‹ Œuvres de DuclosChapitre 20 sur 24 · CONSIDÉRATIONS SUR L'ITALIE · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS SUR L'ITALIE

IJn désir assez général est celui de voir l'Italie , et surtout cette Rome , jadis capitale de l'univers , qui , dans un autre genre , l'est encore d'une grande partie de l'Europe , et peut continuer de l'être y au moins pour quelque temps , si son gouvernement se réforme.

' Pour peu qu'on ait eu d'éducation , on n'a , dans Fa jeunesse y entendu parler que des Grecs et des Romains ; et nous continuons d'être encore plus familiarisés avec ceux-ci qu'avec les autres , ppr les relations politiques et journalières avec la cour de Rome ; au lieu que ^a Grèce moderne est actuellement ense-* velie dans la barbarie, et nous est absolument étrangère. ' La pluparldesjeunesgensconnaissentpluslesnomsd' Alexandre, de César, de Scipion , d'Annibal , etc. , que ceux des rois ou des grands hommes de leur patrie ; et le peuple sait mieux les noms des ministres subsistans, ou de leurs commis, que ceux des héros de l'antiquité. Il n'en est pas ainsi de Rome. Le plus bas peuple de la catholicité eiitend parler de Rome aussi souvent que les gens instruits. Rome et le saint père occupent une place considérable dans son imagination. Cette dévotion , qui s'allie sî communément à la superstition , au libertinage et aux moeurs basses et crapuleuses, produit la foule de pèlerins, de gueux et de coquins dont l'Italie est inondée , et dont la cajHtale est toujours le centre de réunion. D'un autre côté , l'amour de l'antiquité et des arts , le désir de voir les lieux qu'ont habités les maîtres de l'imivers , dont tout rappelle le souvenir dans Rome , y attirent une quantité de savans de toutes nations , d'artistes et de curieux opulens , très-utiles au pays par l'argent qu'ils y laissent. On y voit donc à la fois un concours perpétuel d'hommes de mérite , et de la plus vile canaille.

J'avais toujours eu le désir , commun aux gens de lettres , de faire ce voyage , et je m'étais souvent trouvé dans les circons* tances les plus favorables k mon dessein , surtout pendant l'ambassade du duc de ISivernois à Rome , et celle de l'abbé , depuis cardinal de Bernis , à Yenise. J'étais particulièrement lié avec l'un et l'autre , mes confrères à l'Académie ; et je connaissais tons les autres ministres de France en Italie. Des contrariétés d'affaires m'avaient toujours empêché d'effectuer mon projet.

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J'étais coilvcnu depuis , avec le cardinal de Bemis , de raccompagner au premier conclave ; mais Clément XIII vivant plus que nous ne Tavions cru , et moi avançant en âge , sans être guéri de ma curiosité, )e pris brusquement mon parti. A soixante ans passés , mais avec une santé d'athlète , que j'ai mise dans mon voyage à toutes sortes d'épreuves , je résolus de voir celte Italie si vantée par les voyageurs. J'ai su , par moi-même, ce qu'il y avait à rabattre des relations faites par des gens déterminés à l'admiration avant que d'avoir vu , et qui ne veulent , sur rien , avoir perdu les frais de leur voyage. Il y a tant de livres sur les monumens et le matériel de, Rome et de l'Italie qu'on peut consulter , et auxquels je recourrai moi-même quand je voudrai me rappeler ce que j'ai vu , que je me bornerai à quelques réflexions que je ne trouverais pas ailleurs. Je les ferai suivant les objets qui me les fourniront ; je ne les écris que pour moi et mes amis : peut-être ajoutera i-je à mes notes mon jugement sur les différens voyages qui ont paru, et sur l'tisage qu'on en peut faire. .

Je partis donc de Paris le i6 novembre 1766 , et pris la route de Lyon , n'ayant avec moi qu'un domestique fidèle , jeune et vigoureux , qui m'est attaché dès son enfance , et m'avait déjà suivi dans plusieurs voyages. La saison, pour celui-ci, était assez mal choisie ; mais j'avais tant ouï parler de la douceur du climat d'Italie , que je croyais aller au-devant du printemps. Première erreur. Ce n'est pas absolument sur les degrés de la latitude qu*on doit juger ceux de froid et de chaud d'un pays. La nature du sol , la position des montagnes et plusieurs causes externes influent tellement sur la température , que le froid est souvent plus vif et plus long en Piémont , dans le Milanais et dans la partie septentrionale de l'Italie , qu'en France. Les Alpes, si long-temps couvertes de neiges , et dont le sommet en conserve toujours , anticipent l'hiver , et retardent le prin- -temps. Il est vrai qu'après la fonte des neiges , les rayons du soleil , concentrés et réfléchis par les montagnes , produisent une chaleur excessive ; ce qui , loin d'être un dédommagement , est encore un désavantage du pays.

Je trouvai , en arrivant à Châlons , le comte de Rochefort- Dailli , lieutenant des gardes du corps , et cousin de l'évêque, avec qui il comptait passer quelques jours , et venir ensuite me r^oindre à Lyon ou à Marseille.

Je fis 9 à Châlons , une rencontre qui me fut très-agréable , celle du chevalier de Beauvau et de la marquise de Boufllers , sa 'Meur, qui allaient joindre en Languedoc le prince de Beauvau^ leur frère , nommé pour tenir les états de cette province. Au

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lieu de contiauer la route en difierentes voitures , et pour êire plus long -temps en6emi>le , nous nous embarquâmes sur la Saône, dans la diligence. A mon départ de Cbàlons, le coimte ée Rocfaefort m'envoya un panier de bouteilles du plus excellent TÎn de rëvéque , à qui nous donnâmes , le cbevalier de Beauvan et moi , notre bénédiction.

Comme j'avais fait part au chevalier et à madame de Bouflers de mon voyage en Italie , ils voulurent m'engager à le remettre au printemps de Tannée suivante, et à les accompagner aux états de Languedoc y m'ofiErant de me mener ensuite en Italie, oii ils se proposaient d'aller voir la princesse de Craon , leur mère , qui voulait se retirer à Florence , oii on lui avait déjà préparé nn palais. La proposition était séduisante ; mais , entre la tenne des états et le voyage d'Italie , il aurait fallu retourner à Paris; et j'avais , indépendamment du désir de voyager , des raisons de lu'éloigner. L'affaire contre M. de La Chalotais, aussi odieuse et aussi absurde que celle d'Urbain Grandier , était dans toute sa force. Je m'étais expliqué si souvent et si publiquement sur le brigandage des auteurs et des instrumens de cette persécution, que j'avais fort déplu à quelques ministres , et surtout à un certain intrus dans l'administration , où il n'a porté que des taleas de procureur , et un orgueil stupide , ne pouvant atteindre à la . fierté. Sa sensibilité bourgeoise s'était trouvée blessée de quelques plaisanteries qu'il m'attribuait, et dont il voulait faire des crimes d'Etat. J'en eus des avis très-sArs. Sachant ce qu'un tel ouvrier savait faire , et qu'il n'était permis de parler ni de penser hon— nétement , je suivis le conseil de m'absenter. Ce n'est pas ici le lieu de m'élendre sur ce mystère d'iniquité qui exige un ouvrage exprès.

Madame de Boufflers et son frère , instruits de mes raisons , ne me pressèrent plus de changer de projet. Je leur proposai , a mon tour , de venir voir Marseille et Toulon ^ et ils y <xmsentirent. Mais , en arrivant à Lyon , nous trouvâmes le prince de Beauvau qui , craignant que le voyage de Toulon n'arrêtât trop long-temps son frère et sa soeur , qui devaient faire les honneurs de sa maison à Montpellier , rompit notre partie. I«e lendemain , il me mena dîner chez M. de La Yerpilière , prévôt des marchands , et de là à la comédie, oit nous avions demandé ia Partie de chasse de Henri IV ^ que je désirais d'autant plus de voir représenter, que j'en aime le sujet et l'auteur , et que la représentation ne s'en fait point à Paris , sans doute par de bonnes raisons ; car on n'ose les dire. Je passai deux jours avec la sœur , les deux frères , et quelques évéques de Languedoc qui allaient aux états. Quand je vis que tous en

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prenaient la route , je pris celle d'Avignon par la diligence du Ahone. Arrive le jeudi 27, des neuf heures du matin, par un beau temps , quoique froid , je passai la journée à parcourir la ville et les dehors. Le jour suivant , je pris une voiture bien fermée , pour me rendre à Marseille 9 où j'arrivai le 3o au matin. Le comte de Rochefort m'y joignit le jour même. Nous jouissions , en décembre , de ce beau soleil de Provence , et de la température la plus douce ; maïs le sol de cette province, n'est presque partout qu'un fonds pierreux ou de craie , et les tri#Ds oliviers d'un vert noir , dont la campagne est couverte , n'offrent pas un pajsage agréable. Nous nous promenions beaucoup , mot cama* rade de voyage et moi ; le soir, nous allions à la comédie, et revenions soQper à notre auberge , en très-nombreuse compagnie, comme nous y avions dîné , au milieu de gens dont nous ne connaissions aucun , ce qui nous amusait assez. Nous fûmes bientôt connus , et nous l'étions trop du duc de Yillars , gouverneur de Provence et alors à Marseille , pour pouvoir nous dispenser de le voir. Nous y allâmes donc , et en fumes reçus trës-^poliment. Dès qu'il nous aperçut , il sortit du cercle des oi&ciers et des notables de la ville , pour venir au-devant de nous. Il nous invita à dîner ; mais ayant ajouté que son repas ordinaire était le souper, noas le priâmes de ne point déranger sou régime , et de nous excuser si nous n'acceptions pas le souper , attendu que , fatigués de nos courses du jour, nons nous retirions de très-bonne heure, et qu'il nous suffisait de n'être pas venus dans son gouvernement sans lui rendre nos devoirs. Cela nous suilisait si bien , que nous n'y retournâmes plus. Le tableau changeant de notre auberge nous faisait mieux connaître les Marseillais que n'aurait fait l'hôtel du gouverneur , oii nous n'aurions vu que des joueurs de lansquenet , compagnie aussi mauvaise qu'uniforme , et qu'on trouve dans tous les gouvememens de nos provinces. On met de la dignité à tenir ces repaires ; je n'y vois que de l'argent pour les valets ( si même cela se borne k eux ) et de la honte pour les maîtres.

Nous n'acceptâmes, à Marseille , qu'un dîner ches M. Guys , négociant distingué , et qui le serait dans les lettres y s'il ne se bornait pas à en faire son dépassement. £11 me promenant sur le port , je vis un bâtiment prêt à mettre à la voile pour Civita- Yecchia, et l'on me dit qu'il portait les meubles et équipages du nonce Colonne , aujourd'hui cardinal Pamphile. En rentrant à mon auberge , je trouvai le secrétaire du cardinal qui venait m'offrir de passer en Italie sur ce même bâtiment oii je serais très-commodément. Il saTait que j'étais fort connu chi cardinal , avec qui je m'étais souvent trouvé , pendant s^ nonciature à

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Paris , ches M. le duc de Nivemois , son parent. La propositioa me tenta , et je lui dis que , voulant aller passer quelques jours à Toulon , je profiterais de ses offres à mon .retour , s'il pourait jusque-là différer son départ. Il me le promit , et le comte de Rochefort et moi allâmes à Toulon voir l'intendant , M. Urson , qui ne voulut jamais nous laisser loger ailleurs que chez lui. Pendant notre séjour , M. de Bompar , commandant de la marine, nous invita à diner, et, sur ce que je lui dis de mon projet d'embarqmtment , il me conseilla de n'en rien faire. Si le roi, ajouta-t^il , m'ordonnait dans cette saison d'aller à Rome , je m'jr rendais par terre. Le vent peut vous porter partout ailleurs qu'à Cwita~f^ecchia , peut^-étre en Sardaigne ou en Corse , et vous jr retenir long^temps. Le conseil d'uii homme aussi fait à )a mer que M. de Bon^r me décida , et , à mon retour 4 Marseille , je remerciai l'abbé Porta de ses offres , et pris Ja route d'Antibes. Je vis , en passant par Fréjus, où je m'arrêtai asses, pour parcourir la ville , et faire des questions sur le local et la société , que le cardinal de Fleurj , qui en avait été évèque , avait grande raison àt dire qu'aussitôt qu'il eut vu sa femme , il en fut dégoûté ; aussi ne vécut«il guère avec elle. H j a mille paroisses de village qui l'emportent sur la cathédrale de Fréjus , ce qui fait du moins une présomption sur la pauvreté d'un pajs. L'abbé de Fleury , accoutumé au séjour de la cour , où il fut long-temps aumônier du roi , regarda Fréjus comme un exil , quoiqu'il eût eu bien de la peine à l'obtenir. Mais ceci n'a rien de commun avec mon voyage , et j'en parle dans l'histoire du règne présent.

Je trouvai à Antibes , dans l'auberge où je descendis , le marquis de Barbantanne qui allait , en qualité de ministre de France, résider à Florence; ses équipages étaient déjà embarqués dans une felouque, sur laquelle il se disposait à passer à Gênes.

Les felouques s'éloignant peu de la cote , on n'est pas exposé, en cas de Aiauvais temps , à rester à la mer plus long-temps qu'on ne le veut : on peut toujours aborder et coucher à terre, au lieu que dans un bâtiment qui a pris le large, il faut obéir au vent. Mon dessein étant aussi de passer à Gènes , le marquis de Barbantanne m'aurait donné place dans sa felouque , s'il eût été possible de m'y arranger ; mais elle était déjà si embarrassée, d'équipages , qu'à peine pouvait-il s'y placer lui et ses gens ; encore était-il obligé de s'y renfermer dans la caisse de sa chaise. Je fis donc marché avec le patron d'une autre felouque, et M. de Barbantanne et moi convînmes que, ne pouvant être dans la même, nous partirions du moins en même temps , pour nous retrouver le soir ensemble, au lieu où nous aborderions. Un ouragan « qui^

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aura deux jours , nous ayant retenus à AntîLes , nous en partîmes le lundi matin , 1 5 décembre , par le plus beau temps ; mais à peine avions nous dépassé Nice , le vent devint si fort et si contraire , que tout ce que nous pûmes faire fut , à force de rames, de gagner Monaco. La felouque de M. de Barbantanne, apparemment trop chargée, resta bientôt en arrière, et nous ne nous rejoignîmes qu'à Gênes , ou j'arrivai plusieurs jours avant lui. Le ciel était si pur, et l'aspect de la ville de Monaco, placée sur le plateau d'un rocher , me parut si agréable , que j'y montai. Le commandant , chez qui je fus conduit , me reconnut d'abord pour m'avoir vu à Paris en différentes maisons. C'était un chevalier de Saint-Louis. Je ne me le rappelais pas ; mais je n'en témoignai rien, et répondis à ses politesses. Il voulut m'engager à passer la journée avec lui , m'offrant de me coucher au château. Sur ma réponse qu'il y avait sur la felouque dWtres passagers qui ne seraient pas , non plus que le patron, disposés à s'arrêter , il m'offrit du moins de rester à dîner. Je m'en excn* sai encore , parce que le vent commençait à tomber , et qu'on ne tarderait pas à reprendre la mer.

Je me contentai de voir avec lui le château et la place , d'oii Ton découvre la plus grande étendue de la mer et des cotes. Apres avoir fait à ce commandant les remercimens que je lui devais, je redescendis au port, et nous partîmes. Le vent étant devenu favorable, nous voguâmes le reste du jour et toute la nuit. Nous arrêtâmes le matin à Noli, oii nous déjeunâmes avec d'excellent poisson-, et .nous rembarquâmes tout de suite. Nous Avions bien fait de profiter du vent de la nuit ; car il changea , devint contraire , et si fort , que nous fûmes près de trois heures à doubler , à force de rames , la pointe d'un rocher , sans quoi nous aurions eu à dériver trop loin. Nous gagnâmes enfin Savone, yers les deux heures après midi. Ne sachant si la mer serait plus praticable le lendemain , et n'étant qu'à dix lieues de Gênes , j'arrêtai des mulets pour m'y rendre par la Corniche , laissant mon bagage dans la felouque , et n'emportant qu'un portemanteau. Ce qu'on appelle la Corniche est un chemin raboteux , haut et bas, n'ayant de largeur que pour un mulet et sa charge, taillé sur le ilanc de la montagne, de sorte qu'en y passant, on a le rocher d'un côté et le précipice de l'autre , sans garde-fou. On n'y va qu'au pas de mulet , et on met environ six heures à faire les cinq lieues de Savon e , par la montagne , au pied de laquelle est un lieu assez considérable , et agréablement situé au bord de la mer^ à cinq lieues de Gênes , où je me rendis en deux

heures dans une calèche , par un chemin aussi uni qu'une allée

de jardin.

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Voulant connaître la nature des chemins de Tltalie, et les différentes manières d'j voyager , je me sus bon gré d'avoir lait l'essai de la Corniche, sans quoi je ne m'en serais pasfait une idée complète. Le passage du Mont>4Dénis , dont les voyageurs parlent tant , est un chemin royal en comparaison de celui-là. Il serait facile de l'élargir ; il suffirait de couper sur le flanc du rocher , et de déblayer du côté du précipice ; on pôurait même faire un parapet des pierres qu'on arracherait de la montagne , comme on l'a fait en Savoie, au lieu nommé les Échelles , Scalœ. Des troupes auraient bientôt fait un tel ouvrage. Mais les Génois ne veulent pas rendre si aisés , par terre , les accès de leur capitale. Les difficultés de la Corniche n'ont pas empêché l'armée de don Phih'ppe d'y passer.

Je n'avais pris, en partant, aucune lettre de recommandation, attendu que je connaissais les ministres qne nous avions en Italie, et qu'ils étaient suffisans pour me présenter dans les principales maisons oii j'aurais envie d'aller ; et plusieurs m'auraient même logé , si je n'avais toujours préféré , en voyage , la liberté de l'auberge ou de la chambre garnie.

Le lendemain de mon arrivée à Gènes, le 17 décembre, j'allai voir M. Boyer de Fon»-Colombe , notre ministre auprès de la république. J'en fus reçu avec toutes sortes de marques d'amitié. J'y dînai , et il voulait qne je lui promisse de passer avec lui tout le temps de mon séjour à Gènes ; je le vis en effet assex assidûment , et , à l'exception de mes courses dans la ville pour voir ce qu'il y a de curieux , je partageais mon temps entre lui et le marquis de Lomellini , qui , heureusement , était sorti du dogat , sans quoi je n'aurais pu le voir qu'avec toutes les formes de l'étiquette. Nous avions beaucoup vécu ensemble k Paris , lorsqu'il y était envoyé de la république. Nous nous revîmes avec cette joie que ressentent deux compatriotes qui se retrouvent en pays étranger. Il n'y avait pourtant alors que moi qui le fusse. C'est que Paris devient la patrie universelle de tous ceux, de quelque pays qu'ils soient , qui y vivent en bonne compagnie. Le souvenir qu'on en garde ailleurs , nnit souvent an plaisir qu'on aurait de vivre ches soi , si l'on n'en était pas sorti. La campagne seule , quand on est assez heureux pour en prendre le goût , dédommage de notre grande capitale. Paris ou le village, pourrait être le voeu de bien des gens raisonnables.

Le marquis de Lomellini est un des hommes en qui j'ai trouvé le plus d'esprit, de belles-lettres, de science, de philosophie, de vivacité et d'agrément dans la conversation. Il n'y a point d'académie en Europe dont il ne fût un des membres les plus distingués. Il connaît parfaitement les vrais intérêts de sa repu-

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blique, et le grand art de se prêter aux cîrcoaslances. Si ses conseils eussent prévalu dans Tafia ire de Corse , Gènes s'en serait mieux trouvée et nous aussi. Mais les hommes supérieurs ont souvent le malheur d'avoir pour confrères , dans quelques compagnies que ice soit , des sots et des jaloux , égaux de rang et de crédit , et opposés à toutes les vues qii'ils seraient incapables d'avoir.

Parmi les curiosités de Gènes , j'en remarque une assez plaisante ; c'est le mot de Libertas , fastueusement écnt sur les édifices publics , et même sur la prison , et que le peuple lit avec complaisance. C'est à peu près tout ce qu'il connaît de la liberté, quoiqu'il l'ait seul rendue à ses maîtres.

J'avais fort connu à Paris madame Brignolli , mëre de la princesse de Monaco. C'était alors une des pi us belles femmes, de l'air le plus noble et d'un caractère si aimable , que plusieurs femmes lui pardonnaient sa beauté. Je voulais la voir avant de quitter Gènes ; maiâ j'appris qu'elle était retirée dans une terre oii elle ne recevait que 9a famille. Dès que sa beauté avait commencé à se passer , les vapeurs Tavaient saisie , et la mélancolie y succédait. C'est une de ces' infortunées qui ne savent ni vieillir, ni remplacer la jeunesse , quoiqu'elle eût plçs de -moyens que d'autres d'avoir des amis qui valent bien des adorateurs.

En parlant de nos amis communs , M. de Lomellini me àîi qu'il avait écrit à M. d'Alembert sur son ouvrage au sujet de l'expulsion des jésuites de France : f^ous at^ez oublié la loi de Solon contre les impartiaux. Le marquis de Lomellini n'est pas ami des jésuites; et quelque attention qu'on ait à cacher son éloignement pour eux , ils ne s'y trompent jamais : ce sont les rats qui sentent un chat de très-loin , avec cette différence que les rats jésuites n'oublient rien pour étrangler le chat , et y réussis^ sent souvent. M. de La Cbalotais en est un cruel exemple. M. de Lomellini a donc le plus grand intérêt à la- destruction des jésuites ; ce qui ne peut arriver à Gênes que par leur extinction à Rome , attendu que les plbs grandes maisons génoises ont des parens chez eux, et qu'ils sont dans une grande considération.

Si la société de M. de 'Lomellini m'eût fait prolonger mon séjour k Gênes , la douceur du climat n'y aurait pas contribué. Il y tomba un demi-pied de neige penjdant que j'y étais. Je ne doute pas qu'on n'y soit brûlé en été par la réverbération des rochers qui entourent la ville. Comme j'aspirais à une température plus douce , je partis au bout de dix jours. M. de Lomellini me fit promettre de repasser dans la belle saison ; mais les promesses des voyageurs dépei||lent si fort des circonstances, que je ne pus tenir la mienne.

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La veille de mon départ j'eus sujet de me louer de ne lu'étre pas embarque sur le vaisseau du cardinal Pamphile. L'abbé Porta , après avoir battu la mer pendant plus de quinze jours , fut obligé de se faire mettre à terre à Gènes ; et fît bien , car le bâtiment n'aborda à Civita-Yecchia que deux mois après mon arrivée à Rome. L'abbé vint me trouver, et me proposa de faire route avec moi*. Je fus très-content d'avoir un compagnon de voyage qui connaissait parfaitement l'Italie , oii il avait passé plusieurs années.

Le lendemain , 36 décembre , je le menai cbez M. Bojer , notre ministre ^ oii j'étais invité à faire un déjeuner pendant qu'on placerait nos malles et porte-manteaux dans le canot du courrier avec qui nous devions passer à Lerice pour y prendre la poste.

Nous partîmes vers midi , par le plus beau soleil : mais avec un vent froid si contraire , que nous n'arrivâmes qu'à la nuit a trois lieues de Géne^ , oii nous entrâmes dans une felouque , sur laquelle nous arrivâmes à Lerice à trois beures du matin. Le directeur de la poste de Gènes m'avait prévenu qu'un violent orage avait tellement dégradé le chemin de la première poste, en sortant de Lerice , que si je voulais l'éviter , le patron de la felouque avait ordre de me conduire à Yia-Reggio , au cas que je 'l'exigeasse. Il n'eu fit pas la moindre difficulté; mais, comme il était féjte, il voulut entendre une messe qui se dit vers quatre heures. J'avais inutilement représenté que le vent étant devenu favorable nous arriverions assea tôt k Via-Reggio , pour j avoir une messe ; le scrupuleux patron m'objecta le risque de la manquer; et, quoique je n'eusse pas la même crainte, ne voulant pas dans un tel pays montrer là-dessus la moindre indifférence, je le suivis à l'église; et, messe entendue, nous rentrâmes dans la felouque , n'ayant pour couverture qu'un ciel très-étoilé et très-serein , et qui n'en était que plus froid. Les felouques sont ordinairement couvertes ; mais le patron avait besoin des étoiles par une telle nuit pour se guider. Je n'eus de ressource contre le froid que de me doubler de quelques coups de vin , de me rouler dans une couverture , et de me coucher à plat en attendant qu'il plût au soleil de se lever. Nous avions déjà fait une lieue lorsque le patron , qui s'était si bien souvenu de la fête , s'aperçut qu'il avait oublié à Lerice son certificat de santé, absolument nécessaire sur toute la côte de la Méditerranée , et qu'il faut, par tout oii l'on veut prendre te^e, présenter au bout d'une perche au garde qui vient recAinaître la felouque , et voir si elle n'est pas sortie de quelque lieu suspect de contagion. Sans ce préalable , on nous eût plutôt écartés à coups de fusil j que

ie nous laisser aborder. Nous perdîmes donc Tavantage de deux lieues , tant à retourner chercher notre passeport , qu'à revenir sur notre route.

Les premiers rayons du soleil , sans le moindre nuage , nous iSrent grand plaisir; mais une heure après son lever , le vent tomba , et on reprit les rames. Nous commençâmes , mon compagnon et moi , par déjeuner amplement pour nous réchauffer. Nous étions assez bien munis de vin , de pain et de viandes froides ; ainsi nous en fîmes part au patron et aux rameurs. Cela leur donna du zèle , et nous fit arriver avant Inidi à Yia-Reggio, joli village de la république de Lucques.

Le temps était si beau , qu'après un second déjeuner à l'auberge oii est la poste , nous nous promenâmes jusqu'au coucher du soleil. Je remarquai des maisons assez riantes, oii des citoyens de Lucques viennent passer la belle saison , et en plusieurs endroits le mot de liberté y qui n'est pas là un mot vide de sens. Le gouvernement doit être bon , puisque les paysans s'en louent , et que cette première classe des hommes , la plus nombreuse et la plus utile , est le seul thermomètre d'une bonne ou d'une mauvaise administration. La preuve de la vraie liberté d'un peuple est son bien-etre. Que les sujets d'un grand Etat en tirent vanité , à la bonne heure; c'est souvent un mulet qui, sous sa charge, se glorifie de son panache et de ses sonnettes. On ne voit dans la petite république de Lupques ni mendians , ni fainéans , ni vagabonds ; et sa population est , relativement à son étendue , la plus forte de l'Italie. On y recueille peu de blé ; mais l'industrie procure aux Lucquois les moyens de suppléer à ce que la nature leur a refusé. Discite reges.

La nuit nous ayant fait rentrer à l'auberge , nous y trouvâmes un bon souper et des lits propres. C'est le seul endroit de l'Italie , excepté dans les villes , et pas en toutes , dont je puisse parler ainsi.

Le lendemain matin la poste nous conduisit à Pise, dans une chaise à deux. Les maîtres de poste en fournissent suivant un prix réglé ; mais, si l'on veut toujours se servir de la poste , il vaut mieux avoir sa voiture , pour éviter l'incommodité de passer les malles d'une chaise sur l'autre , sans compter la perte du temps. Nous fûmes très-bien traités , bonne chère , bon vin et chambre propre , à une auberge près du Pont-de-Marbre : c'est le prin- . cipal des trois qui sont sur l'Arno , et joignent deiix quais assez semblables à ceux de Paris. J'allai après dîner voir monsignor Cérati , chef , quant au spirituel , de l'ordre de Saint-Etienne. Ce prélat , vénérable par son âge , l'est encore plus par son caractère , &es mœurs douces ; l'étendue de ses connaissances en

tout genre de sciences et de littérature. C'est un des plus aimables savans , et des plus communicatifs que j*aie rencontres.

. Quoique nous ne nous connussions que de nom , il me fit les plus tendres reproches sur ce que je n'étais pas venu descendre à son palais, et diner avec lui. Ce fut avec peine qu'il se rendit aux raisons que j'avais de partir de Pise dès le lendemain , parce que j'en avais pris l'engagement arec mon compagnon de voyage, que son devoir obligeait de se rendre à Rome. Nous avions même déjà arrêté notre voiture pour partir le jour suivant ,

^ dix heures du diatin , suivant la règle d'Italie , qui oblige de séjourner vingt-quatre heures dans le lieu oii l'on est arrivé par la poste , si Ton ne continue pas de s'en servir. L'embarras du déplacement des malles , n'ayant point de voiture à nous , nous fit arrêter celle d'un voiturin , et un cheval pour mon domestique. Il s'engageait à nous rendre à Rome le sixième jour y et fi'j arriva pourtant que le septièpie.

Je fis une observation , à Pise , sur des orangers en pleine terre,* chargés de fleurs et de fruits , dans un jardin , à la vérité peu étendu , et entouré de bâlimens ; mais il faisait assez froid pour qu'il j eût de la glace sur des flaques d'eau. J'avais aussi cueilli de très-belles , bonnes et grosses oranges dans la montagne de Lesterelle , oii il y a souvent neige et glace. Je suis persuadé qu'il y a bien des lieux en France oii des orangers exposés au midi , et à l'abri du nord , viendraient en pleine terre, particulièrement près de la mer, oii le froid n'est pas si vif, que dans les provinces méditerranées.

Après avoir parcouru les quais et les plus beaux quartiers de la ville , jusqu'au coucher du soleil , nous allâmes à l'opéra, ou j'eus quelques instans de plaisir, et beaucoup d'ennui. Sans entrer dans la dispute sur la préférence de la musique française ou italienne , qui a occasioné tant de bavardages et d'écrits bons ou mauvais , je dirai , pour mon goût , que les opéra-boufTons m'ont fait souvent plaisir ; que les grands opéras m'ont , à quelques morceaux près , excédé d'ennui ; et qu'à tout prendre , l'ensemble des nôtres est fort au-dessus de ceux d'Italie. Leurs autres spectacles ne méritent pas qu'on en parle.

Nous prîmes notre route par la Scala , Stagio , Sienne , Sanquirino, Radicofani, dernière place de la Toscane, Aquapendente , première de l'Etat du pape , Montefiascone , Yiterbe , Ronciglione , Monterosi, la Storta , et arrivâmes à Rome le 4 janvier 1767 , vers trois heures après midi. Je conseille à tout voyageur de ne s'arrêter , surtout pour coucher, nulle part hors dans les villes qui en méritent le nom. Tout est ailleurs d'une malpropreté dégoûtante. On ne pourrait , par exemple , se fi-

gurerun bouge tel que Taubergé de Stagio, qui voudrait pourtant avoir un air de ville ; on prend là une idée des auberges de la route de B.ome à Naples. On est encore plus frappe du contraste quand on a voyagé en Angleterre , oii j'ai trouvé dans des auberges de village , une propreté qu'on ne verrait pas toujours dans les hôtels garnis de Paris.

Le vin est bon dans toute la Toscane , et dans plusieurs endroits tient plus ou moins du muscat. Le muscatello de Montefîascone est célèbre , et les aubergistes écrivent volontiers sur leur enseigne le triple mot est est est, pour attester la bonté de leur vin, en rappelant la mémoire du prélat allemand y Jean de Fueris, qui en but tant qu'il en mourut. Tous les voyageurs en ont parlé.

Ce qui est plus intéressant que la mort de Jean de Fueris , c'est la culture de la Toscane, qui m'a paru bien cultivée partout ou elle est cultivable ; car, n'en déplaise aux enthousiastes , cette délicieuse Italie offre , dans une grande étendue de pays , l'image de la nature bouleversée par les tremblemens de terre et les volcans. Ceux qui n'y ont pas voyagé concevront aisément que l'Apennin , qui la partage dans toute sa longueur , depuis les Alpes jusqu'aux extrémités du royaume de Naples , doit couvrir de roches entassées un espace prodigieux de pays nécessairement inculte. Cette chaîne de montagne a aussi l'avantage de fournir une quantité de ruisseaux et de rivières qui fertilisent les plaines , et l'inconvénient des torrens qui en ravagent beaucoup. Les plateaux de Florence , Pise , Sienne, Colonne et autres sont de la plus forte végétation , et de la plus belle culture. Je parlerai de la Terra-Felice à l'article de Naples.

Avant de quitter la Toscane , je dois dire que j'y ai vu le paysan partout vêtu de drap, bien logé, et nulle part des sabots. C'est, je le répète , sur l'état du paysan que je juge d'un gouvernement que je n*ai ni le temps ni le moyen de connaître.

Nous eûmes le bonheur de n'être arrêtés dans notre chemin par aucun torrent ; nous les trouvâmes tous à sec ; mais nous, éprouvâmes un froid très-vif dans notre voiture italienne, espèce de cabriolet fermé par de simples rideaux sur le devant. Le ciel étant très-net , nous mettions souvent pied à terre pour, nous échauffer en marchant , surtout aux montagnes oii les chevaux ne pouvaient monter ni descendre plus vite que nous. Cette ressource nous manqua le quatrième jour. Le temps se couvrit, et il tomba une si grande quantité de neige , que nous ne cessâmes de la traverser depuis Aquapendente qu'en approchant de Monterose, pendant dix à douze lieues.

Jusque-là je ne m'étais pas aperçu de la moindre diflférence entre l'hiver de France et celui d'Italie ; mais passé Monterose ?

je commençai h la sentir , et ce n'était point par le reUchement du temps, ce qui arrive partout, à Stockholm comiile à Paris. J'ai soigneusement observé la température de Rome et de Naples pendant l'hiver ; et comme celle d'une seule année ne peut pas servir de règle , voici quelque chose de plus préci'» ; ce sont les observations météorologiques, faites par les pères Jacquier et Lesueur , minimes français , et les meilleurs physiciens qu^il y ait en Italie.

Observations de onze années consécutives , dont on a formé une

année commune,

La quantité de pluie qui tombe à Rome est de trente ponces et demi. A Paris, il est rare qu'elle aille à vingt. Des onze années observées à Rome , il y en a eu deux à quarante-trois pouces, deux à vingt-six pouces. A Paris, il y en a eu , en soixante ans , une seule à vingt-cinq , qui fut en 1711, année de la plus grande inondation connue , et plusieurs depuis sept pouces jusqu'à neuf, dix, onze, douze, treize, quatorze et quinze. L'année 1723 fut de sept pouces huit lignes. ( Voyez les Mémoires de F a endémie des sciences, )

Il y a encore cette différence entre Paris et Rome , que les plus grandes pluies de Paris sont ordinairement de la mi-mai à la mi-août , et à Rome de la fin d'août au commencement de décembre. On peut observer aussi que , si les mois pluvieux ne sont pas les mêmes dans ces deux villes , il pleut , dans l'une et dans l'autre , autant ou plus dans les trois mois pluvieux que dans les neuf autres.

A regard des observations du thermomètre'de Réaumur pendant les mêmes années, la liqueur monte pendant Tété , assec communément , à trente degrés et demi , s^j soutient huit à dix jours, et b;iisse ensuite pour y remonter bientôt. La liqueur à Paris n'a , depuis le siècle , monté qu'une seule fois , en 1^53 , k trente et un quart , ce qui ne dura que quelques heures. Dans les lii>ers de Rome, par un temps serein et la nuit, la liqueur a quelquefois baissé jusqu'à douze degrés , terme assez ordinaire des hivers de Paris , où celui de 1709 n'a été qu'à quinze degrés et d,emi. Mais nos jours de grand froid se soutiennent aussi long-temps que ceux du grand chaud à Rome ; au lieu que dans les jours les plus froids de cette ville, il n'existe point de ghice à midi , et qu'on y jouit alors d'une température de printemps. L'hiver est la belle saison de Rome.

Tous les voyageurs parlent de leur surprise et même de leur admiration en entrant dans Rome par la porte du Peuple. La place devrait être du moins ornée de bàtimens d'une architec-

turc noBle et uniforme dans le goût de notre place Vendôme ; au lieu qu'elle n'est entourée que de maisons basses, inégales, et dont la plupart sont des écuries ou des greniers à foin. Les trois rues en pate-d'oie qui viennent aboutir à la pince, et dont l'obélisque du milieu fait le sommet des angle» qu'elles forment ,^ n'ont pas asset de largeur. Celle du milieu , qu'on nomme le Cours, devrait surtout en avoir davantage , relativement à sa longueur et à sa destination. C'est oii l'on sepromène en carrosse, oii se font les courses de chevaux et les entrées publiques. Les palais , dont elle est ornée par intervalle , ont leurs beautés intérieures ; mais cette longue suite de fenêtres grillées y donnent un air de prison. Le palais de France est celui dont la façade m'a paru la plus noble. On le nomme communément l'Académie , et le roi y entretient toujours douze ou quinze élèves qui , pendant trois ans , étudient à Rome ce qu'elle renferme de plus beau en peinture, sculpture et architecture.

Aussitôt que nous entrâmes dans Rome , un commis ou un garde nous arrêta notre voiture , pour nous conduire à la douane et j faire visiter nos malles. Ne s'y trouvant rien de sujet au droit , l'attention des visiteurs se porta Sur mes livres qu'ils retinrent pour les faire examiner le lendemain par celui qui est chargé de cette fonction. Ce n'était que des ouvrages relatifs à l'Italie , oii je prenais d^avance les notions de ce que j'allais voir ; aussi les envoyai-je réclamer le four suivant , et ils me furent rendus. J'étais assez prévenu de cette visite pour n'avoir pas mis, avec ces livres, le voyage de Misson, qu'on aurait confisqué , comme étant à V index. Le cardinal Piccolomini , avec qui je vécus assez familièrement , m'ayant offert de me procurer une permission du pape d'avoir et de lire des livres prohibés , je lui dis qu'il me faudrait d'abord une absolution de ceux que j'avais lus , et que ce serait trop de grâces k la fois. Il se mit à rire, et il ne ftit plus parlé de permission. Il savait d'ailleurs que j'étais moi-même un auteur à V index ^ pour un ouvrage oii je n'ai pas trop ménagé la cour de Rome , ni son grand oncle Pie II, JEnéas Sylvius Piccolomini.

A propos des douanes , on passe sous tant de dominations différentes en parcourant l'Italie , que ces visites sont une des incommodités du voyage. On se les épargne quelquefois avec de l'argent ; mais , que les commis visitent ou non , il faut toujours les payer. Un autre embarras vient de la diversité des monnaies. Il est vrai que l'or en louis , guinées ou sequins, a cours partout avec plus ou moins'de valeur. Le sequin romain, par exemple, qui vaut vingt paoles et demi à Rome , n'est reçu que pour dix-^ neuf et demi en Toscane. Le paole vaut un peu plus de dix

sous en France , et le louis quarante-qiiatre ou quarante^-cinq paoles. i

On ne voit guère à Rome d'or ou d'argent dans le commerce ; tout se paie en papier monnaie ; de sorte que l'argent et le bîllon ne servent que pour des appoints. Les banquiers ne paient qu'en papiers les neuf dixièmes à peu près des lettres de change qu'ofi leur présente ; et, quelque confiance que le gouvernement puisse donner au papier , j'ai toujours vu les marchands préférer les espèces.

Les pays catholiques ayant communément des sommes à payer à Rome pour des bulles de dispenses , etc., le change est de 4 y 5 et 6 pour cent à l'avantage de cette ville. Il n'en était pas ainsi en 1766. La France avait fourni tant de blé à Rome dans des années de disette en Italie, que Rome devait à la France, et je fus payé au pair. Je m'étais muni de trois mille livres en or en partant de France , et M. de La Borde , banquier de la cour ^ m'avait donné pour douze mille livres de lettres de cre'dit sur Gênes, Rome , Naples et Venise.

A propos de l'argent que les États catholiques font passer à Rome , on croit communément que la France y porte des sommes immenses. Quelque modiques qu'elles fussent, ce serait peut* être toujours trop. Mais, sans entrer dans cette question , j'ai voulu en connaître 1^ vrai. Voici Le relevé de cinq années, pris sur les registres de la daterie , de l'argent payé par la France pour les bulles et dispenses de toute espèce , en y comprenant jusqu'aux irais des banquiers expéditionnaires de Rome.

Ad&^cs Argent de France.

Les propines du protecteur ont été , pour les deux années 1767 et 1768, en tout , de trente-quatre mille vingt-neuf livres six sous neuf deniers.

Les sommes payées à la daterie seraient plus fortes, si l'on payait suivant la fixation du concordat; mais on y fait presque toujours une diminution d'environ un tiers.

Au sortir de la douane , je me fis conduire près de la place d'Espagne, oii j'eus un logement asse? honnête, à quatre sequins par mois. Le carrosse me coûtait quatorze du quinze paoles par jour , et cinq par repas quand je mangeais cbez moi. Tout aurait été plus cher, si le carnaval eût eu lieu cette année à Rome , où il est plus brillant qu'en aucune ville d'Italie. Le pape^ affligé

de la disette, l'avait défendu par une dévotion très-contraire à ^ la politique ; car il priva Home de plus de deux millions que les étrangers y auraient dépensés.

Dans. quelque lieu qu'on aille, on sait que tout est cher pour les étrangers ; mais la vie ne Test pas à Kome pour quelqu'un d'établi. On y brute peu de bois; beaucoup de chambres n'ont point de cheminée , plus par économie que faute de besoin. J'écrivis à ce sujet à un grand seigneur de France, que la plus forte preuve que j'avais trouvée de la douceur du climat, était de n'avoir guère de feu, et que je ne doutais point qu'on ne me prouvât la douceur des mœurs par l'impunité des crimes. Je parlerai ailleurs du prix des denrées et de la valeur des monnaies.

Le lendemain de mon arrivée à Rome , j'allai voir notre ambassadeur , M. d'Aubeterre , dont j'eus , -dps ce moment et pendant tout mon séjour , les plus grands sujets de me louer. II ,a rempli avec distinction les trois premières ambassades , Rome , Vienne et Madrid. Je vis le même jour l'abbé de Véri, notre auditeur de rote , homme d'esprit $t de mœurs douces , et le bailli de Breteuil , ambassadeur de Malte , un des hommes les plus aimables. Ma liaison avec eux trois fut bientôt au point que je pouvais me regarder chez eux comme chez moi. Ce sont , sans contredit , les meilleures maisons , et à peu près \e$ seules de Rome. Je ne sache , de tout le sacré collège , que le cardinal d'Yorck qui ait une table de sept à huit couverts. Presque tous les cardinaux ou princes romains donnent pour la leur , où ils se trouvent seuls, une somme modique à un soi-disant maître d'hôtel. Leur dépense est en équipages et livrées, ou décoration de leurs palais. On sait qu'à Rome le seul repas est le dinjer; le soir, dans les assemblées , qu'on nomme conversations, on joue , on cause , on prend des glaces.

Je fus présenté dans les principales maisons, chez la duchesse de Bracciano , la princesse Altieri , etc. Je connus encore la plupart des personnes distinguées chez M. d'Aubeterre, et chez l'abbé Véri qui , tous les mercredis , avait un concours oii l'assemblée était d'autant plus nombreuse , que le pape , non content d'avoir défendu les spectacles publics , avait encore, par un édit très-libellé, interdit tous les divertissemens particuliers. Monsignor de VéH, quoique très - décent dans toute sa conduite, et attaché par sa place à la cour de Rome , se regardait cependant , en sa qualité d'auditeur pour la France , comme assez indépendant du pape pour ne se pas croire obligé d'obéir à l'interdit. On ne regarde, à Rome, que les cardinaux de supérieurs aux auditeurs de rote ; aussi appelle-t-on quelquefois ceux-ci les éminences noires. Ils sont , sans contredit , à la tête de la préla-

turc, des monsignori. Notez que le monsïgnor ne repond point à notre monseigneur en français ; signor mio le rendrait mieux. Il en est ainsi des lords en Angleterre. Lorsque le roi leur adresse la parole au parlement, il n'entend certainement pas dire qu'ils soient ses supérieurs; mais ses premiers sujets. Si le nom de pair était de style pour cette dignité en France, comme celui de lord pour la di^ité anglaise, en conclurait-on que le roi, en disant mes pairs, dirait mes égaux; ou qu'un particulier obscur, en donnant ce titre à un pair, le traiterait d'égal ? Les mots n'ont que la valeur fixée par l'usage; mofi^i'ei/r n'est qu'une abréviation de monseigneur^ et a cependant une acception très-différente. Il y a plus de cent monsignori k Rome; mais tous ne sont pas de même étoffe. La plupart se trouveraient honorés de l'épiscopat, et quelques-uns le dédaigneraient, parce qu'ils prétendent au chapeau, et que les cardinaux ne font à Rome aucune comparaison du violet au rouge. Les prélats ne sont exténeurement dis^ tingués des autres ecclésiastiques que par des bas violets. Nul évéque ne porte à Rome de croix; il ny a que le pape seul qui en ait une.

L'abbé de Véri ne suspendit son concert que pendant la se« uiaine sainte, et le concours y fut aussi fort dans le carême que dans le carnaval. On y présentait des glaces et autres rafraîchis* semens à l'assemblée , composée d'hommes et de femmes , tous gens de marque ou très-connus, tant Italiens qu'étrangers. Le sénateur de Rome, l'alné des neveux du pape, y venait souvent. J'y ai vu aussi le cardinal Pamphile. Je remarquai , panni les étrangers, les petits-(i1s du célèbre général Munich, deux jeunes gens, l'un de dix-sept et l'autre de dix-huit ans, trèspolis et de la meilleure grÂce. Je causai avec eux, et fus d'abord étonné de trouver de jeunes Russes aussi instruits qu'ils l'étaient, parlant facilement l'italien et le français, et montrant en tout beaucoup de justesse d'esprit. Mon étonnenient cessa lorsque j'appris que , nés en Sibérie pendant l'exil de leur famille , ils y avaient été formés par un père et un aïeul instruits eux-mêmes par le malheur, si propre à réformer les grands. Le général Munich était un de ces hommes qui ont éprouvé dans leur vie les faveurs, les disgrâces et tous les caprices de la fortune. Il a fini sa carrière au milieu des honneurs , dont il avait si bien connu l'instabilité. Sur ce que j'ai vu des jeunes Munich , qui ont du bien ailleurs qu'en Russie , je doute qu'ils y fixent leur fortune. Les voyages , en faisant connaître d'autres gouvememens que le despotisme , ne lui sont pas favorables. On peut lui appliquer ce que Sancho dit de l'état de chevalier errant , qu'on y est toujours à U veille d'être empereur ; ou roué de coups de bâton.

Ayant eu occasion d'être connu de plusieurs cardinaux , dans les maisons où j'avais été présenté , je reçus un jour la visite d'un moine, chef d'ordre, qui me dit que ces éminences avaient envie de faire avec moi une connaissance plus particulière , et qu'il serait flatté de m'y conduire. Je répondis , avec politesse pour le moine , et respect pour leurs éminences , que je me sentais trës-honoré de leurs bontés ; mais que je n'en pourrais pi ofiter qu'à mon retour de Naples , oii j'étais près d'aller pour voir un carnaval d'Italie y puisqu'il n'y en avait point cette année à E.ome. Je prenais ainsi le temps de m'informer d'avance à M. d'Aubeterre de ceux qu'il ine serait le plus agréable de connaître. J'avais eu , des le lendemain de mon arrivée , une autre visite , celle du P. Forestier , premier assistant du général des jésuites. Nous ne nous connaissions que de réputation , et notre réputation n'était pas la même. Il savait que j'étais des amis de M. de La Chatolais; il était fort éloigné d'en être. Mais il est Breton ainsi que moi , et la cara patria fut le texte de notre premier entrelien. Il était accompagné fl'un jésuite italien que je voulus faire approcher du feu , au-dessous de lui et au-dessus de moi. Laissez, laissez, me dit-il , le père oit il est; il est bien, Notez que c'était dans un coin de la chambre. Je compris que ce n'était qu'un valet de chambre de robe-longue ; je n'insistai pas , et je me conformai à l'étiquette de la société.

Le P. Forestier est le plus délié jésuite que j'aie connu. Sa physionomie est pleine d'esprit , et ne trompe point à cet égard. Il est à Kome le principal ressort de toutes les affaires de son ordre , et de plus est à la tête du collège romain. Apres les assurances du plaisir de me connaître personnellement ,>il me confia toutce qu'il ne doutait point que je ne susse déjà, ou que je saurais bientôt. Il me dit qu'il arrivait de Londres, où il élait allé pour des arran^emens relatifs aux dettes de la société. Elle aurait mieux fait de prévenir le procès, que de chercher des moyens tardifs de remédier au mal. *

Pour moi , qui n'ai jamais eu à m'en louer ni à m'en plaindre,

et qui n'en suis point élève , je ne voulus ni flatter un de ses

représentans ni lui déplaire. Ainsi , laissant à l'écart la question

sur l'expulsion dea jésuites de France, que je trouve raisonnable,

pourvu qu'on ne s'en tienne pas là, je convins avec lui, et je le

pense, qu'on avait traité les particuliers avec trop de dureté. Le

bon père me prévint que , depuis la proscription de la société en

France, il ne voyait plus notre ambassadeur. Je n'en doutais

point, et je lui répondis que cela ne m'empêcherait point d'aller

le voir. Nous nous vîmes en effet plusieurs fois chez moi et au

collège romain. Il m'en détailla le plan d'études aussi bon que

dans tout autre collège , et qu'il faudrait reformer partout ; mais les mauvaises routines continuent de subsister long-temps après qu'on en a reconnu l'abus, et qu'on propose de les corriger : tant a de puissance la force d'inertie !

Pour finir ce qui concerne le P. Forestier, j'ajouterai qu'à mon retour de N^ples, il vint me voir le matin du samedi de la passion, et me dit qu'ayant appris que je partais après les V fêtes de Pâques , et lui entrant en retraite ce jour même samedi , il avait voulu me dire adieu. Nous passâmes une heure ensemble, et nous nous séparâmes fort contens l'un de l'autre.

Le lundi saint ^ i3 avril, le courrier d'Rspagne apporta la nouvelle de ce qui venait de s'y passer à l'égard des jésuites. Cet événement causa , je crois , beaucoup de distraction à ceux de Rome dans leur retraite , s'il ne fît pas même l'unique sujet de leurs méditations. Le pape assembla aussitôt son conseil ; et , sur ce qu'on dît que le roi d'Espagne avait fait embarquer tons les proscrits , avec ordre de les transporter à Civita-Veccfa ia , il fut résolu de ne les pas laisser aborder, et, en cas de résistance de la part des Espagnols, d'écarter leurs vaisseaux à coups de canon. Cette résolution fut prise dans l'instant ; car dès le mardi M. d'Aubeterre en fut instruit , et me le confia.

Les jésuites , trës-chers k la cour de Rome , sont pour le pape ce que les troupes de la maison du roi sont en France. Mais , dans cette occasion , l'inclination céda à la politique ; et le cardinal-ministre Torrégiani , tout protecteur déclaré qu'il est de la société , se vantait du parti pris , et surtout des canons préparés contre la descente, comme d'un acte d'homme d'état et de guerre.

Il est vrai que le pape, déjà chargé de la subsistance de quinze cents jésuites portugais, n'aurait pu fournir à la colonie espagnole trois fois plus nombreuse. On sait ce qui est arrivé depuis.

Les jésuites d'Italie n'ont point recueilli dans leurs couvens leurs frères portugais. Dispersés dans des maisons particulières que le pape a louées pour eux , ils n'ont point d'office commun. J'en voyais souvent dans les rues , par pelotons , hâves , tristes et désœuvrés. Quelques uns sont employés dans des hôpitaux on des chapelles domestiques.

A mon retour en France , beaucoup de gens me demandèrent quel e£fet avait produit, sur les habitans de Rome, la proscription des jésuites en Espagne. Je leur ai dit la vérité , en répondant : Plus fort qu'à Paris. Les jésuites ont en effet partout des amis fanatiques , des ennemis forcenés , et la classe des indifférens ne leur est pas favorable. Ces derniers , désirant Tanéantissement des ordres réguliers et peut-être plus , se flattent de la destruction du corps , en voyant tomber la tête. Il y a en»

eord, à Tegard clés jésuites , une différence bien sensible entre Rome et Paris. Établis à la cour de France , 011 ils ont régné long-temps, et oii ils pouvaient reprendre leur ancien empire , ils n'avaient point de rivaux parmi les réguliers , et se voyaient des cliens et des protégés dans des classes très -élevées. Leur disgrâce n'a donc pas dû avoir à Paris une approbation bien marquée.

Le parlen^enjt , auteur ou instrument de leur ruine , en a hautement triomphé. L'université , qui recueille leurs dépouilles, le corps des gens de lettres , quoique la plupart leurs élèves , mais que la société , ne pouvant les asservir , avait décriés et cherchait à rendre suspects sur la religion, ont applaudi. Tous les jansénistes de dogme ou de parti, ceux-ci très-nombreux, et les autres assez rares, ont fait éclater leur joie, sans faire attention que, ne tirant leur existence que du combat contre leurs ennemis, ils voot tomber dans l'oubli. Le peuple, proprement dit , n'a pris aucun intérêt à cet événement.

D'autre part , presque tout le corps épiscopal a pris parti pour les jésuites , peut-être dans la crainte du retour ; car il a souvent fléchi sous eux : peut-être aussi par humeur contre le gouvernement qu'il soupçonne de. vouloir aller plus loin.

Les ordres réguliers ont sans doute été charmés de l'expulsion des jésuites; mais ils ont eu la décence de renfermer leur joie , qui d'ailleurs est tempérée par la crainte qu'ils ont pour euxmêmes. A l'égard dçs provinces , si les opérations du parlement n'avaient pas été confirmées par nn édit presque arraché au roi , je doute fort que les autres parlemens , excepté celui de Rouen, eussent suivi l'exemple de Paris. Je ne crains pas d'assurer ( et j'ai vu les choses d'assez près ) que les jésuites avaient, et ont encore , sans comparaison , plus de partisans que d'adversaires. La Chalotais et Monclar ont seuls donné l'impulsion à leurs compagnies. Il a fallu faire jouer bien des ressorts dans les autres. Généralement parlant , les provinces regrettent les jésuites , et ils y reparaîtraient avec acclamation par des raisons que je développe dans un ouvrage particulier.

Il n'en a pas été à Kome comme à Paris. De quelque considération qu'y jouissent les jésuites , elle est partagée ; ils y ont de forts concurrens. Les dominicains , les franciscains , sous des formes variées , tant d'ordres différens forment un peuple dont on pourrait dire , comme S. Jean : Magnant turbam quam nwnerare nemo poterat. Toutes ces tribus monacales ont leurs amis et leurs dévots chez les grands et parmi le peuple. Je n'ai vu à Ronaue que le clergé séculier dans l'abjection : les paroisses désertes , et la foule dans le^ couvens. Tous les moines ^ surtout

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