SECTION I
l)€s fondements de notre croyance à l'existence du monde matériel y d'après les idées de Reid. Obsensations sur ces idées.
J'ai déjà dît que l'opinion de Reid sur l'existence de la matière, quoiqu'elle soit parfaitement sage , n'embrasse pas toutes les circonstances de la question. Je tâcherai de motiver cette assertion avec toute la brièveté possible ; mais cette discussion doit être précédée de quelques remarques sur un principe de notre constitution, qui, au premier coup d'œîl , semble étranger au sujet qui nous occupe ; je veux dire notre confiance en la stabilité de l'ordre de la nature (i).
Tous nos raisonnements physiques , toutes les observations que nous pouvons faire sur le cours des événements , et qui servent de base à la préi^ision
(i) Yojez quelques autres déyeloppements sur le même sujet, Plûl. del'Esp.Hum.J. m , cb. n , sect. 5, de la trad. de M. Farcy^ N. D. T.
OU sagacité y supposent en nous la croyance que l'or^ dre des choses se maintiendra dans Tayenir tel que nous l'avons connu dans le passé; et ce fait est si clair par luirmême , qu'il n'a besoin d'être confirmé par aucun exemple. Ce qui n'est pas aussi évident , c'est la manière d(mt cette croyance s'établit d'abord dans l'esprit. Hume l'explique par la loi de V association des idées, en vertu de laquelle, après avoir été témoins de deux faits constamment unis, nous présumons le second toutes les fois qu'il nousarrivè de voir le premier. Cependant une objection grave s'élève sur-le-champ même contre cette théorie ; car une seule expérience en vaut dix mille pour déterminer en nous une foi invincible à la similitude des résultats dans toutes les circonstances pareilles. Quand un philosophe répète une expérience pour mieux établir la certitude qu'il cherche, ce n'est pas qu'il doute un instant que les mêmes conditions» ne doivent représenter les mêmes phénomènes ; il craint seulement de n'avoir pas donné une attention suffisante aux circonstances diverses qui accompagnaient un premier essai. Et si une seconde expérience lui présente des résultats différents , loin de soupçonner un dérangement dans les lois de la nature', il conclura plutôt sans hésiter , que les circonstances dans lesquelles ces deux expériences ont été faites , n'étaient point exactement les mêmes.
On répondra peut-être que, dans l'exemple allégué , la croyance que nous a donnée un fait unique
86 fonde aussi sur la longue expérience que tious avons acquise de Tordre général de la nature. Nombre de faits , dira-t-on , examinés antérieurement , nous ont appris que cet ordre demeure inyariable ; et c'est une déduction qui nous sert de règle quand nous préjugeons le résultat d'une nouyelie expérience. Cette opinion a été soutenue par le D' Campbell dans sa Philosophie de la Rhétorique; mais je n'y vois qu'une solution bien peu satbflBLisante de la difficulté. £n effet, elle s'éloigne absolument de la &éorie de Hume; car elfe pose le fait de manière à ce qu'on n'en puisse rendre raison par Vassociation des idées; et, en même temps, elle n'établit aucun autre principe au moyen duquel on puisse en donner une explication satisfeûsante. J'accorderai pour l'instant que si j'ai vu plusieurs fois tomber une pierre , le principe d'association suffira pour me faire attendre le même effet toutes les fois que j'en abandonnerai une autre à elle-même ; mais , en supposant que ma science ne s'étende pas plus loin que la chute des coips graves , il reste encore à savoir comment il se fait quQ je présume le résultat d'une expérience de chimie ou d'optique? Suivant la doctrine de Campbell , nous y arrivons par voie d'analogie. Dans toutes nos expériences sur la pesanteur , nous avons remarqué que la marche de la nature était uniforme ; et, par analogie, nous concluons qu'elle le sera également dans les autres essais que nous pourrons &ire, à quelque ordre de phénomènes
qu'ils puissent se rapporter. Il m*est difficile de supposer tout ce travail de raisonnement dans la tète des enfants ou des sauvages ; et cependant , je ne doute pas qu'un enfant qui s'est brûlé le doigt à la chandelle ne craigne de se brûler encore s*il en approche la main une seconde fois. Même chose aurait lieu dans des circonstances semblables pour l'animal le plus borné.
Pour appuyer son opinion à cet égard , Campbell jprétend , <( (i) que l'expérience , ou la disposition de « l'esprit à associer ses idées sous les notions de il cause et d'e£fet, n'est jamais développée par un <c seul exemple. » Il admet en même temps que c'est en conséquence du raisonnement analogique dont nous venons de parler , que le physicien considère' une seule expérience bien faite, comme décisive pour une théorie. Il est évident que , d'après cette supposition, les enfants et le peuple auraient besoin de voir deux phénomènes souvent réunis , avant de pouvoir saisir la relation de cause et d'effet qui subsiste entre eux ; tandis qu'il est défait que les hommes sans expérience sont toujours portés à supposer une liaison constante , lors même qu'ils aperçoivent une connexion purement fortuite. Us sont tellement persuadés que tout changement dépend d'une cause , et tellement empressés de la découvrir, qu'ils saisissent le fait qui précède immédiatement, pour y re-
(>) No i,p. 137.
poser leur curiosité. C'est Texpërience seule qui corrige cette disposition en leur apprenant à mettre plus de réserve dans la recherche des lois générales cpi forment une partie de Tordre de l'univers (i). n semble résulter de ces observations que notre
(i) La manière dont on a expliqué dam PEncydopédie Britannique comment une seule expérience suffit pour faire condure une loi générale de la nature, rentre, au fond ,\ dans la tKéorie de Campbell ; et il serait inutile d^en faire l'objet d'un examen spédal. On en pourra juger par l'extrait suivant :
(t La Pbuxmopbib mriKimwtAix paraît au premier coup d'oeil a en opposition directe ayec la marcKe que suit la nature lorsqu'elle u reconnaît des lois générales. » (L'auteur veut dire par cette pbraae un peu équiyoque , — en opposition avec la marche naturelle de l'esprit quand il cbercbe à découvrir les lois générales.) (t Partant d'une multitude défaits indiyiduels, nous déterminons <c ces lois qui ne s'étendent jamais plus loin que l'induction qui « nous les a découTcrtes et sur laquelle elles reposent. Cependant « d'est un fait érident, une loi pbjsique de la pensée bumaine , (( qu'une expérience unique , claire et bien comprise , nous fait u conclure avec assurance pour tous les autres cas semblables. D'où u Tient cette anomalie ? Ce n'en est point une , il n'y a point conte tradiction avec la règle générale de l'inTCStigation philosophique , u c^en est au contraire l'appKcation la plus rigoureuse. La plus gén nérale des lois, c'iBSt l'invariabilité de la nature dans ses opéra- <c tiens. Nous sommes persuadés que la simplicité d'une expérience M et les précautions que nous avons prises en la faisant, nous ont (( mis en possession de toutes les drconstancea du fait. C'est uni- (t quement d'après cette supposition que nous considérons une ex- (c périence comme la représentation fidde de tous les cas semblau blés. » (Àrtide Philosophie, $.57. Yoy. aussi dans le même volume , article Physique , $. iq3.)
croyance dans la stabilité des lois de la nature n'est le produit ni de l'association des idées , ni d'aucun autre principe donné par l'expérience seule; et Hume a prouvé avec la dernière éyidence qu'elle ne peut s'expliquer par aucun raisonnement à priori. Nous sommes donc forcés de voir dans ce fait une loi primitive de notre croyance, jusqu'à ce qu'on en donne une analyse plus satisfaisante que toutes celles qui ont précédé. En m'exprimant ainsi, je ne cède ni au désir de multiplier sans besoin les lois primitives ou les vérités irréductibles , ni à la crainte des conséquences que pourraient entraîner les théories en question. Toutes me paraissent également innocentes dans leurs applications ; mais aussi, également futiles et dénuées de fondement. Elles ne servent à rien autre chose qu'à jeter un voile sur notre ignorance , et , par l'éclat d'une phraséologie scientifique, à distraire l'attention d'un fait extrêmement remarquable dans la constitution de l'esprit.
En examinant dans un autre ouvrage (i) une question entièrement di£férente , j'ai eu occasion de rapporter quelques opinions philosophiques de M. Turgot , qui se rapprochent beaucoup de celles que je viens d'établir. L'auteur les a développées fort au long dans Yeœticle Existence y de l'Encyclopédie ; mais on les trouvera résumées avec 'plus de clarté dans le discours que Gondorcet a mis en tète de son
(i) Philosophie de PEsp. Hum. ch. nr. sect. 5.
Essai sut" V application de l'analyse à la probabilité des décisions rendues à la fnajorité des voix. On reconnaît par cet exposé qjoie Torgot fabait rentrer notre croyance à Fexistence du monde matériel dans celle que nous^vons la stabilité des lois de la nature ; en d'autres termes , qu'il n'y voyait qu'une simple conviction de Tordre immuable des événements physiques , et ^'attente des mêmes résultats dans un concours de circonstances pareilles. J'ai toujours pensé qu'il fallait quelque chose de semblable pour compléter les observations de Reid sur la doctrine de Berkeley. En effet , quoiqu'il ait démontré que les noti(ms des qualités premières des corps sont unies par une loi de notre constitution aux sensations qu'ils excitent en nous , cependant il ne s'est point occupé des fondements de notre croyance à l'existence indépendante à.% ces qualités. Cette foi, comme je l'ai dit ailleurs (i) , est évidemment le résultat de l'expérience; attendu que l'acte perceptif a dû se réitérer en nous plusieurs fois avant de nous faire porter un jugement sur la réalité permanente et séparée des ccnrps. Je dirai même que Yexpérience ne résout pas complètement le problème ; car , puisque nos perceptions nous forcent d'attribuer à leur objet une réalité non^seulement actuelle, mais encore future j\9i question est toujours de savoir comment nous sommes déterminés par l'expérience du pa^sé
(i) Philosophie de TEsp. Hum. ch. m. T. I.
PHI LOSOPHIQUES . 155
à former des conclosions pour un temps encore a venir. Pour moi , la difficulté me parait se résoudre d'une manière toute simple et toute philosophique , dans cette loi de notre constitution par laquelle Tur* got avait entrepris , il y a long-temps, deTexpliquer.
Cette opinion une fois admise , notre conviction de l'existence réelle et permanente de la matière » n'est plus qu'un cas particulier d'une loi plus eénéraie de croyance qui s'étend à tous les autres phénomènes. Je trouve dans cette généralisation autant de sagacité que de justesse ; puisqu'on retraçant le caractère et la tendance de la doctrine de Reid sur le même sujet , elle lui donne à la fois plus de concision et de clarté.
Cette idée , au reste , n'est pas ahsolument nouvelle dans l'histoire de la science. Ce qu'elle a de neuf, c'est qu'elle se borne à constater le fait, sans rien préjuger sur les autres questions physiques ou métaphysiques auxquelles il peut donner naiss^uoce. On retrouve évidemment la même doctrine et dans la théorie de Boscovich, et dans quelques spéculations métaphysiques de Malebranche et de Leibnitz. Ce dernier même l'a exposée d'une manière à la fois claire et concise , dans une de ses lettres où il écrit à son correspondant : « Les choses matérielles en <( elles-mêmes ne sont que des .phénomènes bien « réglés (i). » L'opinion qui domine chez les Indiens,
(i) Dca écriyains plus modernes ont adopté ce langage j je nom-
sur la nature de la matière y parait dériver d'une conception à peu près semblable. Si nous pouvons compter sur l'exactitude de William Jones , elle n'a pas le moindre rapport , dans scm origine ou dans sa tendance, avec l'idéalisme, tel qu'il est comprisparmi nous. Elle prend, en effet, sa source dans une spéculation théologique fort élevée^ tandis que l'idéalbme n'est que la conséquence sceptique d'une hypothèse particulière sur l'origine de nos connaissances , imaginée par les scolastiques , et accudllie par Locke et ses successeurs. Écoutons W. Jones s'exprimant avec une lumineuse précision : « Les <( difficultés qui naissent des notions que le vulgaire « s'est formées des substances matérielles , ont fait M croire à plusieurs sages de l'antiquité et des temps u modernes , ainsi qu'aux philosophes Indiens , que (( la création tout entière était moins une œuvre u qu'une puissance , au moyen de laquelle l'Intelliu gence infinie , présente à tous les temps et à tous- <c les Ueux , manifeste à ses créatures une série de «c perceptions, conmie un tableau magnifique ou
merai enlre autres le savant et habile M. Robison. a Pour nous , ce remarqne-t'il $. 1 1 8 de ses Éléments de Mécanique philosophique , « la matière est un pur phénomène. » Leibnits est, je crois , le premier qui ait introduit cette manière de s'exprimer j mais toutes les fois qu'elle se rencontre dans les ouTrages de Robison, on doit certainement l'interpréter dans le sens de la théorie de Boscovich , qui le satisfaisait extrêmement sans l'aveugler sur les difficultés auxquelles elle est sujette.
« une composition musicale, toujours uniforme dans « son ^lépuisab]e variété (i).a
Dans un autre passage , le même écrivain remarque que a les Vedas ne pouvant se former une idée « distincte de la matière brute indépendante de reste prit ^ ni concevoir que l'ouvrage de la bonté infinie u ait été un seul instant abandonné à lui-même , ont «< imaginé que la Divinité est toujours présente à u son ouvrage et fournit constamment une suite de « perceptions qu'ils nomment en un sens illusoires, « bien qu'ils ne puissent s'empêcher d'admettre la « reaUtéde toutes les formes créées y en tant qu'elles ic peuvent affecter le bonheur des créatures (2). »»
<i Le mot HATA, ou illusion y ajoute-t-il plus loin, « a un sens subtil et mystérieux dans la Philosopbie -n des Védas. Il y désigne, conformément à Fopi- <i nioii de Platon, d'Ëpicharme et de beaucoup u d'hommes profondément religieux , l'ensemble de u toutes les perceptions des qualités secondes ou 4< premières que la Divinité , par sa présence en <( tous lieux , suscite dans l'esprit de ses créatures, <( mais qui , selon eux , n'existent point hors de l'es- « prit (3). )»
;- (1) Préface d'ane traduction de quelques yen indiens.
(a) Dissertation sur les Dieux de la Grèce, de Htalie et de Plnde.
(3) /6û{.Ge dernier membre de phrase laisse de Féquiro^e. On ne sait pas positiTement si l'auteur a touIu- dire une existence indépendante de VJtaeUig§nce suprême, ou de celle dm créatures.
La différence capitale qui se trouve entre ces doctrines et celle que renferme nécessairement l'opinion commune sur l'origine de nos connaissances , ainsi que l'a démontré Hume , sera frappante pour tous ceux m^e qui n'ont fait que parcourir les ou- ▼rages de cet écrivain^ Dans le système Indien, l'uniTers, à tous les instants de sa durée, dépend immédiatement de ^l'action divine ; et cette manière de voir s'accorde avec l'opinion de quelques homr mes religieux de notre Europe , qui ont reconnu dans l'existence continuée de» êtres , l'effet d'un acte créateur (pii se renouvelle à chaque moment; en admettant , toutefois , la roulante des lois suivant lesquelles ces phénomènes se manifestent à nos sens , et la réalité de ces phénomènes , comme objets perm^ents de la science^ Le scepticisme de Hume, au contraire, dérive uniquement d'une hypothèse de Técole sur la perc^tioa, hypothèse dont la dernière conséquence logique est de répandre le doute sur Y existence d'un esprit divin, sur celle de tout autre e8{M*il, sur quoi que ce soit ^ en im mot, excepté sur nos {Copies inipressions et sur nos idées. .
Le vice de la Philosophie des Indiens et des systèmes de Leibnitz et de Malebranche , est de prononcer dogmatiquement sur un mystère que nos facultés
Mais quelle que soh Popiiiioii qaHl a touIu exposer , je n'y trouTe Micvn rapport avec la doctrine d'Epickarme ou de Platon. (Toy. Bmckeri Bist. de Ideis, p. 9. Angnttc Tindélicomm, 1793.)
ne flaoraient attem4re ; en prétendait dëconyrir le lien qui unit les deux mondes , et résoudre , conrme dît l^con, rinsohible problème de Vceuure opérée par Dieu depuis le commencement jusqu'à la fit. Dans yéfat actuel de nos connaissances , il y a une égale témérité à raisonner pour ou contre , mais ce qu'on peut dire en faveur de cette Philosophie , c'est que, diamétralement opposée par sa tendance morale aux théories avec lesquelles on l'a souvent rangée , éUe lïèconnait expliditement la certitude et la l^pltimité de ces principes de croyance qui servent de règle an geùre humain dans le cours ordinaire de la vie et dans toutes ses recherches sur l'ordre de la nature.
D'un autre côté, l'opinion de Turgot a cet avanta^ particulier, qu'elle décrit simplement le fait avec une précision scientifique , sans y mêler plus de métaphysique que Newton lorsqu'il constatait la loi de la gravitation; Dans l'un et l'aufre cas nous Pouvons les prémisses d'une des conclusions les plus Ihh portantes de la théologie natiu*elle ; mais > cette con^ dosion est aussi étl*angére à nos recherches- sut les lois physiques 4e nos perceptions , qu'elle aurait ps l'être au but de Newton, s'il l'eût foit entrer dam les spéculations physiques et mathématiques conter nues dans ses jPmtcK^Af.
Et qu'on ne s'imagine pas que cette manière dé présénU^r le feiit porte la moindre atteinte à la réalité des choses extérieures. L'évidence de cette réalité repose sur le même fondement que celle de la sta-
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bilitë des lois physiques qui nous d<nment les objets les plus intéressants et les plus invariables de la science humaine; et même, combinée avec l'hypothèse théologique des Indiens , cette opinion ne fait que modifier nos idées communes , en nous habi-. tuant à regf arder la matière et les formes de ce monde comme soumises sans interruption à la puissance du Créateur.
Je dirai encore une fois que Fopinion de Turgot ne diffère de cdle de Reid que parce qu'elle iSsit rentrer notre croyance à l'existence indépendimte et permanente de la matière dans une loi de notre nature plus générale encore; et il est à remarquer que le philosophe Écossais a non-seulement reconnu plus d'une fois l'autorité de cette loi , mais qu'il y a même attaché plus d'importance qu'on ne l'avait fait jusqu'alors. Ces deux écrivains s'accordent à regarder la croyance dont nous parlons comme un fût ir-r réductible dans la constitution de l'esprit ; et , si l'on considère que l'un n'a pu emprunter aucune idée à l'autre , on trouvera que la différence légère qui se remarque dans leur langage est d'un poids immense en faveur de la conclution qui leur est comr mune.
Cette foi qui est celle du genre humain tout eur tier , et qui , évidemment , ne relève d'aucune faculté de raisonnement , a reçu de Reid et de quelques autres Philosophes Écossais la qualification ûHnstmsdi^e. Ce n'est pas qu'ils aient voulu en expliquer
l'origine par quelque théorie nouvelle ; ils cherchaient seulement à écarter de la science les vains systèmes de leurs prédécesseurs. Cette prétendue innovation de langage leur a valu depuis peu des épigrammes et des critiques sévères de la part d'an célèbre écrivain polémique; mais on verra que les remarques qu'il a faites sur eux dans cette circonstance , pourraient également s'appliquer aux logiciens les plus irréprochables de l'Europe moderne. J'en ai déjà fourni la preuve en citant les ouvrages d'un savant et profond Italien (i) ; et je puis invoquer encore l'autorité de d'Alemhert, de cet écrivain si scrupuleux sur le choix des mots. Le passage suivant cadre si bien avec la philosophie de Eeid, sous le double rapport de la doctrine et du langage, que l'on ne peut rendre raison de cette conformité que par l'appUcation exacte que ces deux auteurs ont faite ici des préceptes de la logique inductii'e.
u En effet , n'y ayant aucun rapport entre chaque u sensation, et l'objet qui l'occasionne, ou du moins « auquel nous la rapportons , il ne parait pas qu'on <( puisse trouver par le raisonnement de passage « possible de l'un à l'autre : il n'y a qu'une espèce « d'instinct , plus sûr que la raison même y qui puisse u nous forcer à franchir un si grand intervalle (2). »
(1) V. ci-dessus, p. i36.
(2) Discoius préliminaire de P£ncydopédie.
Dugald Stewart, — Tome II. 1 1
<( Il est dans chaque science , dit-il ailleurs, des tt principes vrais ou supposés, qu*on saisit par une « espèce d'instinct auquel on doit s'abandonner sans il résistance; autrement il faudrait admettre dans « les principes un progrès à l'infini qui serait aussi u absurde qu'un progrès à l'infini dans les êtres et u les causes, et qui rendrait tout incertain, faute «c d'un point fixe d'où l'on pût partir (i). »
Je ne prétends pas conclure de ces citaticms , que le mot instinct y soit employé avec une justesse rigoureuse ; mais seulement qu'en l'appliquant à certains yi^men^^ de l'esprit, les philosophes que le D*" Priestley a traités si dédaigneusement à ce sujet , n'ont suivi en cela que l'usage de leurs devanciers. Ceux-là seulement qui ont étudié avec soin la science de l'homme, peuvent bien comprendre jusqu'à quel point, d'un côté, il est difficile aux penseurs même les plus clairs et les plus réservés de décrire en termes précis et non équivoques les phénomènes de notre nature ; et , de l'autre , combien il est aisé au critique le plus superficiel de censurer, avec une apparence de raison , la phraséologie la plus correcte. Le philosophe n'a pas la liberté d'introduire dans la
(i) Éléments de la Philosophie, art. Métaphysique.
Je pense qu'en parlant de principes vrais ou faux , dans la première partie de cette phrase, d'Alemhert avait en yae la distinction qni existe entre les sciences auxquelles \ti faits servent de base , et les différentes branches des mathématiques pures qui reposent , en dernière analyse, sur des défmitionâ ou des hypothèses.
science psychologique , comme on le fait dans quelques autres , des termes nouyeaux , inventés par lui ; car il s'exposerait au reproche d'absurdité et d'affection du mystère. Il faut qu'il s'astreigne à ne parler jamais que le langage reçu; ou, en d'autres termes, à n'employer pour un travail qui réclame toute la précision imaginable , qu'un instrument sorti des mains les plus grossières et les plus inhabiles.
On verrait , je pense , diminuer singulièrement le nombre de ces sortes de critiques , si chacune d'elles devait remplacer le mot qu'elle condamne par un terme plus convenable. Cependant aussi , nous accuserions la négligence des hommes qui se dévouent à l'étude des sciences philosophiques , s'ils ne tiraient point des remarques qu'on leur adresse , tout l'avantage qu'elles peuvent ofirir, et s'ils ne tendaient pas continuellement à s'approcher de plus en plus de cette correction, de cette uniformité de langage vers laquelle notre siècle a fait de si grands pas. Après tous nos efforts , nous devons encore la recommander à la persévérante sagacité de nos successeurs , comme la condition la plus essentielle à obtenir pour assurer le succès de leurs recherches. Jusqu'à ce qu'on ait à-peu-près atteint ce but important, notre ambition devra se borner aux suffrages d'une minorité éclairée : nous n'oublierons pas, si je puis me servir des expressions de Burke, que nos conclusions ne sont pas destinées « à soutenir l'épreuve « d'une dyiscussion sophistique, mais seulement
<( d'une critique toujours sage et souvent indul-
<( gente. Leur mission n'est point de combattre ;
u elles s'adressent plutôt à l'homme dont le cœur
« est disposé à recevoir paisiblement la vérité (i). )»