TROISIEME ESSAI
DE L'iNFLUElfCE QUE LOCKE A EXERCÉE SUR LES SYSTÈMES PHILOSOPHIQUES QUI OlfT DOMIlfÉ EN FRANCE PENDANT LA DERNIÈRE MOITIÉ DU DIX-HUITIÈME SIÈCLE.
Nous avons déjà consacré un Essai à examiner la doctrine de Locke sur l'origine de nos idées. Depuis long-temps cette doctrine a été implicitement adoptée par le plus grand nombre des philosophes français , comme une vérité première et incontestable. Fontenelle, dont Tesprit avait été probablement disposé à l'accueillir par les ouvrages de Gassendi qui offrent des développements analogues, Fontenelle la préconisa de bonne heure en France , où plua tard encore , les éloges sans mesure qu'elle reçut de Voltaire lui donnèrent un éclat nouveau. Depuis , elle est devenue la base commune sur laquelle Gondillac, Turgot, Helvétius, Diderot, d'Alembert, Gondorcet, MM. Destutt-de-Tracy, de Gérando, et beaucoup d'autres philosophes d'un grand renom qui ont suivi dans leurs systèmes philosophiques les directions les plus opposées , ont établi les conclu-
sions particulières que chacun d'eux a formées sur rhistoire de l'esprit humain (i).
Toutefois , malgré l'empressement de ces hommes distingués à s'emparer de ce principe commun de raisonnement^ à exalter à l'envi la sagacité dont Locke avait fait preuve en l'établissant , on aurait peine à trouver parmi eux deux écrivains qui l'aient envisagé précisément sous le même point de vue, et pas un seul , peut-être qui l'ait exactement compris dans le sens qu'y attachait l'auteur. Et, chose singulière, ceux-là mêmes qui se sont donné le moins de peine pour déterminer l'étendue des conclusions de Locke , ont fait retentir ses louanges avec le plus de fracas.
Les erreurs qui se sont accréditées en France sur cette question fondamentale peuvent en grande partie s'expliquer par la persuasion où l'on est, dans ce pays, que Condillac , ce père de V Idéologie ^ conune l'appelle un auteur contemporain (2) , a fidèlement exposé la doctrine de Locke ; et aussi , par le poids qu'a donné l'autorité du philosophe anglais aux cominentaires et aux déductions de son illustre disciple. Dans l'introduction de son Essai sur l'Origine des Connaissances Humaines , Condillac ,' après avoir remarqué que « souvent un philosophe se déclare pour
(1) Tous les philosophes français de ce siècle ont fait gloire de se ranger au nombre des disciples de Locke , et d'admettre ses principes. ( DeGérando , De la Génération des Connaissances Humaines.)
(a) M. Destutt-de-Tracy.
« la vérité sans la connidtre , » ajoute : u il se peut, « que ce soit là le motif qui a engagé les Péripatéu ticiens à prendre pour principe que toutes nos (c connaissances viennent des sens. Us étaient si éloi- (( gnés de connaître cette vérité, qu'aucun d'eux tt n'a su la développer , et qu'après plusieurs siè- « clés, c'était encore une découverte à faire.
u Bacon ( c'est toujours Gondillac qui parle ) est « peut-être le premier qui l'ait aperçue. Elle est le « fondement d'un ouvrage dans lequel il donne d'ex- (( cellents conseils pour l'avancement des sciences. u Les Cartésiens ont rejeté ce principe avec mépris, « parce qu'ils n'en ont jugé que d'après les écrits i( des Péripatéticiens. Enfin Locke l'a saisi, et il a « l'avantage d'être le premier qui l'ait démontré. )»
Le passage suivant fait voir comment Gondillac avait compris cette découverte de Locke : « Dans le « système que toutes nos connaissances viennent des «( sens , rien n'est plus aisé que de se faire une note tion exacte des idées ^ car les sensations sont des c idées sensibles j si nous les considérons dans les (( objets auxquels nous les rapportons ; et, si nous « les considérons séparément des objets , elles sont «( des idées abstraites (i). n Ailleurs il nous dit que « le jugement , la réflexion , les désirs , les passions , « etc. , ne sont que la sensation même qui se trans- M forme différemment (2) , et que la faculté de sen-
(1) Traité des Systèmes, oh. vi, art. a.
\%) Traité det Sensations, Introd.
Dugald Stewart, — Tome II. 12
u tir comprend toutes les autres facultés de Tesprit. >» Pour moi , je reconnais , arec un autre écrivain français très-distingué , que oes expressions figurées ne m'offirent aucune idée nette , et ne servent , au contiraire, qu'à répandre encore plus d'obscurité sur le principe de Locke (i).
'On jugera par les citations qui vont suivre, de l'influence que ce langage si vague de Gondillac a ezei^ée sur les écrivains qui sont venus après lui; et je pense qu'il n'en faudra pas davantage pour apprécier l'exactitude de l'interprète auquel se sont fixés, en général, les philosophes firançais pour étudier la doctrine de Locke sur l'origine de nos idées (2).
(1) De Grérando, De la Génération des Connaissances Humaines.
(a) Pour rendre justice à qui de droit , je ferai remarquer ici que Pindédûnon du langage de Gondillac sur ce point, a été signalée par plusieurs de ses compatriotes, (c Trompé par la nouveauté d^une (( expression qui parait avoir pour lui un charme secret, renfermant c( toutes les opérations de Pesprit sous le titre commun de sensation (i transfofrmèe f Gondillac croit avoir rendu aux faits une simpli- (( cité qu'il n'a placée que dans les termes. )> Le même auteur ajoute dans une note : <( Gette observation a été faite par M. Prévost a dans les notes de son mémoire swr les signes ; par M. Maine- (( Biran, dans son traité de P Habitude j etc. Get abus des termes (c est si sensible , qu'on s'étonne de l'avoir vu renouvelé depuis par (( des écrivains très-éclairés. » De Gérando , Histoire comparée , « T. I,p.345, 346. l'e éd.
L'ouvrage cité de M. Maine-Biran a pour titre : « Influence de <( l'babitude sur la faculté de penser. Ouvrage qui a remporté le
Ecoutons Helrédus : « Lorsqu'Aristote a dit , m- <( hUest in inteUectu quod rvonfuerit prias in sensu, <( il n'attachait certainement pas à cet axiome les « mêmes idées que M. Locke. Cette idée n'était tout « au plus, danif le philosophe Grec, que l'aperce- « Tance d'une découverte à faire , et dont l'honneur « appartient en entier au philosophe anglais. » ( cie l'Esprit. Disc. lY ) (i).
(c prix sur cette question proposée par la classe des sciences morales (c et politiques de l'Institut National : Déterminer quelle est ¥inr « fluence de f habitude sur la faculté dépenser ; ou, en d^aïuires et termes, faire voir Peffet que produit sur chacune de nos forc< euttés intelleotuelles la fréquente répétition des mêmes opèror « raiions* i>
Quoique je ne partage pas les opinions de cet auteur sur tous les points, je déclare avec plaisir que j^ai profité de son excellent tra- Tail. Pour la critique quHl a faite de la sensation trains formée , Toy. p. 5 1 et 53 de son traité de fSahUude.
Afin de prévenir toute équivoque lorsque je me sers de l'expression générale de Philosophes français j je dois piévenir que je ne remploie que dans son acception la plus restreinte, sans y comprendre les écrivains qui appartiennent à l'école de Genève ou aux autres pays de PEurope dans lesquels les gens de lettres composent le plus souvent leurs ouvrages en Français.
(i) Le Dr Gillies lait observer, dans son excellente Analyse des ouvrages d'Aristote, qu'il n'a jamais rencontré dans cet auteur la proposition qu'on lui attribue généralement : Nihil est in intel' lectu, etc \ mais il cite en même temps une phrase d'Aristote qui présente la même idée aussi exactement que la différence d'une langue à l'autre peut le permettre : cr roi; tiitvt riit aiVtvreiff rk rour» fVri. (GiUies's Arist. a^ édit. vol. I, p. 47.) Je dois noter ici que les mots soulignés dans la plirase du U^ Gillies ne sont point tout-