‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 3)Chapitre 13 sur 19 · E6SAI · texte numérisé non relu

E6SAI

Vesprit l'existence d'objets de la pensée distincts de Pesprit même; coexistant avec hii comme partie essentielle de son approvisionnemeQt intellectael et entièrement indépendants de tonte notion venne êta dehors. A cette classe d'idées appartiennent, selon les Cartésiens, celles de Dieu y ^existence y de pen^ sée, et quelques antres encore qui malgré la clarté arec laqoelle elles se présentent à l'enteBdement , ne ressemblent à aucune s^sation , et par ciniséquent , disent ces mêmes philosophes, doivent avofir été imprimées dans l'esprit an moment même de m création.

Noos aT(ms peine à comprendre aujourd'hui que l'hypothèse des idées innées ^ interprétée de cette manière , ait jamais eu besoin d'une réihtatîon sé« rieuse; c'est contre elle pourtant, que Locke ft dirigé la plus grande partie des raisonnements qui forment le commencement de son Essai.

n y a long-temps que cette doctrine n'est plus en Angleterre qu'un monument de folie scientifique \ mais nous savons par M. de Gérando , qu'on l'ensm* gnait encore dans les écoles de France , vers la fin du siècle dernier (i). Cette circonstance peut expli^ quer la proscription dans laquelle les philosophes

(i) L'idée de Dieu, celle de V existence , celle de la pensée, disent^ils , ne ressemblent à aucune sensation. Cependant elles sont clairement dans Pesprit : il faut donc qu'elles viennent d'une autre source que des sens, et par conséquent qu'elles êoienX placées imr médiatement dont notre ame. Ces opmiens ont été, presijm jUsqu^à

firançais ont enveloppé, dans ces derniers temps, tout principe qui semblait avoir le moindre rapport avec cette hypothèse absurde.

â° Ou bien elles se rapportent à l'opinion de Locke , avec le sens qu'il y attachait , ainsi que Berkeley , Hume , et , sauf quelques exceptions , tous les écrivains les plus distingués de FAngleterre depuis la publication de FEssai sur l'Entendement Humain , jusqu'à celle des Recherches sur l'Esprit Humain , par le docteur E.eid. Or, comme nous l'avons idéjà remarqué , cette philosophie conduit tout droit, aux conclusions de Berkeley , sur Vexisteiwe idéale du monde matériel, et au scepticisme universel de Hume.

S® Ou bien à cette même opinion de Locke , interprétée par Diderot, et conduisant dès le premier pas, au matérialisme, extravagance d'un autre genre, diamétralement opposée à celle de Berkeley. Et encore ne s'arrète-t-elle pas à cette forme de matérialisme telle que l'ont présentée les plus habiles défenseurs de ce système; la conséquence nécessaire qu'elle renferme, c'est qu'il faut bannir du Uvre de la science de l'homme , toute espèce de mot qui ne représente point ime notion dont l'archétype se

la fin du dernier siècle , enseignées dans les écoles de France, De U Génération des Connaissances Humaines , p. 6a. B^lin. 1809.

Ceci confirme la remarque de d'Àlembertque nous ayons rapportée plus haut, p. 316.

trouTe dans les objets des perceptions sensibles. C'est Diderot lui-même qui nous fait cet aveu.

4° Enfin , à Topinion ou plutôt à V exposé àe Locke, restreint et modifié comme j'ai tâché de le faire dans la quatrième section du premier chapitre de la Philosophie de l'Esprit humain. Qu'on me permette encore ime fois de rappeler à mes lecteurs , que tous ces développements se réduisent aux propositions générales suivantes.

Toutes les notions simples, en d'autres termes, tous les éléments primitifs de nos connaissances, sont , ou donnés immédiatement à l'esprit par la conscience et la perception (i) , ou bien manifestés successivement par l'exercice des différentes facultés qui constituent l'entendement humain. Sous ce point de vue la somme totale de nos connaissances peut a^ssurément se dériuer de la sensation , en tant que c'est à l'occasion des impressions externes que la conscience s'éveille pour la première fois , et que nos facultés intellectuelles entrent en action. Cependant cette proposition resserrée sous une forme aussi indécise peut donner lieu à d'étranges erreurs ; et ce qui le prouve , c'est la manière dont elle a été interprétée parles commentateurs français de Locke, et notamment par Diderot , dans le passage que j'ai rapporté ci-dessus.

En lisant attentivement le mémoire de M. de

(i) Voy. note N.

Gërando , on a pu s'apercevoir d'abord que , lorsqu'il défend avec tant de chaleur les paroles de Locke , il leur donne précisément le sens dans lequel je les ai entendues ; et cependant je ne suis pas éloigné de croire que ces expressions ainsi comprises ne s'écartent bien plus de l'opinion de Diderot , que de l'ancienne théorie des idées innées. Je pourrais même dire que , si l'on mettait de côté ce mot innées qui fait le sujet de tant d'équivoques et de disputes , ainsi que toutes les absurdités qui se rattachent, soit à la doctrine de Platon , soit à celle des Scolastiques ou à celle de Descartes; on pourrait, quant au fond , réconcilier le système de ce dernier avec la conclusion que j'ai tâché d'établir par induction des faits. Je dois reconnaître , du moins pour ma part , que dans les passages de Gudv^orth , de Leibnitz et de Harris, que j'ai cités plus haut, je n'ai trouvé matière à des objections un peu importantes, que dans quelques formes hypothétiques de l'expression. Quant à l'exposition en elle-même , elle contient la vérité tout entière , mêlée seulement de quelques rêves de l'imagination ; tandis que leurs adversaires , non-seulement s'écartent de la vérité; mais encore se trouvent contredits par les phénomènes les plus ordinaires et les mieux constatés de l'entendement.

Ici, comme en bien d'autres occasions, je me

rappelle avec plaisir une observation de Le^)nitz.

(( La vérité est plus répandue dans le monde qu'on

(( se ne l'imagine communément. Mais trop souvent

Dhgald Stewart, — Tome II. 1 S

4( elle est dé^piisée, corrompue même , par un me- « lange d'erretir qui en dérobe la connaissance et <c en affîûblit l'utilité. En la découvrant partout où « elle se trouTç, au milieu des mines que nos <c prédécesseurs ont laissées derrière eux , nous ob- « tenons à la fois ^ et l'avantage d'étendre nos con* « naissances , et le plaisir de substituer à tous les K systèmes qui se sont renversés successivement, u une pbilosopliie impérissable ( perennetn quam^ M dam philosophiam ) , dont les formes , il est vrai , 4( se renouvellent d'un âge à l'autre , mais laissent u toujours apercevoir une portion de cçtte vérité « qui en fait la base inébranlable. »

Les erreurs dans lesquelles sont tombés les philosopbes modernes , sur la question importante qui nous OGcilpe, viennent je crois d'une application înal-entendue de cette proposition de Bacon, que tout ce que nous saisons dérive de Vexpérience, Elle sert de texte aux considérations qui précèdent là théorie de Locke sur la sensation et la réflexion ; et ces considérations à leur tour ont servi de point de départ à M. de Gérando, pour les recherchés qu'il a faites sur l^ origine de nos idées. « Supposons , «( dit Locke, qu'au commencement Famé est ce (( qu'on appelle ime table rase , vide de tous carac- « tères , sans aucune idée quelle qu'elle soit. Comte ment tient-elle à recevoir des idées? Par quel <( moyen en acquiert-elle cette prodigieuse quantité u que l'imagination de l'homme toi:y ours agissante

n et sans bornes , lui présente avec une variété prestt que infinie ? Où puise-t-elle tous ces matériaux « qui sont comme le fond de tous ses raisonnements « et de toutes ses connaissances? A cela je répondu u en un mot, dans \ expérience. C'est là le fonde- (( ment de toutes nos connaissances , et c'est de là <t qu'elles tirent leur origine (i). »

Je tâcherai de faire voir plus clairement dans quel sens doit s'interpréter cette maxime célèbre , si je puis mettre à exécution un projet sur lequel j'ai long*temps réfléchi; celui d'analyser les procédés logiques par lesquels nous arrivons aux différentes classes de vérités , et de rapporter les dififérentes sortes d'évidence aux sources dont elles dérivent dans notre constitution intellectuelle (2). Il me suffira pour l'instant de feiire observer en général que quelque étendue que l'on veuille accorder à cette maxime , en ce qui concerne la connaissance que %ous avons àe&JaitSy smt extérieurs, soit de la conscience , il n'en faut pas moins présupposer dans

(i)^ On s'étonne de ne voir citer dans aucun endroit de l'Essai de Locke ni les outrages ni le nom même de Bacon. Je ne prétends pas insinuer par ce^te observation , que Locke avait emprunté à Bacon des idées dont il ne voulait point lui faire kommage ; je pente ^ in contraire , qu'avec une lecture plus approfondie des ouvrages de ce dernier, il aurait fait de son Essai un livre plus important. C'est dans les écrits de Hobbes et de Gassendi qu'il faut chercker les prin^ cipes de la pkilosopkie de Locke , toutes les fois qu'il ne s'abandonne point i l'impulsion de son génie puissant et original.

(3) Voy. le 5« vol. de U Pkil. de PEspr. Bmi. N. 9. T.

rétre qui acquiert cette connaissance , l'existence de certaines capacités ou facultés intellectuelles qui sont nécessairement accompagnées dans leur exercice de différentes notions simples , de différentes lois irréductibles de croyance , dont l'expérience ne saurait aucunement rendre raison. Par quelles subtilités métaphysiques , par exemple , serait-il possible d'expliquer , à l'aide de ce seul principe , les opérations dé la raison qui observe ces phénomènes j qui se rappelle le passé , qui prévoit l'avenir , qui conclut synthétiquement des choses connues, à d'autres qu^elle ne peut soumettre à l'examen des sens ; qui enfin a créé un vaste système de vérités démontrées, qui ne suppose d'autre connaissance antérieure que cêUe de ses propres axiomes? Dire que , même dans cette science, les idées ô^ étendue y de Jighre et de quantité y sont primitivement acquises par nos sens extérieurs , c'est jouer puérUement sur les mots , sans résoudre la difficulté. De tous les principes dont^ Ëuclide déduit ses conséqu^ices , en est-il un seul dont la certitude repose sur l'expérience , avec le sens qu'on accorde à ce mot dans la logique iiuiuctiue? S'il en était ainsi, la géométrie cesserait d'être une science de démonstration.

Ce n'est pas tout : si l'on admet en mathématiques la vérité à.Q% hypothèses s\ix lesquelles se fondent nos raisonnements , les vérités mathématiques sont éternelles et nécessaires ; et par conséquent , ainsi qp'on l'a déjà remarqué pour l'objecter à la doctrine de

Locke , elles ne peuvent avoir été déduites de l'ex* périence seulement, u Si Locke, dit Leibnitz, avait « suffisamment considéré la différence qui sépare u les vérités nécessaires ou démonstratives , decel* «c les que l'induction seule nous fournit , il se serait « aperçu que les vérités nécessaires ne se peuvent K prouver que par lés principes innés dans l'esprit ( i ) (( {menti insitis) ; puisque les sens ne peuvent nous «( instruire que de ce qui est y et nullement de ce qui « doit être nécessairement (7). n ,,

' Mais , sous le rapport même des/aits, la maxime de Bacon doit souiSrir encore quelque restriction. D'où vient notre croyance à la continuation des lois de la nature ? D'où naissent les conclusions que nous tirons du passé pour Yai^enir? Assurément ce n'est pas de V^xpérience seule. Ainsi , bien qu'on puisse accorder , comme je suis disposé à le faire , que , dans nos raisonnements sur Vai^enir^ nous'avons le droit de ne regarder un fait comme positif qu'autant qu'il est vérifié par Y expérience du passé ^ ce qui , pour le dire ici , est le véritable sens de l'aphorisme de j^oco/i; il reste toujours à découvrir l'origine de cette ferme persuasion que les événements passés peuvent en toute sûreté être pris -poixT signes de ceux qui arriveront encore ? Il en est de même

(a) C'est-à-dire qui entraînent notre asientîment par leur éypdence intnitiTe.

(a) T. V. p. 358. éd. de Duten».

prëciiëmeiit de la coniUnoe que nous inspire le té-^ moignage des lionunès; laquelle confiance serait éémeorée j^eineet entière, m, dans le cours de notre expérience passée, ce témoignage ne nous ^cmijamais induits en erreur. £t mèxBQ , les choses ^tant ainsi, on pourra toujours denund^ ce qui nons iait conclure que ce témoignage ne nous trompera pas dans Tarainr ; ou , ce qui reyient à peu près au même, pourquoi nous accordons quelque confiance aux récits des hommes qui vivaient il y a deux mille ans ? Assurément il n'est rien de plus évidmit que eette propositksi, que ïexpérienjce^ t^e 4fBe renlendent Locke et ses disciples , ne peut nous informer que de ce qui tombe actudlement sous faotiTÎté de la mémoire. Je croîs que Hume est le IMnemier qui ait été yiirement frappé de la vérité et de l'importance de ces cimsidérations. « On peut assu- M rer, dit^il , que l'expérience du passé ne nous in* « forme directement et certainement que des seuls «t objets et du seul espace de temps sur lesquels elle « s'est exercée; mats la question importante sur la- ^ quelle je voudrais insister, est de savoir comment « cette expérience peut s'étendre à d'auti^s temps et fc à d'autres objets (i). n €e n'est point ici le lieu de m^ondre à cette question ; il me suffit qu'on recon«naisse que le principe seul de l'expérience ne rend pas complètement raison du fait.

>^ (0 ^oy« l'Easai de Hume intitulé Doutes Sceptiques ^ etc.

Il ne sera pas inutile , en terminant cet Essai , de remarquer les erreurs contradictoires dans lesquelles sont tombés les partisans déclarés de Bacon , lorsqu'ils ont çti^dié les phénomènes de la matière et ceux de l'esprit. Dans les sciences physiques où la maxime de leur maître peut être adoptée dans toute son étendue , ils se sont montrés disposés à en restreindre l'application , et à considérer certaines lois, teUes que le rapport de la force de gravitation à la distance des corps qui gravitent , comme des vérités nécessaires, ou dont la preuve était admissible à priori ; tandis que , dans la science de l'esprit où le même principe étendu au-^elà de certaines limites conduit manifestement à l'absurde, ils ont essayé de l'appliquer , sans la moindre restriction , à tous les éléments primitifs de nos connaissances, et même à la génération de ces facultés de raisonnement qui forment le caractère distinçtif de notre espèce.

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