NEUVIÈME ET DERNIÈRE PARTIE
De la quatrième section du livre sur la Philosophie cartésienne et des auteurs de ce livre.
Après avoir ainsi fait connoître, l’un et l’autre, par quelles solides raisons et avec quelle maturité de jugement vous désapprouvez mes opinions, vous ajoutez encore, pour conclure, une section divisée en quatre chapitres, et qui se réduit à quatre graves injures. Dans le premier chapitre, page 245, vous affirmez que ma méthode philosophique conduit au scepticisme , et que je me place
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sur le terrain des sceptiques. Vous en donnez pour preuves, que je tonne, en apparence, contre tes sceptiques les plus célébrés, que j'annonce avec emphase une science certaine sur divers sujets ; et qu’ enfin je propose un nouveau critérium de la vérité , tel que nul homme , quel qu’il soit , ne sauroit, avec les seules forces de la nature, appliquer à aucune science. Et, selon vous, ce nouveau critérium n’est autre que celui-ci : On ne doit adopter comme vrai que ce qui est clair au point de ne laisser aucun doute. En effet vous dites que tes vérités mêmes de la foi n’échappent pas à la nécessité d’être souvent sujettes au doute. Entendez-vous ceci du moment même où a lieu l’acte de foi , ou de celui où nous exprimons le sentiment de quelque connoissance? Vous détruisez toute foi, toute science humaine, et c’est vous qui êtes en effet sceptiques, puisque vous affirmez, qu’on ne peut avoir aucune connoissance exempte de doute. Si vous voulez parler d’instants différents, voulez-vous dire que celui qui a maintenant une foi véritable, ou une connoissance évidente de quelque objet naturel, peut ne pas l’avoir dans un autre moment? Cela prouve seulementla foiblesse de l’homme, auquel les mêmes pensées ne sauroient être toujours présentes ; mais il ne s’ensuit pas qu’il y ait aiicun doute dans la science. Par conséquent vous ne prouvez rien contre moi; car je n’ai point parlé d’une certitude
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inaltérable pendant toute la vie, mais seulement de l’évidence que .nous obtenons au moment où nous acquérons quelque connoissance.Bien plus, n’ayant pas fait cette distinction , et vous efforçant de prouver fort au long que l’homme ne peut rien savoir au point de n’en pas douter, vous enseignez , autant qu’il est en vous, le scepticisme. Quand vous ajoutez (pag. 255) que je professe ouvertement le scepticisme , lorsque j'apprends à révoquer en doute le témoignage des sens, vous donnez lieu de penser que vous croyez bien à vos sens, mais non aux matières de foi, ni à aucune conclusion fondée sur la nature; et vous êtes si conséquents et si justes, que tout en affirmant qu’on peut douter des matières de foi et des principes de toutes les sciences, vous prétendez toutefois être saints et orthodoxes, tandis que, pour avoir dit qu’il faut douter du témoignage des sens , vous m’accusez de professer ouvertement le scepticisme. Et que ne diriez-vous pas si j’avois, comme vous, publié en hollandois un gros livre sur le catéchisme, qui contient près de huit mille questions sans aucune solution? C’est alors que vous pourriez justement m’accuser d’enseigner le scepticisme; car rien n’est plus propre à porter au doute que de proposer ainsi un grand nombre de questions sans réponses, et dans aucun sujet le doute n’est plus dangereux que dans le catéchisme.
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Dans le second chapitre, page 255 , vous dites que ma méthode mène droit à l’enthousiasme , et toute la preuve que vous en donnez, c’est que j’ai écrit qu’il faut détacher l’âme des sens pour contempler Dieu. Pour inculper cette pensée, vous posez d’abord en principe, page a 56 , que l’intelligence a besoin d’être guidée par les sens extérieurs, et quelle n’adopleroit pas comme indubitables les axiomes même les plus évidents , sans les avoir soumis à l’épreuve des sens ; fausseté inadmissible: autrement on n’obtiendroit aucune connoissance des choses divines, parcequ’elles ne tombent pas sous les sens extérieurs. Ensuite, page 258 , vous parlez ainsi: Un cartésien a découvert que Dieu existe en lui par l’idée qu’il en a; pourquoi donc ne raisonneroit-il pas comme l’ enthousiaste? Dieu est en moi et moi en Dieu , donc je n’agis que par Dieu qui existe en moi , et par conséquent je ne pèche pas et je ne puis pécher. J’avoue que ces conséquences ne peuvent être tirées que par des enthousiastes, par des fous, ou par des gens qui vous ressemblent. Enfin , vous dites, page 260, que l’expérience prouve que ceux qui veulent par l’esprit en tant qu’esprit, c’est-à-dire selon la règle de la raison humaine, contempler la perfection de l’Etre suprême, lui attribuent une très grande imperfection. On peut en conclure que vous ne voulez pas penser à Dieu, de peur de devenir enthousiastes ou de lui attribuer
quelques imperfections, et qu’ainsi ne songeant jamais à Dieu vous êtes plongés dans une profonde impiété.
Dans le troisième chapitre, page 261, vous affirmez que j’enseigne et que je propage l’athéisme. Il est vrai que vous ajoutez que si je le fais par ignorance , il faut me plaindre ; mais que si c’est méchamment, il faut me punir. Mais vous ne souffrez pas qu’on doute de la réalité du fait; bien plus vous employez tous vos moyens pour y faire croire; et après beaucoup de paroles, vous concluez sérieusement, p. 265, que je travaille à élever dans l’esprit des ignorants le trône de l’athéisme. Il faut observer que c’est une vieille calomnie que vous avez, m’at-on dit, opiniâtrément répétée contre moi pendant nombre d’années , et j’ai pu m’en convaincre facilement par vos traités sur l’athéisme, publiés en 1607. Il semble que vous n’ayez fait un livre que pour la fortifier et l’accréditer. En effet , à la page 1 5 de la préface, vous vous engagez à montrer dans le reste de l’ouvrage que j’insinue perfidement et d’une manière insensible le venin de l’athéisme. Ensuite vous me donnez des disciples, et vous employez toute la première section à controuver des lois absurdes et impertinentes, que par une impudence incroyable, sans la moindre apparence de vérité , vous prétendez que je leur impose; et me comparant partout aux athées,
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aux imposteurs, aux perturbateurs des églises et des états , les plus détestables et les plus odieux , qui ont été livrés aux plus affreux supplices, en punition de leurs crimes, vous finissez par conclure qu’à leur exemple j’enseigne et je propage l’athéisme. Si vous disiez vrai, je commetlrois sans doute un crime très grave , et qu’aucun état , quelque libre qu’il soit, ne sauroit tolérer; je vais donc rapporter toutes les raisons que vous avez méditées pendant quelques années pour m’intenter cette accusation : j’ai la conscience intime qu’elles ne sont point vraies; mais n’eussent-elles que la moindre apparence de vérité, je demanderai pardon de mon imprudence et de mon ignorance ; si au contraire il est évident qu’elles 11e partent que de votre méchanceté et de votre perfidie, j’aurai le droit de me plaindre d’une si cruelle calomnie devant Dieu et devant les hommes. Voici le principe de tout votre raisonnement; je dis, page 261:. Si les paroles étoient la représentation fidèle de la pensée , et qu’on put y croire avec assurance , je serois à l’abri du moindre soupçon d' athéisme. En. effet, quelques gens ont dans la bouche des discours vertueux et sont cependant, vous le savez, ries scélérats hypocrites; de plus il est évident d’après mes écrits qu’on ne peut même me soupçonner d’athéisme ; vous » . '/ conclure que je suis athée, c’est-à-dire que vous
prétendez qu’il faut en
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«je suppose/ hypocrite; mais •-C'est ce que vous ne prouvez- ni n’essayez de prouver nulle part ; à moins que vous ne donniez pour preuve cette longue comparaison entre moi et Vanini, qui, comme vous le rappelez , fut brûlé publiquement à Toulouse , non seulement vomme athée , mais comme apôtre de l'athéisme. Or voici. ce parallèle: Vanini éçrivoit contre les athées , et lui-même était le père de tous ; c’est ce que fait Descartes. V anini se vantoit de vaincre les athées par des arguments auxquels ne pouvait résister le bouclier de leur entêtement ; c’est ce que fait Descunles. V anini s’avisoit de déposséder les arguments vulgaires de l’autorité dont ils jouissoient depuis long-temps, et d’y substituer les siens ; c'est le but que Descaries s’efforce d’atteindre. Enfin, les arguments que Vanini opposoil aux athées comme des Achilles ou des Hectors, examinés attentivement , paraissent sans force et sans valeur; les raisonnements de René Descartes sont ,
T athéisme > César V anini ; car ih travaille par les mêmes moyens à élever , dans l’âme des ignorants » le trône de l’athéisme. Qui n’admireroit votre absurde impudence? Quand il seroit vrai, comme je le reconnois hardiment, que j’eusse écrit contre les athées, et que j’eusse vanté mes arguments
sous tous les rapports, de la même espèce. Vous Concluez ensuite, page : Ce n’est donc pas injustice de comparer René au défenseur le plus subtu de
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comme les meilleurs ; quand il seroit vrai , ce que je nie positivement , que je rejetasse les arguments anciens et que les miens fussent trouvés sans force et sans valeur, il ne s’ensuivroit pas que je dusse être, je ne > dis pas accusé, mais soupçonné d’athéisme. Qvi’un homme s’imaginant réfuter les athées propose des arguments insuffisants, l’accusera-t-on d’athéisme? non, mais de maladresse. Bien plus, la réfutation des athées étant très difficile, comme vous l’avancez dans votre dernier livre sur l’athéisme, il ne faut pas tenir pour ignorants tous ceux qui ont combattu cette doctrine sans succès. Voyez Grégoire de Valence : ce théologien célèbre et profond réfute tous les arguments employés par saint Thomas à prouver l’existence de Dieu, et il montre qu’ils sont sans valeur. D’autres théologiens graves et pieux l’ont fait comme lui ; et si l’on raisonnoit à votre manière, on pourroit dire de saint Thomas, qui plus que personne fut à l’abri du soupçon d’athéisme, que ses arguments contre les athées, examinés attentivement, paroissent sans force et sans valeur, et le comparer en conséquence à Vanini , avec plus de raison que moi, j’ose le dire, puisque mes arguments n’ont jamais été réfutés comme les siens. Mais vous avez deux excellents moyens d’en prouver la foiblesse : le premier, c’est de dire que vous l’avez démontrée , en passant , dans la troisième section de votre
livre, vous faites bien d’ajoutô/ <?n passant , parceqi^en effet il est difficile de rien écrire de plus foible et de plus absurde, comme je viens de le prouver ; le second consiste à supposer que j’en conviens moi-même implicitement dans la lettre qui précède mes Méditations , et telle est votre inconséquence, que vous rapportez l’endroit même de cette lettre où je djs expressément que mes arguments égalent ou surpassent éri certitude et en
évidence ceux de la géométrie, ce qui n’est pas sans doute faire entendre qu’ils sont sans force et sans valeur. Il est vrai que j’exprime ensuite la crainte qu’ils ne soient compris que d’un petit nombre de personnes , comme les démonstrations d’Archimède; vous en inférez, par un raisonnement de la même force que tous les autres, qu’ils ne peuvent servir à la réfutation des athées. Cependant, quoiqu’ils ne soient pas à la portée de tout le monde , ils serviront du moins à ceux qui les entendent; et comme ceux qui ne peuvent saisir les démonstrations ont coutume de s’en rapporter au témoi- ' * *
gnage de ceux qui les comprennent, je ne doute pas que dans quelque temps mes arguments, en dépit de vous, n’acquièrent assez de puissance pour détourner de l’athéisme ceux mêmes dont l’esprit ne pourra les concevoir, parcequ’ils sauront qu’ils sont regardés comme des démonstrations certaines de tous ceux qui les entendent, c’est-à-
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dire des hommes les plus habiles et les plus éclairés, et que, malgré ■yotre fnalice ^et celle de bien d’autres, aucune attaque n’a pu les détruire. Ainsi personne aujourd’hui ne douté de la vérité de tout ce qu’a démontré Archimède, quoique, sur plusieurs milliers d’hommes, il s’en trouve à peine un seul qui comprenne ses démonstrations. Vous saviez tout cela , car je m’en étois exprimé clairement dans la lettre que vous citez ; mais vous vous efforcez, hommes religieux que vous êtes, de rendre infructueuses, par vos calomnies, les raisons qui combattent le plus fortement l’athéisme. Quant à mon intention dé déposséder les arguments vulgaires du droit dont ils jouissent, et d’y substituer les miens, toute la preuve que vous en donnez c’est que dans la même lettre j’ai dit de mes arguments qu’ils sont les meilleurs cl e tous. Il ne s’ensuit pas que je rejette les autres ; bien loin de là j’ajoutois que, dans mon opinion , presque tous les arguments par lesquels de grands hommes ont défendu celte cause , étant bien compris , ont force de démonstration. Il est donc évident que vous me calomniez encore sur ce point, d’ailleurs peu important.
Après avoir ainsi fait semblant de m’opposer quelques raisonnements pour établir que j’enseigne l’athcisme , vous cherchez à le persuader davantage à ceux qui parcourront négligemment les titres de votre livre, sans examiner votre argu-
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orientation; car c’est. tofit ce que vous attendez des lecteurs, sachant par expérience que c’est le sort réservé à tous vos écrits; et vous ajoutez quatre objections que vous réfutez comme suit : i° Peu importe que beaucoup de gens pensent mieux de Descartes que de V anini , et que Descartes professe publiquement la religion catholique romaine : c’est ce que faisoit l’adroit V anini. 2 " Il ne lui sert de rien de dire qu’il écrit contre les athées , car V anini leur avoit aussi déclaré la guerre. 3° Descartes ne peut pas non plus s’excuser sur ce qu’il combat des théologiens contraires à sa religion , et nommément V&et, que les théologiens de l’académie de Louvain , par exemple , tiennent pour hérétique ; F'anini faisoit la même chose en France. On ne peut s’empêcher de rire de votre ridicule vanité : votre renommée a donc été jusqu’à Jjouvain; et parceque j’ai écrit sur vous deux ou trois pages, bien que je n’aie jamais eu de querelles avec aucun professeur de théologie, bien que je ne vous aie pas attaqué sur la théologie, mais seulement sur vos injustices, je combats les théologiens. Croyez-moi , si l’on vous connoît à Louvain , ou dans quelque autre pays éloigné, ce n’est point par vos talents, par votre science en théologie ou par quelque vertu; semblable à Erostrate, vous ne pouvez être connu qu’avec infamie, comme un insigne calomniateur; et pour moi, avant d’écrire sur votre sujet, je ne
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vous regardois plus comme un théologien, mais comme un ennemi de la théologie et de la piété. Nous honorons plus ceux que la forme et les coufeurs de leurs habillements nous font reconnoître pour des domestiques du prince, que ceux de la même condition qui ne portent pas de tels habillements; de même, je révère comme des serviteurs de Dieu tous les théologiens, même ceux qui sont d’une religion différente, parceque tous nous adorons le même Dieu. Mais si quelque traître avoit revêtu les habits d’un des gardes du prince, pour demeurer en sûreté parmi nous, sans doute ces habits n’empècheroient pas que ceux qui reconnoîtroient un ennemi ne fussent tenus de le découvrir; de même, s’il m’est connu qu’un homme qui professe la théologie est coupable de mensonge et de calomnie, et que ses vices menacent l’état de grands périls, le nom de théologien ne m’obligera pas au silence. Or vous savez qu’en grec on appelle diable le calomniateur ? ,et que c’est le nom que les chrétiens donnent au démon , ennemi de Dieu.
Voici maintenant la quatrième objection réfutée : 4* Il ne servira de rien à Descartes de dire que bien des gens le regardent comme un intrépide adversaire des athées : la même chose \ est arrivée à V dnini ; une foule de gens inhabiles à démêler les subtilités du diable approuvaient sa doctrine f mais quelques uns le démasquèrent, et le pouvoir souverain lui
infligea à propos le supplice qu’il avoit mérité. Ainsi vous ne vous êtes armés que du nom seul de Vanini. C’est ici que paroît la malice du diable : on a vu que vous fondiez d’abord votre calomnie sur ce que j’ai écrit contre les athées, et sur ce que, si mes paroles étoient l’image fidèle de ma pensée, j’étois à l’abri de tout soupçon d’athéisme; ainsi , parceque bien des gens me regardent comme l’adversaire des athées, et que quelques uns, c’est-à-dire vous et votre disciple, me dénoncent, ou, pour mieux dire, me calomnient comme athée, il faut me livrer au supplice. Par là, sans doute , vous montrez l’impudence et l’insolence de votre incroyable méchanceté; car si de ce que j’ai écrit contre les athées , et que l’on croit généralement que je les ai réfutés solidement, vous prenez occasion de m’accuser d’athéisme ; quel homme au monde est assez innocent , assez à l’abri du soupçon , pour se croire en sûreté contre un calomniateur qui ne respecte rien ? Personne n’écrira jamais contre les athées, personne ne passera pour les avoir combattus avec succès, sans que vous puissiez en écrire ce que vous avez écrit de moi, avec autant et plus de droit encore : et, si l’on ne veut être proscrit par vous, comme athée digne du dernier supplice, et diffamé dans un gros livre, fruit pénible de longues veilles, on doit se garder de réfuter lés athées. Ainsi, autant qu’il est en vous.
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