‹ Œuvres de DuclosChapitre 21 sur 24 · BOB · texte numérisé non relu

BOB

63o VOYAGE

les dominicains et les franciscains , qui ont fourni plustenrs papes , ce qui n'est pas encore arrivé aux jésuites , quoiqu'ils aient eu des cardinaux , regardent la société comme une colonie étrangère qui est Tenue mettre la faux dans leur moisson. Ils sont jaloux de la faveur dont ces hommes nouveaux jouissent à la cour de Rome , et ne les craignent pas as^ez pour contraindre et ' dissimuler leurs senti mens. Aussi ont-ils fait éclater , à la nouvelle de la disgrâce des jésuites en France et en Espagne, une joie qui allait jusqu'au scandale. J'en ai été témoin , et je pris la liberté de dire à des moines qu'ils étaient bien aveugles , s'ils ne voyaient pas le nuage s'étendre et s'épaissir sur eux tous. Le premier coup de tonnerre est tombé sur la société , arbre dont la tige perçait la nue; mais que de moines doivent penser que, si l'on coupe les chênes avec la coignée, on fauche l'herbe !

On peut s'étonner que les jésuites, ayant eu des cardinaux , n'aient jamais eu de papes. J'en crois voir deux raisons. La preimère vient du collège des cardinaux , qui aiment mieux être protecteurs de la société que de se hasarder k n'en devenir qu« les protégés, et de n'être plus recrutés que par des jésuites sous un pape qui l'aurait été et le serait encore dans le cœur. On peut m'objecter que cette prévoyance des cardinaux ne suffirait pas pour exclure du pontificat un cardinal jésuite , si la société était bien déterminée à l'y placer. Elle était , avant son expulsion d'Espagne et du Portugal , assez puissante en richesses pour acheter les voix des cardinaux qui ne sont pas encore assez en crédif pour prétendre à la tiare. Ma réponse à cette objection est ma seconde raison contre l'élévation d'un jésuite. Je suis persuadé que la société elle-même ne le voudrait pas. Personne ne connaît mieux qu'elle le secret de son régime ; et ce secret n'est pas ignoré de tout le monde. Le pape n'est pas l'objet principal, le point-central de l'affection des jésuites. Il n'est, comme les autres princes catholiques , auxquels ils paraissent le plus attach<fs , que l'instrument, le moyen de gouverner sous un voile l'Eglise et les Etats, ou d'influer dans le gouvernement quand ils ne peuvent totalement s'en emparer. La société , en portant un jésuite sur le trône pontifical , ne servirait que l'ambition d'un seul , et peut-être par là y sacrifierait le corps. II serait à craindre que le pontife ne cessât d'être jésuite , ne voulût régner senl , et , pour n'être jamais contrarié ni gêné par ses anciens confrères , ne les détruisit. Si l'aga des janissaires , après avoir précipité un sultan du trône , parvenait à s'y placer , il pourrait bien casser la milice qui l'aurait élevé. Cromwel anéantit le parlement dont il s'était si utilement servi, et Pierre I*^ abaissa le clergé à qui son aïeul devait la couronne.

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Il pourra bien être question des jésuites sous le prochain pontificat , et ils sont dans une position critique. Il y a déjà du temps qu'ils voient décroître une branche de leur crédit à Rome , par rétablissement des écoles pies , qui leur disputent avec avantage Féducation de la jeunesse.

Dès mon arrivée à Rome, je suivis le plan que je m'étais fait, c'est-i-dire que je sortais le matin en frac , pour me promener dans les ruines. Les débris des monumens qui , dans cet état de destruction , sont encore les témoins de la grandeur romaine , jettent l'âme dans une sorte de mélancolie qui n'est pas la tristesse , font naître des réflexions sur le sort des empires, ramènent l'homme à lui-même et l'avertissent de jouir. A chaque pas Tile-Live, Sallùste, Tacite, Horace, revenaient à ma mémoire. Je repassais mes auteurs sans livres. Tout me rappelait les faits que j'avais lus. Les ruines, immenses de palais d'empereurs , de monumens élevés sous des règnes assez courts , me prouvaient combien il doit se trouver de malheureux dans un grand Etat , pour fournir à la magnificence des princes et au luxe de leur capitale.

Deux ou trois courses avec un cicérone me firent connaître que ces indicateurs sont d'un faible secours pour un homme un peu instruit. La plupart ne sont guère supérieurs aux valets de nos hôtels garnis qui promènent à Paris les étrangers. Tout est à leurs yeux d'une égale importance; et, pour quelques endroits dignes de curiosité qu'ils vous indiquent, ils vous fatiguent de cent autres qui ne méritent pas la moindre attention , ni chez vous, ni ailleurs. Je m'en rapportai bientôt à moi-même. Une visite que je fis à l'Acadéraie de France me fut assez utile. Après avoir commencé par le directeur , j'allai tout de suite voir dans leurs chambres tous les élèves qui sont logés dans le même palais. Sensibles à cette politesse , ces jeunes gens s'empressent de vous prévenir de ce qu'il y a de curieux et de vous y accompagner. J'usai quelquefois de leurs offres ; mais je n'en abusai pas ; et avec leurs instructions , mon cocher suffisait pour m'y conduire. D'ailleurs , les étrangers connus , Français^ Anglais et autres , sont bientôt assez liés pour aller ensemble satisfaire leur curiosité. Ceux qui ont déjà parcouru Rome et les environs, veulent revoir , et se font un plaisir d'instruire les nouveaux arrivés. J'ai rendu plusieurs fois à cet égard le même service que j'avais reçu d'abord.

Le temps fut très- favorable à mes courses du matin pendant le mois de janvier ; le ciel fut presque toujours sans le moindre nuage. Les premières heures de la matinée éuient cependant assez froides pour qu'en sortant je visse de la glace; mais vers

midi il n'en existait plus , et l'on éprouvait au soleil une chaleur assez vive. C'est pourquoi , voulant monter dans la boule du dôme de Saint-Pierre, nous j allâmes au nombre de douze avant neuf heures. Comme elle est de bronze, je suis persuadé qu'étant échauffée par le soleil .à midi , même en hiver , la place ne serait |ïas tenable , et qu'on s'y trouverait dans une tourtière. Des voyageurs prétendent y être entrés au nombre de vingt-deux : j'en doute , à moins qu'ils n'y fussent entassés comme dans un bûcher , ou que la moitié de la compagnie ne fût montée sur les barres de fer qui la traversent en croix. Au surplus , on peut aisément , et sans aller à Rome , estimer ce que peut contenir d'hommes qui veulent respirer , un globe de huit pieds de diamètre.

Puisque je suis dans Saint-Pierre, dont la description peut se lire dans beaucoup de voyageurs que je ne veux ni copier « ni répéter, je me contente d'y renvoyer ; je me bornerai k une réflexion sur la différence du caractère des papes à celui des autres souverains. Chez nous, par exemple, uu roi bâtit un palais ; son successeur n'en est pas content , et en construit un autre qu'un troisième prince abandonne encore. Si le changement ne se faisait que par le développement du génie d'un siècle et le perfectionnement des arts, à la bonne heure; mais c'est souvent par pure inconstance , et le peuple en paie toujours les frais. Nous avons vu dépenser en bâtimens autant et plus que Louis XIV, et qu'a-t-on fait ? Il n'en a pas été ainsi à Rome. S'est-on proposé la construction d'un édifice ? le plan en est médité , digéré et arrêté. Les changeraens qui s'y peuvent faire ensuite, ne tendent qu'à le perfectionner , sans détruire. Un pape commence , et ses successeurs continuent. L'église de Saint-Pierre est l'ouvrage de trente papes. C'est aussi le plus grand et le plus beau monument qu'il y ait peut-être jamais eu ; car je doute fort que l'antiquité ait rien produit d'égal. L'idée que m'en avaient donnée les relations' ne fut point affaiblie par la réalité. Je ne suis guère admirateur sur parole ; j'ai eu tant de fois à rabattre des exclamations des voyageurs , qu'elles me sont toujours suspectes.

A l'égard de Saint-Pierre, le premier sentiment que la place , la colonnade , l'obélisque , les deux gerbes d'eau et le temple excitent dans l'âme , est celui de l'admiration , que Texamen ne détruit point. Il n'y a rien encore , dans quelque Etat que ce soit , à opposer aux magnifiques fontaines qu'on voit à Rome dans les places et les carrefours , ni à l'abondance des eaux qui ne cessent jamais de couler , magnificence d'autant plus louable que l'utilité publique y est jointe. Ces ouvrages prouvent

que les papes , qt^i en sont les auteurs , ont eu d'aussi grandes idées dans un Etat borné , que les Romains dans la splendeur de leur empire. Les fontaines sont si multipliées dans Kome , qu'il n'y a point de particulier qui ne soit près de quelqu'une y et beaucoup en ont dans leurs maisons ; tandis que dans Paris , oii chacun est consumé par le luxe , on est réduit à puiser l'eau dans une rivière qui est l'égoût général de la ville , et qu'il y a des quartiers qui en sont à une demi-lieue. L'eau est communément mauvaise dans la plupart des autres lieux de l'Italie.

Les travaux pour la décoration de la ville et l'avantage des citoyens, entrepris par les papes , ont été suivis avec persévérance , et sans cette précipitation de la plupart des souverains qui , concentrant tout l'Etat en eux seuls , surchargent leurs sujets d'impôts pour satisfaire la fantaisie du moment.

En général , l'administration économique des papes est modérée ; mais le gouvernement est trop léthargique , et ne peut guère être autrement. Chaque pontificat n'est guère évalué qu'à sept ans, en formant une durée moyenne d'une suite de papes. Il s'est guère possible qu'un vieillard s'occupe des vices qui peuvent se trouver dans l'administration , se flatte d'avoir le temps de les corriger et d'affermir la réforme , ou même ait , à un âge avancé , le courage nécessaire pour une telle entreprise. Il songe à jouir. Il est communément gouverné par des neveux qui , sachant qu'ils ne lui succéderont pas , du moins immédiatement , n'ont garde de lui inspirer des idées de réforme. Elles ne feraient que leur aliéner les plus puissans de la cour, qui sont toujours ceux qui profitent des abus. Ils prennent donc le parti d'en profiter eux-mêmes.

II est peu d'hommes qui , nés dans ha poussière , com.me Sixte y , soient pourtant nés pour régner ; cela est même rare parmi ceux qui naissent sur le trône. Sixte V fut un de ces prodiges ; et il serait à désirer poiir l'état ecclésiastique d'avoir une suite de papes de ce caractère , et capables d'en réformer le gouvernement , qui est aujourd'hui un des plus mauvais de l'Europe. Je ne parle pas des vices qui naissent de la constitution même de cette monarchie singulière, et tiennent à des avantages dont ils sont inséparables. Par exemple , dans un Etat dont le souverain est un vieillard électif et absolu , mais qui ne peut choisir ni indiquer son successeur , il est impossible de réunir toutes les volontés en une seule, de confondre les intérêts particuliers dans l'intérêt commun, ou de les faire naître. L'esprit de la nouvelle Rome est diamétralement opposé à celui de l'ancienne. Dans celle-ci , chaque point de la circonférence tendait au centre : le patriotisme était la passion dominante des

citoyens. Dans la nouvelle , tout ce qui a le moindre intérêt de s'en éloigner s'en écarte. On se tient isolé , ou l'on ne s'unit que pour former des factions contraires, excepté dans les prétentions de la cour de Rome sur \ei autres Etats catholiques. C'est dans ce seul point un même esprit qui l'anime. Il faudra pourtant bien qu'elle y renonce un jour , si elle veut conserver quelques droits. Tels sont les inconvéniens qui tiennent à la constitution fon-> daroentale de la monarchie papale , et qu'on ne pourrait changer sans la détruire , parce qu'elle a aussi ses avantages.

Mais combien y a-t^-il dans l'administration économique et politique d'abus et de vices particuliers qu'un pape éclairé et ferme pourrait réformer , et qui disparaîtraient , si le condave lui donnait quelques successeurs qui eussent les mêmes qualités ? Que ne feraient-ils pas pour la culture des terres , effet et prin^ cipe de la population , d'où renaîtrait la salubrité de l'air ; pour la réformation de la justice civile et criminelle ; pour la suppression de ces asiles si scandaleux ; pour celle même de tant de pratiques d'une superstition absurde , plus contraire à la religion que favorable à la cour de Rome , qui tirerait alors sa dignité de la pompe des cérémonies , si puissante sur l'esprit des peuples , et encore plus de l'ordre et des mœurs? Rome cesserait par là d'être l'objet de la dérision des protestans et du scandale des cathoh'ques raisonnables. Elle .aurait grand besoin d'une régénération. Les lettres, les sciences et les arts , à l'exception de la musique , y dépérissent. S'il paraît en France , en Angle» terre , ou ailleurs , un ouvrage généralement estimé , il n'en passe pas quatre exemplaires à Rome. Quelques amateurs avaient engagé un libraire étranger à s'y transporter avec un assortiment de choix. Il a été obligé de s'en retirer , après y avoir perdu la moitié de ses fonds. L'académie des Arcades , avec son déluge de sonnets , n'est , par son titre , qu'une parodie des vraies sociétés savantes. Ce n'est que par complaisance que des étrangers consentent à s'y laisser inscrire. On ne voit sur les théâtres, excepté à l'Opéra , que des farces de foires. Si les premiers rayons qui ont éclairé l'Europe ^ont partis de l'Italie , ils ont porté ailleurs plus de chaleur qu'il n'en reste aujourd'hui au centre, quoiqu'il s'y trouve toujours des hommes d'un mérite distingué y et qui le seraient partout.

Par un contraste assez singulier , les babitans de Rome ( car je ne puis les appeler des Romains) ont, comme les anciens , l'ambition de transmettre leurs noms à la postérité. Celui qui récrépit un mur de couvent , reblanchit une chapelle , n'oublie pas de l'annoncer par une inscription aux races futures ; il brise en même temps les plus beaux nnonmnens , pour employer les

matériaux aax plus vils usages ; il voit l'escalier des récolets d'Ara-Cœli et l'église de Saint-Paul pavés d'inscriptious en marbre enlevées des tombeaux des empereurs , et croit , au milieu de tout ce qui atteste l'oubli oii tombent les plus grands hommes , perpétuer sa petite existence. Les Barberin et les Farneze ont arraché du CoHsée les pierres de leur palais. On a sacrifié à un luxe privé la^magnificence publique de Rome , dont l'utilité est pourtant trës«réelle ; car il ne faut pas que les habitans de cette ville s'imaginent que les étrangers j portassent tant d'argent , si l'église de Saint-Pierre n'existait pas , et surtout si les restes^de la magnificence romaine étaient absolument ensevelis sous l'herbe. Il est trës-important que ces débris subsistent , et soient , sinon rétablis , du moins conservés et entretenus. Le nom des papes qui ont détruit ou permis de détruire d'anciens monumens , (els que le Cotisée et autres, devrait être proscrit dans Rome. Sixte V en connaissait l'importance : il en rétablit plusieurs ; il en éleva lui-même , tels que le ddme de Saint-Pierre, l'obélisque, et les deux fontaines de la place, d'oii partent deux gerbes d'eau. On lui doit l'aquéduc qui porte dans Rome cet immense volume d'eau , qu'on appelle de son nom V Aquct^FeUce. Tontes ces dépenses , en donnant de l'activité à l'industrie et aux arts , ne l'ont pas empêché de laisser un trésor prodigieux pour ces temps-là , et qni depuis a fait plus d'une fois le salut de Rome* Ce n'est pas que je loue cette opération ; j'en dirai ailleurs les raisons. On est étonné de ce que Sixte Y a pu faire en cinq ans de pontificat, et toujours à l'avantage de Rome. Mais ce qui lui a fait le plus d'honneur , comme pape et comme prince , c'est d'avoir exterminé une race d'assassins et de brigands qui infestaient l'Italie , et formaient une espèce de profession qni avait ses lois. On faisait alors assassiner ou mutiler un ennemi , suivant les con-i ventions, comme on tire une lettre de change. On rapporte qu'un homme à qui un de ces scélérats venait de couper le visage , lui représentait l'injustice de maltraiter quelqu'un dont il n'avait jamais eu sujet de se plaindre. L'assassin allégua l'aiv ^nt qu'il avait reçu , et la parole d'honneur qu'il avait donnée de. s'acquitter de sa commission. Le balafré offrit à l'instant pareille somme à ce commissionnaire si exact , s'il voulait en user ainsi à l'égard de son commettant. Le marché fut accepté ; et l'exécuteur s'acquitta de la seconde commission avec autant de scrupule que de la première.

•Sixte y purgea l'état ecclésiastique de cette branche de commerce , et n'épargna pas les exécutions. Les brigands qui échappèrent au supplice par la fuite , les vagabonds et gens sans aveu refluèrent chez les princes voisins. Ceux-ci s'en étant plaints ,

Sixte, pour toute excuse, leur fit dire quMs n'avaient qu'à l'imiter, ou lui céder leurs Etats*

Si )e me suis un peu arrêté sur ce pape , c'est que l'état actuel de Rome m'en a souvent rappelé l'idée. On l'a mal à propos taxé de cruauté ; je le trouve un prince très-humain. Il assurait la tranquillité de ses sujets en épouvantant le crime ; et je maintiens qu'il y a eu moins d'exécutions sous son règne, qu'il n'y avait auparavant de meurtres dans un mois. J'aurai encore occasion d'en parler au sujet des lieux de monts.

Quoi qu'il en soit , Rome aurait aujourd'hui plus de besoin d'un prince tel que Sixte V , que d'un saini : or le pape actuel , Clément XIII, est un saint et non pas un prince ; et son ministre , le cardinal Torrégiani , n'est ni 1 un ni l'antre.

Il me semble qu'on n'a pas généralement une idée assez exacte de ce pape ni de son ministre. Voici ce que j'en pense, d'après >]es conversations que j'ai eues avec les ministres , cardinaux et autres qui ont souvent conféré avec le pape et traité d'afiaîres avec Torrégiani. L'audience que le premier m'a donnée , et ce que j'ai vu du second , que j'ai rencontré dans quelques sociétés, tout m'a paru s'accorder avec ce qu'on m'en a dit.

Clément XIII , RexKonico , est de la plus haute piété. II a toujours eu des mœurs pures , beaucoup de candeur et de douceur dans le caractère , le cœur et l'écrit droit ; peut-être ne lui a-t-il manqué , pour avoir plus d'étendue dans l'esprit , que de l'avoir appliqué aux a£faires , et d'avoir osé prévoir qn'il monterait un jour sur le trène. Son élection fut un coop fourré , un tour de conclave , auquel il n'eut aucune part, et dont plusieurs cardinaux furent les dupes. Quoiqu'il eût le nombre de Toix nécessaire pour son élection, il lui manqua celles d'une donxaine de cardinaux, qui lui auraient donné la leur , s'ils eussent soupçonné qu'il eût pu s'en passer sans en être moins élu. Pour entendre ceci , il faut savoir qu'après le jeu des batteries et contrebatteries que les différentes factions emploient les unes contre lea autres , quand toutes les intrigues , les finesses italiennes sont épuisées et déconcertées , les partis assez forts pour combattre et trop faibles pour vaincre , font la paix de guerre lasse : l'ennui , les chaleurs et les punaises (car le Saint-Esprit se sert de tout) suffiraient pourchasser les caixlinaux du conclave » Ils se réunissent alors sur un sujet dont le premier mérite, du moins à leurs yenx, est de leur être indifférent ; c'est assex qu'il ne soit point l'ouvrage d'une faction contraire. Ainsi se justifie le proverbe : ^>irt entre jH^ au conclave en sort cardinal. Comme on y prévoit l'élection dès la veille, lesopposans, s'il s'en trouve, craignant de -s'aliéner , par une résistance inutile , celui qui va dcrenir

leur maître , s^empressent de lui donner leurs suffrages , et veulent paraître n'avoir désiré que lui. Il a donc ordinairement l'unanimité des voix.

Dans le conclave oii fut élu Benoît XIV ( Lambertini ) et qui dura plus de cinq mois , les cardinaux ^ après avoir balloté quelques sujets, se partagèrent en deux factions ; celle qui portait Aldovrandi, lui donna constamment trente-^trois voix chaque jour , pendant deux mois , sans pouvoir lui en procurer une trente -quatrième , qui aurait assuré Sélection.* Le cardinal Annibal Albani, chef de la faction contraire ^ feignit de se laisser gagner pour Aldovrandi qui eut l'imprudence d'en marquer sa reconnaissance dans un billet dont Albani se prévalut pour accuser Aldovrandi d^user d'intrigue. Celui-ci , voyant quelques uns de ses partisans près de se détacher de lui , les tourna tous vers Liambertini^ pour les enlever du moins à Albani dont la faction, lasse du conclave , accéda à Lambertini , à qui personne n'avait d'abord pensé , et qui eut l'unanimité. Je suis persuadé que la même chose arrivera communément.

Il n'en fut pa» ainsi de l'élection de Rezzonico. Le cardinal SpinelH , qui avait un parti très-fort , ayant su qu'il aurait l'exclusion de la part de l'Espagne, et Cavalchini celle de la France, sans que celui-ci s'en doutât , résolut d'élever au pontificat quelqu'un qui, lui en ayant obligation, lui donnât part au gouvernement. En conséquence , il confia la moitié du secret à Cavalchini , c'est-à-dire , le projet d'exclusion de l'Espagne , sans parler de la France , et lui offrit de le faire pape , en joignant un parti à l'autre. Cavalchini , déjà fort par lui-même, crut son élection sûre ; mais la France l'ayant fait exclure , Spinelli joua l'affligé, et lui proposa de se réunir en faveur de Rezzonico , peu agréable à Sciarra Colonne , partisan de la France. Cavalchini, piqué , et croyant avoir reçu de Spinelli un service désintéressé , dont la France seule avait empêché l'effet , accepta la proposition; etRezxonico fut élu. L'affaire fut si brusquement conclue, que plusieurs cardinaux n'eurent pas le temps d'être instruits de ce qui se passait , et de se faire le mérite d'y concourir. Peutêtre aussi le secret lui procura, ou lui conserva-t-il des voix qu'il n'aurait pas eues ; et il n'en eut que le nombre suifisant. Passionei 9 qui ne lui avait pas donné la sienne , ne voulant pas être soupçonné de timidité, ni passer pour dupe, dit hautement qu'il l'avait |refusée à Rezzonico, parce qu'il le croyait incapable de gouverner l'église. Il a souvent répété ce propos dans l'affaire de Portugal. Quand on lui objectait la pureté d'âme de Clément XIII : Jésus^Christ y disait Passionei, rendait le même téfnotiptage à Naihanaèl : bonus Israëlita , etc. ; mais il rCen fit

pas un apôtre. Les cardinaux auraient dû suivre le conseil qu'un anonyme leur donnait , en affichant à la porte du conclave s Si doctus, doceat nos; si sanctus, oretpro noàis; si prudens y gu^ berne t nos.

Je ne parle des deux derniers conclaves que pour donner une idée de ce qui se passe dans tous les autres.

Qëment XIII , n'aya^t pas les qualités propres au gouvernement , ne s'est pas , comme tant d'autres , imaginé les avoir ; et ce n'est pas un mérite commun que de savoir se juger. Uniquement occupé de son salut , il abandonna toutes les affaires à son ministre. Mais il n'a pas été heureux dans le choix qu'il a fait du cardinal Torrégiani. Ce ministre est honnête homme, grand travailleur, entendant bien les affaires quant au positif des lois , mais incapable d'en connaître l'esprit , d'y faire fléchir la lettre , ou de réformer ce qu'elles peuvent avoir de vicieux. Plus opiniâtre que ferme , la contradiction l'affermit dans un sentiment qu'on lui ferait abandonner en le flattant. C'est un grand défaut dans un homme d'état , que de manquer de flexibilité, et de ne ppuvoir être ramené que par la voix de la séduction. Rustre et même grossier , il ignore que l'ancienne audace ecclésiastique n'est plus de saison. N'étant jamais sorti du Vatican ou du Quirinal , il croit fermement que le pouvoir des cle^ est le même que du temps de l'empereur Henri lY; et, ne se reprochant rien , il ne suppose pas qu'on ait aucun reproche à lui faire. Quand il ne peut disconvenir des pertes que la cour de Rome fait journellement de son autorité dans l'Europe catho^ lique , il les regarde comme des nuages passagers , et répond : Nous aidons la parole de Jésus'^ Chris t ; i Église est inébranlable. n ne soupçonne pas qu'il y ait de la différence entre l'Eglise et la cour de Rome. Il a perdu les jésuites par son opiniâtreté. Les jansénistes et les parlemens lui devraient un temple, avec l'inscription : Dec ignare.

Le i6 janvier 1762 , le duc de Praslin , alors ministre des affaires étrangères , écrivit de la part du roi au cardinal de Rochechouart , ambassadeur de France à Rome (j'ai lu la lettre), de mander chez lui le P. Ricci , général des jésuites , et de lui proposer de nommer en France un vicaire général français qui serait changé tous les trois ans , ou ne pourrait être continué que pendant trois autres années au plus ; au moyen de quoi les jésuites seraient conservés. Le roi fait marquer dans cette lettre, surtout dans trois endroits, son goAt pour eux , et le désir de les garder. Le cardinal avait ordre de parler suivant l'esprit de la lettre , sans la montrer , et d'exiger une réponse précise et prompte > laquelle devait arriver avant le 9 février , jour ^xé par le parle-

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ment pour terminer Taffaire. Il faut que' le cardinal ait fait sèchement sa commission , sans quoi il serait inconcevable que le P. Ricci eût refusé l'offre du roi. Je suis persuadé que , s*il eût vu la lettre , il aurait accepté avec reconnaissance. Il voulut , avant de se déterminer , consulter le ministre de Clément XIII , le cardinal Torrégiani , qui répondit comme on sait : suit ut sunt, viel non sint. Ce fut l'arrêt de mort des jésuites.

Torrégiani ne connaît pas l'État qu'il gouverne , puisqu'il ne connaît pas les États avec lesquels il est obligé de négocier. Quand les événement contrarient ses vues et ses mesures , il dit qu'il renoncerait au ministère , si la Providence qui l'y a placé > ne lui déclarait , par cela seul , qu'elle veut qu'il y reste. Il a cette folie -là de commune avec l'archevêque de Paris, Beaumont , supposé que leur folie soit bien purgée d'intérêt ; j'en doute fort.'

La cour de Rome est sur le point de perdre le Poi'tugal : Car-< valho , comte d'Oyras , vient de faire paraître un ouvrage terrible en faveur des évéques , contre le pape ; et a fait , en conséquence , donner , pour des mariages entre parens , des dispenses qu'on allait auparavant demander à Rome. Cependant on y craint encore plus les écrivains français que la révolte ouverte du Portugal, et l'on n'a pas tort. L'affaire de Portugal tient uniquement au ministre ; la superstition n'y a rien perdu de sa •force sur l'esprit de la nation; au lieu que le Français , avec ses incommodes libertés , sans se détacher de la communion romaine, est plus à craindre que des hérétiques déclarés. Le pou-» voir spirituel de Rome tomibe , depuis quarante ans , avec l'accélération des corps graves dans leur chute-: quelques prélats en sont convenus «kvec moi. Dans une conversation libre que nous eûmes, le cardinal Piccolomini et moi, j'allai jusqu'à lui dire que y si je n'avais que dix-huit ans, je verrais la révolution du gouvernement de Rome , et il ne me contredit pas.

Ce gouvernement pourrait encore se relever et s'affermir pour long-temps , s'il avait la sagesse de renoncer à ses prétentions chimériques. II conserverait des droits ou prérogatives honorables que les princes catholiques respecteraient. Sans quoi , ces princes s'affranchiront bientôt d'eux-mêmes , et la proscription des chimères entraînera les attributions utiles.

Ce n'est pas que je pensasse que la séparation de là France d'avec Rome fût avantageuse au roi. Un patriarche pourrait avoir de grands inconvéniens ; et s'il faut un centre d'unité , il vaut mieux l'avoir à trois cents lieues que chez soi. Le roi, dans bien des occasions oii il ne veut pas user de son autorité , peut

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faire réprimer par le pape des évéques fanatiques ou brouillons. Quant à l'idëe de se constituer chef de son église , cela ne serait guère praticable k un prince catholique. Il j trouTerait de grands obstacles , par des raisons qui , pour être développées , exigeraient un traité en forme.

La cour de Rome ne saurait aujourd'hui se conduire avec trop de prudence. Elle voit partout qu'on lui fait perdre , par degrés , ses usurpations. Les moines , sa plus ch'^re milice , auxquels on n'aurait pas osé toucher autrefois sans encourir les censures y reçoivent partout des entraves y et finiront , si l'on en laisse subsister, par être soumis à l'ordinaire , comme ils l'étaient dans leur institution. Il se trouve des moines, même en Italie, hors des États du pape , qui préfèrent à ses ordres ceux de leur souverain.

En 1766, le grand-duc proposa aux minimes et aux augustins de lui prêter à intérêt, et jusqu'au remboursement, le superflu de leur argenterie, pour relever une maison de charité. Les moines l'ayant accepté, la cour de Rome trouva fort mauvais que cela fût fait sans son attache , exigea que les deux supérieurs en demandassent du moins l'absolution. Le minime voulut bien s'y soumettre , et la reçut. L'augustin la refusa , soutenant qu'il n'en avait pas besoin pour avoir concouru avec son souverain à un arrangement raisonnable. La cour de Rome a été réduite à faire passer cette absolution par le général des augus* tins résidant à Rome , lequel l'a envoyée au moine , qui ne la reçut que par respect pour son supérieur.

Peu de temps auparavant, l'empereur avait fait justice, en Toscane , de l'évêque de Pienza. Ce fanatique jetait à tort et à travers les excommunications comme les bénédictions. L'empereur, après l'avoir fait plusieurs fois et inutilement avertir d'être sage, le fit enlever et conduire par des grenadiers à Aquapendente , première ville de l'État ecclésiastique du côté de la Tos-* cane. Dès qu'il fut sur la montagne où les grenadiers prirent congé de lui , se retournant vers la Toscane , il excommunia tout le duché et nommément l'empereur et les grenadiers , qui eu firent peu de cas. Arrivé à Rome , il fallut le dédommager du revenu de son évêché; et la chambre apostolique n'ayant pas beaucoup de fonds pour des dépenses extraordinaires et imprévues, on a eu recours à une économie assez singulière. Le gé-« lierai des troupes du pape venait de mourir et n'était pas encore remplacé. On a laissé la place vacante, et les appointemens en ont été donnés k l'évêque, qui en jouissait lorsque j'étais à Rome. Il est vrai que les papes ont fait plus de conquêtes avec

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• des prêtres et clés généraux de moines qu'avec des soldats; mais il ne paraît pas qu'ils puissent aujourd'hui. en faire ni de façon ni d'autre.

La cour de Rome vient d'échouer dans une entreprise qu'elle voulait faire sur Gènes.' La république présente au pape trois sujets pour un évéché. Le pape se kuarda d'en nommer un non présenté, pour l'évéché de. Vintinulle ; et, le prenant parmi les noUes , se flattait par \k de le faire accepter par le sénat. L'évéque nommé ayant accepté , le sénat le fit mettre en prison; et y quoiqu'il y fût bien traité, il y est mort au bout d'un an. Le pape en a nommé un second qui , ne voulant ni mourir ni vivre en prison , a sagement refusé , et l'évéché est encore vacant.

On voit 4]u'indépendamment des pertes que fait la cotir de Rome par la révolution arrivée dans les esprits , elle s'sfttire encore des désagrémens par ses imprudences ; et , malgré toute sa politique, les besoins qu'elle éprMve lui*foKt iaire de mauvais marchés. Si celui que Benoit XIY fit en 1753 ne fut pas forcé ^ ce fut une faute très-grande..

Par un concordat , le roi d'Espagne , moyennant un million, cent trente-trois mille trois cent trente-trois écns romains , qui font cinq millions six cent soixante-sîx mille six cent soixantesix livres de France, une fois payés, nomme aux bénéfices de son royaume et expédie les bulles , sans que le pape puisse mettre des pensions sur aucun de ces bénéfices. Il ne s'en est réservé que cinquante-deux qu'il nomme comme aufrefois , et dont il expédie les bulles; et le roi d'Espagne donne aux nonces apostoliques à sa cour, cinq mille écus romains par^an , sur le produit de la bulle de la croisade , espèce d'induit par lequel le roi lève une certaine somm/s sur le clergé , pour les prétendus frais d'une guerre fictive contre les Turcs.

Rome a perdu, par cet arrangement, près de huit mille Espagnols , solliciteurs de grâces , qui faisaient leur cour au pape , portaient de l'argent che£ lui , et lui procuraient chez eux une très -grande considération. Rien n'ajoute si fort à celle d'un prince chez les étrangers', que d'y en entendre souvent parler. Benoît XIV était savant, avait l'esprit aimable, l'imagination vive et gaie , les propos libres et des moeurs pures ; affable , tolérant, populaire, l'homme enfin le plus fait pour la société; mais , s^l prétendit , comme les autres papes , à l'infaillibilité , ce ne devait pas être en politique.

A propos d'infaillibilité , il est assez singulier qu'un pape annule, par un décret, ce que son infaillible prédécesseur avail statué. On peut se rappeler la lettre encyclique^ <U.Ben(tlt XlY

64ai VOYAGE

aux évéques de France , pour y établir la paix sur la constitution. A peine fut*il mort, que Giacomelli , le fanatique agent des fanatiques constitutionnaires , et secrétaire des brefs aux princes j c'est-à-dire , des brefs qui ne partent pas de la daterie , voulut engager Clément XIII à donner de cette lettre une interprétation qui l'aurait exâcteyient anéantie, et aurait produit un schisme qui pouvait aller jusqu'à la séparation de la France d'avec Rome. M. d'Aubeterre para le coup par le mojen du cardinal Galli , grand pénitencier, le plus vertueux, le pins instruit , le plus éclairé des cardinaux, et le contre-poison de Giacomelli. Sur ce qu'on représentait à celui-ci qu'il se hasardait à mettre le feu en France. Je le vaudrais y dit-^il , aujc quatre coins du royaume, El peut-être avons-nous en France des brûlots qui pensent comme lui. Je tiens de plusieurs prélats romains , et je sais que le pape pense comme eux , que si quelques évéques français ne soufflaient pas le feu à Rome , on y serait fort tranquille sur la constitution.

Lorsque Clément XIII était prêt à faire sa promotion de 1766, Torrégiani et les cardinaux de son parti , amis des jésuites et en-* nemis des parlemens , furent accablés de lettres des évéques français qui pensent comme eux, pour -engager le pape à comprendre dans sa promotion , et noiDineT propn'o motu l'archevêque de Paris ^ fieaumont. Il semblait que le sort de l'église et de la religion en dépendait. J'ai lu , entr'autres, une lettre de l'évêque de Sarlat ( Monlesquiou ) , qui avait été interceptée. Cette lettre , de juin 1766 , est un plaidoyer en forme , pour prouver au pape la nécessité de donner le chapeau à l'archevêque , et de le mettre par là à l'abri de toute poursuite du parlement. Il faut être bien impudent ou bien ignorant de nos principes , pour en avancer de si faux. Le parlement l'aurait détrompé , pourvu que le roi l'eût laissé agir. Dans un temps 012 Rome était autrement respectée qu'aujourd'hui, le chapeau n'empêcha pas le cardinal Ralue d'être enfermé dans une cage de fer.

Les modèles de la plupart de ces lettres étaient dressées à Rome, par Giacomelli et l'abbé de Caveirac. Les évêqnes ne faisaient que les transcrire. Cependant toutes ces batteries n'eurent aucun succès, et l'archevêque ne fut point cardinal. Ses partisans ont prétendu que le pape l'aurait nommé , s'il n'avait craint de se compromettre en proposant au roi un sujet qui n'en aurait pas été agréé. J'ai au contraire tout lieu de penser que le pape, pour cédera la persécution des zelanti de l'archevêque , et s'en faire un mente auprès d'eux, l'aurait proposé au roi , s*il eut été sûr du refus de sa majesté.

h^i ]^apâS;Son^ flattés sans doute de voir le sujet distingué d'ua

souverain devenir le leur, s'attacher trop souvent à son prince adoptif plus qu'à celui que sa naissance lui avait donné. Mais il su£t à la cour de Kome d'avoir, dans chaque Etat puissant , un ou deux sujets décores du chapeau ,> et d'en montrer de loin la perspective à tous les autres. Elle ne veut pas que dans an conclave la faction des couronnes puisse l'emporter sur l'italienne. Les papes ont d'ailleurs , dans leurs propres Etats, assesde maisons illustres à s'attacher , pour ne pas donner le chapeau à des étrangers , sans y être contraints par un intérêt sensible.

Je ne connais que deux chapeaux en France donnée proprio motu, depuis plus d'un siècle : l'un au cardinal Mailly, et l'autre au cardinal de Bemis. Le premier fut la récompense du fanatisme de Mailly pour la constitution ; le second fut un- acte de reconnaissance de Benoit XI Y à l'égard de l'abbé de Bemis , qui avait réconcilié la cour de Rome et la république de Venise. Je parle de ces deux faits dans mes mémoires sur le règne présent.

Quand le roi voulut procurer le chapeau au carcKnal Fleury, il fut obligé -de consentir que son drdit serait regardé comme employé lors de la nomination des couronnes , qui se fit un an après , et à laquelle la France n'eut point de part. Il y avait d^ eu des exemples de promotions anticipées , celle du cardinal de Bouillon , en 1669, ®^ ^^^ autre plus récente, en i7i5, du car* dinal de Bissy , sous Louis XIV. C'est pourquoi , sous Louis XV, la France ne prétendit point participer à la promotion des couronnes, en 1719- Puisque je me suis arrêté sur les promotions des cardinaux , j'ajouterai quelques articles qu'on ne trouve dans aucun voyageur , et que je n^ crois pas imprimés ailleurs.

On décida au cqncile de Constance que les cardinaux seraient -choisis dans toutes les nations chrétiennes. Les papes nommèrent cependant plus d'Italiens que d'étrangers , et en ayant pris parmi ceux-ci qui ne convenaient pas à leurs souverains , il fut réglé , vers 1600, que les princes présenteraient eux«mêmes leurs sujets. Lors de ce règlement, l'Aiigleterre n'étant plus catholique ,' et le Portugal étant soumis à l'Espagne , le droit de nomination se bornait presque à Tempeceur , à la France et à l'Espagne. Les rois de Pologne voulurent cependant participer aux promotions. Le pape prétendait que , n'étant qu'électifs, ils n'avaient pas les mêmes droits que des rois héréditaires. Une autre difficulté le touchait encore plus : c'est que les évêques polonais ne veulent pas céder, comme ailleurs, aux cardinaux. Les rois de Pologne, pour établir un droit de nomination , présentèrent d'abord de» nonces qui avaient résidé auprès d'eux. Ils en ont depuis nommé d'étrangers , autres que dçs nouces , et plusieurs Français

i>44 VOYAGE .

leur ont du ei leur doivent encore le chapeau. La cour de Kome voulait du moins les borner à une seule nomination pen* dant leur règne ; mais il faut désormais que les papes comptent avec les rois.

La rëpub)i(jpe de Venise , ayant le traitement des têtes couronnées j de concert avec l'ambassadeur , comprend un Vénitien dans la promotion dés couronnes.

Depuis que le Portugal a secoué le joug de FËspagne y ses rois ont leur droit de nomination. Tous les rois de la communion romaine ont le même drait.

Pendant la guerre de la succession, Clément XI, ayant été forcé de reconnaître l'empereur pour roi d'Espagne , ce prince le força encore , à ce titre , de comprendre dans la promotion des couronnes le jésuite espagnol Cinfuegos , indépendamment du cardinal qu'il avait nommé comme empereur.

Le pape, ayant reconnu Jacques Ili comme roi d'Angleterre, lui accorda, dans la promotion de 17 12, la nomination d'un chapeau , qui fut celui du cardinal de Polignac , dans le temps qu'il signait le traité par lequel Jacques III était exclus a perpétuité du trône d'Angleterre. Depuis cette première nomination , Jacques , que nous ne nommions plus que le prétendant , a joui de ce droit pendant toute sa vie , à chaque promotion des couronnes , et l'a toujours appliqué à des Français , dont chacun lui a fait une gratification de cent mille écus qui étaient censés être pour sa maison.

Le prince Edouard , son fils , ne jouit pas de ce droit, le pape ne l'ayant pas reconnu pour roi. On ne lui permettait pas à Rome de prendre le pas sur son frk^ , le cardinal d'Yorck ; et l'on a exilé quelques supérieurs de moines qui , dans une visite , l'avaient traité de majesté. Je l'ai souvent rencontré dans les rues de Rome, marchant avec deux carrosses. J'avais eu avec lui à Paris quelques conversations , et il parut me reconnaître > en me faisant un signe de bonté ; mais je n'allai point lui faire ma cour, ne voulant, dans les circonstances présentes, ni lui donner, ni lui refuser le titre de majesté.

On pense que les égards du pape pour l'Angleterre ont pour objet d'en procurer la protection aux catholiques du Canada. Les Anglais sont pins accueillis à Rome qu'aucune autre nation , par la dépense qu'ils y font ; au lieu que cette ville est surchargée de pèlerins gueux de tous les Etats catholiques.

Pour finir ce qui concerne les promotions de cardinaux , il faut observer que le pape ne peut donner le chapeau proprio moiu à un sujet de l'empereur , du roi de France ou de celui d'Espagne, sans l'agrément réuni des trois. Ces puissances ont en^

(iore le droit de rejeter pour nonces tous ceux qui ne leilr sont pas agréables : c'est par conséquent les nonuner elles-mêmes ; et ces trois nonciatures assurent le chapeau à ceux qui les ont remplies.

J'ai dit que le pape avait un pouvoir absolu ; j'ajouterai que les cardinaux l'usurpent sur les autres citoyens. Je ne connais point de pays oiiles grands soient plus en état d'abuser de leur crédit, et les Italiens nomment cet aibus là prepotenza. Chaque cardinal a la franchise de son palais aussi sacrée que celle d'une église y et tout coquin qui a la protection d'une éminence , est à couvert des poursuites de la justice. Un seul exemple des excès oii peut se porter un cardinal 9 en donnera une iâée qu'on ne pourrait pas se former sur une assertion générale d'abus de puissance.

Le cardinal Aquaviva était protecteur de l'Espagne , titre insolent que prennent les cardinaux, chargés des affaires ecclésiastic[ues d'un royaume, et qui l'est encore trop en les qualifiant de protecteurs des églises de , etc. ; mais il ne s'agit pas ici de discuter de vains titres , voyons-en l'effet.

Il faut encore savoir que Kome n'ayant point de guerres pour son compte , tous ses habitans ne s'en intéressent pas moins à celles qui s'élèvent en Europe , que si elles les regardaient euxmêmes. Chacun s'y passionne pour ou contre chaque nation belligérante. On voit le parti français, autrichien , anglais, prussien , etc.

Lorsque l'empereur François l"» fut élu à Francfort, en 174^9 le parti autrichien imagina une espèce de triomphe. On prit un enfant de douze à treize ans, $ls d'un peintre, nommé Leandro, et d'une jolie figure ; on l'habilla d'oripeau ; un faqnino le portant debout sur ses épaules , on le promena dans Kome , suivi d'une foule de can^e qui criait : ^zVe fEmpereur ! Cette mascarade passa d'abor devant le palais du cardinal de La Rochefoncanlt, chargé des affaires de France , s'arrêta sous les fenêtres , et redoubla de cris de joie. Le cardinal sentit bien que ce n'était pas pour lui faire honneur ; mais , prenant le parti qui convenait avec une populace, il se montra sur le balcon , et fit jeter quelques poignées d'argent. Aussit6t la canaille se jeta dessus en criant : /^/Ve F Empereur ! vis^e la France !

Cette tronpe de gueux , échauffée par le succès de son insolence, continua sa marche, se rendit sur la place d'Espagne, devant ]e palais du cardinal Aquaviva, et voulut y jouer la même farce. L,e cardinal , l'honoime du caractère le plus violent , parait à une fenêtre ; au même instant , vingt coups de fusils partent du palais , couchent sur la place autant de lues ou de blessés , et le

pauvre enfant fat du nombre des premiers. Tout le peuple de Rome , indigné d'une telle barbarie , dont la conduite du cardinal de La Rochefoucault montrait encore plus l'horreur, s'attroupe, veut incendier le palais et y brûler Aquaviva. Mais celui-ci, qui avait prévu les suites de sa violence , s'était assuré de plus de mille braves , dont il couvrit la place ; quatre pièces de canons chargés à cartouches sont mises en batterie devant le palais , imposent au peuple qui s'écarte , se dissipe , n'exhalant sa fureur qu'en imprécations contre le cardinal. Il n'en fîit depuis que plus respecté j et savait se défaire de façon ou d'autre de tous ceux qui lui faisaient ombrage. Si le fait n'était pas si récent , et n'avait pas eu tant de témoins , il serait incroyable qu'il fût arrivé , on qu'il n'eût pas eu plus de suite. J'ai eu besoin , pour le croire , de me le faire répéter par des personnes de toutes classes. J'ai su d'un banquier trës-accrédité dans Rome , et qui en connaît bien l'intérieur, que le cardinal n'avait pas été sans inquiétude pendant plusieurs jours.

Le peuple , forcé de renfermer sa fureur , avait projeté de pénétrer par un égoàt sous le palais , et de le faire sauter avec de la pondre. Le chef de la conjuration était un maçon nommé Maestro Giacomo , homme de tête , hardi , et une espèce de coq du bas peuple. Le banquier de qui je le tiens , en eut connaissance et en instruisit le cardinal , qui manda secrètement Giacomo , le flatta beaucoup , et tout ce qu'il en put obtenir fat que maître Jacques , sans nier ni blâmer le projet , promit simplement de ne s'en plus mêler. Les conjurés , ayant perdu ce chef, si nécessaire par sa profession , n'en purent trouver un pareil ; le temps refroidit les esprits , et les choses en restèrent là.

Il n'est pas moins étonnant que le pape , avec l'autorité absolue et un corps de troupes, n'ait pas fait, du cardinal, quelque justice au peuple. ^

Aquaviva eut , dans les derniers jours de sa vie , tant de remords de ses violences , qu'il voulait en faire publiquement amende honorable ; mais le sacré collège ne le permit pas , ob reverentiam purpuras.

Le ministre d'Espagne entretient encore aujourd'hui quatre soldats et un bas officier, qui montent la garde sur la place, prêts à sabrer les sbires qui oseraient paraître sur sa franchise. Les autres ministres étrangers ont aussi chacun la leur, et toutes sont autant d'asile pour le crime.

Il en est ainsi des autres villes de l'Italie. J'ai vu , à Florence, un coquin qui s'était fait une baraque sur le perron d'une église où il vivait , depuis deux ans , de charités , s'y renfermant la nuit , et se promenant le jour sur le perron. Etant à* Boulogne,

je voyais sous le portique des franciscains plusieurs de ces marauds y recevoir tranquillement autant d'aumônes q^e les mendians qui couraient les rues.

Il y a un siècle que toutes les franchises auraient été supprimées, sans la hauteur, pour ne pas dire phis, de Louis XIY, qui , seul de tous les souverains , voulut conserver la franchise de son arabassadeur* Le pape Innocent XI avait le consentement des autres princes , qui le retirèrent dès qu'ils virent qu'il n'était pas général. Comment le confesseur de Louis XIV , un jésuite , attaché au pape par état , n'a-t-il pas remontré à son pénitent de combien de crimes il se rendait responsable , et dans une occasion oii la raison , la justice et le bien de l'humanité^ étaient visiblement du côté du pape.

Ce prince avait de grandes qualités ; mais il n'a pas toujours placé le point d'honneur oh il devait être, e^a quelquefois abusé de sa puissance. Il eut raison d'exiger une satisfaction éclatante de l'attentat des Corses contre son ambassadeur ; mais il fallait en même temps châtier les domestiques qui avaient donné lieu à la violence de la soldatesque. Il faut dans toutes les affaires envisager à la fois le principe et l'effet. Tout Rome attestait alors que les valets et les braves attachés au duc de Créqui ne cessaient journellement d'insulter les soldats de la garde corse : ce qui est assez croyable , vu l'espnt du temps , l'indiscrétion française et l'insolence de la valetaille.

Si l'on peut blâmer l'excès du crédit des. cardinaux , on ne peut leur faire de reproches sur les mœurs. Il y en a sans doute quelques-uns , comme parmi nos évéques , dont la conduite ne serait pas hors d'atteinte ; mais en général elle est régulière. Un prélat qui aurait donné un scandale, et ne serait pas d'une naissance qui excuse tout, parviendrait difficilement au chapeau; et il est très-rare qu'une longue habitude de régularité , ou même de contrainte , se démente dans un âge plus avancé. Piccolomini , qui avait été gouverneur de Rome , place cardinalice , c'est-à-dire d'où l'on ne sort que pour être cardinal , eut beaucoup de peine à y parvenir , à cause de quelques galanteries d'éclat.

Quoiqu'il n'y ait pas à Rome la même réserve qu'en France sur les spectacles à l'égard des ecclésiastiques, les cardinaux n'y paraissent guère. Il y a bien la loge du gouverneur ; mais il n'est que dans la prélature , et beaucoup de prélats s'en abstiennent.

A l'égard de la débauche qui règne, dit-on , publiquement à Rome , et des femmes prostituées sous la protection du gouvernement , cela est absolument faux , du moins à présent. Il n'y a pas plus k Rome qu'à Paris y à Londres et dans les grandes ca-

6^8 Voyage

pitales , de lieux ie débauche. On y est ce qu'on appelle raccro* ché en plein jour. Cela n'arrive-t-il pas à Paris ? On ajoute , pour aggraver le reproche , que c'est souvent par des abbés ; on ne dit pas que cet habit n'est pas restreint aux ecclésiastiques. C'est l'habit commua de tous ceux qui ne veulent pas être confondus avec le bas peuple , et ne sont pas en état de se vêtir comme les laïques aisés. Observons encore que tout se fait en Italie par des hommes. Aussitôt qu'on y est entré, on ne voit plus de servantes dans les auberges ; ce ne sont que des valets , camerien\ Je ne connais que Venise ou les femmes publiques forment une espèce de profession , et soient protégées par le gouvernement.

La société à Rome est divisée en plusieurs classes , comme daas tous les gouvernemens ou il y a des distinctions d'état trèsmarquées. Les cardinaux , les princes romains, les femmes qua— lifiées , la prajkture , forment la première classe. L'assemblée qu'on appelle conversation se tient k des jours marques *chez ceux ou celles qui se sont mis sur le pied de la recevoir. Les étrangers connus , et présentés par le ministre de leur nation, y sont admis , et peuvent continuer d'y aller. On y joue , ou l'on y prend des glaces. Le jeu n'y est pas fort ; comme partout oii l'opulence n'est pas grande. On n'y paie point les cartes ; mais aussi sont-elles souvent bien sales , et ne les change*t-on que lorsqu'on ne peut absolument s'en servir. La propreté n'est , en aucun genre, une qualité des Italiens , ni même des Italiennes. Un insolent de Paris s'exposerait à quelques dégoûts , indépendamment d'autres accidens dontjmalheureusement l'Italie n'a pas le privilège exclusif.

Je fus d'abord un peu choqué de ne voir sur les tables de jeu que des jetons de cuivre ou d'ivoire. La raison qu'on m'en donna me parut bonne pour les maîtres de maison , et injurieuse poulies joueurs. On prétend que, si les jetons étaient d'argent, on en emporterait souvent par mégarde , ou autrement. On m'ajouta que M. le duc de Nivernois en atait perdu quatre ou cinq cents , pendant son ambassade.

Les gens de loi et les principaux de la bourgeoisie ont aussi leurs assemblées , et vivent entre eux ; car un homme d'un ordre inférieur, quelque mérite qu'il eût , ne serait pas admis dans les sociétés de la première classe. La naissance et les dignités y sont les seuls titres d'admission. Je ne donnais poin tdepay s oii le mérite personnel soit moins considéré qu'à Rome, si l'on excepte. l'Aile* magne , ou la naissance l'emporte sur tout. Un exemple suffira : Barsquainstein , fils d'un professeur d'histoire à Strasbourg , Vêtant fait connaître par son esprit et ses talens , l'empereur Charles YI se l'attacha , le fit ministre et comte de l'Empire. Il a

occupé la même place soiisrimpératrice-reine. Les pi us grands lui faisaient la cour ; mais il ne put jamais engager leurs femmes à wr la sienne. La comtesse de Kaunits , que je voyais souvent à Naples où son mari est ambassadeur de l'empereur , m'a dit que le comte de Kaunitz , son beau-pere , que nous avons Vu ambas-^ sadeur en France , voulut , à son retour de Vienne , admettre dans sa société quelques femmes aimables et estimables qui en auraient fait l'agrément. Celles qui leur étaient supérieures par le rang refusèrent d'y souscrire , désertèrent , et le comte de Kaunits fut obligé de se soumettre au nobl^ ennui dont elles étaient en possession.

Sur réloge qu'on faisait devant elles du général Lawdon , qui venait de remporter une victoire, en applaudissant à son mérite: C'est dommage, disaient*elles,^i/V/ne soit pas chevalier; car avpc seize quartiers, sans mérite y il leur aurait paru bien plus estimable.

Il n'en est pas ainsi à Paris; un homme de mérite n'est exclus d'aucune société. Il est vrai que le premier des mérites , pour y être reçu et accueilli , est celui d'être aimable , c'est-à-dire de porter dans la société de l'esprit d'agrément. Il suffit souvent d'être homme de plaisir pour être recherché. La probité, la naissance , pourvu qu'elle ne soit pas honteuse et sans fortune , sont les dernières choses dont on s'informe. Ce que je dis de la facilité des liaisons ne regarde que les homoies. Les femmes , qui sont partout les conservatrices de la vanité, admettraient un homme dont elles ne recevraient pas lajrifemme. Il faut plus d'égalité d'état pour qu'elles se voient familièrement. Une seule chose établit l'équilibre avec la naissance , les titres et le rang ; c'est l'opulence. Les richesses donnent une grande considération, puisqu'elles décident des alliances les plus disproportionnées , et quelquefois honteuses. Il est naturel qu'elles influent sur la sociéfé ; et le besoin du plaisir y contribue encore. La plupart des femmes de qualité , et même titrées , n'ayant qu'une pension médiocre relativement à leurs fantaisies , ne pourraient pas tenir une maison assez opulente pour y recevoir habituellement une compagnie à leur choix ; elles sont donc obh'gées de rechercher celles qui peuvent en faire les frais , et c'est communément dans la finance qu'on les trouve. L'orgueil compose avec le plaisir, et en subit la loi. Quiconque donne un bon souper , a une loge à l'opéra et anx autres spectacles, est en possession de se faire faire la cour , et d'avoir même des complaisances de tout état.

Le goût pour la table ne règne pas à Rome comme à Paris ; ce qui n'empêche pas qu'on n'y puisse faire des liaisons agréables dans les sociétés de la première classe et de l'ordre mitoyen. Le

65a VOYAGE

séjour que j*y ai fait , et les liabitudes que j'y ai eues , mWt .confirme ce que le président de Montesquieu m'en avait dit : que Rome eût été une des villes oii il se serait retiré le plq# volontiers.

A regard du physique , les environs de Rome , quatre ou cinq lieues à la ronde , sont en friche et dévastés presque partout. Yarron n'en louerait pas aujourd'hui la culture. La campagne ne prévient donc pas favorablement pour la capitale. En effet , quant au peuple et à la petite bourgeoisie , tout décèle la puvreté , comme tout à Londres annonce l'opulence nationale , et à Paris le luxe particulier.

La Rome moderne ne rappelle l'ancienne que par des ruines , et la population présente ne donnerait pas l'idée de celle dont parlent les historiens. Ce n'est pas que je croie qu'elle ait jamais été au point qu'ils prétendent: il serait même aisé d'en prouver l'impossibilité. Sans vouloir faire ici une dissertation, il suffirait de considérer que l'enceinte actuelle de Rome est la même que sous Aurélien , mort en 2^5 , qui donna à cette ville la plus grande étendue qu'elle ait eue. Elle n'égale pas celle de Paris, dont le diamètre est de cinq mille deux cents toises de la barrière du Roule k celle du Trôhe (plus de deux lieues) ; et Paris est à peu près rond. Il n'est donc pas possible que Rome ait pu , dans les temps les plus brillans, renfermer plus de cinq- à six cent mille âmes , si l'on fait attention à l'espace que devaient occuper les places publiques , les temples , les portiques > les cirques, théâtres, am||j|iithéâtres, les palais des empereurs, dont celui de Néron faisait , di:»ent les mêmes auteurs , un tiers de la ville. Denis d'Halica masse , liv. 4 9 <^^t <]ue Rome s'était tellement accrue , qu'on ne savait oii finissait la ville et commençait la camf^ne. On en peut dire autant de Paris , en partant des barrières qui joignent presque les premiers villages. C'est pourquoi les auteurs varient si fort sur l'étendue de Rome sies uns lui donnant treize milles de circuit, et d'autres jusqu'à cinquante milles. Il n'est donc pas étonnant que ceux-ci y supposent des millions d'habitans ; ils y comprenaient sans doute le Latium en entier. On parlerait encore ainsi de Paris , si Ton faisait entrer dans le dénombrement les villes, bourgs et villages de dix à douze lieues à la ronde.

Cependant, quelque supposition qu'on pût faire sur la population et le nombre des citoyens romains , il n'est guère possible de croire ce qu'on lisait sur la pierre d'Ancyre : que , sous le sixième consulat d'Auguste , le dénombrement des citoyens romains montait à quatre millions cent soixante-trois mille ; et que, sous l'empereur Claude, le nombre en fut encore aug*

EN ITALIE. 65i

-mente et porté jusqu'à six millions neuf cent soixante-quatre mille. Rapportons les termes mêmes de Juste Lipse , tom. III, j)ag. 387. Plantin. 1637. -^^g^stus de se in lapide Ancyrano hoc dicit : in consulatu suo sexto histrum condidisse , quo lustra censita sitnt civium romanorum capita quadragi^s centum milUa

et sexaginta tria, Immanis herclè numerus at etiam crevit

assifiuè , et sub Claudio imperatore , Tacitus ac Jîdi auctores accensent sexagies novies centena sexaginla quatuor millia.

La population de tout l'Etat ecclésiastique n'est aujourd'hui que de deux millions , suivant le tableau du gouvernement. Ceux qui portent le plus haut la population de Rome , ne lui donnent pas plus de cent soixante-dix mille âmes ; et nous avons en France quatre villes de province qui en ont autant ou qui les passent : Lyon , Nantes , Rouen et Marseille. Je ne crois pas que Rome en ait plus de cent vingt mille, en y comprenant les Jui£$ et le concours des voyageurs , pèlerins, etc. , hors le temps d'un grand jubile, ou celui du couronnement d'un pape. Les circonstances font extrêmement varier la population d'une ville. Celle de Rome n'était guère que de trente mille , lorsque Grégoire XI y transporta , en 1377 , le siège que les papes tenaient h Avignon^ depuis soixante-douxe ans. Léon X la porta à plus de quatre-vingt mille , et six ans après , sous Clénaent VU , après le sac de Rome, «u 1527, on n'y comptait pas trente-cinq mille habitans. Une grande partie de ceux d'aujourd'hui est composée de prêtres et surtout de moines et de religieuses. Je n'en sais pas absolument le nombre ; mais il doit être fort considérable , si l'on en juge par ceux et celles de cette espèce qui sont dans la seule ville de T^aples. Suivant le dénombrement qui en fut fait et imprimé en 1766, il s'y trouva trois mille huit cent quaranterneuf prêtres, quatre mille neuf cent cinquante-un moines , et six mille huit cent cinquante religieuses. Il est vrai que Naples est trois fois plus peuplé que Rome; mais cell^-.ci , proportion gardée, abonde encore plus que Naples en pareilles colonies.

On n'en sera pas étonné , si l'on fait attention à l'espèce de ^ens qui les recrutent. Les ordres mendians , les plus nombreux de tous , sont ordinairement composés de fils de paysans , d'artisans , etc. Il est naturel que des enfans destinés , par leur naissance, aux travaux et à la peine , cherchent à s'y soustraire, et préfèrent une vie oisive qui leur procure de la considération , et quelquefois du respect de la part de ceux à qui ils étaient originairement obligés d'en rendre. Le couvent des capucins;en renferme trois cents , et l'on évalue à plus de mille le nombre des récollets , dont trois à quatre cents occupent le couvent d'Ara- Cceli, jadis le temple de Jupiter Capitolin. Quelle métamor- 2. 42

phose ! Telle est la politique du pape. Il a d'ailleurs peu de ces troupes dont , malheureument , les antres princes n'ont que trop. Quelques unes de ses places ont de faibles garnisons. A l'égard de l'état de sa maison militaire dans Rome, il est environ de quinze cents hommes ; une compagnie de cuirassiers et une de chevau-légers. L'infanterie consiste en un régiment de gardes Italiennes , un d^ gardes avignonaises , et un de gardes suisses. Ces troupes sont bien entretenues, bien payées, et mal disciplinées. Les soldats ont douze sons par {our , et ne sont ni casernes ni en chambrée. La plupart sont mariés , ont des métiers , et font foire leur service par d'autres à qui ils donnent une partie de leur paie.

Il y a une classe du peuple de Rome qui se prétend fort supérieure aux autres ; ce sont les Transteverins , c'est-^-dire au-delà du Tibre , du côté du Janicule, presque tous jardiniers , vignerons OU' gens de peine. Ils sont persuadés qu'ils descendent des anciens Romains. Cette prétention est asses chimérique, dans une ville si souvent saccagée et envahie par les barbares. Mais comme l'opinion , vraie ou fausse , d'un peuple forme ses seotîinens , fait sa force , et qu'il peut quelquefois ce qu'il croit pouvoir, les Transteverins , plus courageux, plus forts par l'habitude du travail que le commun du peuple , ont souvent fait des séditions , et obligé le gouvernement de compter avec eux. Quoiqu'on ne puisse leur accorder l'antiquité qu'ils s'attribuent, on doit les regarder comme les plus andens du penple et de la bourgeoisie, oii il y en a peu dont l'aïeul soit né dans Rome. H en est à peu près ainsi des grandes capitales qui sont ordinaire-» ment les vampires d'un Etat , comme il est aisé de s'en convaincre à Paris, dans quelque assemblée que ce soit, en interrogeant ceux qui s'y trouvent sur le lieu de leur naissance.

S'il règne, comme je l'ai dit, tant de frugalité ches les plus grands de Rome , on peut juger que le peuple y vit assez misé^ rablement. Les pièces de théâtre des difierens peuples sont une image assez vraie de leurs mœurs. L'arlequin , valet et personnage principal àes cemédies italiennes , est toujours représenté avec un grand désir de manger , et qui part d'un besoin habi* tuel. Nos valets de comédie sont communément ivrognes, ce qui peut supposer crapule , mais non pas misère. Sans vouloir Heu conclure de cette observation , il est sur que le peuple vit trèsmal à Rome. Ce n'est pas que les vivres y soient chers; en 1765, 66 et 67 , années de cherté , et même de disette , le pain ne v«lait que deux sous quatre deniers la livre de France , et vaut conamunément un tiers, et quelquefois moitié moins; puisque le blé , qui coûtait alors vingt livres le setier , n'avait souvent éle

que de dix , onze ou doute. Mais tout est cher pour un peuple pauvre^On trouve à Rome du viii pour l'artisan et le bourgeois , depuis deux , quatre et huit sous la pinte. Les droits sur le vin sont auàsi trës-modërés. Le baril d^ soixante-deux pintes ne paie en tout que vingt-cinq sous, ce qtii n'est que le huitième des . droits à Paris. Le vin est assez généralement mauvais en Italie , excepté en Toscane et à Naples; on ne sait pas même le faire. Les plus passables de l'Etat ecclésiastique sont ceux de Genzano et d'Orviette. Le peuple de Rome ne fait pas grand usage de vin ; car pendant mon séjour je n'y ai pas vu un homme iVre. La viande y coûte un tiers de moiàs qu'à Paris , et les légumes sont bons et en abondance. Le bois est beaucoup moins cher qu'à Paris; et, comme je l'ai dit , on en brûle peu. Le sel est à deux sous la livre.

Je ne suis entré dans ce détail que pour montrer que la vie n'est pas chère à Rome , pour quelqu'un de domicilié, et , comme les poids ni les mesures n'y sont pas les mémeâ qu'à Pahs , j'ai réduit le tout à nos poids , mesures , et à la valeur numérique de nos monnaies.

L'écu romain pèse six gros et demi , trente grains , poids de France, et vaut cinq livres quatre sous , ^ix fixé au change des monnaies. Il vaut cinq livres six sous neuf deniers dans le commerce des matières d'or et d'argent. Il est au titre de l'écu de France , c'est-à-dire , à onze deniers de fin , ou un douzième d'alliage ; à cette différence près , qu'à Rome le remède de loi est en dehors, au lieu qu'en France il est en dedans.

Le se(}uin romain est an titre de vingt-trois carats vingt trentièmes , et pèse un demi-gros vingt-huit grains du marc de France. Son prix est , au change de la monnaie , de dix livres huit sous onze deniers , et , dans le commerce , de dix livres quatorze sous cinq deniers.

Les essais de ces différentes m9nnaiesontété faits par M. TilLet, rhomme le plus etact et le plus instruit sur ces matières. A regard des poids , la livre romaine est de douze onces, l'once de vingt-quatre deniers , et lé denier de vingt-quatre graim. Toi»? , aix mille neuf cent douze grains. La livre romaine est donc à celle de Frdiice , dans le rapport^ à peu près, de vingt-cinq à trente-silc.

On sait la passion que les Romains avaient pour les spectacles , «t que le peuple , surtout depuis la perte de sa liberté et de ses vél'tns, ne désirait qnepdnem et circenses , du pain et des spectacles. Les Italiens modernes diraient circenseS' et pariem , des spectacles d'abord. Ils commencent à Rome le lendemain des Bois, jour de l'ouverture du carnaval et de huit théâtres , oii

raffluence du peuple est toujours la même. Ils ne durent pa> toute l'année ; ils sont remplacés par des spectacles d'un autre genre, des processions, des oratorio dans les églises. Il n'y a point de jour où il n'y ait quelques fêles qui attirent la foule des fainéans ,. première profession de cette ville. Je suis étonné que les Italiens , ayant autant cultivé la musique qu'ils l'ont fait , n'en aient pas imaginé une propre pour l'église ; car celle-ci et la musique du théâtre sont du même caractère.

il y a dans les théâtres d'Italie des places à un prix assez bas pour que le peuple y puisse entrer. Cependant les entrepreneurs paient très-cher les voix rares , soit de femmes , soit de castrats. .La feuneuse Gabrieli avait, à Naples, deux mille sequins pour le came val. Il est vrai que les sujets ordinaires coûtent peu , et que, l'afHuence des spectateurs ne cessant point, les entrepreneurs y gagnent suffisamment.

La passion pour la musique est telle que les gens assez aisé» pour se satisfaire à cet é^rd , courent d'un bout de l'Italie à l'autre pour entendre un chanteur ou une cantatrice célèbre. Les ballets des opéras, les danseurs , sont au-dessous du médiocre. La danse noble ne serait pas goûtée en Italie, la grotesque est celle qui leur plait.

Aucune femme à Kome ne monte sur le théâtre , et il en était ainsi chez tes Romains. Les rôles de femmes sont joués par des hommes. J*ai vu des femmes partout ailleurs sur les théâtres de l'Italie. Mais ce qui m'a toujours choqué , c'était d'y voir des castrats jouer des héros ^Is qu'Alexandre , César , etc.

La promenade n'est pas un des plaisirs du peuple de Rome; il ne pourrait pas se le procurer comme à Paris dans des jardins publics delà ville, et ce serait un voyage que d'aller hors des murs.

L'enceinte de Rome est la même que du temps d'Aurélien , ce sont encore les murailles que releva Bélisaire. La partie de la Yille habitée est à peine aujourd'hui d'un tiers du total ; le reste est en vignes, en champs, en jardins fermés oii l'on n'entre qn'en payant. Cela sérail ou impossible ou très-onéreux au p^ple , et c'est un avantage pour les étrangers qui peuvent satisfaire leur curiosité à prix d'argent , sans être obligés de voir ou faire solliciter les maîtres ^ dont la plupart ne donnent guère d'autres gages à leurs concierges. La villa Médicis appartenant à l'empereur, et occupée par son ministre , est la seule qui soit gratuitement ouverte au public ; et , faute d'habitude de la part des habitans ^ je n'y ai trouvé que des étrangers. On ne voit poîtit dans les faubourgs ni hors des murs, ces guinguettes oii nos artisans et le bas peuple vont oublier leurs travaux , et se livrer k une joie franche , sans souci pour le lendemain.

L«s campagnes , les jardins de la partie méridionale de l'Italie n'ont , ni ne peuvent avoir l'agrément des nôtres. L'ardeur du ^eil grésillerait bientôt les feuilles de nos arbres ordinaires, et leur ferait perdre ce vert tendre , frais , si agréable à la vue , et qui , de temps en temps , rafraîchi par des pluies , se soutient <dans nos climats pendant plus de six mois avec plus ou moins d'éclat. On ne voit guère dans le midi de Fltalie que des chênes \erts , des cyprès , des ifs , des oliviers d'un vert noir ou trèsfoncé , qui n'offre point l'image de la jeunesse de l'année. Ainsi, quoi qu'en disent les admirateurs décidés de l'Italie , nos campagnes sont plus riantes que les leurs. Je n'en dirais pas autant de celles d'Angleterre , si le prime-vert ne s'y soutenait pas aux dépens de plus de brouillard , et d'une humidité plus continue i(u'en France. Voyageons un peu , nous ferons bien : revenons vivre chez nous avec un peu d'aisance , nous ferons encore mieux.

Un aspect assez désagréable dans la population de Rome , est cette multitude de mendians qu'on y rencontre k chaque pas. Je n'imaginais pas qu'il fiit possible d'en trouver ailleurs plus qu'à Paris, oii, suivant le calcul le plus modéré, on en compte plus «de vingt mille. Mais , en y faisant attention , je compris que cela était dans la règle. La mendicité doit principalement régner dans des pays catholiques , et surtout au centre de la catholicité. Dans quelque Etat que ce soit , la mendicité est un défaut de police ; mais elle ne peut être regardée comme un vice méprisable partout oh il y a des ordres honorés qui sont mendians par institution. Il est naturel qu'une canaille qui n'a pas voulu prendre dans ces ordres un brevet de nmidiant qui impose d'autres devoirs génans, ait cru pouvoir en exercer l'emploi comme volontaire dans cette armée.

Il n'y a pas à Rome un pauvre qui n'y vive aisément, même dans un temps de disette. Un gueux un peu alerte peut trouver , ^ans sa journée, trois ou quatre soupes aux portes des couvens et autres ; participer à autant et plus de distributions de pagnottes; •de sortes que plusieurs en revendent, et tous , l'un dans l'autre , en recueillent deux paoles par jour. Cette contribution se lève communément sur les moins aisés des citoyens. Le peuple est partout naturellement charitable , parce que la compassion , bien ou mal entendue , est principalement dans le cœur de ceux qui Coffrent eux-mêmes. Les grands à Rome répandent aussi beaucoup d'aumônes , aliment de l'oisiveté et poison de l'industrie : •quelques uns en font une partie de leur luxe. Ce serait un grand bien, si l'application en était plus raisonnée; si ces aumônes n'étaient qu'une aide , un encouragement , une i*écompense du

travail ; s'ils savaient enfin combien la charité qu'on appelle aumône , diffère de la charité bien entendue.

Il y a trcs-peu de classe moyenne à Rome ; c'est-à-dire , de celte bourgeoisie d'une fortune honnête sans opulence y et qui , avec un patrimoine soutenu de commerce et d'industrie , vit sans faste et sans inquiétude , telle enfin qu'on en voit dans Paris et dans presque toutes nos villes.

On n'a pas à Rome la commodité des carrosses de place, qu'on trouve non -seulement à Paris y mais dans plusieurs villes de France. Ils ne se soutiendraient pas à Rome , attendu qu'il n'y a pas assez de bourgeoisie aisée pour en faire un usage fréquent. Les carrosses de louage ou de remise n'y sont guère employés que par les étrangers.

Le bas peuple est également lâche et cruel. Les, assassinats n'y sont pas rares. La plupart des querelles i»y terminent par des coups de couteau ; et un homme , l'épée à la main , écarterait une foule de cette canaille d'assassins. Ce n'est pas faute de lois. Elles sont à Rome, à certains égards, plus sévères qu'ailleurs; mais presque toujpurs sans exécution , ou mal appliquées. Par exemple , il est défendu , sous peine de mort , de porter des couteaux à gaine , regardés comme poignards ; et celui qui en a frappé ou tué quelqu'un en est quitte pour les galères : encore faut-il qu'il soit sans protection ; car il y a des assassinats impunis. Quelquefois un vol léger est puni de l'estrapade , et plusieurs en demeurent estropiés pour la vie ; de sorte qu'un voleur est souvent plus malheureux qu'un assassin. Cela vient peut-être du peu d'intérêt qu'on prend à Rome à un homme tué , au lieu que le volé y poursuit le voleur. Il n'y a point de pays ou l'argent n'ait une grande faveur ; mais il me parait encore plus révéré chez un peuple qui en a peu, qyi en désire beaucoup, et qui de jour en jour en voit diminuer la masse. De sorte que dans peu d'années on ne verra d'or et d'argent dans Rome , que ce que les voyageurs en portent dans la poche ; car leurs fortes dépenses se paient en lettres de change.

Pour entendre ceci , il faut que j'expose de quelle manière les clioses en sont venues au point où elles sont actuellement.

Sixte Y , qui était monté en serpent sur le trône pontifical , voulut y régner eu prince absolu. Quoique la séparation des prolestans d'avec Rome dût rendre les papes plus circonspects qu'auparavant avec les Etats catholiques romains , ils y conservaient encore beaucoup d'influence. Mais il fallait , pour se soutenir ailleurs , commencer par être maître chez soi ; .et Sixte voulut détruire ou concilier les factions qui partageaient Rome.

Deux puissantes familles^ les Colonne et les Crsins , étaient ea*-

nemies l'une àe l'autre, et cherchaient réciproquement à se détruire : toute la noblesse suivait le parti de Tune ou de l'autre. Cette dissension causait des troubles dans Rome. Sixte V entreprit de les calmer, de les prévenir pour la suite, et d'assurer de plus en plus son autorité, en réunissant et s'attaphant les Ursins et les Colonne. Il avait deux petites-niëce» , petites-filles de sa sœur. Il maria l'une à l'aîné de la maison Colonne, et l'autre à l'ainé de la maison Ursins. Il déclara en même temps que les aînés de ces deux maisons seraient toujours princes del soglio, du trône ; c'est-à-dire que , les papes tenant chapelle , un de ces deux princes alternativement serait assis sur un tabouret auprès du trône ; ce qui subsiste encore aujourd'hui. Par là , Sixte , en accordant à tes deux maisons une supériorité sur les autres , affaiblit réellement leur puissance. Les princes ou barons romains, qui jusque-là s'étaient regardés t:omme égaux de r^ng aux Ursins et aux Colonne , s'en détachèrent par jalousie. Sixte V ayant , suivant la maxime de Tibère , divisé pour régner , imagina , pour mettre toute la noblesse et les familles opulentes dans sa dçpendance , de se rendre maître de l'or et de l'argent des citoyens par l'appât qu'il leur présenta. Pour cet effet, il créaies • lieux de mont, qui répondent à nos rentes sur la ville. Ils étaient d'abord à cinq pour cent; et par les réductions qu'éprouvent ces sortes d'effets , ils sont aujourd'hui à moins de trois pour cent. Mais le coup décisif de Sixte Y, pour garder l'argent , fut qu'au lieu de payer les intérêts en espèces , on ne les paya qu'en papier qui avait et continua d'avoir conrs comme monnaie , que l'Etat reçoit et donne en paiement.

L'or et l'argent furent renfermés au château St.-Ange , et c'est ce qu'on nomme le trésor de Sixte Y. Il était originairement de cinq millions d'écus romains, faisant, de notre monnaie aB^uelle de France , en 1767^ vingt-six millions cent quatre mille cent soixante*six livres treize sous quatre deniers , l'écu évalué à cinq livres quatre sous cinq deniers , titre et poids de France. • .

Je donnerai un état abrégé des revenus et des dépenses du pape , et de ce qui concerne ses finances.

On voit que le système économique de Sixte Y a pu lui être personnellement avantageux , mais qu'il a été pernicieux à Kome , et par conséquent à ses successeurs. Des rentiers peuvent «tre une ressource passagère dans un État ; mais , si l'on ne S'empresse d'éteindre leurs créances eh les remboursant , ils de^ viennent un vers rongeur dans ce même Etat qui , tôt ou tard , périt ou les fait périr eux-mêmes par une banqueroute. Si l'argent , au lieu d'être un fonds mort au château S.-Ange , eut cir f

culë , les terres des environs de Rome auraient été caltivées ; an lieu que les richesses réelles se sont évanouies; l'argent j devient de jour en jour plus rare , et la cause en est évidente. Tout État qui a besoin de productions étrangères , ne peut se les procurer qu'en argent ou par l'échange du superflu des siennes : or, dans l'Etat ecclésiastique , l'exportation est fort inférieure à l'importa* tion ; la balance du commerce est donc contre Rome en faveur de plusieurs Etats qui lui fournissent plus qu'ils n'en tirent. Par exemple , la France ne doit pas à Rome un million en bulles , annates , dispenses , etc. , en dépenses d'ambassadeurs y de l'auditeur de rote , en abbayes à quelques Italiens , et pour les productions que nous tirons : or, la France en fournit pour près de trois millions ; l'excédant doit donc être soldé par Rome en argent, qu'elle tire d'autres États catholiques , tels que l'Allemagne ou la Pologne, qui ne lui portent que peu ou point de productions. Cette ressource n'est pas toujours suffisante, et il y a des calamités qui obligent les papes de recourir au trésor de Sixte Y. Clément XIII y a déjà puisé trois fois dans des années de disette , pour faire venir des blés , sans quoi une partie du peuple serait morte de faim.

On remplace quelquefois une portion de ce qu'on a pris ; mais jamais en total.. Ainsi on estime que ce trésor, originairement de vingt-six à vii|gt-sept raillions de notre monnaie , est à peine aujourd'hui de six à sept.

Benoit XIV n'y donna point d'atteinte; mais le marché, quoique mauvais en soi, qu'il fit avec l'Espagne, lui procura, pour le moment , des ressources que n'a pas eues sou successeur. Quoi qu'il en soit, le gouvernement et l'administration économique de Rome ont tant de vices , que , si on ne les réforme , cet Etat ne subsistera pas encore long-temps , du moins tel qu'il est.

Le désir de l'argent n'y est pas, comme chez les riches tvares, la soif de l'hydropique, mais celle de l'homme épuisé. Aussi n'y > a-t-il rien qu'on n'y obtint à prix d'argent ; et l'on pourrait encore dire de la Rome n^oderne ce que Jugurtha disait de l'ancienne : Urbem venaient et mature perîturam , si emptorem wi- \fenent.

Il passe pour constant que Rezzonico , riche banquier , procura le chapeau de cardinal à son second fils , aujourd'hui pape ( Clément XIII ) , moyennant cent mille écus qu'il donna au cardinal Neri Corsini , neveu de Clément XII. Je suis persuadé t[u'avec trois millions répandus avec intelligence , on ferait pape 4m janséniste , en achetant les voix de ceux des cardinaux qui uc pourraient pas prétendre à la tiare pour eux-mêmes.

Apres m'étre k peu près satisfait sur le matériel de Rome; après

en avoir observé les mœurs et le régime , il ne fallait pas , comme le proverbe 1^ dit de ceux qui négligent ce qu'il y a de plus curieux y aller à Rome sans voir le pape. Pour moi , qui ne le jugeais pas l'objet le plus important de mon vojage , j'avais déjà passé un mois dans sa capitale , sans penser à lui aller baiser la mule. Je le rencontrais souvent avec son cortège , al lantaux prières de quarante beures , qui se font tous les jours de l'année dans quelque église. Cependant, tous les Français connus s^y étant fait présenter , je crus qu'il y aurait de la singularité à ne le pas faire , d'autant que je sus que quelques cardinaux lui avaient parlé de moi ; et j'étais curieux de voir comment il recevrait un auteur noté à Vindex, Je fis part de mon dessein à M. d'Aubeterre , notre ambassadeur, qui, le jour même, envoya son maître de chambre demander pour moi une audience. Le pape la donna pour le lendemain.

Je m'y rendis; et, après avoir, suivant l'étiquette, quitté mon chapeau et mon épée, je fus introduit par le prélat, mon-* signor Borghèse. Je fis les trois génuflexions , et baisai la mule du pontife, qui' me fit relever aussitôt , et engagea la conversation. Il me fit d'abord des questions sur les motifs de mon \oy%^e , me parla avec beaucoup d*estime du cardinal de Bernis , avec qui il savait , me dit-il , que j'étais fort lié. Je répondis à tout ce qu'il me demandait, et me mis avec sa sainteté aussi à l'aise qu'il est possible , sans sortir du respect qui lui est dû. Il me demanda , entre autres choses , si je ne comptais pas faire imprimer des morceaux du règiïe présent. Vostra santità , lui répondis-je , non vogUo m*av\filire neperdere. Votre sainteté, ajoutai-je en français , me conseillerait^elle de faire lire par mes contemporains des vérités qui ne plairaient pas à tous? È

'abord en me servis pour Wiy autoriser, je dis au pape : Je sais que votre sainteté entend parfaitement le français, et f espère qitelle trouvera don que le secrétaire de l'Académie Française parle quelquefois sa lapgue. Oui, dit-il, en me parlant lentement. Je me servis donc indifféremment des deux langues. Il m'avait déjà donné une demi-heure d'audience, lorsque je lui dis : Saint père ^ pour ne pas abuser des bontés de votre sainteté, je vais en prendre congé; mais je la supplie auparavant de me donner sa bénédiction paternelle. Aspetta, me dit le pape ; et , sur un signe qu'il fit à un prélat, celui-ci entra dans un cabinet, d'oîi il revint le moment d'après, portant sur une soucoupe un chapelet d'une dixaine , d'oii pendait une médaille d'or qu'il présenta au &aint père , qui Iç prit

et me le donna. En le recevant de sa main , je pris la liberté de la lui baiser, ce qui le fit sourire, et je vis que les assistans souriaient aussi. Quand je fus sorti , je demandai le motif de cette petite gaieté au prélat qui me conduisait. Il me dit , devant les officiers de l'antichambre , que je m'étais attribué ua privilège réservé aux cardinaux , qui ont seuls celui de baber la main du pape , et s'opposèrent au dessein que Benoit XIII (Ursini) avait de l'accorder anx évéques. Comme mon entreprise cardinaliste devint le sujet de la plaisanterie , je leur dis que si une jolie femme m'avait présenté quelque chose , je lui aurais baisé la main en le recevant , et qu'un vieux pontife ne devait pas trouver mauvais qu'on le traitât comme une jolie femme. On en rit beaucoup, et je crois qu'on le redit au pape.

Deux jours après ma présentation , je partis, le samedi 7 février, pour Naples, par leprocaccîo, et j'y arrivai le mercredi 1 1 , vers quatre heures du soir. La distanoe-de Rome à N^aple^ est de cent cinquante milles , qui font au moins cinquante lieues de France ; et cette route très-fréquentée est , à tous ^ards , pour les voitures , les cavaliers et les gens de pied , la moins praticable qu'il j ait en Europe , surtout quelques milles avant Pipemo , et de là jusqu'à Gapoue ; car , de Gapoue à Naples , le chemin est assez beau. On m'a dit que, depuis mon retour d'Italie, le chemin avait été refait pour le passage de la reine de Naples , et qu'il est aujourd'hui 'très-beau. Mais, comme cette princesse n'avait rien de commun avec les auberges , elles sont restées dans le même état. Les vivres et la saleté des chambres , des lits , elc^, l'emportent encore sur les autres de l'Italie ; c'est tout dire.

Le procaccio est un messager qui part tons les samedis de Rome pour Naples, *et de Naples pour Rome ; de sorte que les deux messageries se croisent et se trouvent ensemble à la dinée de Terracine. Chaque journée est de trente milles on dix-huit lieues , qui ne se font pas en moins de douze heures , en partant à quatre heures du matin ; ainsi on arrive de grand jour à la couchée , en hiver même, attendu la latitude. Les voitures que fournit le procaccio, sont des espèces de cabriolets à deux , ne fermant qu'avec des rideaux de cuir , et derrière lesquels on peut placer deux malles et un porte-oianteau , ou même un valet.

Le marché qu'on fait , porte que le voyageur sera défrayé du souper et dû coucher. On ne prend cette précaution que pour s'assurer du gîte ; car le souper n'est pas tentant. AJ'égard du diner, c'est l 'affaire du voyageur. J'étais heureusement muni de provisions et de vin , et je quittais volontiers le procaccio de sa bonne chère , dont je ne fis nul usage. Il faut aussi porter un

couvert, car on ne trouve que des cuillères et des fourchettes de cuivre. On pourrait du moins , quand elles sont de fer, les nettojer en les passant au feu.

L'usage en France est de donner des arrhes pour les places dans les voitures publiques; en Italie, ce sont les voifuriers qui sont obligés d'en donner à ceux qui les arrêtent. Mon dessein était d'abord de prendre un^ chaise de poste ; mais M. d' Aubeterre , notre ambassadeur, ni'en détourna , en me prévenaat que les routes n'étaient pas sûres , et que , s'il ne voyageait pas avec un nombreux domestique, il se servirait lui-même àxxprocaccio. Nous trouvâmes en effet , en traversant un bois , entre Terracine et Fondi , un voyageur qui venait d'être volé et blessé , qu'on transporta à Fondi. Nous n'avions pas à craindre pareille aventure ; nous marchions avec neuf ou dix chaises , et notre caravane était au moins de trente personnes , maîtres et valets. Cela n'empêchait pas qu'à trois quarts de lieue en avant des gîtes , des sbires en guenilles , armés de fusils et de pistolets de ceinture , et prêts à fuir devant des brigands à nombre égal , ne vinssent nous ofirir leur escorte, et nous suivaient à pied pour obtenir quelques paoles qu'on leur donne , et qu'ils ne méritent pas. Ce sont, la plupart, de plus grands marauds que ceux qu'Us sont chargés de poursuivre. J'ai eu la preuve de leur brigandage et de leur vexation avec des voyageur» à qui ils pouvaient inspirer de la crainte.

Arrivé à N^ples, voici ce j'ai recueilli , pendant mon séjour, de notions générales sur son royaume. Sa longueur est de trois cent cinquante milles , sa largeur de cent milles , son circuit de quatorze cent vingt--cinq milles, et de quatre cents milles de cotes sur la Méditerranée et l'Adriatique. Les tables de la population, faites en 1766, la portent à trois millions neuf cent cinquante-trois mille /quatre-vingts âmes. La Sicile en renferme environ trois millions. On compte , dans le royaume de Naples , cent neuf mille cinq cent quatre-vingt cinq prêtres, moines, et religieuses.

Archevêques 22 1

Ëvêqnes 116 f

Prêtres 5594» > 109585.

Moines 80677 I

Religieuses. 22828 j

Ces célibataires sont donc dans la proportion d'un sur trente-* six à trente-sept, et l'on estime qu'en France elle est d'un sur cent huit : ainsi cette espèce de célibataires du royaume de Naples serait à celle de France comme trois à un. Si l'on ne con«

.«idère que la seule ^ille de Naples , dont la' population est , suivant les mêmes tables , de 337095 habitans , les personnes vouées à l'église sont d'un à vingt-deux, encore dit-on qu'il y a eu des omissions faites k dessein. Quoi qu'il en soit j les tables portent :

Prêtres 384g )

Moines 49^> ^ i565o.

Religieuses 685o ]

Le royaume de Naples et celui de Sicile rapportent an roi quarante millions de livres de France, dont vingt à vingt-deux millions sont engagés; de sorte qu'if n'en reste pas vingt pour les dé- .penses. Le roi entretient trente-six régimens d'infanterie et neuf de cavalerie ou dragons , faisant en tout environ vingt-sept mille hommes. Sa petite marine est de deux vaisseaux de guerre, quatre frégates et quatre galères.

Quand on considère la situation du royaume de Naples , la fécondité du sol , la force de la végétation , ce qu'on en peut tirer en blés, vins, huiles, soies, laines et fruits; et quand , d*nn autre coté , on y trouve si peu de manufactures et de conïmerce, on est obligé de supposer que l'administration ou la constitution de cet État est vicieuse. Il paraît que Tune et l'autre le sont. Les biens offerts par la nature , ne peuvent être altérés que par des causes Inorales^ et il y en a plusieurs qui s'opposent à la prospérité du royaume de Naples. La multitude des* gens d'église détruit la population ; l'énormité des impôts étouffe l'industrie et le commerce. Toutes les productions du pays sont chargées de droits de sortie; et les soies manufacturées paient jusqu'à vingt- cinq pour cent en passant à l'étranger, et même de province à province. La multitude des fêtes , des cqnfréries , des processions , etc. , entretient la paresse du peuple le plus vif et le plus ennemi du travail ; il n'a qu'une activité purement machinale.

Presque tout le royaume n'est composé que de grands fie£s et de terres titrées. On y compte soixante principautés , cent duchés, autant de marquisats , soixante-dix comtés et plus de mille barons ou baronnets. Cette distribution n'est nullement favorable à la culture. Les propriétaires ne doivent pas prendre un grand intérêt à l'amélioration de leurs fiefs dont le roi hérite , faute d'hoirs au-delà du troisième degré. Ib ne peuvent par conséquent les aliéner, il ne leur est pas même permis de sortir du royaume sans congé limité ; ib sont donc en effet des espèces de ser& ad^ dicti glebœ. Lorsque les fiefs tombent sous la main du roi , ils n'en sont que plus mal administrés. On sait quel est ailleurs le sort des domaines du prince. Il n'en est pas en Sicile comme

dans le royaume de Naples. Si les seigneurs napolitains ne doivent pas être fort attaches à des possessions précaiies , les cultivateurs le sont encore moins , puisqu'ils ne peuvent disposer du (ruit de leurs travaux. On voit ailleurs des réglemens absurdes sur le commerce des grains; mais à Naples le ministère est en effet le seul marchand de blé ; et la plupart des impôts portent sur les consommations y par conséquent sur le peuple, occasion prochaine de révolte de la part des malheureux qui n'ont rien à perdre. Celle de Maianiello vint , en 1647 > ^'"^ impôt sur les fruits et les herbages , nourriture commune de ce peuple. Yoilà une partie des causes du peu de prospérité d'un Etat, dont le sol serait si fécond , et dont la position est si favorable au commerce. La marque la plus sûre d'un mauvais gouvernement est de voir les hommes , naturellement attachés au Heu de leur naissance , le déserter , pour se réfugier dans les villes , ou se rapprocher de la capitale. L'État napolitain en offre un exemple frappant.

Quelque prévenu que je fusse de la population de Naples , j'en fus frappé en y entrant. Cest la ville la plus peuplée de l'Europe , relativement à son étendue , et qui le parait encore plus par la multitude de lazaroni, de gueux sans profession fixe, dont un grand nombre n'a d'autre habitation que les rues et les places. On voit par toute la ville le même mouvement que dans la rue St.-Honoré à Paris ; et il était encore augmenté par l'affluence des étrangers que le carnaval attirait dans Une année 011 il n'y en avait point à Rome. Les hôtels garnis et les auberges ne suffisant pas à la quantité d'étrangers qui affluaient à Naples, j'en ai vu d'assez distingués obligés de loger chez des artisans , dans des rue» étroites et obscures, 011 les carrosses n'abordaient qu'avec peine. N'étant pas arrivé des premiers , j'aurais été fort embarrassé oix loger , si je n'avais pas eu le bonheur de trouver milady Orfort , bru du célèbre Kobert Walpole, qui , prévenue de mon arrivée, voulut absolument me donner un appartement chez elle. Je l'avais connue à Paris, douze ans auparavant, chez la comtesse de Oraffigny , auteur des Lettres Péruviennes et de Génie. Elle pas* sait alors d'Italie en Angleterre pour y régler quelques affaires , et il y avaitdéjà plusieurs années qu'elle s'était retiréeà Florence. A son retour d'Angleterre, elle retourna en Italie, dont la température l'avait engagée k s'y fixer; et lorsque j'allai à Naples, dont le climat est beaucoup plus chaud que celui de Florence , elle y était établie depuis cinq ou six ans. J'avais été assez heureux pour lui rendre à Paris un très-léger service. Aussitôt qu'elle lue sut à Rome , elle m'écrivit les lettres les plus pressantes , et chargea de plus le cardinal Piccolomini, son ami, de me cher-

cher, et d'exiger ma parole de ne point loger ailleurs que chez elle à Naples.

Quelque répugnance que j'aie toujours eue à prendre en voyage d'autre logement que la chambre garnie, la difficulté d'en trouver alors , et les instances de miladj Orfort me firent accepter ses offres. Son h6tel est à Pezzofalcone , le lieu de Naples le plus éleyë. Elle m'y donna un appartement de la plus grande propreté anglaise , avec toutes les commodités de recherche. L'usage des maîtres à Naples est d'occuper l'étage le plus haut , pour être moins incommodés du bruit et du service des écuries. On est encore par là à portée des terrasses qui forment tous les toits , et d'y aller respirer l'air frais une partie de la nuit , dans la saison des grandes chaleurs , qui doivent durer long-temps , si j'en juge par la température de ce climat en plein hiver. J'ai vu , dès le premier jour de mars , des enfans absolument nus , courir sur le bord de la mer. Cette ville , bâtie en amphithéâtre autour dix golfe , offre leplus bel aspect qu'il y ait dans l'uiîivers. Je doute que Constantinople l'emporte à cet égard sur lïaples. J'en décotivrais , de mes fenêtres , toute l'étendue avec celle de la mer , et en perspective le Vésuve à l'orient , et le PausiHppe an couchant. Je voyais le volcan étinceler la nuit, et pousser continuellement , pendant le jour , une épaisse colonne de fumée.

Ce fut, par événement, un bonheur pour moi d'être logé chez milady Orfort. Au bout de dix ou douze jours j'éprouvai ce que j'avais lu dans le voyage de Grosley ou de$ Deux Suédois, l'effet de l'air de Naples sur ceux qui n'y sont pas habitués. L'atmosphère est si imprégnée de soufre par le voisinage du Vésuve et de la Solfatare , qu'on le respire atec l'air ; je m'en trouvai si incommodé , que le docteur Thierry , médecin de l'impératricereine, qui faisait en Italie des expériences sur des eaux minérales, et dont j'étais connu , vint me voir , et me força de me faire saigner. Sans être réduit à m'aliter , je né jouis point, pendant le reste de mon séjour à Naples , de ma santé ordinaire. Le chagrin que me causa la mort de ma mëre , que j'appris en même temps, aggrava encore mon indisposition. Quoiqu'elle fût dans sa cent deuxième année , je l'avais laissée en si bon état , que je me flattais de la conserver encore long-temps. On ne pouvait en effet attribuer sa mort à son âge , puisqu'elle mourut d'une fièvre inflammatoire de vingt-trois jours avec des redonblemens. Mes amis de Paris , connaissant ma tendresse pour elle , et ne voulant pas troubler le plaisir qu'ils me supposaient dans mon voyage , se concertèrent avec ma famille , et empêchèrent qu'on n'annen* çât la mort de ma mère dans la gazette de France ; mais je l'appris par celle d'Avignon , et par d'autres papiers publics. J'eu

resaentls la douleur qu'on doit éprouver en perdant la seule personne dont on puisse être sûr d'être aimé. A mon chagrin se joignait le dépit de n'avoir pu aller cette année en Bretagne jouir du plaisir d'y voir ma famille , et de passer auprès de ma mère des momens qui me devenaient de jour en jour plus précieux , à mesure qu'elle avançait en âge. J'avais , l'année précédente , été rappelé d'auprès d'elle par une lettre, du ministre, attendu que j'élais accusé de ne pas applaudir à la tyrannie qui s'exerçait dans la province. Il est vrai que je m'étais quelquefois expliqué en vrai patriote j en fidèle sujet : et c'était alors un grand crime.

Avant que je me trouvasse incommodé dé l'air de Naples, j'en avais déjà vu tout ce qu'il y a de curieui^, ou donné pour tel. Le jour même que j'arrivai , j'allai à l'opéra au théâtre de St.* Charles , parce que le roi y était , et que lorsqu'il y vient, toates les loges sont éclairées chacune de deuxflambeaux de cire blanche, indépendamment des bougies qui sont toujours dans l'intérieur des loges. On vante beaucoup les salles dfe spectacle de l'Italie , et celle de St. -Charles est une des plus renommées ; cependant les six rangs de loges , dont le devant contient à peine trois personnes de front, ressemblent, par leur multiplicité, à des boulins de colombier. Elles s'élargissent un peu vers la porte , oh l'enceinte extérieure d'une forme circulaire a plus d'étendue que l'intérieure , et sont asses profondes pour contenir en tout huit ou dix-personnes sur des chaises. On y prend des glaces , et Ton fait la conversation pendant l'opéra , qui dure quatre ou cinq heures , sans qu'on y fasse attention , excepté à trois ou quatre ariettes. Aussi quand les plus grands amateurs me demandèrent ce que je pensais de l'opéra , je répondis qu'il m'intéressait autant qu'eux , puisque ni eux, ni moi ne l'écoutions. Aussi fait-on des visites d'une loge à l'autre pendant le spectacle , et j'en usais ainsi. Je connaissais tous les ministres étrangers , soit pour en avoir vùplusieurâ à Paris, soit pour m'étre trouvé à dîner avec eux dès les premiers jours de mon arrivée k Naples. J'avais été invité aux bals de la noblesse, et présenté aux principales personnes de cet ordre. J'aurais donc été fort répandu , si c'eût été mon goût ; mais je me bornais à vivre ches milady Orfort , le comte de Kaunitz, nainistre de l'empereur, et M. Hamilton, ndinistre d'Angleterre. Je voyais circuler , dans ces trois maisons, tout ce. qu'il y avait dans Naples de gens qui méritaient le plus d'être connus; et, comme je les rencontrais à l'opéra, je leur faisais des visites dans leurs loges. Je n'aurais pu , sans cette distraction, supporter l'ennui de l'opéra. Je n'ai garde de prendre parti dans la dispute sur la préférence de la musique française ou italienne : j'ai vu cette querelle aussi vive que si elle eût été de

religion. Pour moi , ami des chefs des deux sectes , et tres-sensible à la musique, je me suis borné au plaisir que Tune et l'autre m'ont fait, chacune dans son genre. Les opéra-bouffons des Italiens m'ont plu; mais leurs grands opérasayec deux ou trois ariettes et quelques morceaux de récitatif mesuré , trës-claîrs semés , ne peuvent racheter l'ennui d^un spectacle de plus de quatre heures. Les ballets sont pitoyables ; le garçon perruquier dont je me servais , était un des figurans. La danse noble ne serait pas du goût des Italiens , il leur faut des polichinels , des pierrots et d'autres grotesques, sans légèreté ni grâces. Tous les airs de danse sont empruntés des musiciens français, et je n'ai presque jamais trouvé , dans les sonates et les concerto , que de l'harmonie sans dessein. Au reste , il entre beaucoup d'habitude dans le plaisir que cause la musique , et les différens peuples peuvent fort bien différer de goât, sans avoir tort ni raison. Le récitatif des Italiens nous blesse , le nôtre leur déplaît ; c'est que notre prosodie et la leur ne sont pas la même. Je conviendrai cependant que le leur est plus débité , et le notre trop languissant. A l'égard de nos chanteurs et chanteuses , ils donnent trop de yoix , crient assez souvent, et l'on n'entend pas aved plaisir des sons forcés. Les Italiens pèchent peut-être par l'excès contraire , et ne chantent qii'à demi-voix. Un avantage que notre musique , du moins à mon sens, a sur la leur, c'est que celle de nos instrumens est toujours chantante , au lieu que leur vocale tient lieu de l'instrumentale : ce sont des tenues , des passages , des points d'orgue. Cependant, dans l'ordre delà nature, la voix est le premier instrument , et la musique instrumentale ne doit être qu'une imitation de la vocale. La célèbre Gabrieli me paraissait moins chanter que jouer jde la voix. Pour les castrats , qui n'ont aucune sensibilité dans le chant, ce sont de purs instrumens. Le plaisir qui peut naître de leur exécution brillante , est troublé par la compassion et le mépris que leur état inspire ; c'est du moins ce que j'ai toujours éprouvé.

Les plaisirs du carnaval étaient , à Naples , ce qui me touchait le moins. J'y préférais des courses au Vésuve , à Portici , Herculane, à Pompeïa , deux lieues au-delà de Portici, Pouxsol et Bayes, à la Solfatare. J'avais d'autant plus de facilité à me satisfaire, que milady Orfort avait beaucoup d'équipages et deux maisons de campagne, l'une à Pouzzol et l'autre k St.^Jorio, au pied du Vésuve. Si j'avais été frappé des ravages du temps et des barbares au milieu desmonumens de l'ancienne Rome , je l'étais encore plus en voyant des villes entières ensevelies sous les laves du Vésuve. Je parcourais tous ces lieux avec le meilleur guide y le cicérone le plus instruit que je pusse trouver dans Naples* C'é-

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