‹ Œuvres de DescartesChapitre 23 sur 106 · I. KT T R K S · texte numérisé non relu

I. KT T R K S

pensé par beaucoup d’honneur et de profit. Je dirai seulement qu’il ne me semble pas que le vôtre soit du nombre de ceux qui ôtent le loisir de cultiver son esprit, au contraire, je crois qu’il vous en donne les occasions , eu ce que vous êtes auprès d’une reine qui en a beaucoup, et qu’il ne faut pas avoir manque d’adresse pour satisfaire entièrement à ses maîtres , agréer à ceux vers lesquels on est envoyé, et ne jouer cependant aucun • autre personnage que celui d’un homme d’honneur , ainsi que je m’assure que vous faites. On peut toujours tirer beaucoup de satisfaction de ce qu’on occupe son esprit en des choses difficiles, lorsqu’on y réussit, encore qu’on ne l’occupe pas aux mêmes choses qu’on auroit peut-être choisies si on en avoit eu la liberté. Le vôtre étant propre à tout, je ne doute point que vous ne tiriez beaucoup de satisfaction d’un emploi dont vous vous acquittez si bien. Si pourtant vous approchiez du temps de votre retraite , et que vous revinssiez bientôt à Paris , je serais ravi d’avoir l’honneur de vous y voir. Que si vous faites encore quelque séjour au lieu où vous êtes, je me consolerai sur ce que j’espère que vous continuerez à me procurer la bienveillance de cette grande reine, pour les vertus de laquelle vous m’avez fait avoir beaucoup de vénération et de zèle. Je suis , etc.

n'Egmond, le ai février 1648.

A MONSIEUR ***

(Lettre 124 du tome III.) •'

Monsieur,

Encore que j’aie un extrême ressentiment des bienfaits que j’ai reçus de votre faveur, tant lorsque j’étois à Paris que depuis encore, ainsi que j’ai su de M. de Martigny, qui m’a mandé que sans vous il n’eût pu rien faire en l’expédition du brevet de pension qu’il m’a envoyé, je ne vous en ferai pas néanmoins ici de grands remerciements ; il n’appartient qu’à ceux qui ont envie d’être ingrats de se servir de cette monnoie, afin de payer avec des paroles les véritables bienfaits qu’ils ont reçus. Mais je vous supplie très humblement de trouver bon que je vous dise que je ne puis douter que vous n’ayez dorénavant beaucoup de bonne volonté pour moi, non point pour aucun mérite que je

• « Cette lettre n’est pas datée , mais comme, dans la a 5* lettre manuscrite de M. Descartes à Picot , du 4 avril 1648 , il dit qu’il se dispose k partir de Hollande dans trois semaines , ce ne pouvoit être que le brevet de pension qu’il avoit reçu de Paris qui en fût cause; ainsi il l’avoit reçu : il n’y a pas d’apparence qu’il fut long-temps k remercier cet ami. Ainsi je juge que cette lettre a cté écrite le iw avril 1648. -

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prétende avoir, mais pourceque vous m’avez déjà fait plus de bien que la plupart de tous les parents ou amis que j’aie jamais eus, en sorte que vous pouvez à bon droit me considérer comme l’une de vos créatures; et en examinant toutes les causes de l’amitié, je n’en trouve point d’antre qui soit si puissante ni si pressante que celle-là. Ce que je prends la liberté d’écrire, afin que, lorsque vous saurez que je fais cette réflexion , vous ne puissiez aussi douter que je n’aie un zèle très particulier pour votre service. A quoi j’ajouterai seulement encore un mot, qui est que la philosophie que je cultive n’est pas si barbare ni si farouche qu’elle Rejette l’usage des passions; au contraire, c’est en lui seul que je mets toute la douceur et la félicité de cette vie; et bien qu’il y ait plusieurs de ces passions dont les excès soient vicieux, il y en a toutefois quelques autres que j’estime d’autant meilleures qu’elles sont plus excessives; et je mets la reconnoissance entre celles-ci , aussi bien qu’entre les vertus; c’est pourquoi je ne croirois pas pouvoir être ni vertueux ni heureux, si je n’avois un désir très passionné de vous témoigner par effet dans toutes les occasions que je n’en manque point. Et puisque vous ne m’en offrez point présentement d’autre que celle de satisfaire a vos deux demandes , je ferai mon possible pour m’en bien acquitter , quoique l’une de vos questions soit

(1 une matière qui est fort éloignée de mes spéculations ordinaires.

Premièrement donc je vous dirai que je tiens qu’il y a une certaine quantité de mouvement dans toute la matière créée qui n’augmente ni ne diminue jamais; et ainsi que , lorsqu’un corps en fait mouvoir un autre, il perd autant de mouvement qu’il lui en donne; comme lorsqu’une pierre tombe de haut contre terre, si elle ne retourne point et quelle s’arrête, je conçois que cela vient de ce qu’elle ébranle cette terre, et ainsi lui transfère son mouvement; mais si ce quelle meut de terre contient mille fois pins de matière quelle, en lui transférant son mouvement elle ne lui donne que Li millième partie de sa vitesse. Et pourceque si deux corps inégaux reçoivent autant de mouvement l’un que l’autre, cette pareille quantité de mouvement ne donne pas tant de vitesse au plus grand qu’au plus petit, on peut dire en ce sens que plus un corps contient de matière plus il a d’inertie naturelle; à quoi l’on peut ajouter qu’un corps qui est grand peut mieux transférer son mouvement aux autres corps qu’un petit, et qu’il peut moins être mu par eux; de façon qu’il n’y a qu’une sorte d’inertie qui dépend de la quantité de la matière, et une autre qui dépend de l’étendue de ses superficies.

Pour votre autre question, vous avez, ce me

l30 LETTRES.

‘ semble, fort bien répandu vous-même surja qualité de la connoissance de Dieu en la béatitude, la distinguant de celle que nous en avons maintenant, en ce quelle sera intuitive ; et si ce terme ne vous satisfait pas, et que vous croyiez que cette connoissance de Dieu intuitive soit pareille , ou seulement différente de la nôtre , dans le plus et le moins des chose? connues, et non en la façon de connoître, c’est en cela qu’à mon avis vous vous détournez # du droit chemin. La connoissance intuitive est une illustration de l’esprit par laquelle il voit en la lumière de Dieu les choses qu’il lui plaît lui découvrir par une impression directe de la clarté divine sur notre entendement , qui en cela n’est point considéré comme agent, maisseulementcommerecevant les rayons de la divinité. Or, toutes les connoissances que nous pouvons avoir de Dieu sans miracle en cette vie descendent du raisonnement et du progrès de notre discours, qui les déduit des principes de la foi , qui est obscure; ou viennent des idées et des notions naturelles qui sont en nous , qui , pour claires qu’elles soient, ne sont que grossières et confuses sur un si haut sujet : de sorte que ce que nous avons ou acquérons de connoissance par le chemin que tient notre raison, a premièrement les ténèbres des principes dont il est tiré, et de plus l’incertitude que nous éprouvons en yms nos raisonnements.

Comparez maintenant ces deux connoissances , et voyez s’il y a quelque chose de pareil en cette perception trouble et douteuse, qui nous coûte beaucoup de travail, et dont encore ne jouissonsnous que par moments , après que nous l’avons acquise à une lumière pure, constante, claire, certaine, sans peine et toujours présente.

Or que notre esprit, lorsqu’il sera détaché du corps ou que ce corps glorifié ne lui fera plus d’empêchement, ne puisse recevoir de telles illustrations et connoissances directes , en pouvez-vous douter, puisque dans ce corps même les sens lui en donnent des choses corporelles et sensibles, et que notre âme en a déjà quelques unes de la bénéficence de son Créateur, sans lesquelles il ne seroit ' pas capable de raisonner? J’avoue quelles sont un peu obscurcies par le mélange du corps ; mais encore nous donnent-elles une connoissance première, gratuite, certaine, et que nous recevons de l’esprit avec plus de confiance que nous n’en donnons au rapport de nos yeux. Ne m’avouerez-vous pas que vous êtes moins assuré de la présence des objets que vous voyez, que de la vérité de cette proposition, Je pense donc, je suis? Or cette connoissance n’est point un ouvrage* de votre raisonnement, ni uneinstructioinque vos maîtres vous aient donnée; votre esprit la voit, la sent et la manie; et quoique votre imagination, qui se mêle importunément

dans vos pensées, en diminue la clarté la voulant revêtir de ses figures , elle vous est pourtant une preuve de la capacité de nos âmes à recevoir dé Dieu une connoissance intuitive. Il me semble voir que vous avez pris occasion de douter, sur l’opinion que vous avez que la connoissance intuitive de Dieu est celle où l’on connoît Dieu par lui-même; et sur ce fondement, vous avez bâti ce raisonnement: Je connois que Dieu est un, parceque je connois qu’il est un être nécessaire ; or cette forme de connoître ne se sert que de Dieu même; donc je connois que Dieu est un par lui-même, et par • conséquent je connois intuitivement que Dieu est un. Je ne pense pas qu’il soit besoin d’ûn grand examen pour détruire ce discours. Vous voyez bien que connoître Dieu par soi-même , c’est-à-dire par une illustration immédiate de la divinité sur notre esprit, comme on l’entend par la connoissance intuitive, est bien autre chose que se servir de Dieu même pour en faire une induction d’un attribut à l’autre , ou , pour parler plus convenablement , se servir de la connoissance naturelle (et par conséquent un peu obscure, du moins si vous la comparez à l’autre) d’un attribut de Dieu, pour en former un argument qui conclura un autre attribut de..'- Dieu. Confessez donc qu’en cette vie vous ne voyez pas en Dieu et par sa lumière qu’il est un; mais vous le concluez d’une proposition que vous avez

IrETTRES.

faite de lui , et vous la tirez par la forge de 'l'argumentation', qui est une machine souvent défectueuse. Vous voyez ce que vous pouvez sur moi, puisque vous me faites passer les bornes de philosopher que je me suis prescrites, pour vous témoigner par là combien je suis , etc.

A M. CHANUT’

( Lettre l^u du tome I. )

Monsieur,

Vous mesurez merveilleusement bien les temps, car justement j’ai trouvé à La Haye, lorsque j’étois en chemin pour venir ici , la lettre que vous vouliez que je pusse recevoir avant mon parlement de Hollande; elle vint seulement en cela trop tard , que m’étant proposé de partir le jour même qu’on me la rendit , je fus contraint de différer ma réponse jusqu’à mon arrivée en cette ville. J’ai eu cependant tout le loisir de repasser par mbn imagination la belle description que vous faites de cette chasse, où l’on porte des livres, et où vous

' •< On voit qu’elle est écrite de Paris, dans son voyage de 1648 ; ainsi je la date de mai 1648. »

me donnez l’espérance que mon écrit aura cette prérogative au-dessus de beaucoup d’autres , d’être revu par la reine de Suède. La grande estime que je fais de l’esprit de cette incomparable princesse me donne sujet, d’appréhender que cet écrit ne lui puisse plaire, puisqu’ayant déjà pris la peint de le voir , ainsi que vous me mandez qu’elle a fait , elle n’a pas voulu néanmoins vous en dire encore son sentiment; mais je me console sur ce que vous ajoutez qu’elle s’est proposé de le revoir : car elle ne daigneroit pas s’arrêter à cela , si elle n’avoit rien trouvé qu’elle approuvât. Et je me flatte de cette opinion , que c’est plutôt l’ordre , l’agencement et les ornements de l’élocution qui y manquent, que non pas la vérité des pensées; ce qui me fait espérer plus d’approbation de la seconde lecture que de la première. Vous direz peut-être que je me donne en ceci trop de vanité; mais je vous prie d’en attribuer la faute à l’air de Paris plutôt qu’à mon inclination : car je crois vous avoir déjà dit autrefois que cet air me dispose à concevoir des chimères, au lieu de pensées de philosophe. Je vois tant d’autres personnes qui Se trompent en leurs opinions et en leurs calculs , qu’il me semble que c’est une maladie universelle. L’innocence du désert d’où je viens me plaisoit beaucoup davantage, et je ne crois pas que je / puisse m’empêcher d’y retourner dans peu de

Digttized by Cjâtfglt'

temps; mais en quelque lieu du monde que je sois, je vous prie de croire que vous y aurez, etc.

A MADAME ÉLIZABETH

PRINCESSE PALATINE, etc. *.

( Lettre 4 i du tonie I. )

Madatwç, , .. ,

Encore queje sache bien que le lieu et la condition où je suis ne me sauroient donner aucune occasion detre utile au service de votre altesse, je ne satisferois pas à mon devoir ni à mon zcle , si , après être a arrivé en une nouvelle demeure , je manquois à vous renouveler les offres de, ma très

humble obéissance. Je Yne suis rencontré ici en

une conjoncture d’affaires que toute la prudence

humaine n’eût su prévoir. Le parlement joint avec

les autres cours souveraines s’assemblent mainte- * » ' • • ♦ * . *

nant tous les jours, pour délibérer touchant quelques ordres quùls prétendent devoir être mis ad maniement des finances, et cela se fait à présent

avec la permission de la reine, en sorte qu’il y a fie

1 « De quelques joya apret» son a privée "à Paris, efcomtaie il t arriva ù la (in de mai , je celle-ci du 8 juiu 1648* •*

l’apparence que l’affaire tirera de longue; mais il . est malaisé de juger ce qui en réussira. On dit qu’ils se proposent de trouver de l’argent suffisamment pour continuer la guerre, et entretenir de grandes armées, sans pour cela fouler le peuple: s’ils prennent ce biais, je me persuade que ce sera le moyen de venir enfin à une paix générale. Mais en attendant que cela soit , j’eusse bien fait de "ine tenir au pays où la paix est déjà; et si ces orages ne se dissipent bientôt , je me propose de retourner vers Egmond dans six semaines ou deux mois,, et de m’y arrêter jusqu’à ce que le ciel de France soit plus serein. Cependant, me tenant comme je fais un pied en un pays, et l’autre en un autre, je trouve ma condition très heureuse, en ce qu’elle est libre ; et je crois que ceux qui sont en grande fortune diffèrent davantage des autres, <en ce que les déplaisirs qui leur arrivent leur sont plus sensibles, que non pas en ce qu’ils jouissent de plus de plaisirs , à cause que tous les contentements qu’ils peuvent avoir, leur étant ordinaires , ne les touchent pas tant que les afflictions, qui ne leur viennent que lorsqu’ils s’y attendent le moins, et qu’ils n’y sont aucunement préparés ; ce qui doit servir de consolation à ceux que la fortune a accoutumés à ses disgrâces. Je voudrois quelle fût aussi obéissante à tous vos désirs, que je serai toute ma vie, etc.

A M. bESGARTES '.’

(Lettre 3 du tome II. Version?) ,

Monsieur,

Je ne m’adresse point à vous dans le dessein de troubler par de nouvelles disputes un loisir' qui vous est si cher, et que vous employez si utilement ; mais puisque vous avez eu la bonté de nous avertir, en plusieurs endroits des doctes écrits que vous ayez mis au jour, que si l’on y Irouvoit quelque çhose d’obscur, ou qui ne semblât pas tout-à-fait hors de doute , vous tâcheriez de l’éclaircir par votre réponse, j’ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais si je me servois aujourd’hui de l’offre que vous me faites , et si , après avoir lu avec admiration et approuvé presque entièrement tout ce que vous avez écrit touchant la première philosophie, j’osois vous prier de me vouloir délivrer de deux ou trois scrupules qui me restent. Je vous les proposerai le plus brièvement

' « Cette lettre est de M. Arna uld à M. Descartes; elle lui fnt envoyée

par M. de Beaupuis de Port-Koyal-des-Champs , datée du i5 juillet 1648. Je sais tout cela par une lettre du Père Quesnel. Sf

qu'il me sera possible, afin de ne vous pas arrêter davantage. . „ V

DK L’BSPUIT HUMAI». ,

Ce que vous avéz écrit de la distinction qui est entre l’âme et le corps me semble très clair, très évident, et tout divin, et comme il n’y a rien de plus ancien, que la vérité , j ai eu une singulière satisfaction de voir que presque les mêmes .choses avoient, été autrefois agitées fort clairement et fort agréablement par saint Augustin, dans tout le livré x de la Trinité, mais principalement au chapitre x. ’ « ' • /

Je trouve seulement de la difficulté , en ce qhe, dans vos réponses aux cinquièmes objections, page 549 »de ledition Françoise, vous dites que 1 âme^ pense toujours, à cause quelle est une substance qui pense; et que ce qui fait que nous ne nous ressouvenons pas des pensées quelle a eues lorsque nous 'étions dans le ventre de nùs mères, ou pendant une léthargie, vient de çe que pendant que l’âme est unie au corps, pour se ressouvenir de. nos pensées , il est nécessaire qu’il en demeure quelques vestiges imprimes dans le cerveau , ver s lesquels Fâme se tournant et s’y appliquant, elle se ressouvient , et qu’on ne doit pas trouver étrange si le cerveau d un > enfant ou d un léthargique n’est pas propre à recevoir ces impressions. — "

Mais il faut, à mon avis, nécessairement admettre en notre esprit deux sortes de mémoires , l’une purement spirituelle , et l’autre qui se fasse par l’entremise d’un organe corporel: de même que' l’on admet ordinairement deux manières ou deux facultés de penser ( ainsi que vous expliquez et prouvez vous-même admirablement ), l’une qui conçoit purement et sans l’aide d’aucune faculté corporelle , et l’autre qui s’applique aux images qui sont dépeintes dans le cerveau. De sorte qu’il faut confesser que pour ce qui est de ces dernières opérations de l’esprit , c’est à savoir des imaginations, il est impossible que nous nous en ressouvenions, s’il n’en demeure quelques vestiges imprimés dans le cerveau.

Mais il me semble que l’pn doit dire tout le contraire à l’égard des conceptions pures, c’est à savoir que pour s’en1 resfcuvenir il n’est nullement besoin qu’il ÿ en ait aucuns vestiges dans le cerveau ; et même tandis quelles demeurent de pures conceptions il n’est pas possible que cela soit-, puisqu’elles n’ont aucun commerce ni correspondance avec le cerveau, ni avec aucune autre chose corporelle.

Et véritablement qui croiroit que l’esprit peut concevoir sans l’aide.du cerveau, et qu’il ne peut se ressouvenir de sa conception sans ‘l’aide du cerveau? Et même si cela étoit, l’esprit ne pourvoit

en aucune façon raisonner des choses spirituelles et incorporelles, telle qu’est Dieu, et lui-même, vu ^jue tout raisonnement est composé d’une suite de plusieurs conceptions dont nous ne pourrions comprendre la liaison, si nous ne nous ressouvenions des premières lorsque nous formons les secondes. Mais quant aux premières, il n’en demeure aucun vestige dans le cerveau, puisque nous supposons qu’elles ont été de pures, conceptions. L’esprit donc peut se ressouvenir de ses pensées , sans qu’il en soit resté aucuns vestiges dans le cerveau. Il faut donc chercher une autre raison pourquoi, s’il est vrai que l’âme pense toujours, personne néanmoins jusques ici ne s’est ressouvenu des pensées qu’il a eues tandis qu’il étoit au ventre de sa mère; vu principalement que ces pensées ont dû être très claires et très distinctes, si, comme vous dites en plusieurs endroits , et même à mon avis avec raison, il est véritable qu’il n’y a rien qui offusque davantage les lumières de notre âme que les préjugés des sens , desquels pour lors personne n’est prévenu.

Et même il ne me semble pas nécessaire que l’âme pense toujours , encore qu’elle^soit une substance qui pense; car il suffit qu’elle ait toujours en soi la faculté de penser , comme la substance corporelle est toujours divisible , encore qu’en effet elle ne soit pas divisée.

DK DIEU, > .

Les raisons dont vous vous serves pour prouver l’existence de. Dieu ne me semblent pas seulement ingénieuses, comme tout le monde l’avoue,

mais aussi de vraies et de solides démonstrations,

particulièrement les deux premières. Dans la troisième , il y a quelque cfiose que j’aurois bien voulu qié vous eussiez expliqué plus exactement.

1. Toute la force de cette démonstration conv .• siste principalement en ce que , comme le tempe présent ne dépend point de celui qui .le prééède immédiatement , il ne faut pas une moindre puissance pour conserver une chose que pour la créer la première fois. Mais on peut demander ici de •/ quel temps vous entendez parler ; car si c’est de la . durée de l’esprit même, que vous appelez dumom de temps, les philosophes et les théologiens disent,* ordinairement que 'la durée d’une chose perma- . nente, et surtout d’une chose spirituelle , telle, qu’est l’esprit ou l’ame de l’homme , n’est pas suc-4 . cessive, mais permanente et tonte à la fois ( cd qui est très vrai de la durée de Dieu), et partant* qu’on n’y doit poiqt chercher des parties qui s’entre-suivent les unes les autres sans être dépen-^ dantes ; ce qu’ils accordent seulement se pouvoir dire de la durée du mouvement , qui seule est pro* prement ce. qu’on appelle temps. Que si vous répon-

dez que vous entendez aussi proprement parler du temps , qui est la durée du mouvement , à savoir du soleil desautres astres, il sembleque cela n’appartient en aucune façon à la conservation de notre esprit, puisque, bien que l’on supposât qu’il n’y eût aucun corps en la nature (ainsi que vous supposez en la troisième méditation ) par le mouvement duquel le temps se pût mesurer, tout ce que vous dites de la nécessaire conservation de notre es'prit ne laisseroit pas de se soutenir et avoir de la force.

C’est pourquoi , afin que cette démonstration ait autant de force que les autres, il seroit besoin que vous prissiez la peine d’expliquer ce qui suit :

1. Ce que c’est que la durée, et en quoi elle V diffère de la chose qui dure.

2. Si la durée d’une chose permanente et spirituelle est successive ou permanente.

3. Ce que c’est proprement que le temps , et en quoi il diffère de la succession d’une chose permanente ; et si l’un et l’autre est une chose successive.

* 4. D’où le temps emprunte sa brièveté ou sa

longueur, et d’où le mouvement emprunte sa tar- . diveté ou sa vitesse.

Par après , au sujet même de la durée , vous établissez pour axiome que ce qui peut faire ce qui e§t plus grand ou plus difficile, peut faire aussi ce qui est moindre. Toutefois cela ye semble pas universellement vrai , ainsi que le requiert la na-

ture çl’uri axiome. Car, par exemple , je puis bien entendre eî concevoir , mais je ne puis néanmoins faire mouvoir la terre de sa place, quoique pourtant le premier soit beaucoup plus grand que le dernier.

Enfin, il semble que ce ne soit pas une chose plus grande de me conserver moi - même que de me donner les perfections que j’aperçois qui me manquent , puisque je sens que la toute-puissance et la science de toutes choses me manquent, lesquelles toutefois je ne pourrois me donner sans me faire Dieu ; ce qui seroit beaucoup plus grand

que de me conserver moi-même.

QTj’üNB CHOSE ÉTENDUE N*EST PAS RÉELLEMENT DISTINCTE . DE SON EXTENSION LOCALE.

Vous soutenez qu’une chose étendue ne peut en aucune façon être distinguée de son extension locale ; vous m’obligerez donc fort de me dire si vous n’avez point inventé quelque raison par laquelle vous accordiez cette doctrine, avec la foi catholique , qui nous oblige de croire que le corps de Jésus-Christ est présent au Saint-Sacrement de l’autel sans extension locale , ainsi que vous avez

très bien montré comment l’indistinction des ac-

cidents d’avec la substance peut s’accorder avec le même mystère; autrement vous voyez bien à quel danger vous exposez la chose du monde la plus sacrée.

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