‹ Œuvres de Descartes (volume 2)Chapitre 218 sur 293 · CHA PI T RF IV · texte numérisé non relu

CHA PI T RF IV

plus de matière que lorsque nous pensons qu’il soit vide ; ce qui peut sembler bien étrange à plusieurs dont la raison ne s’étend pas plus loin que les doigts, et qui pensent qu’il n’y a rien au monde que ce qu’ils touchent. Mais quand vous aurez considéré ce qui fait que nous sentons un corps, ou que nous le sentons pas , je m’assure que vous ne trouverez en cela rien d’incroyable ; car vous connoîtrez évidemment que tant s’en faut que toutes les choses qui sont autour de nous puissent être senties , qu’au contraire ce sont celles qui y sont le plus ordinairement qui le peuvent être le moins , et que celles qui y sont toujours ne le peuvent être jamais.

La chaleur de notre cœur est bien grande, mais nous ne la sentons pas, à cause qu’elle est ordinaire; la pesanteur de notre corps n’est pas petite, mais elle ne nous incommode point; nous ne sentons pas même celle de nos habits , parceque nous sommes accoutumés à les porter : et la raison de ceci est assez claire ; car il est certain que nous ne saurions sentir aucun corps s’il n’est cause de quelque changement dans les organes de nos sens, c’est-à-dire s’il ne remue en quelque façon les petites parties de la. matière dont ces. organes sont composés; ce que peuvent bien faire les objets qui ne se présentent pas toujours, pourvu seulement qu'ils aient assez de force;, car s’ils y cor-

LE MONDE

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rompent quelque chose pendant qu’ils agissent, cela se peut réparer après par la nature lorsqu’ils n’agissent plus : mais pour ceux qui nous touchent continuellement, s’ils ont jamais eu la puissance de produire quelque changement en nos sens , et de remuer quelques parties de leur matière, ils ont dû, à force de les remuer, les séparer entièrement des autres dès le commencement de notre vie, et ainsi ils n’y peuvent avoir laissé que celles qui résistent tout-à-fait à leur action , et par le moyen desquelles ils ne peuvent en aucune façon être sentis; d’où vous voyez que ce u’est pas merveille qu’il y ait plusieurs espaces autour de nous où nous ne sentons aucun corps, encore qu’ils n’eu contiennent pas moins que ceux où nous en sentons le plus.

Mais il ne faut pas penser pour cela que cet air grossier que nous attirons dans nos poumons en respirant, qui se convertit en vent quand il est agité, qui nous semble dur quand il est enfermé dans un ballon, et qui n’est composé que d’exhalaisons et de fumées , soit aussi solide que l’eau ni que la terre. Il faut suivre en ceci l’opinion commune des philosophes, lesquels assurent tous qu’il est plus rare. Et ceci se connoît facilement par expérience ; car les parties d’une goutte d’eau étant séparées l’une de l’autre par l’agitation de la chaleur , peuvent composer beaucoup plus de cet air

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