‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 56 sur 62 · A UN R. P. JÉSUITE · texte numérisé non relu

A UN R. P. JÉSUITE

( Lettre u 4 du tome I. )

Mon révérend père,

Je suis ravi de la faveur que vous m’avez faite de voir si soigneusement le livre de mes essais , et de m’en mander vos sentiments avec tant de témoignages de bienveillance ; je l’eusse accompagné d’une lettre en vous l’envoyant, et eusse pris cette occasion çle vous assurer de mon très humble service , n’eût été que j’espérois le faire passer par le monde sans que le nom de son auteur fût connu ; mais puisque ce dessein n’a pu réussir, je dois croire que c’est plutôt l’affection que vous avez eue pour le père , que le mérite de l’enfant , qui est cause du favorable accueil qu’il a reçu chez vous , et je suis très particulièrement obligé de vous en remercier. Je ne sais si c’est que je me flatte de plusieurs choses extrêmement à mon avantage qui sont dans les deux lettres que j’ai reçues de votre part , mais je vous dirai franchement que de tous

• t Cette lettre est du 34 janvier i638, à un P. jésuite de La Flèche. » Voyez les raisons dans le nonveau cahier. »

ceux qui m’ont obligé de m’apprendre le jugement qu’ils faisoient de mes écrits , il n’y en a aucun , ce me semble , qui m’ait rendu si bonne justice que vous, je veux dire si favorable , sans corruption , et avec plus de connoissance de cause. En quoi j’admire que vos deux lettres aient pu s’entresuivre de si près, car je les ai presque reçues en même temps ; et voyant la première , je me persuadois ne devoir attendre la seconde qu’après vos vacances de la Saint-Luc. Mais, afin que j’y réponde ponctuellement , je vous dirai, premièrement, que mon dessein n’a point été d’enseigner toute ma méthode dans le discours où je la propose , mais seulement d’en dire assez pour faire juger que les nouvelles opinions qui se verroient dans la Dioptrique et dans les Météores n’étoient point conçues à la légère , et qu’elles valoient peut-être la peine d’être examinées. Je n’ai pu aussi montrer l’usage de cette méthode dans les trois traités que . , j’ai donnés , à cause qu’elle prescrit un ordre pour chercher les choses qui est assez différent de celui dont j’ai cru devoir user pour les expliquer. J’en ai toutefois montré quelque échantillon en décrivant l’arc-en-ciel , et si vous prenez la peine de le relire., j’espère qu’il vous contentera plus qu’il n’alira pu faire la première fois, car la matière est de soi assez difficile. Or, ce qui m’a fait joindre ces trois traités au discours qui les précède , est

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que je me suis persuadé qu’ils pourroient suffire pour faire que ceux qui les auront soigneusement examinés , et conférés avec ce qui a été ci-devant écrit des mêmes matières , jugent que je me sers de quelque autre méthode que le commun , et qu’elle n’est peut-être pas des plus mauvaises. Il est . vrai que j’ai été trop obscur en ce que j’ai écrit de l’existence de Dieu dans ce traité de la Méthode , et bien que ce soit la pièce la plus importante , j’avoue que c’est la moins élaborée de tout l’ouvrage ; ce qui vient en partie de ce que je ne me suis résolu de l’y joindre que sur la fin , et lorsque le libraire me pressoit. Mais la principale cause de son obscurité vient de ce que je n’ai osé m’étendre sur les raisons des sceptiques, ni dire toutes les ‘choses qui sont nécessaires ad abducendam menlem a sensibus : car il n’est pas possible de bien connoître la certitude et l’évidence des raisons qui . • prouvent l’existence de Dieu , selon ma façon , qu’en se souvenant distinctement de celles qui nous font remarquer de l’incertitude en toutes les connoissances que nous avons des choses matérielles ; et ces pensées ne m’ont pas semblé être propres à mettre dans un livre où j’ai voulu que les femmes même pussent entendre quelque chose, et cependant que les plus subtils trouvassent aussi assez de matière pour occuper leur attention. J’avoue aussi que cette obscurité vient en partie ,

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comme vous avez fort bien remarqué , de ce que j’ai supposé que certaines notions que l’habitude de penser m’a rendu familières et évidentes , le dévoient être aussi à un chacun ; comme , par exemple, que nos idées ne pouvant recevoir leurs formes ni leur être que de quelques objets extérieurs ou de' nous-mêmes, ne peuvent représenter aucune réalité ou perfection qui ne soit en ces objets ou bien en nous, et semblables, sur quoi je me suis proposé de donner quelque éclaircissement dans une seconde impression.

J’ai bien pensé que ce que j’ai dit avoir mis en mon traité de la Lumière, touchant la création de l’univers, seroit incroyable; car il n’y a que dix ans que je n’eusse pas moi-même voulu croire que l’esprit humain eût pu atteindre jusqu’à de telles connoissances, si quelque autre Peut écrit; mais ma conscience , et la force de la vérité, m’a empêché de craindre d’avancer une chose que j’ai cru ne pouvoir omettre sans trahir mon propre parti, et de laquelle j’ai déjà ici assez de témoins; outre que si la partie de ma Physique qui est achevée et mise au net il y a déjà quelque temps voit jamais le jour, j’espère que nos neveux n’en pourront douter.

Je vous ai obligation du soin que vous avez pris d’examiner mon opinion touchant le mouvement du cœur. Si votre médecin a quelques objections

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à y faire, je serai très aise de les recevoir, et ne manquerai pas d’y répondre; il n’y a que huit jours que j’en ai reçu sept ou huit sur la même madère? d’un professeur en médecine de Louvain , qui est de mes amis, auquel j’ai renvoyé deux feuilles de réponse , et je souhaiterois que j’en puisse recevoir de même façon, touchant toutes les difficultés qui se rencontrent en ce que j’ai tâché d’expliquer; je ne manquerois pas d’y répondre soigneusement , et je m’assure que ce seroit sans désobliger aucun de ceux qui me les auroient proposées. C’est une chose que plusieurs ensemble pourroient plus commodément faire qu’un seul , et il n’y en a point qui le pussent mieux que ceux de votre compagnie. Je tiendrois à très grand honneur et faveur qu’ils voulussent en prendre la peine: ce seroit sans doute le plus court moyen pour découvrir toutes les erreurs ou les vérités de mes écrits.

Pour ce qui est de la lumière, si vous prenez garde à la troisième page de la Dioptrique, vous verrez que j’ai mis là expressément que je n’en parlerai que par hypothèse; et en effet, à cause que le traité qui contient tout le corps de ma Physique porte le nom de la Lumière , et qu’elle est la chose que j’y explique le plus amplement et le plus curieusement de toutes, je n’ai point voulu mettre ailleurs les mêmes choses que là, mais seulement en représenter quelque idée par des comparaisons

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et des ombrages, autant qu’il m’a semblé nécessaire pour le sujet de la Dioptrique.

Je vous suis obligé de ce que vous témoignez être bien aise que je ne me sois pas laissé devancer par d’autres en la publication de mes pensées; mais c’est de quoi je n’ai jamais eu aucune peur: car outre qu’il m’importe fort peu si je suis le premier ou le dernier à écrire les choses que j’écris, pourvu seulement quelles soient vraies, toutes mes opinions sont si jointes ensemble, et dépendent si fort les unes des autres, qu’on ne s’en sauroit approprier aucune sans les savoir toutes. Je vous prie de ne point différer de m’apprendre les difficultés que vous trouvez en ce que j’ai écrit de la réfraction, ou d’autre chose; car d’attendre que mes sentiments plus particuliers touchant la lumière soient publiés , ce seroit peut-être attendre long-temps. Quant à ce que j’ai supposé au commencement des Météores , je ne le saurois démontrer a priori , sinon en donnant toute ma physique ; mais les expériences que j’en ai déduites nécessairement, et qui ne peuvent être déduites en même façon d’aucuns autres principes, me semblent le démontrer assez a posteriori. J’avois bien prévu que cette façon d’écrire choqueroit d’abord les lecteurs, et je crois que j’eusse pu aisément y remédier, en ôtant seulement le nom de suppositions aux premières choses dont je parle, et ne les déclarant qu’à

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mesure que je dounerois quelques raisons pour les prouver; mais je vous dirai franchement que j’ai choisi cette façon de proposer mes pensées, tant pourceque croyant les pouvoir déduire par ordre des premiers principes de ma Métaphysique, j’ai voulu négliger toutes autres sortes de preuves, que pourceque j’ai désiré essayer si la seule exposition de la vérité seroit suffisante pour la persuader, sans y mêler aucunes disputes ni réfutations des opinions contraires. En quoi ceux de mes amis qui ont lu le plus soigneusement mes traités de Dioptrique et des Météores m’assurent que j’ai réussi : car, bien que d’abord ils n’y trouvassent pas moins de difficulté que les autres, toutefois , après les avoir lus et relus trois ou quatre fois, ils disent n’y trouver plus aucune chose qui leur semble pouvoir être révoquée en doute , comme en effet il n’est pas toujours nécessaire d’avoir des raisons a priori pour persuader une vérité ; et Thaïes, ou qui que ce soit , qui a dit le premier que la lune reçoit sa lumière du soleil, n’en a donné, sans doute, aucune autre preuve, sinon qu’en supposant cela, on explique fort aisément toutes les’diverses faces de sa lumière : ce qui a été suffisant pour faire que depuis cette opinion ait passé par le monde sans contredit. Et la liaison de mes pensées est telle, que j’ose espérer qu’on trouvera mes principes aussi bien prouvés par les conséquences que j’en

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tire , lorsqu’on les aura assez remarquées pour se les rendre familières, et les considérer toutes ensemble, que l’emprunt que la lune fait de sa lumière est prouvé par ses croissances et décroissances. Je n’ai plus à vous répondre que touchant la publication de ma Physique et Métaphysique, sur quoi je vous puis dire en un mot, que je la désire autant ou plus que personne, mais néanmoins avec les conditions sans lesquelles je serois imprudent de la désirer. Et je vous dirai aussi que je ne Crains nullement au fond qu’il s’y trouve rien contre la foi : car au contraire j’ose me vanter que jamais elle n’a été si fort appuyée par les raisons humaines qu’elle peut être si l’on suit mes principes; et particulièrement la transsubstantiation, que les calvinistes reprennent, comme impossible à expliquer par la philosophie ordinaire, est très facile par la mienne. Mais je ne vois aucune appa- • rence que les conditions qui peuvent m’y obliger s’accomplissent , au moins de long-temps ; et me contentant de faire de mon côté tout ce que je crois être de mon devoir , je me remets du reste à laProvidence qui régit le monde: car, sachant que c’est elle qui m’a donné les petits commencements dont vous avez vu des essais, j’espère qu’elle me fera la grâce d’achever s’il est utile pour sa gloire, et s’il ne l’est pas, je me veux abstenir de le désirer. Au reste, je vous assure que le plus doux fruit que j’aie

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recueilli jusqu’à présent de ce que j’ai fait imprimer, est l’approbation que vous m’obligez de me donner par votre lettre; car elle m’est particulièrement chère et agréable , pourcequ’elle vient d’une personne de votre mérite et de votre robe, et du lieu même où j’ai eu le bonheur de recevoir toutes les instructions de ma jeunesse, et qui est le séjour de mes maîtres, envers lesquels je ne manquerai jamais de reconnoissance. Et je suis , etc.

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