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ange, et tout ce qui subsiste par soi-même est étendu, ainsi votre définition est plus étendue que le défini. Je n’ai pas coutume de disputer sur les mots; c’est pourquoi si l’on veut que Dieusoit en un sens étendu, parcequ’il est partout, je le veux bien: mais je nie qu’en Dieu, dans les anges, dans notre âme, eufin en toute autre substance qui 11’est pas corps, il y ait une vraie étendue, et telle que tout le monde la conçoit; car par un être étendu on entend communément quelque chose qui tombe sous l’imagination; que ce soit un être de raison ou un être réel, cela n’importe. Dans cet être on peut distinguer par l’imagination plusieurs parties d’une grandeur déterminée et figurée, dont l’une n’est point l’autre; en sorte que l’imagination peut en transférer l’une en la place de l’autre, sans qu’on en puisse pourtant imaginer deux à la fois dans le même lieu. On n’en sauroit dire autant de Dieu ni de notre âme, car ni l’un ni l’autre 11’est du ressort de l’imagination, mais simplement de l’intellection, et on ne sauroit les séparer par parties, surtout en parties qui aient des grandeurs et des figures déterminées. Enfin nous comprenons aisément, cpie l’âme, Dieu, et plusieurs anges ensemble, peuvent être en même temps dans le même fieu ; d’où l’on conclut visiblement que nulles substances incorporelles 11e sauroient être proprement étendues, et qu’on ne peut les concevoir que comme
une certaine vertu ou force, qui, bien qu’appliquée à des choses étendues, ne sont pas pour cela étendues, comme le feu est dans le fer rouge, sans qu’on puisse dire pour cela que le feu est fer. Si quelques uns confondent l’idée de la substance avec la chose étendue, cela vient du préjugé où ils sont que tout ce qui existe ou est intelligible, est en même temps imaginable. En effet, rien ne tombe sous l’imagination qui ne soit en quelque manière étendu; et comme on peut dire que la santé ne convient qu’à l’homme seul, quoiqu’on puisse dire par analogie que la médecine, l’air tempéré, et plusieurs autres choses sont saines; ainsi, je dis qu’il n’y a d’étendue que dans les choses qui tombent sous l’imagination, comme ayant des parties distinctes les unes des autres, et qui sont d’une grandeur et d’une figure déterminées, quoiqu’on nomme aussi d’autres choses étendues, mais seulement par analogie.
A l’égard de votre seconde difficulté, si nous examinons ce que c’est que cet être étendu que j’ai écrit, nous trouverons que ce n’est autre chose que l’espace que le vulgaire croit être quelquefois plein, quelquefois vide, quelquefois réel , d’autres fois imaginaire; car dans un espace, quelque vide qu’on se l’imagine, on se figure aisément différentes parties de grandeur et de~figiire déterminées, et on les peut transférer par un effet de la mêm*
imagination les unes dans le. lieu des autres, mais on n’en sauroit concevoir en aucune manière deux se pénétrer mutuellement ensemble dans le même lieu,parcequ’il répugne au bon sens que cela arrive, et qu’aucune partie de l’espace ne soit ôtée. Or, comme je faisois attention que des propriétés si réelles ne pouvoient se trouver que dans un corps réel, j’ai osé assurer qu’il n’y avoit aucun espace absolument vide, et que tout être étendu étoit véritablement corps; en quoi je n’ai pas fait difficulté d’êtred’unsentimentcontraireàcelui de ces grands hommes dont vous parlez : je veux dire Épicure , Démocrite et Lucrèce; car j’ai vu que, bien loin de s’attacher à une raison solide, ils se sont laissés entraîner aux préjugés communs de l’enfance; car $>ien que nos sens ne nous représentent pas toujours les corps qui sont hors de nous tels qu’ils sont absolument selon le rapport qu’ils ont avec nous, et qu’ils peuvent nous être utiles ou nuisibles (comme j’ai dit dans l’art. 3 de la seconde partie, pag. 67), nous avons cependant porté ce jugement dans notre enfance, qu’il n’y a dans le monde que ce que les sens nous représentent; qu’ainsi il n’y avoit point de corps qui 11e fût sensible , et que tout lieu où nous ne sentons rien étoit vide. Puisque Épicure, Démocrite et Lucrèce ont donné dans ce préjugé comme les autres, je ne dois rien à leur autorité.
Mais je suis surpris qu’avec toute votre pénétration, et voyant d’ailleurs que vous ne sauriez nier que tout espace ne soit rempli de quelque substance, puisqu’il a réellement toutes les propriétés de l’étendue , vous aimiez mieux dire que l’étendue divine remplit l’espace où il n’y a nul corps , que d’avouer qu’il ne peut y avoir absolument d’espace sans corps; car, comme j’ai dit ci-dessus, cette prétendue extension de Dieu ne sauroit être en aucune manière le sujet des propriétés véritables que nous apercevons distinctement en tout espace ; car enfin Dieu ne peut tomber sous l’imagination , on ne peut distinguer en lui des parties qui soient figurées et qu’on puisse mesurer. Vous n’avez point de peine , dites-vous, à croire qu’il n’y a pas naturellement de vide; mais vous voudriez sauver la puissance divine, qui en ôtant tout ce qui est dans un vase, peut, selon vous, empêcher que ses côtés ne se réunissent.
Je sais que mon intelligence est finie, et que le pouvoir de Dieu est infini, ainsi je n’y prétends pas mettre de bornes ; mais je me contente d’examiner ce que je puis concevoir ou non , et je me garde bien de porter aucun jugement contraire à ma perception : c’est pourquoi j’assure hardiment que Dieu peut faire tout ce que je conçois possible, sans avoir la témérité de dire qu’il ne peut
pas faire ce qui répugne à ma manière de concevoir: je dis seulement, cela implique contradiction. Ainsi, voyant qu’il répugne à ma manière de concevoir qu!on ôte tout corps d’un vase , et qu’il y reste cependant une étendue que je ne conçois pas autrement que je concevois auparavant le corps qui y étoit contenu, je dis qu’il •implique contradiction qu’une telle étendue y reste après que le corps en a été ôté, et. que par conséquent les côtés d’un vase doivent se rapprocher , ce qui s’accorde avec mes autres opinions ; ' car je dis ailleurs que tout mouvement est en quelque façon circulaire ; d’où il s’ensuit qu’on ne comprend pas bien distinctement que Dieu ôte toute la matière d’un vase, sans qu’un autre corps ou du moins les côtés du vase prennent sa place par un mouvement circulaire.
5. C’est dans le même sens que je dis aussi qu’il y a de la contradiction à dire qu’il y ait des atomes que l’on conçoive étendus , et en même temps indivisibles, parceque, bien que Dieu ait pu les former tels qu’aucune créature ne peut les diviser certainement , nous ne pouvons comprendre qu’il ait pu se priver de la faculté de les diviser lui-même. Pour votre comparaison, que ce qui est fait ne sauroit ne pas l’être, elle n’est point du tout juste. Nous ne prenons pas pour marque d impuissance quand quelqu’un ne peut
pas faire ce que nous ne comprenons pas être possible , mais seulement lorsqu’il ne peut pas faire quelque chose que nous concevons clairement être possible. Or nous concevons que la division d’un atome est une chose possible, puisque nous le concevons étendu ; ainsi , si nous jugeons que Dieu ne peut pas faire ce que nous concevons pourtant être possible, nous ne concevons pas de la même manière qu’il puisse se faire que ce qui a été fait ne le soit pas; au contraire, nous concevons bien clairement que cela est impossible, etqu’ainsi il n’y a aucun défaut de puissance en Dieu de ce qu’il ne le fait pas. A l’égard de la divisibilité de la matière, ce n’est pas la même chose; car bien que je ne puisse pas compter toutes les parties en quoi elle est divisible, et que par conséquent je dise que leur nombre est indéfini, cependant je ne saurois assurer que Dieu ne puisse jamais terminer cette division , parceque je sais que Dieu peut faire plus que je né saurois comprendre, et j’ai même avoué dans l’article 34, page 98 , que cette division indéfinie de certaines parties de la matière devoit arriver.
4. .Ne regardez point comme une modestie affectée, mais comme une sage précaution', à mon avis , lorsque je dis qu’il y a certaines choses plutôt indéfinies qu’infinies; car il n’y a que Dieu seul que je conçoive positivement infini. Pour le reste.
comme l’étendue du monde, le nombre des parties divisibles de la matière, et autres semblables, j avoue ingénument que je ne sais point si elles sont absolument infinies ou non: ce que je sais, c’est que je n’y commis aucune fin , et à cet égard je les appelle indéfinies.
fct bien que notre esprit ne soit ni la règle des choses ni celle de la vérité, du moins doit -il letre de ce que nous affirmons ou nions : en effet, rien de plus absurde et de plus inconsidéré que de vouloir porter un jugement sur des choses auxquelles, de notre propre aveu, nos perceptions ne sauroient atteindre.
Or je suis surpris que non seulement vous sembliez vouloir le faire, puisque vous dites, si l’étendue est seulement infinie par rapport à nous, elle sera véritablement finie, etc., mais que yous imaginiez encore une étendue divine qui aille audelà de celle des corps; car c’est siipposer que Dieu a des parties séparées les unes des autres qu’il est divisible , et que toute -l’essence des corps lui convient entièrement.
Mais pour lever tous vos doutes , lorsque je dis que l’étendue de la matière est infinie, je crois que cela suffit pour empêcher qu’on ne s’imagine un lieu au-delà d’elle , où les petites parties de mes tourbillons puissent s’échapper; car quelque part où l’on conçoive ce lieu -là, il y a selon moi
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quelque matière, parcequ’en disant qu’elle est étendue d’une manière indéfinie , je dis quelle s’étend au-delà de tout ce que nous pouvons concevoir.
Cependant je crois qu’il y a une grande différence entre l’amplitude ou la grandeur de cette étendue corporelle et celle de Dieu que je ne nomme point étendue , parcequ a proprement parler il n’y en a point en lui, mais seulement immensité de substance ou d’essence , c’est pourquoi j’appelle celle-ci simplement infinie, et l’autre indéfinie.
Au reste je n’admets point ce que vous m’accordez honnêtement , que mes autres opinions peuvent subsister indépendamment de l’étendue de la matière; car, selon moi, c’est là un des principaux fondements de ma Physique, et j’ajoute que rien ne me sauroit satisfaire dans cette science, que ce qui comprend cette nécessité logique ou contradictoire, comme vous l’appelez, c’est-à-dire nécessité où nous conduit notre raisonnement , pourvu que vous en exceptiez ce que l’on ne peut connoître que par la seule expérience, comme qu’il n’y a qu’un soleil, qu’une lune autour de cette terre, etc.
Et comme vous n’ètes pas éloigné de mes sentiments pour le reste , j’espère que vous admettrez facilement ceux-ci, si vous considérez que c’est un
préjugé de ne pas regarder comme vraie substance corporelle tout être étendu qui n’a rien qui frappe les sens , et de lui donner seulement le nom de vide; enfin qu’il n’y a aucun corps qui ne soit sensible, et qu’il n’y a aucune substance qui ne tombe sous l’imagination, et qui par conséquent ne soit étendue.
Mais le plus grand de tous les préjugés que nous ayons retenu de notre enfance, est celui decroire que les bêtes pensent. La source de notre erreur vient d’avoir vu que plusieurs membres des bêtes n’étoient pas bien différents des nôtres pour la figure et les mouvements, et d’avoir cru que'ïiotre âme étoit le principe de tons les mouvements qui sont en nous, qu’elle donnoit'le mouvement au corps, et qu’elle étoit la cause de nos pensées. Cela supposé , nous n’avons point fait de difficulté decroire qu’il y eût dans les bêtes quelque âme semblable à la nôtre; mais ayant pris garde, après y avoir bien pensé, qu’il faut distinguer deux différents principes de nos mouvements, l’un tout-à-fait mécanique et corporel, qui ne dépend que de la seule force des esprits animaux et de la configuration des par. ties, et que l’on pourroit appeler âme corporelle,, et l’autre incorporel, c’est-à-dire l’esprit ou lame, que vous définissez une substance qui pense, j’ai cherché avec grand soin si les mouvements des ani-.
maux provenoient de ces deux principes ou d’un
seul. Or, ayant connu clairement qu’ils pouvoient venir d’un seul , c’est-à-dire du corporel et du mécanique, j’ai tenu pour démontré que nous ne pouvions prouver en aucune manière qu’il y eût dans les animaux une âme qui pensât. Je ne m’arrête point à ces» tours et finesses des chiens et des renards, ni à toutes les choses que les bêtes font, ou par crainte, ou pour attraper à manger, ou enfin pour le plaisir: je m’engage à expliquer tout cela très facilement par la seule conformation des membres des animaux. Cependant, quoique je regarde comme une chose démontrée qu’on ne sauroit prouver qu’il y ait des pensées dans les bêtes, je ne crois pas qu’on puisse démontrer que le contraire ne soit pas, parceque l’esprit humain ne peut pénétrer dans le cœur pour savoir ce qui s’y passe : mais en examinant ce qu’il y a de plus probable là dessus, je ne vois aucune raison qui prouve que les Ijètes pensent, si ce n'est qu’ayant des yeux, des oreilles, une langue, et les autres organes des seus tels que nous, il est vraisemblable qu’elles ont du sentiment comme nous, et que comme la pensée est enfermée dans le sentiment que nous avons, fl faut attribuer au leur une pareille pensée. Or, comme cette raison est à la portée de tout le monde, elle a prévenu tous les esprits de l’enfance. Mais il y en a d’autres plus fortes, et en plus grand nombre, pour le sentiment contraire, qui ne se
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présentent pas si facilement à l’esprit de tout le monde; comme, par exemple, qu’il est plus proba- » ble de faire mouvoir comme des machines les vers de terre, les moucherons , les chenilles, et le reste des animaux, que de leur donner une âme immortelle.
Parcequ’il est certain que dans le corps des animaux, ainsi que dans les nôtres, il y a des os , des nerfs, des muscles, du sang, des esprits animaux, et autres organes disposés de telle sorte qu’ils peu- 1
vent produire par eux-mémes, sans le secours” 1 d’aucune pensée, tous les mouvements que nous^ observons dans les animaux, ce qui paroît dans les mouvements convulsifs, lorsque, malgré l’âme même, la machine du corps se meut souvent avec plus de violence et en plus de différentes manières.» 1 qu’il n’a coutume de le faire avec le secours de la volonté : d’ailleurs, parcequ’il est conforme à la I
raison que l’art imitant la nature, et les hommesi. i
pouvant construire divers automates, où il se trouve du mouvement sans aucune pensée, la na-'^ ;
ture puisse de son côté produire ces automates, et » bien plus excellents , comme les brutes, que ceux [L i
qui viennent demain d’homme, surtout ne voyant i
aucune raison pour laquelle la pensée doive se trouver partout où nous voyons une conformation! de membres telle que celle des animaux, et qu’il est plus surprenant qu’il y ait une âme dans chaque