E8SAIS
La manière dont Helvétius lui-même interprétait la doctrine de Locke sur ce point , se découvre manifestement dans cette conséquence qu'il en a déduite , et qu'il a développée avec tant de détail : savoir, que, pour l'homme, tout se résout définitivement dans la sensation ou l'acte de sentir, A cela donc se réduit la découverte sur laquelle Helvétius veut fonder exclusivement la gloire du phUosophe Anglais.
¥, C'est à Aristote , dit Gondorcet , que l'on doit tt cette vérité importante , ce premier pas dans la <c connaissance de l'esprit humain , que nos idées , «t même les plus abstraites , les plus purement in- « tellectuelles , pour ainsi dire, doivent leur origine 4( à nos sensations ; mais il ne l'appuya d'aucun dé- (( veloppement. Ce fut plutôt l'aperçu d'un homme tt de génie , que le résultat d'une suite d'ohservau tions analysées avec précision , et combinées entre «c elles pour en faire sortir une vérité générale, tt Aussi , ce germe jeté dans une terre ingrate , ne (( produisit de fruits utiles qu'après plus de vingt «( siècles (i).
u Enfin , Locke saisit le fil qui devait la guider ( la
à-fait exacts, sartout si on les applique aux éciÎTains anglais. M. Harris, dont j'ai en ce moment PHennès sous les yeux, parle de cette proposition, comme d'un axiome de Técole bien connu (Harris's Works, Toi. I, p. 419) ; et je ne sache pas qu'aucun auteur distingué l'ait considérée autrement.
(i) Tableau des progrès de l'Esprit Humain , p. 109.
PHIIX^SOPHIQUES. 181
« philosophie ) ; il montra qu'une analyse exacte et <t précise des idées , en les réduisant successivement <( à des idées plus immédiates dans leur origine, ou u plus simples dans leur composition , était le seul <( moyen de ne pas se perdre dans ce chaos de no- <( tions incomplètes, incohérentes, indéterminées t( que le hasard nous a offertes sans ordre et que u nous avons reçues sans réflexion.
<( Il prouva par cette analyse même , que toutes « sont le résultat des opérations de notre intelli- «( gence sur les sensations que nous avons reçues , « ou plus exactement encore , des combinaisons de u ces sensations que la mémoire nous représente si- 4( multanément, mais de manière que l'attention « s'arrête , que la perception se home à une partie « seulement de chacune de ces sensations compo- « sées (i). »
Il y a dans tout ce qu'on vient de lire tant de vague et de confusion que j'aurais été en peine d'y trouver un sens bien précis , sans cette phrase particuhère dans laquelle l'auteur , avec une exactitude pleine d'affectation , étahht comme résultat de toutes les méditations de Locke, que toutes nos idées se composent de sensations. La phrase qui précède immédiatement ces mots , et dont ils sont le commentaire ou plutôt le correctif, présente au premier coup-d'œil , un sens entièrement différent , et bien
(i) Tableau des progrès de PEsprit-Humaiii ^,p. 94a.
plus irréprochable ; mais on ne peut , en anicane manière, concilier l'une ou l'autre explication avec la doctrine de Locke, telle qu'il l'a développée luimême dans les différents cas où il en £edt l'application (i).
Je me contenterai d'igouter à ces divers passages quelques lignes de Biderot , parce qu'il a mis plus de soin que la plupart des écrivains français , i expliquer nettement et sans équivoque l'opinion qu'il s'était formée sur l'origine et l'étendue des connaissances humaines.
« Toute idée doit se résoudre en dernière décom- <( position en une représentation sensible; et, puis- « j|ue tout ce qui est dans notre entendement est u venu par la voie de notre sensation , tout ce qui t( sort de notre entendement est chimérique, ou <( doit , en retournant par le même chemin , trouver (( hors de nous un objet sensible pour s'y rattacher. te De là, une grande règle en philosophie ; c'ei^t que (( toute expression qui ne trouve pas hors de nous «( un objet sensible auquel elle puisse se rattacher , (( est vide de sens. Diderot (2).
(1) Yoy. sur ce point historique les déyeloppements donnés par M. Dugald Stewart dans son Histoire des Sciences Métapftysiques etc. T. Il, delà traduction de M. Bachon. N. D. T.
(a) ÀTec neXlt grande règle en philosophie Diderot pousse bien plus loin que Hume la conséquence de l'interprétation particulière qu'il donne au principe de Locke. Sons d'antres rapports ce passage ofire une analogie frappante avec l'opinion de Hume sur Vorigine
En comparant cette conclusion de Diderot, avec les idées mnëes de Descartes , la transition d'un extrême à l'autre a de quoi frapper d'étonnement. Et pourtant je ne puis imputer qu'à l'apparition tardive de la philosophie de Locke en France , les résultats extravagants auxquels elle a conduit quelques écrivains français. La confiance que leurs prédécesseurs avaient mise implicitement dans le système de J)escartes , disposait naturellement les esprits à se jeter tout-à-coup et sans examen dans une erreur contraire ; car il y a beaucoup de justesse dans- cette remarque d'un observateur plein de sens et de bonne foi , que, u rien n'est plus voisin de l'ignorance d'un (t principe que son excessive généralisation (i). »
de nos idées ; opinion qu^il regardait comme une règle infaillible de logique pour distinguer les objets légitimes de la science , des fantômes dePimagination et des préjugés. t( Les éyénements se suivent , (c à la vérité , mais sans que nous remarquions la moindre liaison « entre eux : nous les voyons , pour ainsi dire , en conjonction, (( mais jamais en connearion. Gomme nous ne pouvons nous former « aucune idée de cboses qui n^ont jamais affecté, ni nos sens exu ternes , ni notre sentiment intérieur , il parait inévitable de conte dure que nous manquons absolument de toute idée de connexion (( ou de pouvoir , et que ces termes ne signifient rien , soit qu^on les (( emploie dans les spéculations pbilosopbiques | soit qu^on en fasse \( usage dans la vie commune. » (Essai sur Tidée de liaison nécessaire, a® partie.)
(i) De Gérando, Introd. p. ao. rajouterais volontiers à cette observation que rien aussi n'est plus naturel , ni plus commun que de passer tout d'uu coup d'une croyance philosophique'^ à la néga-
D'Alembert a fait observer comme une singpilarité remarquable dans les habitudes littéraires de ses compatriotes, que, bien qu'avides de nouveautés en matière de goût , ils se sont toujours montrés , éii fait de recherches scientifiques , esclaves des vieilles opinions. <c Deux dispositions si contraires en appâte rence^ ont leur principe dans plusieurs causes , u et surtout dans cette ardeur de jouir qui constitue « notre caractère. .Tout ce qui est du ressort du <c sentiment n'est pas fait pour être long-temps cher- <( ché^ et cesse d'être agréable dès qu'il ne se p^ (c sente pas tout d'un coup : mais aussi l'ardeur avec u laquelle nous nous y livrons s'épuise bientôt ; et « l'ame dégoûtée aussitôt que remplie, vole vers (( un nouvel objet qu'elle abandonnera de même, u Au contraire , ce n'est qu'à force de méditations « que l'esprit parvient à ce qu'il cherche : mais , par « cette raison, il veut jouir aussi long-temps qu'il a « cherché. )>
A l'appui de cette remarque, d'Alembert rappelle l'attachement opiniâtre des philosophes français aux doctrines scolastiques dont ils ne secouèrent le joug qu'au moment où l'école de Descartes qui triompha la première des dogmes d'Aristote, avait déjà subi dans les autres pays de l'Europe, le sort de celle qui
tion complète de ces mêmes dogmes , avec tontes les erreurs, et toutes les rérités qu'ils renferment. — La faute, dans Pun et Pautre excès , Tient d'un assenrissement condamnable dn jugement à Pautorité des auires.
l'avait précëdëe. « Newton avait déjà renversé la <K physique Cartésienne, et les tourbillons étaient u d^ruits avant que nous ne songeassions à les
u adopter Il ne faut qu'ouvrir nos livres pour
« voir avec surprise qu'il n'y a pas encore trente 4( ans qu'on a commencé en France à renoncer au <( cartésianisme. Maupertuis est le premier qui ait « osé parmi nous se déclarer ouvertement Newto- « nien (i). »
Pour fortifier cette observation de d'Alembert , je prendrai la liberté d'ajouter, au risque d'être accusé de partialité nationale , que , sur la plupart des questions qui se rattachent à la philosophie de l'esprit humain , les Français sont d'un demi-siècle au moins en arrière des écrivains de notre pays (2). On connaissait à peine en France le système de Locke, quand déjà il était universellement adopté en Angleterre; et maintenant qu'après de longs débats, nos penseurs les plus sages l'ont réduit à sa juste valeur, on en tire en France des conséquences exagérées qui ne seraient jamais entrées dans l'esprit du
(1) Disc. prél. de PEncycl. Ce discours parut pour la première fois en ij5i.
(a) Il est presque superflu d'ajouter que y dans cette observation , j'entends parler de la masse des opinions philosophiques , et non pas des conclusions particulières adoptées par un petit nombre de philosophes qui pensent par eux-mêmes. Tout Anglais qui aura étudié cette partie de la science , reconnaîtra , s'il est de bonne foi , que sur d'autres points importants , Gondillac et ses successeurs ont fiiit jaillir des lumières dont nous avons profité.
plus mince des raisonneurs Anglais. Les ouvrages de E.eid et de quelques autres philosophes ont accoutume ceux mêmes qui n'adoptent point toutes ^urs conclusions , à regarder le mot id^ comme suspect et dangereux ; et déjà , devenu synonyme de notion y terme à la fois simple et populaire , il commence à perdre la signification technique que Descartes lui avait donnée ; mais dans le même temps , nos voisins
ont fait choix du mot Idéologie pour désigner cette branche de la philosophie , qu'on nommait auparavant science de l'esprit humain; et ils ont toiyours soin de nous avertir eux-mêmes que le grand objet de cette science est de ramener /^aro^oie d'induction les phénomènes intellectuels à leurs lois générales. Ce qu'il y a d'assez ridicule , c'est qu'en cherchant un terme nouveau pour désigner cette branche ^d'étude, on ait choisi un mot, qui, par sa valeur étymologique, parait supposer comme admise la vérité d'une hypothèse dont la fausseté a été prouvée , il y a plus de cinquante ans, et qu'on a bien évidemment reconnue pour avoir enfanté presque toutes les absurdités des métaphysiciens anciens et modernes (i).
(i) L'un des partisans les plus distingués de cette nouvelle nomenclature nous a déclaré ^e VIdéologie était une branche de la Zoologie; " parce qu'elle a pour but dVxaminer les facultés intel- (( lectuelles de rhomme et des autres animaux. )> Cette classification, je dois le dire, me paraît fort étrange j mais la seule objection que je veuille faire pour l'instant , c'est qu'elle est manifestement
Peat-être aurais-je dû m'empresser de signaler parmi les philosophes quej'ai cités précédemment , un honmie dont les écrits se reconmiandent par ime alliance rare de savoir, d'indépendance, et de profondeur philosophique. Poiir ceux qui connaissent ses ouvrages , j'ai déjà nommé M. de Gérando. J'ai goûté ime satisfaction véritable à remarquer entre les vues générales de cet écrivain et les miennes propres , ' une ressemblance frappante ; et je ne doute point que la différence de nos opinions ne tienne plutôt à la manière inexacte dont j'ai exposé les miennes, qu'à l'insuffisance des raisons qui m'ont déterminé à les adopter. Ici du moins , sa manière de voir me parait presque entièrement conforme à celle que j'ai voulu établir dans mon premier ouvrage , bien qu'un lecteur inattentif pût croire que nous appartenons à deux sectes entièrement opposées.
(( Tous les systèmes possibles sur la génération 4( des idées , peuvent être rappelés , quant à leur te principe fondamental ^ à cette simple alternative : t( ou toutes nos idées ont leur origine dans les im- «c pressions des sens ; ou il y a des idées qui n'ont u point leur origine dans ces impressions, et par «c conséquent qui sont placées dans l'ame immédia-
destinée à établir une théorie qui abaisse Phomme au niveau de la bète , et cela sans la moindre discussion. « Penser , c'est toujours u sentir , et ce n'est rien que sentir» » Élém. dldéol. par M. Des- «< tutt-de-Tracy. Paris , 180 4.
u tement, et qui lui appartiennent en vertu de sa « seule nature.
u Ainsi les opinions des philosophes ancieiff ou « modernes, sur la génération des idées , se placeu ront d'elles-mêmes sur deux ligneff opposées ; « celles des philosophes qui ont adopté le principe : <( mhil est in intellectu quin prias Juerit in sensu ; «< ceUes des philosophes qui ont cru aux idées in- ' «( nées ou inhérentes à l'intelligence (i). »
Le paragraphe qui vient immédiatement après , montre bien que M. de Gérando, lui-même, ne croit pas que cette classification soit rigoureusement exacte ; car il remarque que , «c parmi les philoso- « phes qui ont adopté ces opinions contradictoires , il « en est plusieurs qui , attachés en apparence aux ' u mêmes systèmes , les ont adoptés pour des motife u différents , ou ne les ont point compris de la «( même manière , ou n'en ont point tiré les mêmes <c conséquences. » Bien de plus juste, rien de mieux exprimé que cette observation; et si j'éprouve un regret , c'est qu'elle n'ait point déterminé cet estimable auteur à fixer dès le début de son ouvrage la valeur précise des différents systèmes auxquels il fait ici allusion. U n'aurait pas manqué de s'apercevoir sur-le-champ que plusieurs opinions qu'il a rangées sous ime dénomination commune ne s'accor-
(i) De la Crénération des GonnaÎMances Humaines, p. 8 et 9. (Berlin 180 a.)
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dent que sur les mots , et sont complètement divisées quant aux choses , tandis que certaines autres , qui , d'après son principe de classification , sembleraient être rivales , ne diffèrent que par l'expression et s'entendent parfaitement sur tous les points qui tiennent aux bases d'ime logique saine et lumineuse.
Peut-être en m'efforçant de remplir cette lacune de l'ouvrage de mon ami, serai-je assez heureux pour justifier la critique que j'ai hasardée sur quelques-imes de ses opinions historiques. Alors , je l'espère , il verra avec autant de satisfaction que moimême, combien nous sommes près de nous entendre sur cet article fondamental de la science qui nous occupe. C'est ainsi que plusieurs philosophes avant nous , étaient loin de soupçonner que la différence des opinions qu'ils débattaient avec tant de chaleur, ne roulait guère que sur les mots.
Sans chercher à établir une distinction précise entre des systèmes qui se confondent évidemment par leur nature et leur tendance , et ne diffèrent les uns des autres que par de légères modifications , comme la doctrine de Descartes et de Malebranche sur les idées innées ; il me semble que les opinions les plus remarquables des philosophes modernes , sur l'origine de nos connaissances , peuvent se ranger sous quelqu'une des divisions suivantes.
1° Ou elles se rapportent à la doctrine des idées innées j avec le sens qu'y attachaient Descartes et Malebranche, c'est-à-dire, qu'elles supposent dans