‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 3)Chapitre 10 sur 19 · SECTION IL · texte numérisé non relu

SECTION IL

Continuation du même sujet. — Imperceptibilité de la ligne tirée par Beid , par Descartes et Locke, entre les qualités premières et secondes de la matière, — Distinction entre les qualités premières de la matière et ses propriétés mathématiques.

U me reste une autre observation à faire sur les raisonnements du D' Reid, par rapport k\di perception. En donnant Fénumération des qualités premières de la matière y il n'a pas remarqué une distinction fondamentale qui les sépare en deux classes; et cette distinction eût rendu, selon moi, ses conclusions plus claires et plus satisfaisantes.

La cause d'une omission si importante de la part de Reid se trouve dans la classification adoptée par ses prédécesseurs qui, pour la plupart, depuis Locke , avaient rangé sous le titre général de qualités premières j la dureté, la mollesse, l'aspérité, le poli, etc., scvecYétendue, Isijigure, et le mouvement (2). Il suivit constamment cette classification

(1) Voy.Note I.

(0) Les qualités premières de la matière , saiyant Locke j sont la

dans ses Recherches sur Fesprit humain , et dans ses Essais sur les Facultés Intellectuelles ; circonstance d'autant plus remarquable, que, dans différentes parties de ses ouvrages , on rencontre des observations très-judicieuses , qui semblent démontrer avec évidence la nécessité d'un arrangement plus rigourei^sement logique.

C'est ainsi qu'après avoir fait observer que « la «( dureté et la mollesse , l'aspérité et le poU , la figure «( et le mouvement, supposent tous l'étendue et ne « peuvent se concevoir sans elle ; » il ajoute : «t nous « devons aussi convenir que nous n'aurions jamais « eu l'idée de l'étendue , si nos sens ne nous avaient <i fait connaître antérieurement des objets durs ou u mous , rudes ou poUs , figurés ou en mouvement. 4( Si donc nous avons de fortes raisons pour croire <( que la notion d'étendue ne peut être antérieure à u celles des autres qualités premières , il est égale- « ment certain qu'elle n'est postérieure à aucune tt d'elles , puisque toutes la renferment nécessaire- « ment (i). »

solidité , Pextension , la figure , le mouyement ou le repos , et le nombre, Liy. u, ch. nn } §. 9. — Dans le système de Berkeley, le mot solidité est employé comme synonyme de dureté et de résistance. ( OËuyres de Berkeley , p. i33 , tom. I. Dublin , éd. de 1 784.) C'est en suivant ces écrivains , que Reid a commis Terreur , grave selon moi y de réunir sous une même catégorie les qualités hétéro-i^ gènes que j'ai indiquées.

(1) Recbercbes , cb. y , seet. 5.

Ailleurs il fait cette observation que « bien que la « notion de l'espace ne paraisse se développer dans «c res{Nrit que par l'impression des objets extérieurs 4( sur nos sens , cependant, quand elle y est une fois « entrée, elle domine toujours notre conception et (c notre croyance , même en l'absence des objets <( qui l'ont produite en nous. Nous ne voyons p{»int « d'absurdité, dit-il, à supposer l'annibilation d'un «( corps ; et nous en trouvons à supposer l'anéantisu sèment de l'espace qui le contenait (i). »

L'un des plus graves inconvénients qui aient résulté de cette énumération confuse des qualités premières y c'est la plausibilité qu'elle a prêtée aux raisonnements de Berkeley et de Hume contre l'existence du monde extérieur. Gomme ils avaient tous deux confondu sous une dénomination conunune la solidité et V étendue , il en est résulté naturellement que tout ce qui pouvait s'affirmer de l'une , convenait également à l'autre. J'ai déjà tâché de faire voir qu'ils ont été beaucoup trop loin dans leurs conclusions , même en ce qui regarde la solidité ; puisque la résistance qui contrarie la force compressive exercée par nous , suppose nécessairement quelque chose ^extérieur y également indépendant de nos perceptions ; mais il reste encore une dififérence considérable entre la notion d'existence indépendante y et la notion di espace ou ô!! étendue. CeUe-ci , comme

(i) Essais sur les facultés intell. , p. a6a. in-4o.

l'observe le D' Reid , entraîne avec elle la conviction irrésistible d'une existence étemelle et nécessaire qui n'admet ni création ni anéantissement. Nous appliquerons encore cette remarque au système du D' Hutton qui considère évidemment l'étendue et la dureté comme des qualités de même nature ; et a été conduit, par suite de cette erreur, à confondre, sans aucun avantage pour l'objet de son travail , la métaphysique de Berkeley avec la physique de Boscovich, et à répandre ainsi des ténèbres plus épaisses encore sur les théories de ces deux écrivains. Qu'on y fasse attention , et l'on trouvera que le vice principal de la théorie de Berkeley , qui la distingue^et des systèmes indiens , et de tous les systèmes avec lesquels on l'a confondue , c'est qu'elle suppose l'anéantissement de l'espace comme réalité extérieure ; et par-là même , bouleverse entièrement toutes les conceptions naturelles de l'esprit relativement à une vérité qui nous semble des plus certaines , et qui , à ce titre , a été choisie par Nev^rton et Clarke comme base de leurs raisonnements en faveur de l'existence nécessaire de Dieu ( i ) .

(i) Cette espèce de sophisme, qui se fonde sur une mauvaise classification , se montre souvent dans les écrits de Berkeley. G^est ainsi qu*en rangeant sous une dénomination commune les qualités premières et les qualités secondes, il essaie d^appliquer à toutes deux les conclusions de Descartes et de Locke sur les dernières. (( Pourquoi s'étendre, demande-t-il , sur une proposition qu'on (( peut , en deux mots , démontrer avec évidence à tout homme sus-

Je n'aime pas à tenter des innovations dans le langage ; mais , après les remarques que je viens de faire , j 'espère qu'il me sera permis de distinguer l'étendue et la figure par le titre spécial de propriétés mathématiques de la matière (i); en restreignant l'expression de qualités premières à celles de dureté et de mollesse, d'aspérité et de poli, et aux autres propriétés de même nature. Voici au reste la distinction que je voudrais établir entre les qualités premières et les qualités secondes / c'est que les unes impliquent nécessairement la notion d'étendue et

« ^ptible de la plus légère réflexion? Il suffît de réfléchir sur ses ii^^sées , et d^ezaminer s^il est possible de conceToir un son, une « figure, un mouyement, ou une couleur existant bors de Pesprit c( en l'absence de la perception. Cet examen si facile vous fera voir « que le sujet de votre contestation est une contradiction palpable. Cl Pour le dire en un mot , si tous pouvez seulement concevoir la u possibilité qu'une substance étendue et mobile , et en général, (c qu'une idée ou quelque chose qui ressemble à une idée existe aU- <( leurs que dans Pesprit qui Paperçoit, je me rends à Pinstant i( même, m (Principles of human Knowledge, sect. a a.)

La confusion de pensée qui remplit tout ce passage a été remarquée , il y a long-temps , par Baxter dans ses Recherches sur la nature de Pâme humaine. Il fait observer que dans la première proposition , (c la figure et le mouvement sont entièrement confondus M avec le son et la couleur , » et que , dans la seconde , <( la subs- <( tance étendue et mMle, est prise pour urie sorte d^idée^ or, u dans cette supposition , ajoute Baxter , le raisonnement du D^ a Berkeley serait inattaquable.» (T. II , p. 376 , 3* édit.)

(1) J'emprunte cette expression de quelques traités élémentaires de philosophie naturelle.

par conséquent celle ^extériorité y tandis que les autres ne nous apparaissent que comme les causes inconnues de sensations connues ; et quand , pour la première fois y V esprit en a la perception , elles ne se distinguent par aucun caractère des faits mêmes de la conscience. Mais je me contente ici d'effleurer cette question (i).

Si ces observations sont justes , elles établissent trois faits importants dans Thistoire de Fesprit humain. 1® Que la notion des propriétés mathématiques de la matière présuppose Texercice de nos sens externes , puisqu'elle se développe en nous par les mêmes sensations qui nous donnent la connaissaiibe des qualités premières, 2° Que cette notion détermine en nous la conviction irrésistible de l'existence , non-seulement indépendante , mais encore nécessaire et étemelle des objets qu'elle représente ; tandis que , relativement aux qualités premières , nous croyons bien qu'elles existent indépendamment de l'esprit qui en a la perception ; mais nous ne trouvons point d'absurdité à les supposer anéanties par la puissance du Créateur. 8° Que notre conviction de l'existence nécessaire de l'étendue ou de l'espace ne

(i) Sur la distinction posée par Locke entre les qualités premières et les qualités secondes, Toyez son Essai , 1. n, ch.m, $. 9. On peut apprécier Pexactitude logique de cette distinction en considérant quelle a conduit un penseur aussi babile À placer le nombre au même rang que la solidité et Vétendue. Le lecteur trouyera dans la Note K des éclaircissements plus amples sur les qualités secondes.

résulte ni du raisonnement ni de Texpërience ; qu'elle est inséparable de Fidée même que nous en avons , et doit par conséquent prendre place parmi les lois irréductibles et essentielles de la pensée de l'bomme. Éyidemment , la même conclusion s'applique à la notion de temps; elle présuppose, comme celle d^espace y l'exercice de nos sens ; mais une fois ac* quise, elle présente irrésistiblement son objet à notre pensée , comme une existence indépendante à la fois , et de l'esprit bumain , et de l'univers matériel. Ces deux conceptions s'élèvent dans l'esprit de l'bomme jusqu'à l'infini ; l'une atteint l'immensité , iSatre l'éternité , sans qu'il soit possible à l'imagination elle-même d'imposer des limites à l'une ou à l'autre. Gomment donc accorder ces faits avec la philosophie qui nous enseigpie que toute science nous est donnée par l'expérience ?

Par ces raisonnements nous avons été conduits rapidement, et, j'espère, d'une manière satisfaisante, àeette cfonclusion générale qui est le principe fondamental du système de Kantj système manifestement inspiré à son auteur , par l'impossibilité reconnue de trouver aucune ressemblance entre V étendue et les sensations dont nous avons la conscience. <( Ces deux intuitions ( de V espace et du temps ) ne <c sont pas empiriques, et n'ont pas leur origine dan^ « l'expérience; car eUes sont, au contraire, suppo- « sées comme condition, comme fondement dans u toutes les perceptions empiriques. »

<( Elles ne sont pas non plus des notions générales ; u elles ne sont pas même des notions abstraites y « prises dans le sens ordinaire ; car on ne pejit con- « cevoir qa!un seul et unique espace , qu'M/i seul (( et unique temps de cette nature ; elles ne peu- « vent être détachées d'aucun objet sensible , puis- <c que le temps et l'espace , absolus et sans limites , il ne sont renfermés dans aucun objet. Enfin , elles « ne sont point formées par voie de composition , (( puisque l'espace et le temps partiels ne sont que «( les limitations de cette intuition absolue.

u Elles ne sont pas non plus des idées innées y « quoiqu'elles soient à priori en nous-mêmes : car , (( si elles sont antérieures aux perceptions sensibles, «c c'est seulement dans l'ordre de la raison et non te dans l'ordre des temps. Elles ont leur fondement (c en nous-mêmes ; mais elles ne se produisent qu'à « l'occasion , à la suite des modifications sensibles. <c Elles ne peuvent exister séparément de ces moditt fications ; et sans elles , elles demeureraient inani- <( mées et vides de sens (i). »

(i) De Gérando, Hist. des Systèmes , Tome II, p. ao8, 209. ire ^t. Je dois déclarer ici que le peu de renseignements que j^ai acquis sur la pliilosopliie de Kant m^a été fourni par les critiques et les commentateurs de ce pliilosophe , et en particulier par M. de Gérando , qui , de Tayeu même des compatriotes de Kant , a fidèlement exposé sa doctrine. Je désignerai encore Pauteur d^nn livre publié àCopenliagae en 1796 , et intitulé PhUosophiœ criHcœ secundùm Kantium expositio systematica. On tronrera des remar-

La seule proposition importante que je puisse extraire de ce langage singulier , c'est que V étendue et la durée n'ayant pas le moindre rapport avec les sensations dont l'esprit a la conscience , l'origine de

ques d'an grand intérêt snr Tesprit général de ce système , dans l'appendice ajouté par M. Prévost à la traduction française qu'il a donnée des Essais posthumes de Smith ; dans différents passages des Essais philosophiques du même auteur \ et enfin dans le premier article du second N» de la Revue d'Édimhourg.

Quant aux ouvrages mêmes de Kant , je dois franchement convenir que, malgré tous mes efforts pour les lire dans l'édition latine de Leipsick , la barbarie scolastique du style de l'auteur, et l'impuissance ou je me suis vu constamment de découvrir sa pensée , m'ont toujours empêché d'en venir à bout. Si j'ai pu quelquefois recueillir un rayon de lumière , c'est que j'avais antérieurement rencontré dans Leibnitz , Berkeley , Hume , Reid et autres , les opinions qu'il a voulu s'approprier en les déguisant sous les formes étranges de sa nouvelle phraséologie. Jamais écrivain n'a suivi avec plus d'exactitude et de succès le précepte que Quintilien , sur l'autorité deTite-Live, attribue à un ancien rhéteur^ et qui prouverait dans cet homme une connaissance profonde de la nature humaine, si le but (jue se propose un maître pouvait être uniquement d'instruire ses disciples à surprendre l'admiration de la multitude. <( Neque id (( novum rritium est, cum jam apud Titum-Livium inveniam (c fuisse prœceptorem aliquem, qui discipulos ohscurare quœ « dicerentj juberet, Grœco verbo utens cxono-oj'. UndèUlascv- (( licet egregia laudaiio : Tanto melior , ne ego quidem intellexi. » {Quinct. InstiU)

(c En écrivant , j'ai toujours tâché de m'entendre , » a dit quelque part FonteneUe , en parlant de ses propres habitudes littéraires. C'est une excellente leçon pour les auteurs j mais je n'en recommanderais pas volontiers la pratique à ceux qui aspirent à la gloire de fonder de nouvelles écoles de philosophie.

ces notions se plaûe manifestement hors des deux sources assignées par Locke à toutes nos connaissances. Mais tel est précisément aussi le poste dans lequel s'est établi Reid pour attaquer l'idéaUsme ; et je laisse à mes lecteurs le soin de juger si , au lieu d'élever sur ce fait l'échafaudage d'une phraséologie mystérieuse comme celle du métaphysicien allemand , il n'était pas plus philosophique de le coastater ainsi en termes simples et bien clairs, pour prouver l'imperfection de la théorie de Locke.

Mais pour rendre justice en même temps au mérite de Kant, je dois ajouter que Reid aurait donné bien plus de force à ses raisonnements contre Berkeley , si , comme le premier , il eût constamment rappelé à ses lecteurs la distinction importante que j'ai tâché d'établir entre les propriétés mathématiques et les qualités premières de la matière. Un passage cité plus haut prouve que cette distinction ne lui avait point échappé , mais , en général , il s'est exprimé à cet égard de manière à faire croire qu'il mettait au même rang ces propriétés si différentes.

Je n'ajouterai plus qu'une observation ; c'est que l'idée ou conception de mx)us^em^rU implique ceUes ô^étendue et de temps, U est aisé de voir que la notion de temps pourrait s'être formée sans l'idée de V étendue ou du mouuem^ent; mais il est bien moins facile de décider si l'idée de moui^ementesi antérieure à celle à^ étendue ^ ou l'idée dVtendue à celle de moui^ement. Cette question se rapporte à un fait assez

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curieux dans l'histoire naturelle de Tesprit humain ; car elle tend a déterminer avec une précision logique Voccasion dans laquelle se développe , pour la première fois , l'idée de l'étendue. Mais cette question est étrangère au sujet de la discussion précédente. Quelque parti que l'on prenne à cet égard , les arguments de Reid contre le principe de Locke n'en conserveront pas moins tout leur poids (i).

(i) Toy. la note L.

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