‹ Œuvres de DescartesChapitre 101 sur 106 · MÉDECIN A SAUMUR. ; ‘ À · texte numérisé non relu

MÉDECIN A SAUMUR. ; ‘ À

OBSERVATIONS DE M. CLERSELIER ,

TOUCHANT L’ACTION DE l’aME SUR LE COJirS. *

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(Lettre ia5 <lu tome III.)

A Paris , le 4 décembre iGtiu.

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Monsieur,

Je ne savois pas encore que vous fussiez un si bon maître d’escrime ; car je vois que vous ne vous contentez pas d’esquiver ou de parer aux coups de civilité qu’une juste connoissance que j’ai de votre mérite m’a voulait vous porter; vous les repoussez contre moi si vivement, que vous me mettez tout hors de garde, et motez le. moyen de m’en défen-

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dre; mais je veux bien recevoir en moi les coups V • d’une main si adroite , si officieuse et si agréable ' J?‘

que la vôtre , et me confesser à présent vaincu , pour n’avoir pas la honte de letre plus d’une fois. J . y5fa|> .*i Trêve donc, s’il vous plaît, désormais de tout com- i*L ► V v pliment entre nous.

Ce que j’ai maintenant à vous dire est que je vois fort peu de différence entre ce que vous pensez de la façon dont lame et le corps agissent l’un sur l’autre , et ce que je vous ai fait voir que je pensois là-dessus. Je trouve comme vous que la force qui meut, et même celle qui ne fait que dé- • terminer à son gré et comme il lui plaît le mouvement, ne dit rien en soi de corporel, et partant je ne trouve point d’inconvénient qu’elle puisse appartenir à l’âme. Bien plus, je trouve que cette force n’est point du tout du ressort du corps, mais qu’elle doit nécessairement venir d’ailleurs , pouf avoir son effet dans le corps : car l’essence du corps ne consistant que dans l'étendue en longueur, largeur et profondeur , je trouve ensuite que cette étendue a bien de sa nature d’être divisible en plusieurs parties , et ces parties d’être capables de mouvement ; si bien qu’un corps en particulier est

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de soi capable d’être mû, mais non pas de se mouvoir soi-même , ni de mouvoir un autre corps, sinon en tant que déjà il est mù ; et ainsi le princip’c. du mouvement est hors du corps.

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Mais comme nous ne coimoissons que deux sortes de substances, l’une spirituelle et l’autre corporelle , il est nécessaire que toutes les propriétés que nous reconnoissons avoir quelque existence appartiennent à l’une ou à l’autre de ces deux substances, et partant que celles que nous reconnoissons ne point appartenir à la substance corporelle, comme celle de donner le premier mouvement au corps , ou de lui en imprimer un tout nouveau qui augmente la quantité de celui qui est déjà dans le monde , appartiennent à la substance spirituelle.

Mais à quelle substance spirituelle ? A la finie % ou à l’infinie ? Je dis qu’il n’y a que l’infinie seule qui soit capable d’imprimer le premier mouvement au corps; mais que la finie, comme lame de l’homme , peut seulement être capable de déterminer le mouvement qui est déjà. Dont la raison est que je ne reconnois point d’autre puissance capable de créer, ou de faire qu’une chose qui n’est point soit et existe, que celle de Dieu; à cause que la distance infinie qu’il y a du néant à l’être ne peut être surmontée que par une puissance qui soit actuellement infinie. ’

Vous me direz* peut-être que le mouvement n'étant qu’un mode de la matière, lequel suppose déjà son sujet, au moins par un ordre de nature , il n’est pas besoin d’une si grande puissance pour L’y

introduire; la matière de sa nature étant divisible, et sans répugnance à le recevoir.

Mais à cela je réponds que comme, avant que la matière fut, il falloit la voix toute-puissante du Créateur pour la faire sortir du néant où elle étoit; de même, pour mouvoir ou animer cette matière, et faire sortir de son néant le principe général et universel de toutes les formes , il ne faut pàs moins que la même voix; et celle d’aucun autre esprit ne sauroit être assez forte pour se faire entendre et obéir, à moins que la volonté du Créateur ne se trouve jointe avec la sienne. Car quelles que puissent être les propriétés de cette matière, elles ne sauraient être autres que Dieu l’a voulu ; et ainsi quand il seroit vrai qu’à la voix d’un ange, c'està-dire au désir de sa volonté , la matière auroit été mue et divisée la première fois , sa voix n’auroit été que l’instrument de celle de Dieu , de qui la vertu seule auroit opéré cette merveille, n’étant pas possible que le néant du mouvement obéisse qu’à une puissance infinie.

Il n’en est pas de même de la détermination du mouvement, qui n’ajoute rien de réel dans la nature, et qui ne dit rien de plus que le mouvement même , lequel ne peut être sans détermination. Si bien que ce n’est pas merveille que l’âme ait la faculté de le déterminer, ainsi que notre propre expérience nous convainc qu’elle a; car

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cela n’empêche pas tpic Dieu ne soit l’auteur de

toutes les formes qui arrivent successivement à lu matière , qui sont toutes des effets, des suites et des dépendances du mouvement qu’il y a introduit et qu’il y conserve, et qu’ainsi il ne soit véritablement créateur de toutes choses.

De savoir maintenant comment se fait cette déterminafion, il est vrai que nous n’avons pas con- -r noissance de quelle façon notre âme envoie les *' esprits animaux dans les nerfs, et ensuitc dans les muscles, pour mouvoir nos membres conformément à nos volontés : mais, comme nous enseigne notre maître, il ne faut pas s’en étonner; car cette façon ne dépend de l’Ame seule, mais de l’union cpii est entre lame et le corps; union qui ne dépend pas non plus d’elle, et dont tous les effets ou les suites sont pour cela même en quelque façon con- > fuses et obscures à l’âme ; d’où vient qu’il appelle nos sensations des pensés confuses. Et néanmoins, si nous y voulons prendre garde , nous avons connoissance de toute cette action par laquelle l’âme meut les membres , en tant qu’une telle action est dans l’âme, et dépend d’elle; puisque ce n’est rien autre chose en elle que l’inclination de sa volonté à un tel ou tel mouvement, laquelle inclination lui est claire, et n’a rien d’obscur. Mais que cette inclination de sa volonté soit suivie du cours des esprits dans les nerfs et dans les muscles, et de

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tout ce qui est requis pour ce mouvement, cela n’arrive pas simplement parcequ’elle le veut, autrement notre volonté seroit toujours exécutée, et le corps ne seroit jamais paralytique (car quand est-ce (pie notre âme a jamais plus de volonté de faire mouvoir le corps auquel elle est jointe, que lorsqu’il n’est pas en état de lui obéir); mais cela F arrive à cause de la convenable disposition où le corps se trouve quand notre âme veut et se détermine à quelque mouvement, de laquelle disposition elle peut bien n’avoir point de connoissance.

Mais ce , n’est pas tout; car il faut outre cela que l’âme soit unie à ce corps qui est bien disposé; d’autant que lame n’a point de pouvoir sur le corps le mieux disposé du monde auquel elle n’est point unie. Mais quoique notre âme ne connoisse pas la manière de son union , elle ne peut pourtant pas méconnoître l’union qui est entre son corps et elle; ce quelle témoigne assez par les déterminations de sa volonté, qui se portent toutes à mouvoir le corps auquel elle sait être jointe, et nou pas les autres.

Ce n’est pas encore assez que le corps soit bien disposé, ni que notre âme lui soit jointe , afin que de l’inclination de notre volonté il s’ensuive un mouvement dans le corps ; il faut de plus que ce mouvement soit joint naturellement avec la volonté que nous avons (ce qui montre que otùte

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liaison ne vient pas de nous, puisque nous n’en sommes pas les maîtres, et partant qu’elle vient de l’auteur de cette union): car nous pouvons avoir moins de volontés qui ne seront point suivies de leurs effets , quoique notre corps ne manque pas de disposition pour les exécuter; par exemple, ayons, tant qu’il nous plaira, la volonté d’exciler dans notre corps cette disposition qui cause en nous le sentiment de la joie ou de la tristesse , nous n’en viendrons jamais à bout, quoique notre corps ne manque pas de disposition pour cela, puisqu’au moindre sujet qui se présente, c’est-àdire à la moindre pensée à laquelle ce mouvement ou changement du corps est naturellement joint, il ne manque pas d’en prendre aussitôt la disposition.

On ne peut pas dire aussi que notre âme soit jointe et unie à un corps , quoiqu’il se meuve conformément à sa volonté , à. moins que ce mouvement ne suive immédiatement de sa volonté, et que lame avec cela ne connoisse qu’elle lui est unie par un sentiment ou perception quelle ne peut pas ne point connoître. Car, par exemple, quand je remue un bâton , ou une plume, comme je fais à présent, quoique cette plume se remue conformément à ma volonté, son mouvement ne vient pourtant pas immédiatement de ma volonté, puisque ce n’est que par l’entremise de. ma main

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quelle se remue ; et si un chien vient quand on l'appelle , quoique en cette rencontre il fasse ce que notre volonté veut, nous savons pourtant bien par notre propre expérience que notre âme n’est pas unie au corps de ce chien; aussi faut-il employer ou la main ou la voix, ou quelque autre signe extérieur pour le faire venir vers nous, et non pas seulement la pensée, ou l’acte intérieur de notre volonté, laquelle suffit pour mouvoir le corps bien disposé auquel notre âme est jointe, quand ce mouvement est naturellement joint avec la pensée ou la volonté que nous avons.

Ce n’est pas que Je ne croie que lame peut être unie à un corps sans qu’il y ait aucune apparence extérieure de cette mutuelle correspondance d’action et de passion qui est entre l’un et l’autre, et r* .>

sans qu'il en reste aucun souvenir; cela se recon- *

noît dans la léthargie, où nous ne pouvons pas désavouer que pour lors l’âme ne laisse pas detre* unie au corps , quoique le commerce qui a coutume detre entre l’un et l’autre semble presque tout interrompu, et que nous n’ayons aucune souvenance de tout ce qui s’est alors passé dans notre âme à l’occasion du corps. Mais je ne puis pourtant croire que l’âme ne s'aperçoit toujours de l’union qu’elle a avec le corps auquel elle est jointe, quand elle y fait réflexion. Et de cette perception résulte en l’âme une connoissance que ce

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corps lui appartient d’une autre manière, plus proche et plus particulière, que tous les autres qui sont au monde; elle connaît que cette union le rend et le fait sien, et que c’est par elle et à cause d’elle seulement que ce corps est en effet et réellement son propre et véritable corps.

Que si après cela nous voulions aller plus avant, pour savoir comment notre âme, qui est incorporelle, peut mouvoir le corps, M. Descartes ajoute fort judicieusement au même lieu qu’il n’y a ni raisonnement ni comparaison tirée des autres choses qui nous le puisse apprendre, mais que néanmoins nous n’en pouvops douter, puisque des expériences très certaines et très évidentes ne nous en convainquent que trop tous les jours. Et il faut bien prendre garde que c’est là une de ces choses qui sont connues par elles-mêmes, et que nous obscurcissons toutes les fois que nous les voulons expliquer par d’autres. Et la raison qui me fait acquiescer à ce sentiment de M. Descartes est que je trouve que nous ne devons et ne pouvons non plus connoître comment le spirituel agit sur le corporel, ou le corporel sur le spirituel, que nous pouvons connoître comment Dieu a créé toutes choses, comment il s’est fait entendre et obéir par le néant, bref comment il agit hors de lui; car ce sont des effets de sa toute-puissance et de sa sagesse, qui sont au-dgssus de la 'portée

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