‹ Œuvres de DuclosChapitre 22 sur 24 · TT · texte numérisé non relu

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tait pourtant un étranger, M. Hamilton , ministre d'Angleteffe. Lorsqu'il me conduisitau Vésuve , il allait , pour la vingt-deuxiëme fois, en observer les phénomènes. Un étranger curieux, et qui a passé quelques années dan^ un pays , le connaît mieux que ceux qui y sont nés. La plupart de ceux-ci se flattent toujours de voir ce qui est si fort à leur portée, vivent et meurent sans avoir rien vu. Observateur exact des antiquités , de la nature et des arts, M. Hamilton, en remplissant avec soin les devoirs de son ministère , trouvait du temps pour tout. Il né manque point à qui sait l'employer. Ce ministre faisait travailler les artistes, et avait formé nn cabinet d'histoire naturelle dont il pouvait être le démonstrateur. Il dinait habituellement chez lui avec un petit nombre d'amis , parmi lesquels il voulait bien m'admettre , et avait de plus , chaque semaine , une assemblée oii se trouvait ce qu'il y avait de plus distingué dans Naples. On y entendait un concert excellent oh mademoiselle Hamilton touchait le clavecin avec une supériorité reconnue dans une ville qui l'emporte , pour la musique , sur le reste de l'Italie. M. et madame Hamilton sont le couple le plus heureux que j'aie connu. Tous deux encore jeunes, avec le cœur droit, l'esprit enrichi de connaissances, ayant les mêmes goûts, et s'aimant réciproquement, m'offrirent le tableau d'une vie patriarchale. La femme, née avec une fortune trè»-honnéte , jouit du plaisir d'avoir fait celle de son mari, qui n'avait, pour tout bien , qu'un nom illustre. Le mari, flatté de ce qu'il doit à une femme chérie y se plait à le dire , et le sentiment de la reconnaissance augmente celui de sa situation.

M. Hamilton , après m'avoir accompagné au Vésuve , eut encore la complaisance de me conduire à Pouzzol , oii nous primes an bateau pour faftre le tour du golfe. Ces lieux sont décrits dans on si grand nombre d'ouvrages , que je n'en dirai rien , sinon que je les parcourus avec beaucoup de plaisir par le plus beau jour , et j' qu'en voyant l'Aveme , les Champs-Elysées , la Grotte de la Sybille, etc. , j'admirai le parti que#VirgiIe en avait tiré dans le sixième livre de l'Enéide , et combien l'imagination des poètes dénature les objets. C'était sur les bords de ce golfe que les empereurs et les plus grands de Rome avaient des maisons de plaisance. Tacite , Suétone , Dion Cassius , les lettres de Cicéron , celles de Pline parlent des palais , des Thermes , des jardins délicieux de Pompée , de César, de Marins , de Pison , de Domitien , de Lucullus , de Mammée , mère d'Alexandre Sévère , et de beaucoup d'autres. Les ruines des temples et des amphithéâtres attestent la grandeur que les Romains de ces temps-là déployaient à Bayes , Cùmes, Pouzzol , et dans tous les environs du golfe. On sait que Scipion l'Africain y indigné de l'ingratitude des Romainsk son 2. 4^

égard , se bannit Tolontairement de Rome , et alla finir ses jours à Linteme , près de Cumes. Il s'y fit inhumer, ne voulant pas même que ses cendres fussent portées à Rome , et ordonna qu'on mit sur son tombeau : Jngrata patria , ne ossa quidem ynea ha~ bcs. Lorsque les Vandales , dans le cinquième siècle , détruisirent Linteme , il ne restait plus de Tépitaphe qu« le root de patria , ce qui a fait donner , à la tour qui fut bâtie depuis au même lieu, le nom de Tprre di patjiia, Sylla se retira aussi , après son abdication , dans un village près de Cumej» , oii il passa la dernière année de sa vie , et mourut dans une tranquillité dont il était bien indigne. Sannasar , dans une de ses élégies , déplore le sort de Cumes , jadis si célèbre , et dont il ne reste plus que des ruines qoi en marquent la place. Elle est entre les lacs de Galuccio et Licola. On y fait , vers la mi-novembre , des chasses oii l'on tue des millions de canards.

On y voit encore sur la cdte de Bayes les restes d'une maison que Gcéron appelait son académie , et oii il composa plusieurs ouvrages auxquels il donna le titre d'académiques. Les délices de Bayes étaient si renommées, qu'Horace disait: NuUus m orbe locus Baiis prœUtcet amœnîs ;. et que Sénèque et Properce accusent le séjour de Bayes de porter les Romains à la mollesse et même à la débauche , par les plaisirs que ce séjour leur offrait. Il fallait que dans ce temp»-là l'air eût pins de salubrité qu'il n'en a aujourd'hui. Les fièvres régnent souvent dans ces cantons , et surtout vers Bayes. Toute la c6te et les environs de Naples abondent en eaux thermales, à chacune desquelles on attribue la propriété de guérir de quelque maladie particulière. Les honunes seraient immortels, si les effets répondaient aux annonces des spécifiques. On trouve , à peu dt distance de Pausilippe et du chemin de Pouuol , les bains de San-Germano , oii les Napolitains vont, sinon se guérir totalement, du moins se délivrer des principaux accidens du mal qu'ils nonoLmentyraiice^, que nous qualifions de mal de Naples^ et que , pour n'off»nser personne , il suffit d'appeler par son nom , tout simplement la vérole.. Cependant, en rendant à chacun ce qui lui appartient, Naples en est certainement la métn^pole, qui a malhenrcnsement des colonies partout ; mais il n'y a point de pays où Ton en ?oie des effets si terribles.

On passe, en allant de Naples à Poussol j par nn chemin d'uu mille de longueur , creusé au travers de la montagne du Pausi-^ lippe. La longueur est 'de neuf cent soixante pas ; la largeur est inégale , et de dix-huit à vingt pieds ; la hauteur de quarante à soixante. Les ouvertures des deux extrémités, et une au milieu , ne sutiÀsent pas y comme on peut se l'imaginer, pour éclairer une

9Î grande étendue de chemin. On j marche donc dans Tobscurité ; de sorte que les conducteurs des voitures qui viennent d'un côfé, et ceux qui viennent de l'autre, se crient réciproquement, des qu'ils s'entendent , de serrer à droite ou à gauche , pour ne se pas heurter en se rencontrant. J'ai traversé plusieurs f<HS le Pausilîppe ; et lorsque c'était avec milady Orfort , deux coureurs ,^avec des flambeaux, étaient toujours à la tête des chevaux , et nous tenions les glaces levées pour nous garantir d'une poussière fine et très-incommode , comme je l'ai éprouvé en traversant le Pausilîppe en cabriolet.

J'allais de temps en temps me promener an Vésuve , au pied duquel milady avait une maison de campagne très-agréable. Cette montagne pousse toujours en l'air une colonne épaisse de fumée, mêlée d'étincelles, quand le volcan est le plus tranquille : ce qui n^'empêche pas qu'elle ne soit parfaitement Cultivée jusqu'au milieu de sa hauteur, surtout en vignes qui donnent l'excellent vin de lacrjrma Christi, Dans les éruptions , la lave , en torrent de feu liquide , entraine les vignes , les arbres et les maisons. Lorsque , par la suite des temps , la lave refroidie a été couverte d'une croûte de cendres , et des terres portées par les vents et liées par la pluie , on sème, on plante et l'on construit de nouveau. On trouverait, en creusant dans plusieurs endroits, des couches de lave couvertes les unes par les autres , entrecoupées de lits de terres qui ont été cultivées.

Après être descendu dans Herculane , j'examinai les différentes fouilles qui s'y font ; et ce qu'on en relire , prouve que c'était une ville assez considérable pour que le luxe y régnât. Ce qu'on y a trouvé de plus curieux , a été transporté et rangé dans plusieurs pièces du palais de Portici, bAti sur les ruines d'Herculane. On est étonné que les Eonaains, qui avaient des bouteilles de verre , n'aient pas imaginé de le planer , pour en faire des vitres au lieu de leurs pierres émincées , qui ne pouvaient transmettre qu'une faible lumière, sans laisser voir les objets. Mais on doit considérer que les hommes , devant presque toujours an hasard les plus singulières découvertes , n*y ajoutent que peu de choses par leurs seules lumières, et que la propriété d'un corps, la plus voisine de celle qu'ils connaissent déjà., est long-temps à se manifester. Témoin , sans sortir du sujet , les viU'es qui sont au plus du quatrième siècle , quoique le verre fût connu et employé à divers usages, avant la fin de la république; témoin encore les lunettes, postérieures de tant de siècles à l'emploi du verre ; sans parler des différentes propriétés de l'aimant , qui n'ont été successivement observées qu'à des siècles de distance. Je ne doute pas que nos descendans ne tirent del'éiactricité , phénomène de no%

jours , nn parti qu'ils s'étonneront que nous n'ayons pas aperçu.

Le roi d'£spagne , Charles III , étant encore sur le trône de Naples , a fait graver les principales antiquités tirées des fouilles d'Herculane ; et son fils , qui lui a succédé à Naples , fait continuer cet ouvrage , dont il y a déjà cinq volumes. On a beaucoup écrit sur Herculane ; mais personne n'a rien donné de si savant et de si instructif, que l'abbé Winkelman , le pi us habile antiquaire que j'aie connu. Il était, en cette qualité, attaché au pape, et ibrt communicatif ; je prenais , à Rome , grand plaisir à con«^ verser avec lui. Il avait consenti à une correspondance avec moi ; et j'ai appris , avec la plus vive douleur , le crime qui nous l'a enlevé. L'impératrice-reine l'avait appelé k Vienne pour j mettre en ordre un cabinet d'antiquités. Elle Ipi donna , à son départ pour retourner à Rome , des marques de sa générosité. Un scélérat , frère d'un évéque d'Italie , proposa k Winkelman de J'accompagner , et l'assassina dans une auberge k Trieste. Le malheureux fut arrêté et roué ; mais cette justice ne console pas de la perte d'un homme généralement estimé.

On attribue communément au tremblement de terre, et à l'éruption de 79 , sous Titus , le bouleversement d'Herculane , et l'on s'appuie de la seizième lettre du sixième livre de Pline. Mais il me reste une difficulté que j'ai proposée dans une de nos assemblées de l'Académie des belles-lettres, et à laquelle on n'a pas satisfait. Conçoit-on que Pline , qui , dans cette lettre , parle de Misène et de Rétine , qui ne sont là que des circonstances locales, ne nomme pas même Herculane , l'objet principal de cet événement ?

Deux lieues plus loin était Pompéia , qni a eu le même sort qu'Herculane , et qu'on a découverte depuis quelques années, en travaillant à ia terre. Le hasard a fait que la fouille s'est faite précisément k l'entrée de la ville ; de sorte qu'en suivant la rue y on pourrait la découvrir entièrement , et passer de celle-là aux autres avec d'autant plus de facilité , que ce ne sont que des champs et des vignes , et qu'on n'aurait point à respecter des bâtimens comme à Herculane , sur les ruines de laquelle est le palais de Portici.

Les éruptions s'annoncent avec tant d'éclat , que les habitans des lieux qui sont menacés du cours de la lave ^ ont le temps de fuir et d'emporter leurs plus précieux effets. Aussi n'a-t-on trouvé dans Herculane que très-peu d'or ou d'argent. J'ai vu des bouts de galons d'or formés de petites lames plates , tressées comme de la toile de treillis , sans avoir été roulées sur un fil ou une soie. Il s'y est trouvé , dit-on , quelques pierres précieuses , et ffL» un diamant. Ce qui prouve que les habitans ont toujours

1« temps d'éviter d'être ensevelis sous ]es raines, c'est le peu d'ossemens qui se sont trouvés à Herculane. Dans la consternation , oii chacun ne pense qu'à soi , on a pu abandonner des malades.

La même chose se remarque encore à Pompéïa , 011 Ton n'a trouvé jusqu'aujourd'hui des crânes et des os^que dans. un seul •endroit; et mes observations sur le lieu m'ont persuadé que c'étaient ceux des prisonniers aux fers et abandonnés. J'y ai va des restes de chaînes et de trophées d'armes peints sur les murs , qui annoncent une prison militaire.

Un autre objet de curiosité est l'île de Gaprée , à huit lieues sud-, et en face de Naples. Ce lieu est célèbre par la vie débordée qu'y menait Tibère , si tout ce qu'en dit Suétone est vrai. Caprée en est la capitale , ou plutôt la seule ville ; car on ne peut en donner le nom à quelques villages. Il faut excepter Anacapri , situé sur une montagne. Un Anglais, nommé le chevalier Torol , trës-asthmatique , après avoir essayé de tous les cantons d'Italie , dont l'air conviendrait le mieux à son état , ne se trouvant soulagé nulle part , passa dans l'île de Caprée. A peine eut-il passé quelques jours è Anacapri, que sa respiration devint pluslibre. Résolu de s'y fixer, il fit bâtir sur la hauteur une maison agréable , oii il a vécu trente ans , occupé de l'agriculture, et délassé pîar l'étude'. Le premier meuble dont il se fournit pour adoucir sa solitude , fut une jeune et belle fille , dont il eut trois garçons qu'il envoya à Londres des qu'ils furent en âge de s'instruire dans le commerce , chacun avec mille guinées. Il est mort en 1766 , laissant à sa compagne sa maison avec deux mille livres de rente, et le reste de son bien à ses ènfans. Son habitation était une espèce de petit fort 011 l'on arrivait par un escalier taillé dans le roc , défendu par deux petites pièces de canon , et pour garnison , des domestiques , dont le bien-être dépendait du sien et de la durée de sa vie , sans aucun espoir de legs particulier. Il leur a cependant laissé des récompenses sur lesquelles ils ne comptaient pas. n était, d'ailleurs, aimé et estimé dans l'île. Si ce n'est pas là un sage, qu'on le cherche ailleurs.

Si la fécondité du sol d'un pays était ce qui excite l'ambition des conquérans , je ne serais pas étonné que le royaume de Naples eût été exposé à de fréquentes invasions. Ce ne serait pas , comme en certains cantons de l'Amérique , se battre pour des arpens de neige. Je ne connais point de territoire si fertile , et oii la végétation soit si forte que dans toute l'étendue de l'État napolitain. Mais , sans attribuer aux princes le désir de régner pour concourir , avec la nature, à rendre un peuple heureux, e ne vois point , dans l'histoire , de royaume qui ait passé sous

tant de maîtres difFërens. Il y en a eu trës-peu qui y soient nés. On ne serait donc pas surpris qne les Napolitains n'eussent pas pour leur prince un attachement bien rif. Ils se piquent cependant d'une grande iïdëlité; et l'on n'en doit pas douter, si l'on s'en rapporte à un auteur qui a donne à son ouvrage le titre de dix-huitième révolution de la très-fidèle ville de Naples.

Malgré la fertilité des terres , la disette des grains s'est fait «ssec souvent sentir par la mauvaise administration , qui est k cet égard à Naples comme à Rome , oh le gouvernement s'établit marchand de blé. La circulation est tellement gênée , même dans l'intérieur du royaume , par des lois gothiques et absurdes , qu'une province est dans la disette , dans le temps qu'une autre est surchargée de grains. On a vu les Hollandais en fournir à la Terre de Labour, la plus fertile de l'Europe , et qui aurait pu être approvisionnée par d'autres provinces , si le gouvernement avait plus d'intelligence. La nature donne les vivres, et les hommes font la famine. Il n'y en a peut-être jamais eu qui n'ait été factice, et, pour les trois quarts, l'ouvrage du gouvernement. Il en sera toujours ainsi dans un Etat ou le ministère ne comprendra pas que la meilleure et la seule administration du com*» merce des grains , comme de tout autre , est de ne s'en point mêler.

Le marquis Tanucci , principal ministre de Naples , est bien loin de soupçonner les vrais principes de Tadministration. Né d'une famille honnête dans la bourgeoisie , il était professeur de droit k Pise , dans le temps que don Carlos , aujourd'hui roi d'Espagne, était en Toscane. tJn criminel s'étant réfugié dans un couvent , on n'osa violer l'asile ; mais on le fit bloquer de manière que les moines , ne pouvant recevoir aucune provision , furent obligés de livrer le prisonnier. Ils crièrent au scandale , et tous leurs pareils faisant chorus, on voulut faire examiner la nature du droit d'asile , et l'on chargea de cette commission le professeur Tanucci. Il y a des droits que l'examen seul devrait anéantir , et M. Tanucci n'eut pas de peine à prouver l'abus de de celui des moines. Don Carlos fut $i content de l'ouvrage sur les asiles , que, passant sur le trône de Naples , il emmena l'auteur avec lui , et en fit son ministre. Etant depuis monté sur le trône d'Espagne , en 1759 , en cédant à son fils celui de Naples , il y a laissé M. Tanucci chargé de toute l'administration ; de sorte que jusqu'ici , en 1 767 , rien ne se fait à Naples que par les ordres de l'Espagne, sur les conseils du même ministre. Je le crois un honnête homme , avec les meilleures intentions ; mais je doute fort qu'il ait les talens du ministère. Il pourrait bien n'être qu'un légiste ; et l'expérience prouve que ceux qui n'ont

chai^ leur mémoire et occupé leur esprit que du positif des lois , sont de tous les hommes les' moins propres au gouvernement.

On peut lui reprocher la mauvaise éducation qu'il fait donner au jeune roi. Son gouverneur, le prince Saint-Nicandre , Thomme le plus borné de la cour, le fait élever dans la plus grossière ignorance. Il semble même que ce soit le plan qu'on s'est fait. On lui ôta un jour des mains , comme un livre dangereux, les Mémoires de Sully , qu'un honnête imprudent lui avait procu* rés, et qui en fut réprimandé. C'éuit un jésuite allemand qui lui enseignait le français ; ainsi du reste. Ce jeune prince ne parle encore que l'italien du peuple , par l'habitude d'entendre plus souvent que d'autres les valets qui le servent. Or , le napolitain «st mélangé d« quantité d'expressions des diffiérens peuples qui ont occupé cet Etat.

Quand je fus présenté au roi , je ne lui trouvai qu'un air de bonté , avec l'embarras d'un enfant ; car il ne me dit pas un mot. J'avais reçu un antre accueil du roi et de la reine d'Angleterre , qui , chaque fois que je leur faisais ma cour , me faisaient l'honneur de m'adresser la parole sur ce qui m'était personnel. Il est vrai qu'ils n'avaient pas été élevés par le prince de Saint- Nicandre.

Le roi de Naples a montré , par plusieurs traits , qu'il était susceptible d'une autre éducation que celle qu'il a reçue. Dans la dernière disette qu'il y eut, ayant ouï parler de la misère du peuple , il proposa à son gouverneur de vendre ses tableaux et ses bijou , pour en donner le prix aux pauvres. Le prudent gouverneur remontra , avec beaucoup de dignité y à son élève qu'il ne devait pas disposer ^insi de ce qui appartenait à la conix>nne , et ce fut tout ce qu'il crut devoir lui dire dans cette occasion. Le jeune prince a déjà senti et fait connaître ce qu'il pense du peu de soin qu'on a eu de l'instruire. L'emperenr et le grand«duc étant k Naples avec la reine , leur sœur , et la conversation ayant tourné sur l'histoire et d'autres matierea, le roi , étonné d'entendre sa femme et ses beaux-frères traiter des sujets qu'il ne comprenait pas plus que s'ils eussent parlé une langue étrangère , se tourna vers le prince de Saint-Nicandre. Jlfaut , lui dit-il , que. vous m ayez bien mal élesfé , p^ur que je ne sûi3 pas en état de converser at^ec des princes et même une princesse de mon âge. Les pensions ont été conservées au gouverneur en le renvoyant, et c'est avec raison : il y a des gens dent il faut plutôt payer l'inaction que les services.

Ma présentation au roi donna lieu à une tracasserie. Nous a*avions alors, à Naples, ni ambassadevr ni secrétaire d'ambas*

sade. Le consul de France , M. Astier , homme de mérite ^ était seul chargé de nos affaires , incancato , «et , en cette qualité , traitait avec le ministère napolitain. Le roi passait le carnaval à Cazerte, à six lieues de Naples, où il revenait quelquefois pour voir l'opéra , oii je l'avais vu suffisamment le jour de mon arri— vée ; je ne pensais donc point à faire le voyage de Cacerte pour lui être présenté. Cependant le cardinal Orsini , protecteur par intérim des églises de France , depuis la mort du cardinal Sciarra G>lonne, et qui se trouvait alors à Naples, me fit dire par milady Orfort , qu'ayant déjà présenté des Français au roi y il m'offrait la même faveur. Je priai milady de le remercier de ses bontés pour moi y et de lui dire que je ne croyais pas devoir en profiter , ni me faire présenter par tout autre que le ministre de ma nation. Le cardinal me fit l'honneur d'insister sur ce que nous n'avions point d'ambassadeur; à quoi je répondis que Vincan'catOy étant accrédité pour les affaires , était plus que suffisant pour une aussi petite fonction , que celle de présenter un simple voyageur français , et si peu important. Le même jour M. Astier vint me trouver et me demander que ce fût lui qui me présentât. Je lui dis que j'avais prévenu l'offre qu'il voulait bien me faire , et ce qui venait de se passer à l'égard du cardinal Orsini. En conséquence il écrivit au prince Saint-Nicandre , pour le. prévenir que nous nous rendrions à Cazerte le jour où le roi reçoit les ambassadeurs et les personnes qui doivent lui être présentées. Milady Orfort, amie du marquis Tanucci, et qui voulait aller le yoir, m'offrit de me mener à Cazerte ; mais je la priai de me permettre de m'y rendre avec M. Astier, puisqu'il devait être mon conducteur^* chez le roi , d'oii j'irais, après ma présentation, la trouver chez le ministre qui m'avait invité k dîner avec elle. Pious partiales donc en même temps , elle dans son carrosse tt nous dans le nôtre. Mon premier soin , en arrivant au château , fut d'aller, avec M. Astier, à l'appartement du prince Saint- Nicandre , faire la visite d'usage en pareille occasion. Nous ne le trouvâmes point, ou il se fit celer; ce qui se passa me le persuade. Cependant , pour ne manquer à rien , nous laissâmes un billet dans lequel nous loi marquions le sujet de notre visite. De là , nous nous rendîmes an diner du roi , a qui l'on est présenté quand il se lève de table. Les ambassadeurs y assistaient , j'étais connu de tous, ef particulièrement du comte de Kaunitz, ministre de l'empereur, et de M. Hamilton , ministre d'Angleterre , qui , prévenus de ce qui m'amenait , me firent placer près d'eux avec M. Astier, en face du roi. Un montent après, le prince Saint- Nicandre , tirant à part M. Astier , lui dit qu'un simple chargé d'affaires n'avait pas le droit de présenter, et que , si je voulais

être présente , ce devait être par un des ambassadeurs qui étaient là. Je n'entendis rien de cette discussion ; mais M. Astier, se rapprochant de nous, me la redit , et ajouta que c'était un dégoût qu'on voulait lui donner comme consul , et auquel je n'avais aucune part. MM. de Kannitz et Hamîlton qui l'entendirent, m'offrirent à l'insUnt d'être mes présentateurs. Je regardais si je ne pourrais pas m'échapper ; mais il n'y avait pas moyen , sans faire une sorte d'éclat. J'avais derrière moi deux ou trois cercles de courtisans ; le roi , pendant son dîner , m'avait remarqué ; ne pouvait pas douter , en voyant un inconnu à côté des ministres , que ce ne fût une présentation ; et , comme dans ce moment il se levait de table , MM. de Kaunitc et Hamilton me présentèrent.

Au sortir de chez le roi, j'allai chee un homme plus puissant que lui, son ministre, le marquis Tanucci , qui, prévenu de ma visite 9 me fit l'accueil le plus poli , et me retint à dîner, ainsi que M. Astier : milady Orfort y était déjà. Les ministres étrangers et beaucoup de courtisans arrivèrent successivement ; de sorte qu'il y avait plusieurs tables. M. Tanucci me plaça à la sienne qui était de douze couverts. Je m'y trouvai avec milady , précisément à coté du cardinal Orsini. Deux jours avant de partir pour Cazerte , j'avais passé à son palais pour le remercier de ses offres , et lui expliquer moi-même les motifs qui m'empêchaient de profiter de l'honneur qu'il voulait me faire. Ne l'ayant pas trouvé chez lui , je lui réitérai , avant de nous mettre à table , et dès le moment que je l'aperçus , les remercîmens que je lui avais fait faire. Il me parut satisfait de mes raisons et me combla de bontés. Le dîner fut fort bon et servi en gras , quoique nous fussions en carême; le P. Déodat , capucin de Parme, et le meilleur prédicateur de l'Italie, le prêchait alors devant le roi de Naples. C'est un homme d'espnt , de très-bonne compagnie , gai et même gaillard , et , ce qui prouve son mérite , aimé et estimé de M. du Tillot, ministre de Parme. Je l'avais connu à Rome ou je dînais quelquefois avec lui chez le bailli de. Breteuil , et nous nous étions pris de goût l'un pour l'autre. L'ayant rencontré dans les rues de Naples , il fit arrêter mon carrosse , pour me dire , en termes gais , mais très-énergiques , le peu de cas qu'il faisait des Napolitains. On sait que les capucins sont , par leur institut , obligés de ne voyager qu'à pied , à moins qu'ils ne rencontrent quelques voitures à vide oii l'on veut bien les recevoir: or M. du Tillot avait toujours soin d'en faire trouver une que le P. Déodat rencontrait à la porte de la ville, et qui était supposée retourner à vide au lieu oii il avait affaire.

Pour revenir à M* Tanucci y il me fit mille politesses pendant

(y/, VOYAGE

le dîner , et porta s«s attentions jusqu'à ordonner qu'on ne me donnât que du vin de France , croyant que je n'aimerais pas ceux du pays. Quand on se leva de table , ce ministre, au lieu de s'échapper , comme les nôtres font depuis quelques années , par un escalier dérobe , resta au milieu de la compagnie qui avait dîné ches lui , pour donner audience k ceux qui avaient quelque chose À lui communiquer. Voulant retourner le jour même à Naples , et avoir beaucoup de témoins de ce que je me proposais de lui dire , je m'empressai de lui faire mes remerdmens de l'accueil qu'il m'avait fait , et ajoutai, d'un ton à être entendu de tout ce qui était présent , qu'à l'égard de M. le prince de Saint-lSicandre, il ne me trouverait plus écrit chez lui ; mais que je ne répondais pas qu'il ne se trouvât écrit chez moi , c'est-à--dire sur mes papiers , attendu que je faisais des observations sur tout ce qui me paraissait le mériter , et que M. de Saint-Nicandre n'était pas fait pour être oublié. M. Astier fut assez content de ce propos. L'assemblée et M. Tanucci même ne purent s'empêcher de sourire, ce qui me fit voir qu'on avait généralement la même opinion dndit prince de Saint^Nîcandre. M. Astier ne manqua pas de mander à notre cour la mauvaise difficulté qu'on Ini avait faite sur les présentations, et il a été décidé que tout honune accrédité pour les affaires ferait aussi toutes les autres fonctions dans l'absence de notre vrai ministre. M. Astier devatt d'autant plus être étonné du peu de considéra-^ tion qu'on lui témoignait , qu'il en avait eu beaucoup en HoK lande , ou il était consul avant de venir à Naples en cette qualité. Tel est Vetki de la différence des mœurs et des gouvememens. £n Hollande le commerce est en honneur, et l'âme de la république : un consul doit donc être considéré. A Naples , ou il y a peu de commerce , oii les princes , ducs , comtes et marquis font un peuple, un consul y est regardé comme un marchand. Un prince napolitain ne soupçonne pas qu'il y ait à Londres et à Amsterdam des commerçans qui ne feraient aucune comparaison de leur état avec celui de certains Italiens décorés de titres de princes. Un de ces petits seigneurs , qui , en arrivant à la bourse d'Amsterdam , n'eût pas excité la moindre attention pour lui , aurait été fort étonné d'entendre en même temps tous les vaisseaux marchands , de différens pavillons et de toutes nations , saluer de leurs canons le commerçant Legendre de Colandre qui entrait dans le port, comme ils auraient fait povr le stathouder. Ce Legendre était père des Colandre, Berville et Megremont, morts lieutenans généraux de nos armées. Autre pays , antres mœurs. J'ai observé celles de Naples autant qu'un étranger le doit et le peut faire chez un peuple oii il ne passera pas sa vie^

J'ai conna parmi les grands des hommes fort estimables ; mais ceux qui m'ont paru les plus instruits sont les gens de palais > qu'on nomme les Paillettes ^ à cause de leurs chapeaux de paille.

A regard du bas peuple , la crapule , la fainéantise , l'ordure , la filouterie forment son caractère. Je ne parle point de sa superstition , parce qu'elle est nationale , et se trouve plus ou moins dans toutes les lif^lasses. Il est pourtant remarquable que , dans un état feudataire de Rome , l'inquisition soit dans une telle horreur , qu'il serait aussi dangereux de tenter de l'établir à Naples qu'à Londres. Il y a même un tribunal chargé de veiller, à ce qu'il ne s'introduise, dans tout autre , aucune forme de procé<dure qui tint de celle de l'inquisition. C'est une arme de moins entre les mains^ des gens d'église , qui ne peuvent joindre la terreur à la séduction , dont ils tirent assez d'avantages ; car ils n'ont pas moins de crédit à Naples qu'à Rome sur les esprits. Les jésuites , avant leur expulsion , y étaient aussi puissans qu'ailleurs. Il y a peu d'années qu'un certain père Pépé , un des grands fripons de sa compagnie , avait pris un tel ascendant sur l'esprit du peuple, qu'il balançait l'autorité du roi, et pouvait souvent l'obliger de fléchir. Il avait l'insolence de se laisser baiser la main par don Carlos. Les femmes du plus haut rang ont , en Espagne , cette bassesse pour des moines ; mais aucun n'avait jamais été assez impudent pour l'espérer d'une tête couronnée. La duchesse de Saint-Pierre, française, dame d'honneur de la reine d'Espagne, m'a dit, qu'en sortant un jour avec la reine d'un office de chez les dominicains , le prieur vint conduire celte princesse; que tontes les dames du palais baisèrent respectueusement la manche de ce moine, qui , voyant que la duchesse ne les imitait pas, s'avança vers elle, en lui présentant la manche ; qu'elle le regarda , le repoussant , avec le mépris qu'il méritait; et que, là-dessus, il eut l'insolence de la traiter de gouache.

Le père Pépé avait , sur le peuple , un pouvoir plus absolu que le roi. Les ministres conseillèrent à ce prince de l'éloigner de N^aples , en le chargeant de quelque commission honorable pour la cour de Madrid , où l'on pourrait ensuite le retenir. Le jésnite n'en fut pas la dupe , et ne voulut pas quitter une ville où il régnait. Il feignit cependant de recevoir la proposition avec reconnaissance ; monta en chaire , au sortir du palais , sous pré* texte de faire ses adieux. Il les fit si pathétiques , que tout l'auditoire fondit en larmes. Il saisit ce moment pour s'écrier r Pi/w^yi/^ vous me perdez ai^ectant de regrets, mes enfans , qai d'entre vous consent à me suivre ? Ce ne fut qu'un cri dans l'assemblée. Tous le supplièrent de ne les pas abandonner, ou jurèrent de le

suivre. Il les assura qu'il ëlait si sensible à leur attachement, qu'il allait supplier le roi d'honorer tout autre de la commission pour l'Espagne , et qu'il ne partirait pas sans un ordre absolu. Le coquin de inoine vint y d'un air affligé et d'un ton hypocrite , rendre compte au roi de ce qui se passait , et le supplier d'attendre du moins que cette fermeqtation fût calmée, parce que , disait-il, elle pourrait être dangereuse. Le droit du jeu était de jeter le jésuite par les fenêtres ; mais ce jeu-là n'est pas permis dans un tel pays ; de sorte que le roi fut obligé de prendre pour bonnes les excuses du fourbe, qui resta maître du champ de bataille.

he père Pépé était un grand thaumaturge ; il annonçait tous les jours quelque miracle de sa façon. IL vendait au peuple et aux paysans de petits papiers bénis de sa main , dont la vertu était de faire pondre les poules , qui auraient très-bien pondu sans cela, et auxquelles on les faisait avaler ; mais par là chaque ceuf devenait un miracle , sans ceux qu'il faisait d'ailleurs. Si cela ne prouvait pas un fripon fort ingénieux , cela marquait un peuple bien imbécile. Cependant il en tirait tant d'argent , qu'il en avait fait élever une pyramide du plus beau marbre et du plus mauvais goÀt. Il eut un chagrin quelque temps avant sa mort , qui enfnt peut-être la suite ; ce fut de voir tomber, ou partager son crédit par un fripon du même acabit, mais de robe différente : le père Roch , dominicain. Il est bien humiliant pour des princes d'être obligés de compter avec de tels sujets , dont la plupart porteraient leurs livrées , s'ils n'avaient pas pris celles, de moine. J'en ai rencontré à Naples, chez les plus grands seigneurs, oii ils donnaient le ton. Cela ne se verrait pas à Paris , oii je n'ai jamais trouvé de moines mendians dans aucune maison , pas même chez la bonne bourgeoisie. J'en excepte les jésuites , qui , ayant le confessionnal du Roi , et chargés de l'éducation de la principale noblesse , étaient reçus partout. Mais je suis persuadé que, sans être chassés du royaume, s'ils eussent seulement perdu le confessionnal du Roi et les collèges , réduits à leur état de mendians , comme ils le sont par leur institut , ils ne se seraient pas plus facilement recrutés que les autres , et n'auraient pas été plus considérés.

Les religieux rentes en France sortent communément d'une honnête bourgeoisie , paraissent peu dans le monde , et sont , malgré beaucoup de plates déclamations , plus utiles à l'Etat qu'on ne le pense. Ce serait la matière d'un bon mémoire économique. Je suis étonné qu'aucun d'eux ne se soit avisé de le faire. Je m'en occuperai peut-être un jour.

Cette classe de religieux n'a pas, en Italie, sur le peuple , le

même ascendant , et dans les affaires la même influence que les mendians, quoique la plupart , m'a-t«on dit , soient, du moins dans le royaume de Naples , des cadets de noblesse. Peut-être la grandeur des ëtablissemens a-t'-elle préserve de l'esprit d'intrigue des religieux qui jouissent d'une solide opvilence. Il était naturel que le besoin fût le premier aiguillon des moines mendians , lés mît en action , et que l'habitude de séduire pour le nécessaire leur ait inspiré l'ambition de travailler plus en grand. Ils ont si bien réussi qu'ils influaient autrefois dans toutes les affaires des États catholiques , entraient dans les négociations , sont encore aujourd'hui un des appuis de la cour de Rome , et y sont considérés. Ils l'ont aussi beaucoup été jadis en France , oii ils ne peuvent, depuis long-temps, intriguer que dans le peuple.

La superstition ayant toujours été le grand ressort de leur politique , il doit agir en raison de leur crédit , et avoir plus de force en Italie qu'ailleurs. Mais ce n'est pas dans les couvens seuls qu'on entrelient la superstition. C'est dans la cathédrale de Naples , entre les mains de l'archevêque , à la grande satisfaction des petits et des grands, que s'opère , deux fois l'an , la prétendue liquéfaction du sang de S. Janvier. Il serait difficile d'établir dans la cathédrale de Paris ce miracle périodique , à l'égard du chef de S. Denis , dont la légende est à peu près pareille à celle de S. Janvier. On a mis plus de merveilleux dans les circonstances du martyre de S. Denis ; mais dans ces légendes, le plus ou le moins n'est pas fort important ; d'ailleurs le miracle n'est qu'en récit, et l'on ne risquerait pas aux yeux des Français de la capitale un miracle à répétition , qui serait sûrement un sujet de scandale pour les sages, et de dérision pour les autres.

Il n'en est pas ainsi à Naples. La consternation y serait trësgrandé et presque générale , si la liquéfaction ne s'opérait pas. Aussi est-il très-rare qu'elle manque , et cela n'est arrivé que lorsqu'on a eu intérêt de ne pas le vouloir. Par exemple, lorsque, dans la guerre de la succession, nous étions maîtres de Naples , et que M. d'Avaray y commandait , la saison du miracle arriva. Les Napolitains coururent à l'église par dévotion , les Français par curiosité ; et M. d'Avaray s'y transporta pour maintenir l'ordre et contenir l'indiscrétion française. Il savait que les Napolitains ne nous aimaient pas , nous voyaient avec peine maîtres . chez eux, et que l'archevêque était tout dévoué à la maison d'Au-« triche. Il leprouvadans cette occasion. La fiole du sang de S. Janvier était déjà entre ses mains , et il l'agitait depuis un quart d'heure , sans que la liquéfaction voulût se faire. Le peuple , après avoir prié Dieu d'intercéder auprès de S. Janvier pour eu obtenir ce miracle , sans qu'il se fit , coounençait k murmn-

68o VOYAGE

rety et en accusait les Français, comme hérétiques, dont la pré* sence était un obstacle aux faveurs du ciel. Cette fermeatation , croissant par degrés , pouvait avoir des suites violentes. I^es troupes étaient peu nombreuses en comparaison d^s habitans. Un grenadier, en toute autre circonstance, en aurait imposé à cent bourgeois ; mais , si le fanatisme venait à enflammer les esprits , le dernier du peuple aurait affronté cent grenadiers. M. d'Avaray , prenant un parti prcmipt , envoya un de ses gens dire à Toreille de l'archevêque qu'il eût à faire sur-le-champ le miracle, sinon qu'on le ferait faire par un autre, et que lui archevêque serait aussitôt pendu ; et le miracle se fît.

La superstition , la débauche « la crapule , régnent assez généralement parmi le peuple de Naples. Il est asses plaisant de voir sur la place un bateleur rassembler auprès de ses tréteaux une foule de badauds , et à quelque distance de là un moine qui , monté sur une escabelle , un crucifix en main, prêche une pareille assemblée ; de sorte que les deux orateurs s'enlèvent alter^ nativemcntle même auditoire, suivant le degré de leur éloquence.

La quantité de gens de palais qui vivent à Naples , me . ferait croire que la chicane n'y est pas aussi ignorée que les bons principes d'administration. Les calculs les plus modérés portent de vingt-cinq à trente mille le nombre de ceux que la justice ou la chicane fait vivre k Naples. On n'en sera pas étonné, quand on saura que tous les tribunaux du royaume, et même de la Sicile, ressortissent au premier tribunal de justice de Naples , oii toutes les causes peuvent se porter par appel.

On ne prendrait pas une idée fort avantageuse de la justice civile , si on en jugeait par la manière dont s'exerce la justice criminelle. J'y ai vu beaucoup de galériens, dont la plupart auraient été pend us ailleurs. Je suis fort loin d'approuver les rigueurs dont on use ailleurs , oii i\ semble que Iç code des lois pénales n'ait été rédigé que par lespuissans et les riches; mais je n'adopterais pas tous les principes du traiié des Délits et des Peines^ et je l'ai dit à l'auteur même, le marquis de Beccaria. Peut-être n'y aurait-il aucuns supplices à proscrire ; il suffirait qu'ils fussent en proportion avec les délits , qu'il y eût plus de gradations , et qu'on distinguât les fautes et les crimes.

On ne taxera pas de trop de sévérité la justice de Naples ; les prisons sont communément pleines de malfaiteurs ; il y a souvent jusqu'à deux mille prisonniers , et l'on voit peu d'exécutions à mort. Il fallut 9 il y a peu d'années , le cri public pour faire pendre un fils qui avait tué son père , et qui fut un an en prison avant qu'on songeât sérieusement à instruire son procès. Un scélérat s' étant introduit chee un joaillier , par le moyen d'une ser-

EN ITALIE. 68i

vante avec laquelle il couchait , saisit le temps de l'absence du maître pour égorger cette fille , avec qui il avait passé la nuit, et emporta les plus précieux effets de la maison. On l'en avait vu sortir le matin ; on l'arrêta, les bijoux se trouvèrent chez lui. Son procès n'eût pas duré quatre jours en France , et lorsque j'étais à Naples, il y avait déjà huit mois qu'il était en prison. Sur l'étonnement que j'en témoignais à un homme fort instruit des mœurs et des coutumes de Naples, il me dit que ce scélérat pourrait bien rester en prison tant que lui , ou sa famille, pourrait, en payant.

qui , pour

police dans ce royaume, faisait pendre des coquins , et trancher des têtes nobles.

Pour peu qu'on examine le caractère général du peuple napolitain , on n'est plus étonné delà fainéantise de la canaille dont la ville est pleine. Les légumes , ]«s fruits , le poisson commun , et ordinairement le pain , y sont k si bas prix, qu'il est facile d'y subsister. Les salaires, à la vérité, , y sont, comme partout , en proportion avec les vivres ; mais le peuple est si sobre , que trois journées de travail le font vivre pendant huit jours sans rien faire ; et les distributions aux portes des couvens font encore un supplément. Je n'ai vu aucun pays oiiles vivres et la main-d'œuvre fussent à si bon marché.

Gomme les gages des domestiques sont partout une mesure assez juste du prix des vivres, on peut les prendre pour règle , quand on n'a pas le temps d'entrer dans un examen détaillé. Or , les valetsn'ontpar mois, pour gages et nourriture, que six ducats valant vingt-quatre livres de France, dans les meilleures maisons de Naples ; et il y en a beaucoup au-dessous de ce prix-là (i).

Étant resté à Naples plus de temps que je ne xpe le proposais

(f ) La lÎTre de compte de Naples yant deax carlins , le carlin dix grains , monnaie de cairré , et il faut yingt-quatre grains pour faire la livre tournoie de France. Le ducat , monnaie de compte , Tant dix carlins.

JLra livre de poids de Naples est de douse onces, qui n*en font que dix et demie de France, poids de marc; ainsi cent livres de France font oinquaniedeax livres de Naples.

JL^once , monnaie d'or de Naples , vaut trente carlins ou douze livres de France, h huit sous le carlin.

£,e sequin romain vaut , à Naples , vingtrcinq carlins , le florentin vingvgtx , ec le Ténitien yingt*sepl«

La mestti'e détendue est la canne , qui est de huit palmes , et quatre palmes et demie font Faune de Paris ; cinquante-six palmes un quart font cent aunes.

La mesure la plus ordinaire des liquides est le baril , qui contient soixantetrois caraiFes du pays, faisant quarante pintes de Paris. Le meilleur vin , celui du V^uve , coûte cinq à six ducats , monnaie de compte de Naples ^

en j arrivant, j'arrêtai une chaise pour retourner âRome par la même voie que j'avais prise pour venir à Naples. Mais , avant de partir , je voulus employer quelques jours à voir et remercier les personnes dont j'avais reçu le plus d'accueil, tels que M. Hamilton , le comte de Kaunitz et autres. J'allai chez le comte de Kaunitz le jour de son assemblée, et, des que la comtesse m'aperçut , elle vint au-devant de moi avec toutes les marques de bonté dont elle m'honorait , en me disant , comme une nouvelle fort agréable , que l'abbé de Caveirac était arrivé à Naples, et l'était venu voir. Comment , lui dis-je , madame ! Esl-^e qu'un tel maraud est venu chez votre excellence ? Pourquoi non 7 ^-ttie dit-elle, un peu embarrassée ? Cest^ répon<][i$-je, qu'il vient d'être chassé de Rome , après s'être enfui de France poiur éviter le carcan. Ce début de ma part ayant attiré l'attention de la compagnie, j'expliquai ce qu'était l'abbé de Caveirac. Né avec de ï'espril et un caractère souple , il écrit avec facilité ; et , n'ayant aucuns principes , il adopte aisément ceux qui peuvent lui convenir , suivant les circonstances. Les premiers essais de sa plume furent dans l'affaire du père Girard et de la Cadiëre. Les rieurs n'étant pas pour les jésuites , Caveirac se décida contre eux , et fit sans mission des factums extra judiciaires en faveur de la Cadière pour amuser les plaisans. Voyant ensuite que le parti opposé aux jésuites et à la constitution ne produirait pas grand'chose, lise retourna de leur côté. Les déserteurs d'un parti étant toujours bien reçus dans l'autre, il est bientôt devenu un apôtre chez les constitutionnaires.

A l'égard de son ouvrage sur la Saint-Barthélemi , on ne peut pas dire absolument que c'en soit une apologie. L'auteur serait trop maladroit. Son objet est d'en rejeter l'horreur sur l'ambition des princes, et d'en disculper les ecclésiastiques. Le premier article peut être vrai ; maisle second est trop démenti par les faits, et par le caractère connu de ceux qu'il voudrait justifier. Aujourd'hui même que le fanatisme est bien diminué , il est rare d'entendre un ecclésiastique s'élever contre la Saint-Barthélemi, qui pourrait un jour faire autorité.

Caveirac s'étant fait agent des jésuites , de l'archevêque et du parti, il hasarda, contre l'arrêt d'expulsion des jésuites, quelques brochures qui déplurent au parlement ; et , aussi prudent que Crispin , qui n'aime pas les affaires avec la justice , il sortit de France , et se réfugia à Rome. Cétait \k qu'il avait établi son bureau de correspondance avec les évêques ultramontains de

le ducat est de dix carlios, yalant quatre liyre« de FraDce, Le baril du liacrjrma Christi revient donc de vingt à Tingt^quatre livres. L^argcnt est à Naples k quatre pour cent, et le Mont-de-Pie'te' prête & six.

France. Associé avec le prélat GiacomélH , secrétaire des brefs aux princes ,îl en fournissait la matière : Giacomelli les mettait en latin, etils partageaient ensemble l'argent que leur envoyaient ceux de nos évéques qui voulaient être honorés de ces brefs. L'union de ces deux honnêtes gens fut un jour altérée sur la part que chacun prétendait aux gratifications. Ils donnèrent une scène publique , et se traitèrent réciproquement de fripons, sans être contredits par aucun des assistans. L'intérêt les avait désunis ; l'intérêt les réunit. Ils virent qu'ils avaient besoin l'un de l'autre pour leurs opérations, et ne s'estimant ni plus ni moins qu'avant leur brouillerie, ils se réunirent et travaillèrent ensemble déplus belle à fomenter le schisme en France. Ils avaient pour antagoniste un abbé Dufonr, aussi honnête homme qu'eux, lequel concourait au même but, en servant le parti contraire. Il était l'agent des jansénistes. Ces trois boute-feux en firent tant, que notre ministre en fîit instruit , et demanda au pape de chasser de Rome les abbés de Caveirac et Dufour. Tous deux en conséquence reçurent , le même jour , l'ordre de partir ; mais le premier, ayant des amis au palais , en fut secrètement prévenu assez tôt pour avoir le temps de faire une collecte chez les zélés dt son parti , dont il tira une somme considérable.

Pour l'abbé Dufour, agent des jansénistes, il ne fut averti que le jour même oiiil fallait partir ; et , quand il l'aurait été plus tôt, je ne crois pas qu'il e&t obtenu grand'chose des jansénistes. Ce n'est pas qu'il n'y en ait à Rome ; mais ce ne sont pas , comme en France , des jansénistes parlementaires , opposés aux prétentions papales. Personne , à Rom , ne contredit l'infaillibilité du pape, et ne parait douter de l'excellence de la constitution ; mais les jésuites et leurs amis traitent de jansénistes .leurs adversaires, et tâchent de les faire passer pour hérétiques. L'abbé Dufour n'était pas stipendié par ceux-ci, et ne recevait rien que des janséniste^ parlementaires de France. Ces deux boute-feux, chassés de Rome le même jour, auraient pu prendre ensemble la même route ; mais Caveirac n'avait garde d'approcher de France. Il se rendit à Gviia-Yecchia , demanda et obtint la permission d'y rester jusqu'à ce que la mer filt praticable ; c'était en décembre. Pendant ce temps-là, il fit agir les dévotes de France auprès de nos ministres , pour qu'il lui fût permis d'aller à Naples ; ce qui ne lui fut pas difficile à obtenir. Il était libre de se retirer oii il voudrait , pourvu qu'il sertit de l'État ecclésiastique ; c'était obtenir , comme M. de Sotenville, la permission de faire le voyage d'outre-mer, puisque notre ministre n'avait aucun droit de l'envoyer à Naples , ni ailleurs, chez une puissance étrangère. Le seul but de Caveirac était donc de gagner du temps et d'obtenir,

à force d'inlrîgues, de rentrer dans Rome.U écrivit une lettre encyclique kses dévotes de France. Tout le parti fut en l'air , et le pape vivement sollicité pour rappeler ce saint apôtre. Il semblait que ce fût S. Cjprien chassé de Carthage. Le nonce Colonne, qui arrivait de France , et qui , recevant le chapeau , avait pris le nom de cardinal Pamphile y fut employé dans cette négociation 9 et y mit , contre son caractère, tant de chaleur , que le pape, excédé de cette persécution, dit, en parlant de Pamphile : Cet indolent ne s'est jamais remué que cette fois^i , et c* est pour une sottise. Le saint përe ne se laissa point séduire : Caveirac partitpour Naple$,en vertude la permission qu'il avaitdemandée, et qu'il appelait un ordre.

Tel fut le compte que je rendis du caractère et de la conduite de Caveirac , à la comtesse de Kaunitz , en présence de l'assemblée. La comtesse , qui apparemment tenait un peu au parti , mais sans chaleur, me pria de ne plus parler de Caveirac^ et m'invita à diner pour le lendemain. Comme j'avais à peu près dit l'essentiel , il ne me fut pas difficile de lui promettre de n'en plus parler ; et je me contentai , en acceptant le dîner, d'ajouter que je me flattais du moins que l'abbé de Caveirac n'en serait pas ; à quoi elle consentit en souriant.

Depuis mon retour en France , j'ai su que le ministère de Naples avait obligé Caveirac d'en sortir , et qu'il s'est retiré à Li- Toume , oh ses talens lui sont assez inutiles.

N'ayant plus rien qui m'arrêtât à Naples , j'en partis le samedi 21 mars , suivant la même route que j'avais prise pour y venir , et faisant exactement les mêmes journées. J'arrivai à Rome le mercredi 25 , jour de l'Annonciation , avant midi , par le plus beau temps. Je marque cette petite circonstance , parce que la beauté du jour ajoutait beaucoup à celle de la cérémonie qui se faisait. Cétait l'assemblée d'environ deux cents filles qui , vêtues de serge blanche , et couronnées de fleurs , se rendaient |)rocessionnellement à une église oh Te pape et les cardinaux assistaient à une messe , après laquelle on distribua des dots de trois cents livres à ces filles du peuple, soit pour aider à les marier 9 soit pour les faire religieuses ; avec celte différence , que la dot est double pour celles qui prennent le parti du cloître. Plusieurs confréries ou associations font , de temps en temps , les mêmes charités, avec autant d'ostentation et avec anssi peu d'intel* ligence politique , dans un pays ou la dépopulation est firap* pante. Un bon gouvernement dirigerait bien différemment les charités , en supprimant les dots destinées au cloître , pour eu augmenter celles des mariages. N'y a->t-il pas assez de célibataires par état , dans un peuple ou toutes les dignités sont ecdé-

Ba

la

siasliques ? L*ambitîon d*y parvenir mine sourdement les familles ,

nobles. Cette espèce de castration , destructive de tous les peuples \

catholiques par le monacliisme , Test encore plus dans TËtat '

ecclésiastique que dans les autres , puisqu'elle y est honorée , et une condition nécessaire des honneurs et des dignités.

Quoique j'eusse , sinon épuisé ^ du moins satisfait ma curiosité sur Rome , il y aurait eu de la singularité à la quitter aux ap- i

proches de la semaine sainte, temps oii les cérémonies, qu'on '

Sif^We fonctions , y attirent un grand concoure d'étrangers. J'ai tant vu de fêtes et de cérémonies civiles ou ecclésiastiques , que \

]e ne dois pas en être fort touché. J'ai cependant trouvé beau-^ coup de pompe et de dignité dans celles dont on a le spectacle à î

Rome , et surtout k Saint-Pierre. Je fus principalement curieux i

d'assister à \r fonction du Jeudi-Saint. Ce jour-là, i6 avril, fut un des plus beaux du printemps. Les troupes de la garde dn pape , infanterie et cavalerie , bien vêtues , formaient , dans la place , une enceinte dont le milieu était remp-i de peuple. Apres avoir vu les cérémonies de l'église , je me rendis sur la place , aii^essous du balcon sur lequel on porte le pape. Le chevalier de Itf odëne , commandant de la garde avignonaisê , m'ayant ^

mis auprès de lui, je découvrais la ra.ultitude qui inondait la place , et j'étais à portée d'entendre la lecture de la bulle In cœnd '

Domim\ et de voir les formalités de l'excommunication que fulmine le pape , en jetant , du haut de son balcon , un cierge qui s'éteint en tombant sur le perron. Le pontife donne , aussitôt après, au bruit du^canon , des taiiibours, des trompettes , et des acclamations des troupes et du peuple à genoux , sa bénédiction, et une absolution consolante, aux fidèles coupables et repentans des cas énoncés dans la bulle. Il y en a tant, que je ne crois ])as qu'il y ait qui que ce soit qui , de manière ou d'autre , n'ait encouru l'excommunication. Lepape,^ui-méme, en s'examinant bien sur le passé, pourrait n'-en avoir pas toujours été exempt. La lecture de la bulle se fait en latin , par un cardinal diacre ; en italien , par un prélat qui , je crois , est un auditeur de rote , k si haute et intelligible voix , que l'élévation de la tribune n'èmpêche pas qu'un très-grand nombre , dont j'étais , au-dessous , près du péristyle, ne puisse l'entendre. Le bon Clément XIII, en donnant sai bénédiction , ne put retenir ses larmes ; j'en remarquai beaucoup dont les yeux se mouillaient ; et l'émotion d'une grande assemblée est si contagieuse, qu'il y a peu de gens, quel que soit leur sentiment sur le fond de la chose , qui ne se sentent émus dans ces occasions. Cela me rappelle qu'étant en Hollande, à une assemblée de quakers , avec un Français d'une imagination vive , aussitôt que le tremblement les eut saisis , je le vis sortir :

je le suivis pour en savoir la raison ; il me dit que s*^tant aperçu que le tremblement des quakers allait le gagner lui-même, comme le bâillement d'un seul se communique à toute une com* pagnie , il était sorti pour n'y pas succomber.

La bulle In cœnd Domini tire son nom du jour où elle se lit , le Jeudi-Saint , qui est la célébration de la cène, et non des premiers mots de cette bulle , comme on le croit vulgairement , parce que les autres reçoivent ainsi leur dénomination ; telles que les bulles Clericis làtcos^ Unam sanciam. In cntinenti, T^ineam Domini ^ Sabaothj Vntgenitus , etc.; et celle dite In cœnd Domini, est la réunion de plusieurs données par différens papes , dont aucune ne commence par les mots sous lesquels on la désigne. Paul II (Barbo) , Vénitien , en donna une en 1469 , qui commence ainsi : Consueverunt prœdecessores nostri ronuml pontijices annis singulis in die cand Domini, etc, , termes qui supposent que Tusage n'était pas nouveau. Cette bulle ne contient que des excommunications vagues contre ceux qui étaient coupables de grands crimes. Les papes suivans insérèrent , dan^ cette bulle annuelle , différens articles relatifs à leurs prétentions ; et , dès i5io , le concile de Tours déclara qu'elle ne pou» vait être admise en France.

La première de cette espèce qui ait été apportée en France , oii elle fut imprimée , pour la première fois , dans la Pratique bénéficiale de Rebuffe, tst celle de Paul III (Farnèse) , en i536*

Elle commence encore par ces mots : Consueverunt romani pontijices, et contient vingt-quatre articles. Celle de Paul V ( Borghèse) , en 16 10, commence par ces mots : Pastoratis pontificis romani vigilantiay et contient trente articles, qui, en rappelant les causes d'excommunication de la première , y en ajoutent encore d'autres. Urbain VIII (Barberin) , en 1627, commence , comme Paul V : Pastoralis , etc. , avec autant d'articles. Ces trois bulles, dont chacune aggrave la précédente, finissent toujours par menacer les contre venans de l'indignatiou de Dieu , et réservent l'absolution au pape seul.

On est étonné que les papes aient osé les hasarder dans des tempssi peu reculés, et aussi impunément qu'ils l'auraient fait dans le onzième siècle. Mais on est indigné que , même depuis le concile de Tours , des évèques français aient eu , en i5So , la témérité de publier celle de Paul III : ce qui donna lieu à un autre concile, commencé à Tours, et fini à Angers en i583 , de la proscrire de nouveau. Cependant un archevêque d'Aix eut encore , en 161 2 , l'insolence de publier la bulle de Paul V^ plus forte que les premières. '

Si les princes catholiques soojSrent encore, sans rompre avec

mmÊÊÊÊiÊm

Rome , qu'on y publie annuellement cette bulle , ce ne peut être que par mépris ; et le pape devrait , aujourd'hui , s'abstenir de jouer une pareille comédie. Il y a en eflfet des articles si ridicules, qu'un homme censé ne peut les entendre sans rire ; et la pompe de la céréimonie , loin d'en prévenir la dérision , y ajoute encore. Par exemple , le second paragraphe excommunie les pirates qui infestent les mers de l'État ecclésiastique : Qui marc nostrum discurrere prœsumunt , etc. Gomment peut-on retrancher de la communion de l'église des gens qui n'en sont point ? Aussi n'y a-t-il jamais eu ni Saletin, ni Algérien qui soit allé se faire absoudre à Rome.

Je ne m'arrête pas sur les autres cérémonies de la semaine sainte , qui ont de la majesté , mais qui sont décrites partout. •Je remarquerai seulement que Rome m'a rappelé , dans ce temps de redoublement de pratiques dévotieuses, l'idée que je m'étais formée de la cour et de Paris , sous le règne de Henri lU ; c'est-à-dire , que dans Rome , oii le libertinage , disons mieux , la débauche et la crapule font partie des mœurs nationales , la dévotion , ou ce qu'on nomme ainsi , s'allie à tout. Si l'on excepte la valeur militaire , que rien n'altérait parmi nous , et qui ne fait pas le caractère de la Rome moderne , ses habitans sont les Français du règne de Henri III. On ne voit à Rome , dans la semaine sainte , que des processions de pénitens , pieds nus, et couverts d'un sac, qui vont en stations d'une extrémité de la ville à l'autre, à travers les boues , sur un pavé inégal , et souvent par un très-mauvais temps , et assez froid pour que plusieurs en rapportent des fluxions de poitrine. Les variations de température , dans la saison oii se trouve la semaine sainte, sont si fréquentes , qu'un jour ne répond pas à l'autre. Nons en avions un d'été le Jeudi-Saint , et le vendredi nous eûmes pluie, grêle et un vent glacial. Ce n'est pas, comme ailleurs, le bas peuple seul qui forme ces processions de va-nu-pieds; les plus grands de Rome sont attachés à quelques confréries , et en remplissent les devoirs. Un jeune homme de la plus grande espérance, et l'unique héritier de sa maison, revint d'une de ces dévotes caravanes avec une fièvre qui le mit au tombeau.

Un spectacle du même genre est celui des ccu^avites , dévotion imaginée par un jésuite nommé Caravita. Une grande chapelle, appartenant aux jésuites, est le lieu de la scène : c'est là que tous les vendredis , aux approches de la nuit , se rend une troupe de ilagellans. La chapelle n'étant éclairée que par deux cierges placés sur l'autel , on n'a de lumière que ce qu'il en faut pour ne ^e pas heurter les uns contre les autres. Au pied de l'autel est un grand crucifix couché à terre ^ que chacun va baiser en entrant ,

avant d'aller se pUcer dans une des files, qai se forment à mesure que les dévots arrivent. Quand l'assemblée est complète, an homme , portant une corbeille remplie de disciplines , en dîs^ tribu e dans tous les rangs qu'il parcourt ^ comme on le pratique pour le pain bénit dans nos paroisses. Dès que tout est eh armes, im jésuite fait une exhortation sur le mérite de la pieuse flagel-lation qui va se faire ; il cache ensuite , sous l'autel , les deux cierges , et les ténèbres régnent dans la chapelle. Bientôt après on entend , pendant l'espace d'un miserere^ un bruit pareil à celui d'un ouragan mêlé de vent et de grêle , par les coups redoublés de tant de flagellans. Un silence de quelques minutes succède à cet orage ^ pour leur donner le temps de se r'hâbiller , si toutefois ils se sont réellem^ent mis à nu ; car il ne m'a pas paru que les deux temps qu'on donne , l'un avant , l'autre après la flagellation , fussent assez longs pour se dépouiller ou pour se revêtir. Je soupçonne que les plus fanatiques se rendent à la chapelle les épaules nues sous leurs manteaux, qu'ils peuvent quitter ou reprendre en un moment , et que les moins sots viennent par hypocrisie &*y faire voir , et profiter de Tobscurité pour se frapper sur le manteau. Aussitôt que le jésuite a fait reparaître la lumière , le distributeur des disciplines va les reprendre de rang en rang , et chacun se retire édifié , battu et content. Garrick , le Roscius de l'Angleterre , et si excellent pantomime , à son retour d'Italie, et avant mon voyage , m'avait fait|un tableau si plaisant de cette farce dévote , que j'eus la curiosité de la voir. J'y allai deux fois : la première , je m'adressai à un jésuite qui, sachant qui j'étais, et, ne me jugeant pas propre à être un des acteurs de la scène , me plaça fort honnêtement dans une tribune, pour en être spectateur. La seconde fois fut le Vendredi-Saint , jour oii il devait y avoir un redoublement de dévotion et de coups de discipline. Nous y allâmes ensemble sept à huit Français, et nous nous plaçâmes au dernier rang, au bas de la chapelle, avec l'humilité qui convenait à des profanes comme nous ; car les Italiens n'ont pas une grande idée de la religion des Français , et ils ne pouvaient pas nous méconnaître , attendu que nous étions tous en grand deuil avec pleureuses , pour la mort de madame la dauphine. Cependant on nous présenta , comme aux autres , des disciplines , dont on supposait bien que nous ne ferions pas d'usage; mais c'était toujours une galanterie qu'on nous faisait , et nous la reçûmes poliment. Quand on vint , après l'expédition , recueillir les disciplines , au lieu de rendre les nôtres au distributeur, nous les gardâmes; mais nous lui donnâmes chacun un paole , dont il fut aussi content qu'édifié. Il y a dans la semaine sainte un jour destiné aux femmes ,

poar cette fustigation , avec la différence qu'elles font sur leurs fesses ce que les hommes eiiécutent sur leurs épaules. J'ignore quels péchés elles prétendent expier par là ; mais ce ne doit pas être un préservatif contre Taiguillon de la chair , si Ton en croit l'auteur du traité. De usujlagriin re venereâ.

Il est singulier que dans toutes les religions il y ait eu des associations de fanatiques , qui se soient imaginé qn'il y eût d'autres moyens de plaire à la divinité que la pratique des vertus , et qui se persuadent que , le suicide étant un crime , se détruire en détail soit un acte méritoire. Il me semhle qu'une idée plus noble et plus juste de Dieu est de croire qu'il nous donne les biens pour en user sans abus. Je dis sans abus , parce qu'on.ne peut abuser sans nuire à sa conseryation , et que celle de notre être et les moyens de notre bien-être , sans donner atteinte à celui d'autrtii , sont dans les vues de Dieu. Ainsi, les macérations , la castration physique ou religieuse , les flagellations , etc. , sont des absurdités , et seraient des crimes , si ce n'étaient pas des folies.

Mais je m'aperçois que je m'érige en prédicateur ou antiprédicateur, ce qui revient au même. Pour en avoir moins d'occasion , sortons de Rome. J'en partis le mardi d'après Pâques , 21 avril , par le plus beau jour' du printemps , dans' une chaise de voiturin , mon domestique à côté de moi , et muni de provisions de bouche , attendu la connaissance que j'avais des auberges. J'avais cependant fait mon marché pour le souper , que le voiturin devait me fournir ; mais ce n'était que pour m'assurer du gite, et je le quittais toujours de sa bonne' chère. Trois autres chaises étaient occupées par des prieurs dominicains , qui se rendaient à un chapitre à Bologne, et faisaient la même route que moi. Comme nous entrions dans la belle saison , je préférai le voiturin à la poste. Voyageant ainsi à petites journées de dix à douze lieues, je jouissais du plaisic de voir mieux la campagne, d'en examiner les différentes cultures , et de mettre de temps en temps pied à terre , pour marcher dans les plus beaux endroits , et me délasser d'être assis. De plus , étant déjà assez avancés dans les grands jours , nous partions si matin , que nous arrivions de bopne heure à la couchée; ajoutez uiie halte de deux heures pour dîner ; le voyage n'est , dans le printemps , ni fatigant ni désagréable. Le seul avantage de la poste est d'éviter quelques mauvais gîtes ; mais , étant muni de provisions , je ne me trouvais point mal. J'étais même utile à mes «compagnons de voyage , qui étaient d'assez bonnes gens , p^r d'excellente huile d'Aix que je leur donnais pour des salades et des omelettes; car on ne trouve souvent dans les auberges de route , excepté

dans tes villes, que des œufs frais et des herbages, avec de Thuile détestable. Aussi Milady Orfort et M. d'Aubeterre m'avaient<ils oblige d'en recevoir de la leur à Naples et à Rome. Dans les villes principales , nos ministres et autres , tels que le comte Duraszo , ambassadeur de l'empereur à Yenisç , le comte d'£riceyra , ministre de Portugal , ont toujours garni ma chaise de quelques provisions qu'ils savaient devoir m'étre utiles , et me rendaient agrëablç à mes compagnons de voyage, à qui j'en faisais part.

La route de Rome à Florence est de cinquante lieues , et se fait par les voiturins en cinq jours. Les lieux ou l'on s'arrête, soit pour diner ou se rafraîchir, soit pour coucher , sont IVIonterose , Ronciglione , Yiterbe , Montefiascone , oii je fis , comme k mon premier passage , honneur au muscatello.

En partant de Montefiascone , on côtoie, pendant trois lieues, le lac de Bolzëne , qui en a sept de tour , et de forme presque roude. Ses flots sont quelquefois aussi agite's que ceux de la mer y au point que la navigation j est dangereuse. Je l'avais vu dans cet état en allant à Rome. |1 y a deux îles vers le milieu : Bisentina et Martana. C'est dans celle-ci que Théodat fit transt» porter et étrangla , dit-on , lui-même , Amala^nte , reine des Goths , sa cousine-germaine , fille de Théodoric , et à qui il de-, vait la couronne. Cette princesse, mariée à Eutharic, et devenue veuve avant la mort de fhédoric , régna pendant huit ans avec gloire , sous le nom de son fiJls A^halaric. Celui-ci étant mort , elle épousa Théodat, son cousin , avec qui elle comptait partager du moins l'autorité, et qui la sacrifia à l'ambition de régner seul. Il fut , à son tour , U victime de Yitigës, général de &es armées, qui le fit périr, et s'empara du trône.

Deux lieues au delà de Bolzëne, ontronveAquapendente, dernière ville del'Étatecclésiastique en revenant de Rome. Quelque petite qu'elle soit , elle n'en est pas moins éplscopale. Il est vrai que les évéchés sont fort multipliés en Italie , puisqu'on y en conipte deux cent cinquante-huit , et quarante métropoles , qui font deux cent quatre-'vingt-dix-huit sièges ou diocëses. Le seul royaume de Naples en a cent vingt-huit ; les Etats du pape, dans l'Italie moyenne, cinquante-rtrois, dont trois métropoles ; les Etats de Ravenne , Ferrare et Bologne , Parme et Modëne> dix-huit; l'Etat Vénitien, viqgt- trois ; la Toscane, dix-sept; le Milanais, dix-huit ; le Piémont , cinq ; Gènes, six ; la Sicile, onze; la Sardaigue, six; la Corse, cinq ; Lucques, un. Le pape nomme à presque tous les archevêchés et évêchés de l'Italie ; il y en a peu dont les souverains aient la nomination. Le roi de Naples, sur cent vingt-huit j w nomme qu'à ving^t-cinq »

et à aucun de la Sicile. Le roi de Sardaigne nomme les six de cette île. Le grand -duc de Toscane présente trois sujets pour chaque siège, et le pape choisit. Tons les autres sont à la nomination du pontife.

Les évêques étant en si grand nombre en Italie , il est aise d'en conclure qu'il y en a beaucoup d'un revenu médiocre , et d'un territoire fort boilié. Aussi la plupart ne valent-ils pas nos cures du premier ni même du second ordre. On pourrait , en comparant ces prélats aux nôtres , les appeler évéques k portion congrue. Ils ne sortent guère de leurs diocèses ; c'est le corps le plus régulier de la prélature italienne. Je veux bien croire que leur résidence vient principalement de l'amour du devoir ; mais je n'eu soupçonne pas moins que la médiocrité de leur fortune y contribue aussi. Nous ne voyons point nos curés augmenter par leurs équipages les embarras de Paris.

Je partis heureusement très-matin d'Aquapendente, sans quoi j'aurais pu être arrêté long-temps par un torrent, au pied de la montagne de Radicofani , une des plus hautes de l'Apennin. Le Ht en était à sec quand j'y arrivai, et je le traversai en chaise; il y avait quelques flaques d'eau dans les endroits les plus bas, ce qui n'empêchait pas des gens de pied de passer, au moyen de petits détours. Mais comme l'espace que remplit le torrent, d^ns sa force , est fort large , je les voyais se presser , et ce n'était pas sans raison. Les nuages noirs qui s'assemblaient , embrassèrent bientôt tout l'horizon , et à peine fàmes-nous passés , qu'il tomba un déluge avec des coups de tonnerre , tels qu'on les entend dans ces montagnes et entre des rochers qui réfléchissent et propagent la détonation. J'avais , en allant à Rome, éprouvé le froid le plus vif sur Radicofani , et à mon retour j'y essuyai le plus violent orage , qui dura tout le temps que nous mîmes à monter la montagne. Les éclairs effrayaient nos chevaux , et la pluie était -si abondante , que nous étions comme dans un nuage épais , qui nous laissait à peine voir quatre pas en avant. Le ciel enfin s'éclaircit , et nous fîmes halte à une auberge isolée , nn peu au delà du point ou l'on commence à descendre.

De Rome à Florence on ne trouve de ville considérable que Sienne , propre et bien bâtie ; mais sa population ne répond pas à son étendue , ce qui prouve qu'elle a été plus florissante qu'elle ne Test aujourd'hui. La société y est, dit*on , fort aimable ; on y parle aussi purement l'italien qu'à Florence , et sans l'âpreté et l'accent guttural du Florentin. J'ai même observé que les villageois des environs s'exprimaient mieux qu'ailleurs.

J'arrivai de très^bonne heure à Florence le samedi, 2$ avril. Après avoir pris mon logement dans un^ maison très-propre, aur

6q2 voyage

le bord de l'Arno, j'allai voir le marquis de Barbantanne , notre ministre , avec qui je passai les trois jours qua je restai à Florence. Je les employai , par le plus beau temps , à voir ce qui mérite d'être vu , et surtout la galerie , où l'on pourrait rester huit jours de suite sans les regretter, et d'oii l'on ne sort qu'avec le désir d'y retourner. Il y a des détails imprimés d'une partie des choses qu'on y voit ; et, comme je crois l'avoir dit y je n'ai aucun dessein de copier ce qu'on lit ailleurs ; j'y recours moim^me quand je veux me rappeler ce que j*ai vu, et je ne fais ce journal de mon voyage que pour ma satisfaction particulière et non pour l'impression.

M. d'Aubeterre avait écrit en ma faveur à M. de Rosamberg, son ami, premier ministre du grand-duc; mais, quand j'arrivai, j'appris qu'il était parti depuis deux jours , avec le prince, pour trois semaines. J'en fus très-fâché, car j'avais principalement dessein de voir le grand-dac , dont j'avais entendu des éloges qui ne m'étaient pas suspects. La plus grande des curiosités pour moi , c'est un prince digne de l'être. Il y en a assez de loués par des courtisans et des poêles : le grand<-duc l'est par le peuple et les paysans ; voilà les yrais panégyristes. Il vient d'affranchir les campagnes de la tyrannie de la chasse ; les laboureurs ne verront plus leurs moissons dévorées pav les bétes fauves ; m exulrtatione meient , et ailleurs , seminant m lacrpnis.

Les spectacles n'ayant pas encore cessé à Florence , j'y vis Topéra-boufibn , dont la musique est agréable , et les pièces misérables. Je n'en ai guère vu d'autres en Italie. Goldoni est le premier et le seul qui ait commencé à imiter le théâtre français dans la comédie.

Je partis de Florence le mardi 22 avril , pour me rendre à Bologne , oii je séjournai jusqu'au lundi au soir , 4 de mai. J'avais remarqué , en passant les montagnes par oii l'on arrive à Pietra-lVlala , des preuves visibles d'anciens volcans , dont les éruputions sont antérieures à toutes les histoires ; et il en est ainsi d'une grande partie de l'Italie. Un voyageur instruit , et tant soit peu attentif, en voit partout des vestiges , tels que des pierres ponces, des pyrites, des laves durcies, qu'on a prises pour des pierres de carrière ordinaire.

Bologne est dans un des plateaux de la plus belle culture et de la plus forte végétation ; et la campagne était alors dans son état le plus briUant. La saison et le temps engageaient à la parcourir; et j'en goûtai le plaisir. A l'égard du temps que j'ai passé dans la ville, je l'employai exactement en homme de lettres. Ma première visite fut chez le vieux Zauotti , secrétaire de l'institut, qui me reçut en confrère ; il me présenta à tous les professeurs ,

qui me comblèrent d'honnêtetés. L'un d'entre eux , nommé Pozzi j professeur de chimie, élève de Rouelle , m'ofirit d'être mon cicérone dans Bologne , dont il me fît voir tout ce qui est digne de curiosité. L'institut seul su£Girait pour honorer la capitale d\un Etat. C'est un palais qui renferme tout ce qui concerne les sciences et les arts : astronomie , mécanique , physique , ana* tomie , peinture , sculpture , bibliothèque , etc. , rien n'y est oublié en leçons et en modèles. La salle destinée à l'instruction des sages-femmes est un établissement qui devrait se faire dans toutes les villes qui peuvent entretenir un démonstrateur dans cette partie si nécessaire de l'art d'opérer. On voit dans une des salles de l'institut des modèles en cire, de grandeur naturelle , de toutes les manières dont l'enfant peut se présenter pour sortir de la matrice, et le professeur donne en conséquence des leçons sur la conduite que doit tenir la sage-femme dans .tous les cas possibles. Les femmes étant admises dans les académies d'Italie , Laura Bassi occupe à Bologne la chaire de physique. Elle parle le français , et c'est en latin qu'elle donne ses leçons. Il y a peu d'années que la signora Agnèse , de Milan , professait les mathématiques avec éclat. Elle s'est depuis retirée dans un couvent d'un ordre très-austère. Le coçate de Marsigli est le fondateur de l'institut, qui est lié à l'université et aux anciennes académies. Il y consacra sa fortune, et l'illustra par ses connaissances en tous genres. Le pape Benoit XI Y , natif de Bologne, a donné à l'institut un nouvel éclat par ses bienfaits, et une protection éclairée. On sait que Bologne , quoique dépendant du pape qui y tient un légat , conserve une image de liberté et de république. Elle a un ambassadeur à Rome , et un auditeur de, rote ; elle fait battre de la monnaie sur laquelle on lit : Bolonia docet ; témoignage public de son amour pour les sciences.

Le docteur Pozzi ne se contenta pas de me faire voir le palais^ il me présenta aux personnes les plus considérables. Il y avait alors à Bologne un homme ou plutôt un personnage qui avait joué un grand et triste rôle à la cour d'Espagne ; c'était le castrat Farioelli, ce chanteur célèbre. Après avoir fait connaître son talent dans les principales cours de l'Europe , il s'était arrêté à celle d'Espagne. Le roi Ferdinand et sa femme s'étaient tellement passionnés pour lui , que sa faveur éclipsait le crédit des ministres. Aussi tons les princes qui avaient à négocier à cette cour s'adressaient-ils à lui , le comblaient de prés^s , lui écrivaient des lettres telles qu'ils en auraient adressées aux Ximenès et aux Olivarès. Farinelli , assiégé par les courtisans , recherché par les ministres , décoré de Tordre de Calatrava , ne neglig^^^i

pas sa fortune ; mais, ce qui est sans exemple , il ne se laissa pas enivrer de la fumée de ]a faveur , parut toujours modeste , et respecta même les grands qui réclamaient sa protection. Un d'entre eux lui demandant un jour ses bontés : Voilà , dit-il , des expressions bien fortes pour les plaisirs que je puis faire : je vais, si vous le désirez, vous chanter une ariette; cest tout ce au un seigneur comme vous peut attendre de quelqu'un comme moi. Il disait quelquefois qu'il regrettait la vie libre et vagabonde qu'il avait menée avec ses camarades , et que des chaînes d'or n'en étaient pas moins pesantes. Cette façon de penser est d'autant plus étonnante , que ces êtres dégradés ont la plus haute opinion de l'importance de leur talent. La nature semble leur avoir donné , par compassion et pour consolation , la vanité la plus folle. Cafarielli disait , en parlant de Farinelli , qu'il avait été premier ministre en Espagne, et ajoutait : // le méritait bien; car cest une voix admirable. La manière dont on traite les plus distingués de ces castrats doit aussi leur tourner la tête. La seconde dauphine ayant le goût de la musique italienne , on fit venir à Versailles Cafarielli , à qui l'on entretint , pendant son séjour , un carrosse et une table de six couverts , traitement exactement pareil à celui du confesseur du roi. Il ne chanta qu'une fois en public : ce fut un oratorio , dans la chapeUe du Louvre , le jour de la Saint-Louis , en présence de l'Académie Française , et son paiement fut une bourse de cent jetons. Sa fatuité , en fait des bonnes fortunes , était une chose curieuse. On ne pouvait s'empêcher de rire du contraste de ses prétentions et de son état , qui pourtant n'était pas méprisé par certaines femmes. Une observation à faire par un philosophe , est que de la multitude de ces castrats , voués et livrés uniquement à la musique dès l'enfance , il n'en sort point de bons compositeurs. On en doit inférer que ce dont on les prive , a de grandes • influences sur les facultés de l'âme.

Farinelli i dans l'opulence, tient à Bologne une bonne maison , qui ne le sauve pas de la mélancolie. Affranchi de la cour à la mort de Ferdinand , il parait aujourd'hui en regretter l'esclavage, comme il j' regrettait sa liberté. Il prouve , comme Bussi Rabutin , que, si la cour ne rend pas heureux , elle empêche, après une longue habitude , qu'on ne le soit ailleurs. ' On me proposa de me mener chez lui; mais, quoique j'aie autant de pitié poor les ministres disgraciés qui prennent si vivement leur état , que d'éloignement pour ceux qui sont enivrés de leur place , je ne crus pas devoir aller m'attrister avec Farinelli.

Je trouvai à Bolo^e un homme plus à plaindre qu'un vieux

EN ITALIE. (igS

castrat blasé. C'était le marquis de Govea, oncle du duc d'Aveiro exécuté avec une partie de sa famille , pour l'attentat commis sur le roi de Portugal. Quoique le marquis de Govea voyageât chez rétranger lors du crime , il a été compris dans le châtiment par la perte de ses biens, et s'est fisé à B^gne , oia il vit d'une modique pension que le roi d'Espagne ^PT fait , m'a-t-on dît y par compassion pour un innocent qui a le|^a!heur de tenir -' de trop près à une famille coupable , pour pouvoir jamais rentrer dans sa patrie. Je l'avais remarqué dans un café de la place du Palais , ou s'assemblent , comme à Paris , les nouvellistes et les désœuvrés de la ville , et ou j'allais le matin prendre du thé , entendre discourir, et me mêler de temps en temps à la couver^' sation. J'y repassais le soir , après avoir employé la journée à voir ce qui le méritait, les savans et les personnes les plus dis-tinguées. Il y avait toujours dans les diiFérentes salles de ce café un monde considérable. Le hasard m'ayant fait asseoir auprès du marquis de Govea , je vis qu'il avait l'ordre du Christ , et que ses habits n'annonçaient pas l'opulence. Je m'informai tout bas de son nom et de ce qu'il était. L'ayant su , je lui fis politesse , et liai conversation avec lui. Il y parut sensible ; car , ayant appris que j'allais à Venise , il me donna , le lendemain , une lettre pour un particulier de cette ville , dont il avait tenu un enfant avant sa disgrâce , et chez qui je serais mieux qu^à l'auberge , dans le concours d'étrangers qui se rendaient k Venise pour le carnaval de l'Ascension.

Avant de quitter Bologne , je voulus faire une visite aux dominicains avec quij'avais voyagé. Leur couvent peut être regardé comme le chef^lieu , la métropole de l'ordre , puisque c'est là que leur saint Dominique est mort , et non enterré ; car on comprend bien que tout fondateur d'ordre doit être canonisé et avoir son autel et non son tombeau , depuis saint Uldaric , première canonisation par Jean XVI dans le dixième siècle, jusqu'à notre mère de Chantai, sur qui je pourrais parler, si je n'avais pas des amies à la Visitation. Je ne fus point tenté de brÀler un cierge devant le fondateur de l'inquisition , patron des incendiaires ; mais j'admirai sa chapelle , et entendis d'assez bonne musique. A propos d'inquisition , on prétend qu'à Toulouse les domini* cains continuent de donner à l'un de leurs moines le titre d'inquisiteur. Si cela est, il n'y a rien de si étonnant que leur impudence, si ce n'est l'indulgence du parlement qui le souffre. . Mais l'exemple des Calas prouve que ce tribunal est ausfti fanatique qu'un moine ultramontain. Mes compagnons de voyage me firent le plus grand accueil , et me montrèrent les beautés de leur mainm. Je les priai de me conduire à leur bibliothèque ,

6çf VOYAGE

qui est assez nombreuse et d&ns un très-beau vaisseau. J*y re<* marquai beaucoup de bons livres. Mais le plus grand nombre est , comme dans tous les couvens , une armée de théologiens , de'scholastiqnes, de mystiques, et de pareilles compilations. Je ne tirai aucun ^tteeux-là des tablettes ; mais fen ouvris plusieurs de différentes c^Kes , et je remarquai l'attention de mes con- " ductenrs sur ce ^i attirait la mienne.

De la bibliothèque nous allâmes à un lieu plus intéressant pour les moines , au réfectoire. Ils me firent voir ensuite leur cellier ; je n'en ai jamais vu de plus grand , ni de mieux garni. Je fus étonné d'une si grande quantité de vin chez une nation oii je ne crois pas avoir vu un homme ivre. Il j avait , dans une enfilade de caves , de quoi abreuver tous les chapitres d'Allemagne. On m'offrit de déjeûner; mais, devant partir le jour même, et n'ayant que le temps de faire préparer mes malles , je les remerciai , et allai à mon auberge , oii j'avais ordonné mon dîner.

J'avais dessein de connaître toutes les façons de voyager en Italie ; et , quand ce n'eât été que pour me délasser des cahots de la route de terre , je voulus prendre place dans la barque du courrier qui part toutes les semaines pour Venise. Je m'y embarquai donc le lundi 4 niai , à huit heures du soir. Cette voiture n'est pas chère; trois sequins furent le prix qu'on me demanda, et que je donnai k ce courrier. On vogue toute la nuit sur différens canaux ; car on passe de l'un à l'autre , et l'on change trois fois de barque jusqu'à Ferrare , oii l'on arrive le matin. J'eus le temps , avant de dîner , de parcourir la ville , et rentrai , vers trois Pleures après midi , dans une barque qu'on remorque jusqu'à cinq milles de Ferrare. Là on s'embarque sur le Pô, dans une espèce de gabare pontée , où l'on passe la nuit ; et , le mercredi 6, nous arrivâmes, vers quatre heures 'après midi , à la vue de Venise. Nous étions près d'entrer dans les lagunes , lors* qu'un violent ourakan nous força de jeter l'ancre ; et , dès qu'il fut calmé , j'entrai avec le courrier dans un canot , et quatre bons rameurs nous firent bientôt arriver dans la ville. Je pris une gondole , qui me conduisit à la maison que le comte de Govea m'avait indiquée. Le maître , à qui je remis la lettre du comte , me parut avoir conservé pour lui le respect du à la naissance et au malheur. Il me reçut très-bien, et j'y fus mieux que je n'aurais été ailleurs , toutes les auberges étant pleines d'étrangers qui se rendaient au carnaval de l'Ascension.

La barque du courrier étant entrée pendant la nuit, j'eus, dès le matin, tout ce que jy avais laissé. Je me rendis chez M. Le Blond , consul de France , qui me fit toutes les offres possibles de services. J'allai de là au palais de France ^ oii il n'y

EN ITALIE. G(j7

avait alors que M. Adam , secrétaire de l'ambassade , qui en usa avec moi aussi honnêtement que M. Le Blond. Le marquis de Paulmy , notre ambassadeur , était alors en France par congé. Mon dessein n'étant pas de faire des liaisons avec des Vénitiens que je ne devais jamais revoir , mais de satisfaire ma curiosité sur le matériel d'une ville unique dans son genre , j'en trouvai toutes les facilités. Le comte Durazzo, que j'avais fort connu k Paris, se trouvait alors ambassadeur de l'empereur à Venise. Ayant su , par quelques Français , que je devais arriver , je ne fus pas plus t6t descendu à mon logement , que j'en reçus un message pour me faire compliment y et m'inviter à venir souper avec lui. Je voulus m'excuser sur ce que j^étais en habit de voyage, et ne pouvais, en cet état, me présenter devant madame l'ambassadrice , dont je n'avais pas l'honneur d'être connu, et que le lendemain je me rendrais à leur palais. Je reçus un second message de la comtesse, qui me fit dire qu'en quelque état que je fusse , elle me priait de venir. Je m*y rendis, et, des ce moment , M. Durazzo fut mon principal guide pour parcourir Venise. Son palais , sur le grand canal , est magnifique , et meublé du meilleur goût. Il tient une excellente maison , dont il fait parfaitement les honneurs, et dont l'ambassadrice, grande, belle et bien faite, est le principal ornement. Il a de plus , sur la place Saint-Marc , un casin meublé avec élégance , oii il se renferme les soirs avec sa société particulière , et oii il m'admit. Les Vénitiens les plus opulens , et hommes de plaisir , ont aussi leurs casins, qui répondent à ce que nos gens à la mode appellent leurs petites maisons.

Quand j'aurais voulu former quelque liaison avec des Vénitiens , il suffisait de connaître leurs lois et leurs mœurs , pour juger que cela n'eût pas été possible, après celle que j'avais formée avec des ministres étrangers que j'avais trouvés chez le comte Durazzo. J'en ai cependant vu de la première classe de la république, et en ai même reçu beaucoup d'accueil; mais ils étaient dans ce moment en nombre considérable à une fête qu'ils donnaient au duc de Wurtemberg , et oii je fus présenté. Sans cette circonstance , aucun de ces nobles ne m'aurait parlé tête à tête.

On sait combien le gouvernement vénitien est soupçonneux , et combien chaque citoyen , noble et citadin , craint de lui être suspect. Nul gouvernement n'est si despotique ni si sévère que cette aristocratie. La noblesse forme collectivement un despote, dont chaque noble , faisant une petite portion intégrante , est individuellement esclave. Il n'y a point de sultan plus redoutable qu'un despote immortel. Sans troapes, sans garde appa-

renie , Tordre subsiste dans Venise sous l'aile de la crainte de rinquisition d'Etat. Tout est fait pour l'inspirer. Les procuracies offrent de toutes parts des troncs sous la forme de masques de lion, avec des inscriptions qui, sous le ti^'e de denoncie secrète , invitent les passans à dénoncer tënëbreusement , et sans crainte de recherches , ce qu'ils savent , ou croient , ou veulent faire croire de contraire au gouvernement. Tous les sujets de délation sont articulés sur differens marbres. La première idée d'un étranger est qu'on doit être dans une inquiétude continuelle , au milieu d'un foule d'espions contre-espionnés. Cependant le peuple, proprement dit, n'est, ou ne se peut croire en aucun lieu, plus libre qu'à Venise. On conviendra, je crois , que l'être le plus libre est celui qui peut, sans la moindre contrainte, satisfaire tous ses désirs. Voilà exactement l'état du peuple , et surtout ce-* lui du bas peuple vénitien. Ses jouissances sont en proportion avec ses désirs , et ses désirs avec ses moyens. Borné aux seuls besoins physiques , ses idées ne vont pas plus loin. Il ne désire que ce qu'il fait, et fait tout ce qu'il désire. H peut se livrer à tout ce qu'une police plus sévère sur les mœurs peut défendre ou modérer ailleurs. Le gouvernement a grand soin que la ville soit abondamment pourvue de vivres , et à un prix proportionné aux salaires. Le peuple a , de plus , une opinion de lui qui affermit son attachement et son obéissance au sénat , et dont son imagination est flattée : il se regarde conuue l'appui et le défenseur de ses maîtres.

J'eus bientôt la preuve qu'un étranger , des son entrée dans Venise , sans être contraint sur ses plaisirs , n'en est pas moins observé par le gouvernement. Peu de jours après mon arrivée , je fus présenté au duc de Wurtemberg , qui m'invita aux fêtes qu'on lui donnait ; et , dès le soir , j'allai à une des assemblées , dont plusieurs des principaux nobles faisaient les honneurs. La conversation s'engagea entre eux et moi , et je vis qu'ils savaient déjà les lieux que j'avais parcourus , tels que les procuracies , l'arsenal , etc. Ils me demandèrent si je ne séjournerais pas tout le temps du cameval d'été , pour voir la régate , fête qui se donne rarement , et dont on préparait le spectacle pour le prince. Cette régate est une course de gondoles sur le grand canal , avec des prix pour les vainqueurs. Des femmes et des filles sont admises à les disputer ; et j'en vis, sur de petits radeaux de planches, étroits , allongés et à fleur d'eau , parcourir en peu de minutes toute l'étendue du canal. Les concurrens pour les prix s'exerçaient journellement , et j'en avais si souvent été témoin , que je ne devais pas être fort curieux du vrai concours. Ma curiosité sur des objets plus importans étant satisfaite ^ je ne comptais pas

m'arréter pour de simples spectacles. Je répondis à ceux des nobles qui me pressaient de rester que , mon congé de voyage étant limité , j'étais obligé de retourner en France. Sur quoi un d^entre eux me dit obligeamment, qu'il était tenté de me dé* noncer aux inquisiteurs d'Etat , pour me faire prolonger mon séjour.^

Le duc de Wurtemberg était depuis quelques mois à Venise , et se proposait de s'y arrêter encore. Son goût pour les fêtes, les spectacles et les autres dissipations de cette nature, l'avait engagé dans de si prodigieuses dépenses , que les administrateurs de ses Etats travaillaient alors à le mettre dans une espèce de tutelle. A l'égard de son séjour à Venise , il ne lui était pas fort onéreux.

. Lorsque des princes d'un certain rang se trouvent à Venise sans garder Vincognito , le sénat nomme quelques uns de ses membres pour les accompagner et subvenir à la dépense. Telle est la politique de cette aristocratie , qu'elle charge des postes et des emplois les plus onéreux ceux de ses membres qu'une opulence marquée peut rendre suspects de vouloir se distinguer trop de leurs égaux. Ceux à qui elle confie des gouvernemens , régi" menti, leurs ambassadeurs même dans les différentes cours, ne reçoivent rien, ou reçoivent peu de la république. Elle a, de plus , l'attention de consulter à la fois et la capacité et la fortune de ceux qu'elle charge d'une fonction. Si la longue durée de la constitution d'un Etat était la preuve de sa meilleure forme d'administration pour le bonheur des sujets , Venise l'emporte* rait sur tous les autres. Cette question serait un problème politique à résoudre.

Il n'était pas naturel qu'étant personnellement attaché au roi par ma place , je n'allasse pas à Parme faire ma cour à son petitfils. Je partis, dans ce dessein, de Venise, à minuit, le samedi 16 mai, par la barque de*Modène. Les cahots qui m'avaient fatigué sur plusieurs routes, me faisaient préférer lès voitures par eau , ou j'avais la faculté de lire et d'observer, aussi bien que par terre, les pays que je traversais. On change de barque à la Polesine , ou l'on soupe pendant le déménagement. Le patron me fournissait un matelas ; de façon que je me trouvais encore mieux dans la chambre de la barque, que dans les lits dégoiitans des auberges de Rome à Naples. Nous dînâmes, le dimanche , dans une auberge, sur le bord du canal. On arrive le lundi , vers cinq heures du matin , à Pontelago , oii le courrier s'arrête quelque temps pour laisser ou prendre des envois. On passe , vers onze heures , du Pô dans le Panaro , et l'on di ne dans la barque. On arrive , vers dix heures du soir , au Final , dans le Modénais. 2. 45

On y passe la nuit , et le mardi matin , un commis vient , moins faire la visite de la barque et des malles , que recevoir quelques paoles , que le courrier m'avertit de donner , et que je lui fis donner, sans même le regarder, l'argent étant la seule politesse que ces sortes de geps exigent. Quatre lieues avant d'arriver au Final , à Bondino, j'avais remarqué un pont de trois arches , nouvellement construit. Les culées , la base des deux pileç , et les parois extérieures des ceintres sont de pierre ; le reste est en brique. Ce pont, fait et très-bien fait, l'a été en trois mois, par économie , aux frais des communes des environs , et n'a coûté que quarante-cinq mille écus romains , qui font à peu près quatre-vingt mille livres de notre monnaie. Cette légère dépense, une fois faite , en épargne au pays une infinité d'autres de détails journaliers, dont la masse était plus onéreuse, sans compter les embarras et les longueurs dans la circulation du commerce, et la communication des denrées. On ne voit, nulle part, exécuter aussi promptement et à si peu de frais qu'en Italie , des entreprises, soit de constructions solides, soit de décoration. Le théâtre de St.-Charles , à Naples , dont la cage et les escaliers sont en pierre , a été construit en moins d'un an , et celui de Paris en a

exigé dix..

Le mardi , iQy je dinai , soupai et passai la nuit dans la barque; mais, dans le courji du voyage , j^en sortais pour me promener, en la côtoyant, dans les lieux oîi le paysage et la vue étaient les plus agréables dans cette belle saison. Il fallait que le patron fût content de moi, et que je ne lui fusse pas onéreux; car il me donna toujours du café après mon dîner; ce qui n'était pas du marché. Il n'y avait avec moi , de passagers , qu'un tnarcband de Parme , avec sa femme , et un enfant de six mois qu'elle allaitait. Elle était grande, d'une taille dégagée, jeune et assez jolie. Le mari , d'environ trente ans , était bien de fiçure , et avait eu de réducalion; car il connaissait passablement les auteurs latins. Une mère tendre, jeune et allaitant son enfant, dont elle prenait le plus grand soin , était pour moi un tableau intéressant. Je lui fis cependant quelques représentations sur la manière dont elle soignait son enfant. Cette pauvre petite créature, emprisonnée dans son maillot, criait souvent. La mère n'y savait autre chose que de lui présenter le téton, ou de lui donner de la thériaque. Je lui en vis prendre le premier jour près d*une demiboîte. Cela me fit penser que cet électuaire n'est pas aussi échauffant qu'on le suppose, sans quoi l'enfant aurait eu les entrailles brûlées par un si fréquent usage ; mais cela ne me persuada pas que ce fût un bon régime. Je dis à la mère de le dégager de son maillot; et , attendu la douceur du temps, d'essayer

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de le laisser nu , aveà toute la liberté de ses petits membres. Ellle le fît, et l'enfant ne cria plus. Elle et le mari , d'après l'expë-rience, me remercièrent du conseil. Je crois que, dans la suite , la mëre aura supprimé la thériaque et les entraves ; et que , dans les temps moins doux, elle se sera bornée à couvrir et envelopper son enéint, sans Temmaillotter. Je désire qu'elle ait indiqué à d'autres une méthode si simple.

• Le niercredi 20, nous arrivâmes à Modëne à portes ouvrantes, par le pins beau temps, et très^chaud. La viHe me parut riante et asses propre. Sans vouloir contredire ceux qui la qualifient de fangeuse , je me contenterai, à ce sujet, d'une réflexion que les royageuTS m'ont fait faire. Ils décident cemmunémeiit du climat , de la telnpénitnre , du beau ou du mauvais temps , suivant celui qu'il faisait quand ik pissaient en différens lieux , et en font l'état habituel. Malheur atix villes qu'ils ont traversées par la nè^e , la pluie ou la grêle !

Depuis six heures du matin jusqu'à cinq heures du sotr que je restai à Modene , si j'en excepte le temps du déjeuner et du dîner , le rester fut consumé dans les tracasseries dés douanes d'entrée et de sortie. On s'en tire avec des paoles ; mais cela n'en est pas moins incommode , et c'est un des désagrémehs du voyage d'Italie, par la multiplicité des petits Etats dont on peut quelquefois traverser deux on trois dans le même jour.

Apres avoir laissé passer le fort de la chaleur , vous primes , mes compagnons de voyage , mon domestique et moi , une voiture à quatre, qui nous mena concher à Reggto, oîi nou$ fiimes assez bien traités. Nous en partîmes le lendemain , k la pointe du jour , et entrâmes dans Parme vers huit heures du matin. Aussitôt que j'eus pris un logement à la poste , j'allai chez le baron de La Houze , ministre de France, que je trouvai prévenu de mon arrivée, et dont , sans être personnellement connu , je reçus l'accueil qu'il aurait pu faire à un ami. Il envoy^a, snr-le* champ , chez le premier gentilhomme de l'infant, savoir quand je pourrais être présenté. Sur la réponse que je pouvais venir sur l'heure , je n'eus que le temps de mliabiller. Le baron vint me prendre dans son carrosse, et me conduisit au palais. Je fîis donc présenté à l'infant , comme il se mettait à table. Il me retint pendant son dîner, et engagea la convMation , m'adressant souvent la parole. Plusieurs datnes assistaient à son dîner ; c'était le seul temps oii elles pouvaient lui faire leur cour jusqu'à ce qu'il fût marié. Je ne me retirai que lorsqu'il fut levé de table , et j'allai , avec le baron de La Houze , dîner chez lui , oh je trouvai trës-bonne compagnie , et entre autres les pères Jacquier et Le Sueur^ minimes français , les meilleurs physiciens de l'Italie^

qui éuient venas de Rome passer quelque temps auprès de Fînfaut , et lui dbniier dès leçons. L'abbé Frugoni , homme de beaucoup d'esprit, et quelques gentilshommes distingués étaient aussi du dîner.

L'aprës-dlnée j'allai me promener dans les jardins du palais , oii rinfant , m'ayant aperçu , me fit appeler. Il était entre s<m premier gentilhomme , son capitaine des gardes , et le chevalier de Kéralio, son gouverneur, gentilhomme breton, et du plus grand mérite pour élever un prince. L'abbé de Gondillac , son précepteur, était aussi le meilleur choix qu'on pût faire. Le temps de ses fonctions étant fini , il était alors retourné en France , où il est entré depuis à l'Académie Française. Si l'on préjuge ce que sera le prince par ceux qui l'ont élevé , on n'en peut tirer qu'un favorable augure. Us ont d'abord eu besoin , avant d'édifier , de détruire , dans leur élëve , l'ouvrage des femmes , auxquelles son enfance avait été confiée , et dont il avait reçu les premières impressions. Ces espèces de gouver* nantes sont , à peu près , les mêmes dans toutes les cours. On ne devrait les charger que du physique ; et la vraie éducation doit se commencer presque à la naissance. Quoi qu'il en soit , j'ai trouvé dans l'infant beaucoup plus de connaissance des belles-lettres et des sciences, que dans nos seigneurs d'un âge plus avancé , et qu'on suppose les mieux élevés , si j'en excepte un Gisors , un Montmirail , un La Rochefoucault , les jeunes Noailies , et très-peu d'autres. Je cherche à m'en rappeler , et il . ne s'en présente point dans ce moment à ma mémoire; j'en trouverais peut-être encore un peu , en cherchant beaucoup. Je ne serais pas si embarrassé s'il &llait nommer leurs contrastes. A l'égard du cajractère de l'infant , les lettres que M. de Lomellini en avait reçues , et qu'il m'avait communiquées à Gènes, durent ihe prévenir favorablement ; et je ne remarquai rien dans ce prince, en lui faisant ma cour, qui ne fortifiât mon opinion. J'ajouterai que l'infant , ayant su ce que j'avais dit de lui à la cour , à mon arrivée en France , écrivit une lettre que j'ai vue , et dans laquelle il mandait qu'il était très-sensible au bien que j'en disais, et qu'il espérait se conduire toujours si bien que je n'en écrirais point de mal comme historiographe. Je le désire ; car, en fait d'éloges les plus juste donnés à des princes , il faut prendre des dates , et fixer les épiques. Pendant la promenade, oii il me permit de l'accompagner, nous voyions, de sa terrasse, le champ de bataille de Parme , qu'il raconta très-bien , détaillant les positions et les mouvemens des armées , comme il l'avait appris de son gouverneur , qui s'était trouvé à cette aflfaire. Lorsqu'il rentra ^dans son appartement , il voulut que je l'y suivisse. J'y

restai à m'entreienir des affaires de France avec le chevalier de Kéralio, pendant que le prince jouait une partie avec sou premier gentilhomme et le baron de La Houze.

Un homme plus curieux à voir que beaucoup de princes , et sûrement plus rare , est le ministre de Parme y M. du Tillot. Cest un homme de la plus exacte probité , de la physionomie la plus ouverte , et qui , chargé de toute l'administra tion , a le travail le plus facile. Né d'une famille honnête ^ il fut d'abord premier valet de chambre du feu infant , gendre du roi. Ce prince , en ayant senti le prix , en fît son ministre , et se reposa absolument de tout sur lui. Il le fit marquis de Felino ; et depuis le mariage du jeune infant , le roi l'a décoré du grand cordon de Saint-Louis. Le marquis de Felino ne devant son élévation qu'à son mérite , il ne croit pas devoir être important , comme ceux qui doivent tout à la fortune. Les affaires ni les honneurs ne l'ont rendu ni triste ni fat. Il m'invita à diner le lendemain de ma présentation à l'infant. Lorsqu'on fut levé de table , j'engageai la conversation avec lui sur ses opérations économiques , et l'on ne peut être plus content que je le fus de $es lumières et de sa facilité à les communiquer. Je lui dis , en le quittant , que j'étais charmé d'avoir vu et entendu le grand ministre d'un petit Etat. On pourrait sauvent dire le contraire ailleurs.- Plût à Dieu que Fin^nt le prêtât pour quelque temps à. .. ! Rien n'égale l'ordre que M. du Tillot a mis dans les finances. Tous les fonds assignés sont appliqués à leur objet, et rien n'est dû à la fin de chaque mois. C!omme j'en parlais y à mon retour , avec éloge , un de ces hommes qui se piquent de voir tout en grand , et qu'on ne voit pas sous le même aspect, me dit qu'il y avait une grande différence entre l'administration des finances d'un Etat puissant et celles d'^nn petit. Ainsi ,. ajoutait-il , celui qui fait bien manœuvrer deux mille hommes ne commanderait pas une armée. Mais s'il y a de la différence entre on grand et un petit Etat , il n'y en a pas moins entre les deux objets de comparaison de la finance et du militaire.

L'art de la guerre a bien des parties qui se perfectionnent par l'exercice , sans quoi il ne serait pas un art. Mais il exige de plus un génie particulier dans le général , pour préparer , saisir les circonstances , et varier les ressorts. Il n'y 4 point d'opération oii les cas fortuits soient si fréquens , et qui exigent un parti plus prompt , souvent opposé au premier plan. Il fallait à Condé , dans ces occasions , ce coup d'œil d'aide qu'on lui reconnaissait. Turenne , son rival de gloire, avait besoin de cette sagacité voilée par le flegme , qui lui faisait prévoir et s'asservir les événemens s c'était la poudre cachée qui ne se manifeste que par son expky^

7o4 VOYAGE

lion. Il fallait qu'un homme si peu avantageux f&Lbîen sÂr de son plan pour dire , en parlant de MontécaculU : Pour aujourdhui , je le tiens. Le coup de canon , qui dans le moment enleva ce grand homme , emporta aussi son secret. Aucun officier ne put l'imagiaer. C'est que , pour le deviner , il fallait le génie qui l'avait trouve.

Il n'enrest pas ainsi de l'administration économique. Probité , vigilance , esprit d'ordre et désintéressement personnel dans l'administration , plus de raison que d'imagination sji^stéma* tique : avec ces qualitéi , on gouvernera les finances de quelque Etat que ce soit ; il ne s'agit que de trouver , et on trouve quand on le cherche , un Sullj , ou un du Tillot ; joigne^y un prince qui les laisse maîtres de leurs opérations. Il ne £int pas plus ni d'autres ressorts pour donner le mouvement à trois cents millions qu'à trois millions. Quand le fardeau est lourd , il ne s'agit plus pour le mouvoir que d'allonger le levier ;, mais c'est toujours le même principe de force. Du Tillot eAt été Sully en France ; Sullj n'eât été que du Tillot k Parme. Un autre genre d'éloge , et dont je ne connais point d'exemple dans l'histoire , c'est le soin qu'il preyd d'instruire son jeune prince dans l'art de gouverner lui-«néme. On pourrait dire du ministre parmesan , qu'il travaille continueUement à se rendre inutile : hîen différent de ces ministres qui ne s'occupent que du soin de perpétuer l'enfance on l'inapplication des princes dont ils ont la confiance. Tous les matins , le premier travail de M. du Tillot est d'avoir avec l'infant une conférence dans laquelle il lui expose l'état des aflEaires, le parti qu'on doit prendre, et le pourquoi.

Pour faire mieux connaître l'intelligence de ce ministre , il faut considérer avec quel revenu il suffit à toutes les dépenses, et même à la magnificence de la cour. Les Etats de l'infant peuvent avoir quatre cents lieues carrées , dont la population passe cinq cent mille âmes* Ses revenus sont de trois à quatre millions , en y comprenant sept cent vingt mille livres que lui donnent , moitié par moitié , la France et l'Espagne.

L'archiduchesse Amélie, qu'il vient d'épouser , jouit, sur ces revenus , de trois cent cinquante mille livres de domaine. Le mariage s'est fait avec un genre de magnificence peut-être unique. On a fourni un habit de giUa à tous ceux qui forment la cour, à chacun suivant son rang et son état, sans surcharger le peuple. Je ne doute pas que le futur mariage du dauphin ne coûte des nûUîons , sans un acte de noblesse. Les dépenses seront folles , et le peuple paiera ponr tous. En voilà beanooup à l'occasion du ministre d'un petit Etat ; je serais plus court sur ceux d'un grand , en fait d'éloges.

EN ITALIE. :o5

Le yendredi , je dînai* cbez ce ministre , en très-bonne compagnie ; il me metta ensuite voir les plans dn nouveau palais qu'il fait construire pour Tinfant. On ne peut employer plus d'intelligence et d'économie , sans nuire à la magnificence. De là, le comte Kezzonico, parent du pape,. ^t gouverneur de la citadelle, m'y conduisit , et m'en fit voir toutes les parties.

Le samedi , je dînai chez le baron de La Houze , ave;c l^s pères Jacquier , Le Sueur et Pacciaudi. Ce dernier est tbéatin et bi« bliothécaire de l'infant. C'est un bomme d'une grande éruditio;! et de goût dans les lettres. J'appris de lui-même, qu'à la mort du cardinal Fabroni , il avait acheté quelques uns des livres de cette éminence , dans l'un desquels il avait trouvé la lettre originale du père Le Tellier , qui marquait au pape, qu'ayant assuré le roi qu'il y avait dans les Réflexions morales plus de <:ent propositions réprébensibles , il en fallait absolument condamner plus de cent , et que , pour cet effet , il en condamnait cent trois. Le pape ne pouvait donc pas faire moins que d'en donb^r une au delà de la centaine , sans quoi le père Le Tellier eût fait t^ne assertion hasardée. On ne peut pas tirer plus juste. La lettre fut remise au cardinal Passionei , ennemi ouvert des jésuites , qui n'en garda pas le secret.

Le baron de La Houze voulut encore que je dînasse le lendemain chez lui, cil il se trouva, comme la veille , quinze ou vingt personnes. M. de Leyre, secrétaire des commandemens de l'infant , homme de mérite , à qui l'on doit l'analyse de Bacon , m'invita pour le jour suivant ; mais je m'étais déjà engagé avec M. Kéralio. L'infant vint nous y voir pendant que nous étions à table , et entra dans la conversation tant que dura le dîner. Je revins encore le soir lui faire ma cour à son souper, et partis le lendemain matin , mardi 26. Je passai l'après-midi à Plaisance, où je couchai. La ville est assez belle , mais n'est pas fort peuplée. Parmi les choses remarquables qu'on y voit , les statues équestres d'Alexandre et de Ranuce Farnèse l'emportent sur toutes celles qu'on admire en ce genre.

Le mercredi , je me rendis à Milan , 011 je n'avais d'autre connaissance que le père Frisi , théatin , professeur de mathématiques. Je l'avais vu à Paris , oii il avait reçu des gens de lettres l'accueil qu'il méritait , et il usa de représailles à mon égard, et voulut me présenter aux personne» \^s plus considé* râbles de Milan , en commençant par le comte de Firmian , grand d'Espagne et gouverneur du Milanais, pour qui j'avais d'ailleurs une lettre de recommandation , la seule qve j'aie acceptée dans toat le cours de mon voyage. Partout oii nous avions des ministres, je n^avais besoin que d eux ; et à Milan , je vis ,

7o6 VOYAGE

par la considération où le père Frisi y était, que lui seul m'aurait siifii. La veille de mon départ de Parme , le comte Rezzonico était venu me voir et me donner deox lettres , Tune pour Je comte de Firmian , et l'autre pour une tante du pape. Je m'étais, en arrivant , logé au Pokzo , la meilleure auberge de Milan.

Le lendemain , jour de l'Ascension , j'allai chez le comte de Firmian , dont le palais , sur le bord du canal , est très-beau et meublé avec autant de goût que de magnificence. Je le trouvai nu milieu d'une cour aussi brillante que nombreuse , et lui présentai ma lettre* Il la reçut poliment, et, plus obligeamment encore , la mit dans sa poche sans l'ouvrir , en me disant : Ces sortes de lettres ne sont pas faites pour vous : nous étions préve^ nus de votre arris^ée ; vous n*avez aucun besoin de recommanda^ tion ; j'espère que vous voudrez bien dîner auec moi. Il ajouta que M. le duc de Modëne était absent ; mais que s'il eàt été à Milan , il m'aurait vu avec plaisir , me connaissant de réputatation. Il n'y eut point de bontés dont il ne me comblât. Comme on ne devait se mettre à table que dans une heure ou deux , j'eus le temps de voir ses appartemens, et surtout sa bibliothèque , en trës-bon ordre et fournie des meilleurs livres , tant anciens que nouveaux. Quand on vint nous avertir qu'on allait servir, je me rendis auprès du comte, qui avait retenu une vingtaine de ceux qui étaient venus lui faire leur cour. Après un excellent dtner, il y eut une heure de conversation générale, et, le comte s'étant retiré pour faire ses dépêches , deux des convives, le marquis Carpani et le père Frisi, me proposèrent d'aller voir le dôme (c'est ainsi qu'on nomme la cathédrale) , édifice surchargé de figures et d'omemens , dont l'ensemble m'a paru d'assez mauvais goût. Le jour suivant , je vis le château ,4a bibliothèque ambroisienne , le lazaret , etc.

Le marquis Beccaria , auteur de l'ouvrage dei Delitti e dette Pêne , que je comptais aller voir , me prévint , et nous eûmes ensemble one conversation au sujet de son livre. Après lui avoir fait compliment sur le caractère d'humanité qui l'avait inspiré , je ne lui dissimulai point que je n'étais pas de son sentiment sur la conclusion qui tend à proscrire la peine de mort, pour quelque crime que ce puisse être. Je lui dis qu'il n'avait été frappé que de l'horreur des supplices , sans porter sa vue , en rétrogradant , sur l'énormité de certains crimes qu^on ne peut punir que de mort, et quelquefois d'une mort terrible , suivant les cas. Je convins de la sévérité , à certains égards , de nos lois criminelles , telle que la question préparatoire ,• mais j'ajou* tai, et je pense que, sans proscrire aucun genre de mort , il n'y \ aurait , pour la réforme de notre code criminel , qu'à fixer une

gradation de peines , comme une gradation de délits. Il y aurait, sans doute , des délits qui ne seraient pas punis de mort , ainsi qu'ils le sont actuellement; mais il y a des crimes qui ne peuvent l'être d'une mort trop effrayante. La rigueur du châtiment est , dans certaines circongtances , un acte d'humanité pour la société en corps. J'entrai dans quelques explications , et je finis par donner à l'auteur les éloges que mérite son projet , qui peut être l'occasion d'une réforme dans le code criminel. Je croîs cependant qu'on l'a trop exalté. Mais Pexcës est l'esprit du siècle , et peut-être l'a-t-il toujours été du Français. I

On est revenu , depuis quelque temps , de beaucoup de pré-* jugés , mais on s'accoutume trop à regarder comme tels tout ce qui est admis. Des qu'un auteur produit une idée nouvelle , elle est aussitôt reçue comme vraie \ la nouveauté seule en est le passeport. Je voudrais pourtant un peu d'examen et de discus* sion avant le jugement. Doit -on enseigner des erreurs aux hommes ? La réponse sera courte. Jamais.

Doit-on les détromper de toutes ? Ce serait la matière d'un problème qu'on ne résoudrait pas sans faire des distinctions. IL faudrait d'abord s'assurer si ce qu'on prend pour des erreurs en sont en effet ; et ensuite si ces prétendues erreurs sont utiles ou nuisibles à la société.

Je partis de Milj*n y le samedi 3o mai , dans un carrosse coupé, mon domestique à côté de moi. Le voiturin ne me demanda , porté et nourri , que cinq sequins vénitiens , que je lui donnai. Il est vrai que je lui faisais grâce du souper , que je ne stipulai jamais que pour assurer le gîte ; ce qui faisait que les Yoiturins, étant contens de moi, n'en agissaient que mieux. Cette façon de voyager à petites journées , dans les plus grands jours de la plus belle saison , et par un très-beau temps , me plaisait SMez. Je n'av^is^ jusqu'à Turin , qu'à traverser des lieux qui ne méritent pas que j'y reste, et je jouissais de l'aspect de campagnes bien cultivées et dans le primevert.

Je vins, en sortant de Milan, dîner à Bufalore, dans une auberge au bord d'an canal navigable , et d'une eau si limpide qu'on distinguerait au fond une épingle. Je couchai à Novare , dinai le lendemain à Yerceil, couchai à Ligoume, et, le jour suivant , passant par Chivas , j'arrivai à Turin à la meilleure auberge , et à l'heure oii l'on allait se mettre à une table d'hôte pour dîner. J'y pris place avec douze ou quinze officiers et autres. Après le repas, qui fut assez bon, je profitai de la beauté du jour pour une promenade sur les remparts et à la citadelle. En rentrant le soir , j'envoyai chez M. le baron de Choiseul pour savoir à quelle heure il serait visible le lendemain. Pour

7oS VOYAGE *

réponse , il in*envoya an valet de chambre m'inviter a souper chez lui avec le marquis de Paulmy, qui venait d'arriver de France , retournant à l'ambassade de Venise , le même jour que j'arrivais aussi à Turin pour retourner en France. J'étais déjà déshabillé , et chargeai le valet de chambre de mes excuses pour M. de Choiseul, et de lui dire que j'irais le lendemain lui rendre mes devoirs. Je n'y manquai pas ; j'y trouvai M. de Paulmy ; et , comme il était de très-bonne heure y nous laissâmes, après une courte visite 4 M. de Choiseul à ses affaires, et employâmes la nuitinée k voir le palais et les' appartemens du roi. Nous revînmes dîner chez M. de Choiseul. Notre aprèsdînée fut consacrée au muséum, à l'université; nous allâmes de là aux archives , qui sont dans le plus grand ordre. C'est dans une des pièces qui les renferment , que nous vîmes la table isiaque , si connue par les gravures qui en ont été faites.

Le jour suivant, nous fîmes, M. de Paulmy et moi , différentes courses dans la ville , et revînmes dîner chez M. de Choiseul,' comme le jour précédent , avec plus de vingt personnes , hommes ou femmes , de la principale noblesse. Nous allâmes , après dîner, au château deStopînigi.

Le roi était alors à la Vénerie , et je devais lui être présenté. Mais il était malade ; et , ne prévoyant pas quand on pourrait le voir, je ne voulais pas, dans cette incertitude, m'arréter long-temps à Turin. Un voyageur qui a satisfait les principaux et les vrais objets de sa curiosité, et qui revient dans sa patrie, est un peu impatient d'y arriver , et un Français l'est peut-être plus qu'un autre, surtout si ce Français revient à Paris , que la plupart des étrangers quittent avec peine. Il faut que le séjour en soit bien séduisant, puisqu'il guérit de la maladie dupajs, c'est-à-dire du désir naturel de retourner vivre ou mourir dans le lieu de sa naissance , ceux même qui y seraient avec le plus d'avantages. Je crois cependant , si j'en juge par moi-même , qu'il y a peu de provinciaux fixés , par état et avec agrément à Paris, qui ne soupirent quelquefois après le pays natal. Le paysan le plus malheureux est si attaché à la terre oii il est né, qu'il ne la quitte qu'avec désespoir. Les émigrations sont les plus fortes preuves de la misère d'un État.

Ne voulant pas prolonger mon séjour à Turin , j'arrêtai une chaise de voiturin pour partir le jeudi, 4 juin » après dîner, parce que j'étais convenu avec M. de Paulmy d'aller le matin voir la Superga , à une demi-lieue de Turin , sur une montagne couverte du bas jusqu'au haut de vignes, de bosquets y d'arbres et d'arbustes , et assez escarpée pour qu'on n'y puisse arriver que par un chemin tracé en zigzag. Noos y' allâmes avec pluT

sieurs officiers, qui offrirent de nous accompagner. Quoique nos carrosses fussent à six chevaux^ nous fûmes une heure à monter. Mais les cochers et les postillons , voulant apparemment briller à la descente, eux ^t leurs chevaux , nous ramenèrent avec une telle rapidité , qu'une roue sortit de Tessieu d'un des carrosses , qui fut renversé et traîné quelque temps sur le côté. Heureusement , ni maîtres ni valets ne furent blessés. Par un autre bonheur, cet accident arriva à la voiture qui nous suivait ; car si elle nous eût précédés, la nôtre nous eût emportés dessus: les deux se seraient brisées ensemble , et nous aurions tous couru les plus grands risques. ,

La Superga consiste en. une église desservie par un chapitre noble , et un corps de batimens; le tout élevé avec une magnificence royale. Cesjt l'accomplissement d'un vœu que fit le roi Victor, en 1706, lorsqu'assiégé dans Turin, il se voyait près de perdre ses États par la prise de sa capitale. Dans la consternation oii il était , il promit à une madone qui avait une petite chapelle sur la montagne, de la loger mieux si elle le délivrait des Français. La vierge l'exauça , et il lui tint parole. A juger de ses alarmes par la magnificence de la fondation , elles n'étaient ni médiocres ni mal fondées.

Si le duc d'Orléans , général de l'armée en apparence , inaiç en tutelle sous La Feuillade , gendre du ministre Chamillard > eût été maître des opérations , il aurait pu rfïndre le vœu nul. Toute la France est encore persuadée que La Feuillade avait promis à la duchesse de Bourgogne , fille de Victor , de faire échouer l'entreprise. D'une autre part, le peuple de Turin croit fermement , et raconte encore aujourd'hui volontiers à ceux qui écoutent , avec autant ou plus de foi que moi , les récits merveilleux , que la vierge , depuis la promesse de Victor , parait et renvoyait de la main , dans le camp des Français , tous les boulets de canon tirés contre la ville. C'est convenir qu'on ne pouvait la sauver sans miracle , et je le crois ; reste à savoir qui l'a fait.

Le maréchal de Villars, général de l'armée de France, dans la guerre de 1733, étant à Turin, alla voir la Superga. Le supérieur de la n^i^ison qui le condifisit dans l'église , lui moiltrant la belle figure en marbre de la vierge , à qui il attribuait le salut de la ville ; EUe ressemble parfaitement ^ dit le maréchal , à la duchesse de Bourgogne. Le mot était plaisant; mais ce qui me le parut autant , fut que le supérieur actuel , avec qui je voyais cette vierge , me parla lui-même de cette ressemblance; à quoi je répondis, en souriant , qu^ tous les Français en jugeaient ainsi.

7fo VOYAGE

On sait que le maréchal mourut, en 1734, à Turin; et l'on prétend qu'un moment avant d'expirer , apprenant que le maréchal de Bervvick menait d'être tué d'un coup de canon au siège de Philisbourg, il dit: Cet homme^là a toujours été heu^ reux. Le mot est bien dans le caractère de Yillars, qui mourait dans son lit à la tête d'une armée ; mais je doute qu'il ait pu le dire. 11 n'est guère possible qu'il ait appris à Turin , le 17 juin, jour de sa mort, celle de Berwick , tué le la en Allemagne. 11 est très-commun qu'en toutes circonstances le Français laisse échapper des traits qu'on attribue à ceux à qui ils conTiennent le mieux. Nous avons , à cet égard , fait une perte dans la duchesse d'Orléans (Conti). Comme elle disait quelquefois des mots plaisans et hardis , on lui en attribuait aussi plusieurs qu'elle voulait bien adopter , parce qu'ils auraient été dangereux dans toute autre bouche que la sienne .

Je ne dois pas oublier que le corps du maréchal de Yillars est encore en dépôt à Turin , sans que sa famille ait eu le cœur de le faire transporter en France , quoiqu'elle ait eu la plus riche succession , et qu'elle en tire toute sa gloire.

La Superga étant, comme l'Escurial , l'accomplissement d'un vœu , a eu aussi la même destination. Philippe II , en mémoire de la bataille de Saint-Quentin , gagnée sur les Français le jour de S. Laurent, i557, fit bâtir l'Escurial , dont la distribution des édifices et des cours est dans la forme d'un gril. L'église des hiéronymites , qui en représente le manche , est le lieu de la sépulture des rois d'Espagne.

Le roi Victor destina pareillement la Superga à sa sépulture et à celle de ses successeurs. Son corps j est en dépôt dans une chapelle , en attendant qu on élève son mausolée , dont les marbres sont rassemblés , façonnés , sculptés et prêts à être réunis et mis en œuvre.

La population de tous les Etats du roi de Sardaigne est d'environ quatre millions d'âmes : savoir , trois pour le Piémont et la partie d'Alexandrie, quatre cent mille pour la Savoie , et autant pour la Sardaigne. Les revenus de l'Etat montent à vingt-cinq milli<ms de notre monnaie. Tout le Piémont est cultivé comme un jardin , et le paysan m'a paru logé , vêtu et nourri ; ce qui est toujours ma règle pour juger d'une bonne administration. On voit , dans les montagnes de la Savoie , quel parti un peuple laborieux peut tirer du sol le plus ingrat.

L'état militaire est actuellement de vingt mille hommes, presque tous d'infanterie ; et on le porte jusqu'à cinquante mille en temps de guerre.

A l'égard du gouvernement , le roi y tient lui-même le timon

de l'Etat. Il donne audience à quiconque a des plaintes à lui por* ter, et rend justice, même contre ses ministres, qui ne sont que ce qu'ils devraient être partout, exécuteurs exacts des ordres du souverain. On n'entend point là , comme ailleurs , dire : Ah ! si le roi le savait ! On peut tout lui apprendre , et l'on est sûr 4^ n'obéir qu'à lui. Un homune opprimé par un ministre , sousministre , intendant, commis, etc. , n'est point obligé de se consumer en frais de courses , de séjour , d'argent , de patience, et quelquefois d'humiliations, pour obtenir , je ne dis pas justice , mais audience. Les ministres ne sont pas à Turin , tels que certains des nôtres à Versailles et à Paris , invisibles comme Dieu , et sourds et muets comme des idoles. La bureaucratie, déjà ancienne parmi nous , serait un mot barbare à Turin. Le roi de Sardaigne , homme d'un trës-grànd sens , aurait de la peine à le comprendre , et encore plos à souffrir qu'il signifiât quelque chose chez lui.

, Si sa manière de gouverner nous paraissait extraordinaire , sa cour ne le paraîtrait pas moins à, ceux qui habitent la notre. Ils ne concevraient pas qu'on fût obligé d'avoir ou de montrer des mœurs , de cacher des intrigues , au lieu de les afficher. Ils troùveraielit peu de dignité dans une cour qu'ils regarderaient comme un couvent. Le roi mange avec sa famille , et ne croit pas devoir multiplier , dans le même château, des m.aisons dont il faut toujours que le peuple paie l'entretien. Les charges à cette cour sont peu lucratives , et n'en sont pas moins recherchées. Il suffît aux contendans qu'elles soient honorables. Toutes les dépenses du roi de Sardaigne sont appliquées aux vrais besoins de l'Etat ; et ce n'est qu'ainsi qu'on fait refluer dans le peuple tout l'argent qu'on j a pubé , e^ qu'il peut de'^ nouveau payer les impOditions.

Nous dînâmes, au retour de la Superga , chez M. de Gioiseul, en anssi nombreuse compagnie que les jours précédens. J'y trouvai entre autres le comte d'Ericeiro , ambassadeur de Portugal , petit-fîls de celui qui traduisit en vers portugais l'Art poétique de Boileau. Je l'avais fort connu à Paris, oii je le voyais souvent chez ,1a belle princesse de Rohan , dont il était parent. Ayant su que je partais au sortir de table, il envoya, pendant le dîner, garnir ma chaise de vin de Sétubal et de Marasquin; Il était assez tard quand le dîner finit , et je ne pus aller coucher qu'à Sl.-Ambroise. Je remarquai , des le soir , et la suite du voyage m'a confirmé , que les voiturins de Turin à Lyon traitent mieux les voyageurs que ne font ceux qui parcourent l'Italie. Peut-être cela vient-<il de l'ordre qui règne dans l'administratioa

du roi de Sardaigne. Quand les premiers ressorts d'un Etat sont ' bien régies , cela s'étend de proche en proche sur les objets mêmes qui n'attirent pas l'attention du gouvernement. Le vendredi , 5 juin , je tarversai Suze , et allai dîner à la Novalëze. ,^ht là qu'on démonte les voitures pour les transporter à dos de mulets à Lanebourg, au delà du Mont«-Cénis. La même opération se fait à Lanebourg , pour ceux qui vont de France tra Italie. On a le choix, pour ce passage , d'un mulet, ou d'une chaise de paille portée sur deux bâtons. Le trajet de la Novalèze à Lanebourg , qui est de cinq lieues , se fait en quatre à cinq heures ; et mes porteurs qui se relayaient souvent sans s'arrêter , marchaient aussi lestement à la montée et à la descente, qu'ils l'auraient pu faire dans les rues de Paris. Ils ne font, dans tout le trajet, que trois ou quatre pauses assez courtes. On monte l'espace de deux lieues. Le plateau qu'on traverse ensuite en a à peu près autant dans sa longueur , et la descente à Lanebourg , n'étant que d'une lieue y est si rapide , que , dans le temps oii toute la montagne est couverte de neige , on descend en moins d'un quart-d'heure , sur un traîneau , d'une hauteur oii l'on ne parvient en montant qu'en deux heures de marche. Il s'en faut bien qu'après cette descente on soit à Lanebourg au niveau coitamun des terres ; car , à quelqties inégalités prës , on continue de descendre jusqu'à ce que l'on soit sorti de la Savoie. Quelque élevé que soit le plateau du Mont-Cénis , il n'est pas étonnant qu'étant dominé par des montagnes trës-hantes , toujours couvertes de neige , il s'y soit formé un lac. Il peut avoir une lieue de circonférence ; il est de la plus belle eau , et trèsprofond vers le milieu. Je m'arrêtai à considérer ces lieux qui offrent le tableau des ruines du monde , pendant que je faisais rafraîchir mes porteurs à une espèce d'auberge. L'hdte vient en prendre possession vers la fin du printemps , lorsque la fonte des neiges a découvert la verdure. Ce n'est pas qu'il n'y fît en- . core assez froid , quoique ce fût au mois de juin , et que le ciel fût sans nuages. Les cavités qui se trouvent dans plusieurs endroits du plateau étaient pleines de neige , et mon domestique me fit remarquer de la glace oii il passait sur son mulet sans la rompre. La température est en efiTet sur les monts très-différente de celle- de la plaine. En partant de la Novalèze à midi , qui n'est nulle part le moment le plus chaud du jour, nous éprouvions un froid très-vif; et entre une et deux heures, ce qui est partout le paroxisme de la chaleur , le froid se fiaisait seritir par degrés à mesure que nous montions , au point que je fns obligé de prendre ma redingote. Comme on m'avait parlé de la bonté

des truites qu'on pêclie dans le lac du Mont-Cénis , j'en fis prendre et apporter pour mon souper à Lanebourg , et les trouvai telles qu'on me l'avait dit.

Le passage du Mont-Cënis , dont tant de voyageurs parlent comme d'une entreprise , n'est lii dangereux ni efiîrayant. Il y aurait y sant doute , du péril à le passer pendant que les neiges tombent , ou dans les grandes fontes , quand on peut craindre les lavanges ; mais tous ces dangers sont communément pre'vus par les gens du pays. Ils en préviennent les voyageurs , et les porteurs ne s'exposeraient pas. U n'y est guère arrivé de malheur que par une imprudence volontaire , et l'on ne doit pas supposer de danger à faire ce que font journellement tant de gens naturellement timides. La corniche qui fait partie du chemin de Savone à Gènes , bordée de précipices , est plus ef- * frayante à la vue que le paasage du Mont-Cénis»

Le samedi six y nous couchâmes à Saint-Michel., après avoir fait une halte en chemin. Le dimanche , 7 , jour de la Pentecôte j nous passâmes à Saint-Jean-de-Maurienne , dînâmes à la Chambre, et allâmes coucher à Aiguebelle. Nous en partîmes le lundi y 8 , poiur aller dîner à la vue de Montmélian , à un hameau oii nous fûmes très-bien traités. La couchée fut à Chambéri. Un banquier de Rome m'avait joint à Aiguebelle , et nous fîmes route ensemble jusqu'à Paris. Le mardi , 9, passant aux Échelles, je dînai au Pont-de-Beauvoisin , gardé,' du côté oii l'on sort de la Savoie , par des soldats piémontais , et de celui oïl l'on entre en France , par des Français. Les commis de cette douane frontière , qui sont très-attentifs à tout ce qui se passe , arrêtèrent ma chaise, et commençaient à détacher mon bagage. Le chef ayant, par hasard ou par curiosité, jeté les yeux sur mon passeport que je déployais pour le montrer au commandant de la place , dit à ses commis de rattacher les malles qui étaient encore derrière la chaise , et ajouta , en s'ad ressaut à moi , que mon nom lui était connu , et que , s'il l'avait su d'abord , on ne se serait pas mis en devoir de me visiter. Je le remerciai fort de ses politesses , et remontai en chaise. En traversant la place ,. . j'aperçus , au milieu d'une troupe d'officiers , un homme que je jugeai être le commandant et qui l'était en effet. Je remis pied à terre , et lui présentai mon passeport sigfaé du duc de Choi-^ seul, ministre de la guerre et des affairés étrangères. A ce nom^ tout militaire fléchit le genou ; aussi le commandant , l'ayant lu et le trouvant conçu en termes assez obligeans pour moi , me le rendit avec des complimens qui ne l'étaient pas moins. Aprè^ dîner, nous allâmes coucher à la Tour du Pin. Le lendemain ,

mercredi i o y tfous allâmes dtaer à la yei*pilUëre , et j'arrivai à Lyon vers cinq heures.

A peine étais-je arrivé h l'hôtel garni du Palais-Royal , que j'y reçus la visite de l'intendant, M. Bâillon. J'allai ensuite en faire une à l'archevêque, mon confrère à l'Académie Française. Il vottlait me loger à l'archevêché , et envoyer chercher mes malles à l'auherge ; et j'eus peine à obtenir qu'il m'y laissât pour le peu de séjour que je devais faire à Lyon. Je restai à souper avec lui : le lendemain j'y dînai ; le jour suivant , chez l'intendant. Le samedi, i3, je partis de Lyon par la diligence, et arrivai à Paris le mercredi , 1 7 , veille de la Fête-Dieu.

LoorejB finis cHARTMqum itijequm.

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