‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 39 sur 62 · A I.A REPLIQUE DE M. MORIN · texte numérisé non relu

A I.A REPLIQUE DE M. MORIN

(Lettre 6a du tome I.)

Monsieur,

Vos intentions paraissent si justes , et votre courtoisie si grande , que je pense être obligé de faire mon mieux pour satisfaire à tout ce qu’il vous a plu derechef me proposer.

VI. Vous commencez par le quatrième article de mes réponses , où je ne nie pas que le vaotd" action ne se prenne pour le mouvement; mais.je disque sa signification est plus générale , et qu’il se prend

1 « <5 septembre i638. Voyez le gros cahier. •

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aussi pour l’inclination à se mouvoir : car, par exemple , si deux aveugles , tenant un même bâton , le poussent également, si également l’un à l’encontre de l’autre , que ce bâton ne se meuve point du tout , et aussitôt après qu’ils le tirent si également qu’ils ne le remuent non plus qu auparavant; et ainsi que l’un faisant divers efforts, l’autre en fasse en même temps de contraires qui leur soient si justement égaux que le bâton demeure toujours immobile; il est certain que chacun de ces aveugles, par cela seul que ce bâton est sans mouvement , peut sentir que l’autre aveugle le pousse ou le tire avec pareille force que lui; et ce qu’il sent ainsi en ce bâton , à savoir, sa privation de mouvement en tels et tels divers cas , se peut nommer les diverses actions qui sont imprimées en lui , par les divers efforts de l’autre aveugle ; car lorsque ce dernier le tire , il ne fait pas sentir au premier la même action que lorsqu’il lé pousse, etc.

V. Encore que le mot de comme pût être pris en quelque autre sens, on ne doit pas , ce me semble, me refuser de l’entendre au sens que j’ai expliqué , car il est entièrement selon Tusage.

VI. Le mobile dans les corps lumineux est leur propre matière ; le moteur est le même qui meut tous les cieux ; le mouvement est l’action par laquelle les parties de cette matière changent de place : mais pour la forme acquise par lui , si ce

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n’est que vous nommiez ainsi ce changement de place , elle est un être philosophique qui m’est inconnu.

VII. Un corps en peut bien pousser un autre en ligne droite, sans se mouvoir pour cela en ligne droite , comme on voit qu’une pierre qui tourne en rond dans une fronde pousse le milieu de cette fronde , et par même moyen tire la corde suivant des lignes droites qui tendent de tous côtés du centre de son mouvement vers sa circonférence. Or, afin que je me déclare un peu davantage que je ii’ai ci-devant voulu faire , je vous dirai que pour la lumière du soleil je ne conçois autre chose sinon qu’il est composé d’une matière très fluide , laquelle tourne continuellement en rond autour de son centre avec une très grande vitesse , au moyen de quoi elle presse de tous côtés la matière dont le ciel est composé, laquelle n’est autre chose que cette matière subtile qui s’étend sans interruption depuis lès astres jusques à nos yeux ; et ainsi par son entremise nous fait sentir cette pression du soleil, qui s’appelle lumière: ce qui doit, cerne semble , faire cesser la plupart des difficultés que vous proposez. Je sais bien que vous en pouvez tirer derechef plusieurs autres de ceci , mais j’aurois aussi plusieurs réponses à y faire , qui sont déjà toutes prêtes , et nous n’aurions jamais achevé si je n’expliquois toute ma physique.

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VIII, IX et X. Je n’ai besoin , pour prouver l’existence de cette matière , que de faire considérer qu’il y a des pores en tous les corps sensibles , ou du moins en plusieurs, comme on voit à l’œil dans le bois , dans le cuir , dans le papier , etc. ; et que ces pores étant si étroits que l’air ne les peut pénétrer , ils ne doivent pas pour cela être vides , d’où il suit qu’ils doivent être remplis d’une matière plus subtile que n’est celle dont ces corps sont composés ; à savoir de celle dont je parle. Et pour les divers mouvements de cette matière subtile, ils se démontrent assez par ceux des corps dans les pores desquels elle passe ; car étant très fluide comme elle est , il faudrait des miracles pour empêcher qu’elle ne se mût en toutes les diverses façons quelle peut être poussée par eux.

XI. Vous pourriez ainsi objecter à ceux qui disent que le son n’est autre chose hors de nous qu’un certain tremblement d’air qui frappe nos oreilles, que ce sentiment du son est donc premier que lés corps sonnants, et qu’il n’y aurait point de tels corps au monde s’il n’y avoit point d’animal pour ouïr les sons , etc. Et il me suffit de répondre que les corps lumineux ont en eux tout ce pourquoi on les nomme lumineux c’est-à-dire tout ce qu’ils doivent avoir pour nous faire Sentir la lumière , avant qu’ils nous la fassent sefltir ; et qu’ils ne laisseraient pas d’avoir en eux la même

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chose , encore qu’il n’y eût point d’animal au monde qui eût des yeux.

XII. Le mouvement, ou plutôt l’inclination à se mouvoir en ligne droite , que j’attribue à la matière subtile, se prouve assez par cela seul que les rayons de la lumière s’étendent en ligne droite ; et je démontre son mouvement circulaire en la page 257 avec les suivantes ; et enfin les autres suivent tous de cela seul qu’elle est très fluide.

XIII. Il me semble que mon texte montre bien clairement qu’en la page 258 , par les boules que j’y fais entrer dans l’eau , et être détournées par la résistance de cette eau suivant l’ordre des chiffres 1 , 2 , 5 , 4 1 j’entends parler de boules qui sont de quelque matière sensible, et non point des petites parties de la matière subtile; car eu ce même lieu, page 258, je les fais tourner tout au rebours , en disant que lorsque les boules q et R vont plus vite que les autres , cela explique l’action du rayon DF, etc. Et j’ai dû me servir de ces boules sensibles , pour expliquer leur tournoiement , plutôt que des parties de la matière subtile qui sont insensibles , afin de soumettre mes raisons à l’examen des sens , ainsi que je tâche toujours de faire.

Je passe ici aux articles de second ordre.

I et II. Je puis bien avoir donné diverses descriptiofts ou explications de la lumière qui soient vraies , sans en avoir donné pour cela aucune

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exacte définition au sens de l’école , per genus et differentiam , qui est ce que je dis n’avoir point eu dessei n de faire , afin d’éviter par ce moyen les difficultés superflues qui en pouvoient naître, auxquelles sont fort semblables celles qui suivent ; car de dire que si lux n’est autre chose que l’action du soleil, il n’a donc point de lumière de sa nature; et que la lumière est un être plus actuel et plus absolu que le mouvement; et qu’il n’y a que Dieu seul qui agisse par son essence , etc. , c’est former des difficultés en paroles où il n’y en a point du tout en effet : non plus que si je disois qu’une horloge à roues ne montre les heures que par le mouvement de son aiguille , et que sa qualité de montrer les heures n’est point un être plus actuel et plus absolu que son mouvement , et que ce mouvement

est eh elle de sa nature et de son essence , à cause

qu’elle cesseroit detre horloge si elle ne l’avoit point, etc. Je sais bien que vous direz que la forme de cette horloge n’est qu’artificielle , au lieu que celle du soleil est naturelle et substantielle; mais je réponds que cette distinction ne regarde que la cause de ces formes , et non point du tout leur nature, ou du moins que cette forme substantielle du soleil , en tant qu’elle diffère des qualités qui se trouvent en sa matière , est derechef un être philosophique qui m’est inconnu. *

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