‹ Œuvres de Descartes (volume 5)Chapitre 40 sur 50 · DES SAVEURS · texte numérisé non relu

DES SAVEURS

. Il y a autant ale saveurs différentes qu’il y a d’espèces de particules , affectant de diverses manières les nerfs de la langue ; elles sont au nombre de neuf, savoir , les saveurs insipides ou foibles , grasses, douces amères, brûlantes, acides, salées, âcres et âpres.

Par insipide je n’entends pas ce qui est privé

absolument de toute saveur, autrement ce n’en

seroit plus une; mais j’enteuds ce qui déplaît au goût, en causant aux nerfs de la langue une excitation trop foible ou trop molle. En effet , tous les corps entiers, assez durs ou assez compactes pour

DES SAVjiunS. I 4^3

que leurs particules ne fondent pas dans la, bouche, sont privés de sgveiyr. Tels sonY les métaux, le marbre, etc.; et aussi beaucoup de coq» divisés en particules assez menues à l’œil, comme la fariîie et autres corps semblables. Ce genre des faveurs insipides peut renfermer des poisons, des purgatifs et toutes sortes de qualités ; car il y a dans. la farine des parties acides, des esprits ardeuts, comme on peut le découvrir par la fermentation, la distillation et la cuisson. Dans l’arsenic sont renfermées des parties douces , âcres , amères; de même dans la scammonée et la gomme gut^e 1 ; mais celles-ci ne sont pas de même nature. Il y a aussi certaines particules insipides, parcequ’elles sont parvenues au dernier terme de la divisibilité, ainsi que celles de certaines cendres; attendu leur densité, elles n’affectent pas plus le goût que les corps entiers; elles atteignent, il est vrai, le sens, mais leur impression est trop foible, et c’est pourquoi elles sont désagréables et insipides. Elles se composent de parties que j’attribue à l’eau douce, et que je compare à une corde ou à une anguille; mais comme une corde peut être ou roide et difficile à plier, ou brisée et flexible, je dis que l’eau douce d’un bon goût se compose de particules de la première espèce mises en mouvement , et que l’eau insipide est formée de particules brisées, et

1 Le texte , gutta gamba ; lisez , gutta gumma ,

\ul\ * I>E>. SAVEURS.

telles sont la plupart des eaux distillées, et ce que dans la distillation les chimistes appellent phtegme.

> Il n’est pas nécessaire que ces partipules insipides soient d’une figure oblongue comme une corde; il suffit quelles soient d’une consistance molle comme une corde écrasée , ou comme la bourre et letoupe dont se compose la corde; pourvu toutefois qu’elles ne soient pas étendues * en rameaux, car alors elles constitueroientla saveur ' grasse , parceque ces rameaux adhérant les uns aux autres affecteroient tout différemment le sens du goût. La saveur grasse ne consiste que dans ces particules molles et rameuses.

La saveur douce se prend quelquefois pour saveur tempérée, agréable, comme, par exemple, dans eau douce ; et alors elle ne constitue pas une espèce particulière: mais le plus souvent on appelle ainsi cette saveur titillante qu’on trouve dans le miel, le sucre et -les corps semblables; elle' consiste dans des particules qui ont à la fois un tronc et des rameaux, ou des plumes et un corps, comme les oiseaux, et qui, par" leur tronc ou partie centrale, agissent assez fortement sur les pores de la langue, et par leurs rameaux ou plumes, qui seules atteignent les extrémités des nerfs, les chatouillent agréablement sans les blesser.

La saveur amère consiste dans des particules

1 Le .texte, non consistit ; retranche/, non.

Page 1