‹ Œuvres de Descartes (volume 3)Chapitre 59 sur 62 · Si l’eau n’est liquide que pourceque cette · texte numérisé non relu

Si l’eau n’est liquide que pourceque cette

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matière subtile la rend telle , il s’ensuivra que la glace ne se fondra pas plus tôt devant le feu qu’ailleurs , ou il faudra avouer que c’est le feu et non la matière subtile qui la rend liquide.

1 1 . On a de la peine à s’imaginer que l’eau soit de figure d’anguilles, et les raisons qui en sont données page i ‘il\ du livre des Météores, et expliquées dans les réponses à M. Fromont, ne font conclure autre chose, sinon qu’il faut qu’elle soit glissante et capable de s’accommoder à toutes sortes de figures ; mais on ne peut pas conclure quelle soit en forme d’anguilles , et s’il faut que les corps les plus pénétrants soient de telle figure , il s’ensuivra que l’air l’est encore davantage.

12. Si le sel se fait goûter par sa figure pointue et piquante , les autres corps ayant la même figure feront le même effet, quoiqu’ils soient insipides; il s’ensuivra aussi que les liqueurs qui , selon l’auteur , ont une figure d’anguille et non piquante , ne seront point goûtées , surtout celles qui sont douces et qui n’ont point la pointe du sel ; enfin la saveur ne seroit qu’une figure externe et non pas une qualité interne, et la force que le sel a de garder les choses de se corrompre ne consisteroit qu’en sa pointe et en sa figure.

1 3 . Si un corps ne s’enfonce point dans l’eau pourcequ’il est également gros par les deux bouts, il s’ensuivra que tous ceux qui sont de même fi-

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gure ne s’enfonceront point , et que ceux qui ont l’un des bouts plus gros s’enfonceront.

if\. Il s’ensuivrait aussi que le sel étant de cette, figure , et comme des bâtons qui ne se peuvent plier, il serait aisé de dessaler l’eau de la mer, en la faisant filtrer, ou passer par quelque corps qui ait des pores fort étroits.

i5. Il est vrai que notre orthographe française a des superfluités qu’il faut corriger , mais, il faut que ce soit sans causer des ambiguïtés : car on doutera peut-être , touchant les mots de corps et d’esprit , si le premier ne signifie point des cornets , que nous nommons aussi des corps , et si l’autre ne se prend point pour être esprit de quelque chose. Il est vrai que c’est une remarque de grammairien et non de philosophe : c’est pourquoi on l’a mise hors du rang des autres, ou peut-être c’est la faute de l’imprimeur.

Je vous prie de faire agréer la hardiesse que j’ai prise de vouloir que mes difficultés fussent vues par un homme du mérite de M. Descartes; le peu de peine que sans doute elles lui donneront me le rendront plus favorable , et vous m’obligerez à coutinuer d’être comme j’ai toujours été , etc.

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(Lettre a du tome II.)

Mon sied r,

Il n’étoit pas besoin de la cérémonie dont votre ami a voulu user ; ceux de son mérite et de son esprit n’ont que faire de médiateurs, et je tiendrai toujours à faveur quand des personnes comme lui voudront me faire l’honneur de me consulter sur mes écrits. Je vous prie de lui ôter ce scrupule; mais pour cette fois , puisqu’il l’a voulu , je vous donnerai la peine de lui adresser mes réponses.

1. Il est vrai que si j’avois dit absolument qu’il faut se tenir aux opinions qu’on a une fois déterminé de suivre , encore qu’elles fussent douteuses , je ne serois pas moins répréhensible que si j’avois dit qu’il faut être opiniâtre et obstiné , à cause que se tenir à une opinion, c’est le même qtie de persévérer dans le jugement qu’on en fait. Mais j’ai dit tout autre chose , à savoir qu’il faut être résolu en ses actions, lors même qu’on de-

1 « Réponse de M. Deseartes aux objections de Pinconnu. Je la crois » datée du 12 janvier ï638. Voyez les raisons dans le nouveau cahier. »•

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meure irrésolu en ses jugements (voyez page 24, ligne 8 ), et 11e suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses , c’est-à-dire n’agir pas moins constamment suivant les opinions qu’on juge douteuses , lorsqu’on s’y est une fois déterminé, c’est-à-dire lorsqu’on a considéré qu’il n’y en a point d’autres qu’on juge meilleures ou plus certaines, que si on connoissoit que celles-là fussent les meilleures , comme en effet elles le sont sous cette condition (voyez page 26, ligne 1 5 ) ; et il n’est pas à craindre que cette fermeté en l’action nous engage de plus en plus dans l’erreur ou dans le vice, d’autant que l’erreur ne peut être que dans l’entendement, lequel je suppose nonobstant cela demeurer libre , et considérer comme douteux ce qui est douteux. Outre que je rapporte principalement cette règle aux actions de la vie qui ne souffrent aucun délai , et que je ne m’en sers que par provision (page 24 1 ligne 10), avec dessein de changer mes opinions sitôt que j’en pourrai trouver de meilleures, et de ne perdre aucune occasion d’en chercher ( page 29, ligne 8 ). Au reste, j’ai été obligé de parler decette résolution et fermeté touchant les actions , tant à cause quelle est nécessaire pour le repos de la conscience , que pour empêcher qu’on ne me blâmât de ce que j’avois écrit que pour éviter la prévention il faut une fois en sa vie se défaire de toutes les opinions

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qu’on a reçues auparavant en sa créance ; car apparemment on m’eût objecté que ce doute si universel peut produire une grande irrésolution et un grand dérèglement dans les moeurs. De façon qu’il 11e me semble pas avoir pu user de plus de circonspection que j’ai fait pour plaoer la résolution , en tant quelle est une vertu entre les deux vices qui lui sont contraires , à savoir l’indétermination et l’obstination.

2. Il ne me semble point que ce soit une fiction , mais une vérité qui ne doit point être niée de personne , qu’il n’y a rien qui soit entièrement en notre pouvoir que nos pensées ; au moins en prenant le mot de pensées, comme je fais, pour toutes les opérations de l’Ame : en sorte que , non seulement les méditations et les volontés, mais même les fonctions de voir, d’ouïr, de se déterminer à un mouvement plutôt qu’à un autre , etc. , en tant qu’elles dépendent d’elles , sont des pensées. Et il n’y a rien du tout que les choses qui sont comprises sous ce mot qu’on attribue proprement à l’homme en langue de philosophe : car pour les fonctions qui appartiennent au corps seul, on dit qu’elles se font dans l’homme et non par l’homme. Outre que par le mot entièrement ( page 27 , ligne 3 ), et par ce qui suit , à savoir que , lorsque nous avons fait notre mieux touchant les choses extérieures , tout ce qui- manque de nous réussir est au regard

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de nous absolument impossible , je témoigne assez que je n’ai point voulu dire pour cela que les choses extérieures ne fussent point du tout en notre pouvoir, mais seulement qu’elles n’y sont qu’en tant qu’elles peuvent suivre de nos pensées, et non pas absolument ni entièrement, sl cause qu’il y a d’autres puissances hors de nous qui peuvent empêcher les effets de nos desseins. Même , pour m’exprimer mieux , j’ai joint ensemble ces deux mots au regard de nous et absolument , que les critiques pourraient reprendre comme se contredisant l’un à l’autre , netoit que l’intelligence du sens les accorde. Or, nonobstant qu’il soit très vrai qu’aucune chose extérieure n’est en notre pouvoir qu’en tant qu’elle dépend de la direction de notre âme, et que rien n’y est absolument que nos pensées , et qu’il n’y a , ce me semble , personne qui puisse faire difficulté de l’accorder lorsqu’il y pensera expressément, j’ai dit néanmoins qu’il faut s’accoutumer à le croire , et même qu’il est besoin àcet effet d’un long exercice etd’une méditation souvent réitérée, dont la raison est que nos appétits et nos passions nous dictent continuellement le contraire, et que nous avons tant de fois éprouvé dès notre enfance qu’en pleurant ou commandant, etc., nous nous sommes fait obéir par nos nourrices , et avons obtenu les choses que nous désirions , que nous nous sommes insensiblement persuadé

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que le monde n’étoit fait que pour nous, et que toutes choses nous ctoient dues: en quoi ceux qui sont nés grands et heureux ont le plus d’occasion de se tromper, et l’on voit aussi que ce sont ordinairement eux qui supportent le plus impatiemment les disgrâces de la fortune. Mais il n’y a point, ce me semble, de plus digne occupation pour un philosophe , que de s’accoutumer à croire ce que lui dicte la vraie raison , et à se garder des fausses opinions que ses appétits naturels lui persuadent.

3. Lorsqu’on dit, Je respire , donc je suis , si l’on veut conclure son existence de ce que la respiration ne peut être sans elle, on ne conclut rien, à cause qu’il faudroit auparavant avoir prouvé qu’il est vrai qu’on respire, et cela est impossible, si ce n’est qu’on ait aussi prouvé qu’on existe. Mais si l’on veut conclure son existence du sentiment ou de l’opinion qu’on a qu’on respire, en sorte qu’encore même que cette opinion ne fut pas vraie, on juge toutefois qu’il est impossible qu’on l’eût si on n’existoit, on conclut fort bien, à cause que cette pensée de respirer se présente alors à notre esprit avant celle de notre existence , et que nous ne pouvons douter quenous ne l’ayons pendant que nous l’avons. ( Voyez page 36 , ligne 22 .) Et ce n’est autre chose à dire en ce sens-là, Je respire , donc je suis , sinon , je pense, donc je suis. Et si l’on y prend

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garde , on trouvera que toutes les autres propositions desquelles nous pouvons ainsi conclure notre existence reviennent à cela même ; en sorte que par elles on ne prouve point l’existence du corps , c’est-à dire celle d’une nature qui occupe de l’espace , etc., mais seulement celle de l’âme, c’est-àdire d’une nature qui pense ; et bien qu’on puisse douter si ce n’est point une même nature qui pense et qui occupe de l’espace, c’est-à-dire qui est ensemble intellectuelle et corporelle , toutefois on ne la eonnôît par le chemin que j’ai proposé que comme intellectuelle.

4- De cela seul qu’on conçoit clairement et distinctement les deux natures de lame et du corps comme diverses , on connoît que véritablement elles sont diverses, et par conséquent que l’âme peut penser sans le corps, nonobstant que lorsqu’elle lui est jointe , elle puisse être troublée en ses opérations par la mauvaise disposition des organes.

5. Bien que les pyrrhoniens n’aient rien conclu de certain en suite de leurs doutes , ce n’est pas à dire qu’on ne le puisse; et je tâcherai ici de faire voir comment on s’en peut servir pour prouver l’existence de Dieu , en éclaircissant les difficultés que j’ai laissées en ce que j’en ai écrit : mais on m’a promis de m’envoyer bientôt un recueil de tout ce qui peut être mis eu doute sur ce sujet , ce qui me

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donnera peut-être occasion de le mieux faire ; c’est pourquoi je supplie celui qui a fait ces remarques de me permettre que je diffère jusqu’à ce que je l’aie reçu.

6. Il est certain que la ressemblance qui est entre la plupart des actions des bêtes et des nôtres nous a donné , dès le commencement de notre vie, tant d’occasions de juger qu’elles agissent par un principe intérieur semblable à celui qui est en nous , c’est-à-dire par le moyen d’une âme qui a des sentiments et des passions comme les nôtres, <pie nous sommes tout naturellement préoccupés de cette opinion ; et , quelques raisons qu’on puisse avoir pour la nier, on ne sauroit quasi dire ouvertement ce qui en est , qu’on ne s’exposât à la risée des enfants et des esprits foibles. Mais pour ceux qui veulent connoître La vérité , ils doivent surtout se défier des opinions dont ils ont été ainsi prévenus dès leur enfance : et pour savoir ce que l’on doit croire de celle-ci , on doit , ce me semble , considérer quel jugement en feroit un homme qui auroit été nourri toute sa vie en quelque lieu où il n’auroit jamais vu aucuns autres animaux que des hommes , et où , s’étant fort adonné à l’étude des mécaniques , il auroit fabriqué, ou aidé à fabriquer plusieurs automates , dont les uns avoient la figure d’un homme , les autres d’un cheval , les autres d’un chien, les autres d’un oiseau, etc., et qui

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marchoient , qui mangeoient , et qui respiroient , bref, qui imitoient autant qu’il étoit possible toutes les autres actions des animaux dont ils «voient la ressemblance , sans omettre même les signes dont nous usons pour témoigner nos passions , comme de crier lorsqu’on les frappoit , de fuir lorsqu’on faisoit quelque grand bruit autour d’eux , etc. , en sorte que souvent il se seroit trouvé empêché à discerner entre des vrais hommes ceux qui n’en avoient que la figure , 'et à qui l’expérience auroit appris qu’il n’y a pour les reconnoître que les deux moyens que j’ai expliqués en la page 5y de ma Méthode , dont l’un est que jamais , si ce n’est par hasard , ces automates ne *

répondent, ni de paroles, ni même par signes, à propos de ce dont on les interroge; et l’autre , que , bien que souvent les mouvements qu’ils font soient plus réguliers et plus certains que ceux des hommes sages, ils manquent néanmoins en plusieurs choses qu’ils devroient faire pour nous imiter plus que ne feroient les plus insensés. Il faut , dis-je , considérer quel jugement cet homme feroit des animaux qui sont parmi nous , lorsqu’il les verroit , principalement s’il étoit imbu de la connoissance de Dieu , ou du moins qu’il eût remarqué de combien toute l’industrie dont usent les hommes en leurs ouvrages est inférieure à celle que la nature fait paroître en la composition des plantes , et en

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ce qu’elle les remplit d’une infinité de petits conduits imperceptibles à la vue , par lesquels elle fait monter peu à peu certaines liqueurs qui , étant parvenues au haut de leurs branches, s’y mêlent, s’y agencent et s’y dessèchent en telle façon qu’elles y forment des feuilles , des fleurs et des fruits ; en sorte qu’il crût fermement que , si Dieu ou la nature avoit formé quelques automates qui imitassent nos actions, ils les imiteroient plus parfaitement, et seroient sans comparaison plus industrieusement faits qu’aucun de ceux qui peuvent être inventés par les hoiyilfjs. Or il n’y a point de doute que cet homme voyant les animaux qui sont parmi nous, et remarquant en leurs actions les deux mêmes choses qui les rendent différentes des nôtres, qu’il auroit accoutumé de remarquer dans ces automates , ne jugerait pas qu’il y eût en eux aucun vrai sentiment ni aucune vraie passion , comme en nous , mais seulement que ce seroient des automates , qui , étant composés par la nature , seroient incomparablement plus accomplis qu’aucun de ceux qu’il auroit faits lui-même auparavant. Si bien qu’il ne reste plus ici qu’à considérer si le jugement qu’il ferait ainsi avec connoissance de cause, et sans avoir été prévenu d’aucune fausse opinion, est moins croyable que celui que nous avons fait dès lors que nous étions enfants, et que nous n’avons retenu depuis que par coutume, le fondant

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seulement sur la ressemblance qui est entre quelques actions extérieures des animaux et les nôtres , laquelle n’est nullement suffisante pour prouver qu’il y en ait aussi entre les intérieures.

7. J’ai tâché de faire connoître que l’âme étoit une substance réellement distincte du corps , ce qui suffit, ce me semble, eu parlant à ceux qui avouent que Dieu est créateur de toutes choses , pour leur faire aussi avouer que nos âmes doivent nécessairement être créées par lui. Et ceux qui se seront assurés de son existence par le chemin que j’ai montré me pourront manquer de le reconnoître pour tel.

8. Je n’ai pas dit que la lumière fût étendue comme un bâton , mais comme les actions ou mouvements qui sont transmis par un bâton. Et bien que le mouvement ne se fasse pas en un instant toutefois chacune de ses parties se peut sentir en l’un des bouts d’un bâton au même instant (c’està-dire exactement au même temps) quelle est produite en l’autre bout. Je n’ai pas dit aussi que la

. lumière fût comme le moût de la cuve , mais comme l’action dont les plus hautes parties de ce moût tendent en bas ; et elles y tendent exactement en ligne droite, nonobstant qu’elles ne se puissent mouvoir si exactement en ligne droite, comme j’ai dit page 8 , ligne 1.

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