :^oude » gaan na de biblioteque, geljk hj- geivoon n>as aile morgens om die » tfd daar te gaan en de Koninginne aldaar te vinden, ja ook in de » aldergrootste koude, deivelke ■{oo groot n'as, dat de Sweede ■{elven » ^ej'de, dat het in lange tfd hier zoo koud niet geiveest en hadde — » 7 ivelk mogelfk ooriaak is om yn doodt — in eene sterke koortse » gevallen, welke ontstaan is, geljk hy ■{eyde, ex sua pituita, ende » hem 10 sterk toevloot, dat de mage daardoor beswaart en hem » dogte, dat dat natuurlyk vuiir in hein bykans was iiytgeblust. » Hadde grote koude en pjn in 't hooft, nam anders niet des daags » als 3 of 4 lepels brandcwfn ende deede tivee gantsche dagen anders » niet als slapen. Des Vrjdags hebben hem een n<ynsoppe moeten » geven ; begonste ook te klagen, dat hy ^eer grooten pyn hadde in » y;z :{yde, :{oodat hy qualyk aassem konde haalen en ■{eyde, dat » hy nu een heel ander tempérament in hem merkle en ■{eer groote » hitte hadde, n'elke hille en pyn in de ::yde dagelyks ^eer toege- » nomen heeft, al'^oo 't anders niet en n'as als een heete koortse ende .■ pleurésie, dat hy doen niet geloven en tvilde. Des Maandags daarna .' heeft de Koninginne aan hem ge~onde haaren medicyn en een n hofjonker, en hem doen bidden, dat hy -{ig met den\elven ^oude •) consuleeren, maar :;/ kosle niet accorderen. Den doclor riet hem, » dat hy yig ^ouJc doen laaten ende gebruyken goede remedicu ; > heeft geantwoorL, dalJiy geen hloet te réel hadde ende anders genc ■' remcdieii en in^ynde te gebruyken als die uyt de keucken guamen ; ') ende heeft gcensins ivillen lyden, dal den doctor meer by hem q:iam. » Op 7 lesle heeft hy ^ig geresolvecrt te doen laaten. Ende men heeft ■' hem gelaalen 3 niaal, verleden Dingsdag, 't welk anders niet en » ;]'js als verrot bloet ende heel geel. Dat dog niet heeft mogen baten. » Zal heden ten 4 uure naermiddag begraren worden. Hebbe ailes » gegeren in handen van den Hcer Ambassadeur, &c. »
" Mota. HicT dient op gelet op den datum, also het schynt den » eenen de oude ende <;dcn> ander den nieuwen styl gevolgt te » hebben ende geschreven ten huyse van den vcorschreven Ambas- » sadeur, ten wiens huyse hy doorgaans is gclogeert geweest, » zyndc een man van groote geleertheyd, wysheid ende voorzig- » tigheyd, die, als ook zelfs zyn huysvrou, in de philosophie van
j6 Correspondance de Descartes.
» de voorsz. Des Cartes grotelyks is ervaren. Onder dewelke dan » aile zyne byzonderste schriften en overblyfselen berusten, die hy » zorgvuldelyk is bewarende ende zelfs by de eerste gelegenheyd, » en zynen ledigen tyt, verhoopt in 't ligt te geven; waartoe ons » vavorable occasie schynen te geven, dat hy in Den Haag als » Ambassadeur van Vrankryk zal kome resideeren. Heeft op » zyne kosten een voortreffelyke tombe of graf tôt Stokholm ter » eere van sal. Des Cartes en zijne eeuwige gedagtenis, als op een » der Franschen natie, opregten laten, waarvan wy de teykening » alhier gezien hebben, en daar rontsom in 't kort zyn ieven en » afsterven in 't latyn inhouwen laten, gelykerwys datzelve hier tôt » Leyden gedrukt is. Ende is alzo dat groote ligt uyt de werelt » weggenomen, dat ons in velen, zoo 't God ons had gunne » vs'ille, nog zoude konne verligten, hetwelk wy dan ons zoude » toeschryven mogen. »
« Hem biddende, dat hy ons wyders hier tydelyk wil gelieven te » zegenen en hiernamaals gunne de eeuwige zaligheyd,
« UE dienstwillige vriend
« François van Schooten. »
« Uyt Leyden, » den 27 November i653. »
» Des Cartes gehor en anno 1596 den laatste dag van Maart tôt » La Haye in Touraine in Vrankryk. »
Remarquons ces dernières lignes, qui confirment ce que nous avons dit de la date exacte de la naissance de Descartes (t. XH, p. 1-2). Remarquons aussi, au début de la lettre, que Schooten s'était trouvé plusieurs fois, au reçu des lettres de Suède, chez Descartes à Egmond-binnen. Il y avait trois Egmond, voisins l'un de l'autre d'ailleurs. Descartes habita d'abord Egmond op den Hoef, l'année 1G43-1644; il date ensuite ses lettres d'Egmond tout court, sauf une, du 17 avril 1646 : Egmond-Binnen précisément. Ne peut-on conclure de l'indication de Schooten, que ce fut là, en effet, sa résidence, de la fin de 1644 jusqu'en août 1649? (Voir t. XH, p. 127, note b.)
Pour revenir aux lettres d'Erasme Bartholin à OlaiJs Wormius, il en est une quatrième encore, du 2 juin i65o, qui accompagne l'envoi d'une gravure du portrait de Descartes par Frans Hais. Nous la retrouverons plus loin, dans une note sur ce portrait. (P. 46.)
Supplément.
Enfin, dans cette même correspondance entre Bartholin et Wormius, se trouve le titre complet d'un ouvrage, Pentalogos, dont il est question dans les lettres de Descartes, t. III, p. 201 et 249 : Cofmopolila Mercurius, Pentalogus in libri Gallici partent de Alelcoiis. Hagae, 1640, in-4.
ENDEGEEST
Une publication annuelle, Leidsch Jaarboekje, a donné, dans le volume de 1909, p. «-44, une histoire du château d'Endegeest, Geschiedenis van het Kasteel Hndegeest, par W. Bijleveld. Nous y empruntons quelques détails, qui intéressent la biographie de Descartes.
Endegeest, situé à une petite distance de Leyde, avait beaucoup souffert du siège de cette ville, en 1574. Le corps principal du logis fut incendié : les deux tours subsistèrent seules à droite et à gauche, laissant entre elles un espace entièrement vide ; une gravure du temps le montre en cet état. Le propriétaire, Maerten van Schouvven, mis en possession le 7 nov. 1574, ne se pressa pas de réparer ces ruines. En 1609, il habitait encore la ville de Leyde avec sa famille; il ne fit sans doute rebâtirEndegeest qu'après cette date. Mais en 1622, un registre de la population dans les villages du pays le mentionne comme résidant à Endegeest, lui, sa femme, trois enfants, dont deux fils et une fille, et quatre domestiques, en tout neuf personnes : ce qui indique le nombre d'habitants qui suffisait pour occuper entièrement le château.
Ce propriétaire mourut en 1626. Son fils aîné, Nicolas van Schouwen, fut mis en possession du domaine le i3 mai 1627; il y demeura jusqu'à sa mort en i638. Il ne s'était point marié; il eut pour héritier un frère qui lui survivait, Jan van Schouwen, nommé aussi Jan van Eoreest van Schouwen. Celui-ci n'eut même pas le temps d'entrer en possession : il mourut cette même année i638. Lui non plus ne s'était pas marié, et le domaine revint à un neveu, fils d'un autre frère prédécédé, Gérard van Schouwen, Ce neveu, Pietcr, s'appela comme son oncle, van Forecst van Schouwen. Comme il était mineur, il ne fut investi du domaine que provisoirement, le 3 mars 1639, en attendant sa majorité, à
Correspondance de Descartes.
l'âge de vingt-cinq ans. Mais il ne vécut pas jusque-là, et mourut à Rome, le 1 1 janvier 1644. Sans doute il voyageait, selon la coutume des jeunes gentilshommes en ce temps-là, qui comple'taient ainsi leurs études. En son absence, personne n'habitait Endegeest ; le castel fut à louer, et Descartes en profita. Sa location dura deux années, de la fin de mars 1641 jusqu'à la fin d'avril 1643. Il l'occupait sans doute en entier, ayant plusieurs domestiques de l'un et de l'autre sexe, dit Sorbière qui le visita en cette demeure (t. III, p. 35 1-352); il y reçut plusieurs fois des hôtes, et même d,eux ou trois en même temps : or il suffisait, nous l'avons vu, de neuf personnes pour remplir tout le château.
La famille van Schouwen était catholique : Martin van Schouwen, le propriétaire d'Endegeest, de 1574 à 1626, et tous ses fils, dont deux, Nicolas et Jan, lui succédèrent en 1627 et en i638, et encore son petit-fils Pieter. Ce fut seulement après la mort de ce dernier qu'Endegeest devint la propriété d'une famille protestante : l'héritière, Elisabeth van Schouwen, nièce de Martin van Schouwen, et cousine-germaine des deux frères, Nicolas et Jan, avait épousé, le 2 5 mai 1621, Jacob van Berchem, « hofnieester » du prince d'Orange Maurice, et plus tard membre du Conseil d'État de Hollande : pour remplir ces deux offices, Jacob van Berchem appartenait certainement à la religion réformée. Sa femme fut investie du domaine d'Endegeest, d'abord le 5 déc. 1644, puis définitivement le II juillet 1646. Descartes habitait donc, les deux années 1 641-1643, la propriété d'une famille catholique. De plus, le château d'Endegeest est tout proche du village d'Oegstgeest, où se trouve encore aujourd'hui une petite église dont la jouissance a toujours été aux catholiques. Les fidèles qui la fréquentaient en ce temps-là, ont certainement vu pendant les deux années 1641-1643 le philosophe français, locataire d'Endegeest, assister parmi eux à la messe et aux cérémonies de leur culte.
W. Bijleveld étudie ensuite la série des propriétaires d'Endegeest, jusqu'au dernier, Léonard-Adrien-Charles Gevers, qui le vendit en 1896 à la ville de Leyde, pour en faire un asile d'aliénés. Deux vues anciennes du château, la façade de devant (en 1700) et celle de derrière (en 1789), reproduites d'après des originaux de la collection de dessins du Musée de Leyde, illustrent cette intéressante publication.
Supplément. jp