QUATRIÈME ESSAI
DES THÉOEISS HÉTAPETSIQUS8 DS HAETLET, FEIESTLET Et
DAEWIN (l).
LoESQUE j^ai dit, dans l'Essai qui précède , qae les doctrines lés plus répandues en Angleterre sur l'origine dé nos idées étaient en général plus précises et pliis justes que celles des disciples de Gondillac , je n'ignorais pas qu'on pouvait opposer des exceptions remarquables à la généralité de mon observation.
Parmi les écrivains de notre pays qui OBt borné leurs recherches à là philosophie de l'esprit humain proprement dite, je ne connais pas un seul auteur de quelque mérite littéraire qui ait tiré du principe de Locke des conséquences aussi extravagantes que Diderot et Helvétius; mais aussi, dans cette classe de philosophes anglais qui, depuis peu, ont essayé de fonder une école nouvelle par le mélange d'une métaphysique scolastique et des hypothèses physiologiques , on peut citer des hommes qui , sur cette question élémentaire, ont avoué des opinions qui
(i) Voy. Hist. des Science» MéUph. , T.II, sect. v. N. D. T.
égalent et surpassent même en absurdité celles des métaphysiciens français.
De tous les écrivains dont je veux parler ici, Hartley , Priestley et Darwin sont les plus célèbres ; et, malgré quelques différences sur des questions accessoires , ils s'accordent tous dans leurs conclusions sur l'origine de nos idées. Le premier, après nous avoir dit que u tous nos sentiments internes , » excepté nos sensations , peuvent s'appeler idées ; <( que celles de nos idées qui ressemblent aux senti sations peuvent s'appeler idées de sensation , et <( les autres, idées intellectuelles y » ajoute « que lés « idées de sensation sont les éléments dont se com- <( posent toutes les autres (i). » Ailleurs il témoigne l'espérance « qu'en développant et en perfection- <( nant la doctrine de l'association, on pourra par- « venir jm jour , lui ou quelque autre , à décompo- <( sér cette variété infinie d'idées complexes, que <( nous appelons idées de reflexion ou intellectuelles, u c'est-à-dire à les ramener aux idées de sensation u dont elles sont formées (2). » Plus loin , il montre plus explicitement encore la différence qui existe entre sa propre doctrine et celle de Locke : « Il ne <( sera point inutile d'examiner ici jusqu'à quel point u la théorie de ces ouvrages m'a écarté , sous le rap- « port de la logique , de l'excellent ouvrage de
(1) Hartley , On Man, 4« éd. p. a de Pintroduction. (a) Ib. p. 75, 78.
« Locke sur rentendement humain ; ouvrage qui « a rendu au monde de si grands services en rente versant les préjugea et les obstacles qui empê- *i chaient les prc^ès d'une science positive et utile.
«( Et d'abord il me semble que toutes nos idées « les plus complexes dérivent de la sensation , et que V la réflexion ne forme point une source particulière M d'idées , comme le pense M. Locke (i). »
Il résulte clairement de ces différents passages que nous ne connaissons pas directement les opérations de notre esprit, et que nous n'avons aucune science qu'on ne puisse définitivement ramener à des images sensibles.
Quant au principe merveilleux d'assocption au moyen duquel le docteur Hartley conçoit comment les idées de sensation se transforment en id&s de réflexion ^ je n'ajouterai rien à ce que j'ai dit plus haut sur l'abus incroyable qu'il a fait de ces deux mots association et idée dans toute l'exposition de sa théorie. Tous ses travaux , à cet égard , ressemblent à ceux des scolastiques lorsqu'ils prétendaient expliquer par l'hypothèse de quelques sens intérieurs comment les espèces sensibles , qui s'échappent des objets extérieurs , s'épurent et se spiritualisent assez pour entrer d'abord dans le domaine de la mémoire et de L'imagination , et se présenter enfin dans l'intellect pur. Mais ce n'est point au siècle où nous
sommes qu'on peut examiner sérieusement de pareilles rèreries (i).
On aurait tort pourtant de conclure de ce qu*oii vient de lire que Hartley fût un matérialiste décidé. Au contraire, après avoir reconnu « que sa théorie « renverse toujtes les preuves que l'on tire commu-
(i) Je ne me rappelle pas que personne ait encore remarqué la conformité surprenante qui existe ici entre le système de Hartley et celui de Gondillac sur les sensations qui se transforment en idées. Le premier ouyrage de Gondillac , qui parut en 1 7 46 , trois ans ayant les Obsenrations sur Phomme, de Hartley , est intitulé Essai sur Poriginie des coniatssanoes humaines. Ouvrage oit Von réduit à un seuljprincipe tout ce qui concerne l'entendement humain. Ce seulpmm^e est précisément V association des idées, L^auteur nous dit dansTlntroduction : u j'ai , ce me semble y trouvé la solution de c( tous ces problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes , (( soit entre elles, m Pour établir cette doctrine , il détourne , comme fimrtlej , mais ay«G plus d'habileté, à mon a:yis, de leur acception rigoureuse , ces deux mots association et idée.
On remarquera encore une conformité non moins étonnante , entre la théorie de Hartley sur la mécanisme de l'Esprit et les spéculations de Pillustre Bonnet de Genève sur le même sujet.
En consignant cil faits historiques , je n'ai pas la moindre intention d'élever des soupçons de plagiat. Lorsqu'il est question d'écrivains d'un esprit original et d'un honorable caractère , on me doh s'arrêter à de tels soupçoiw que lorsqu'ils reposent sur l'évidenoe la plus frappante. Les deux estimables étrangers que nous avons cités dans cette note se sont rencontrés sur un auire point d'une manière aussi singulière, je veux parler de l'hypothèse d'une statue animée, dont ils ont fait usage dans le même temps pour expliquer l'origine et les progrès de nos connaissances j et cela, sans que l'un des deux, paraisse avoir eu connaissmce des travaux de l'autre.
<( nément de la subtilité des sens internes et de la <( faculté rationnelle pour établir Timmat^irialité de « Famé ; » il professe hautement sa convietion «( que « la matière et le mouvement, quelque division « qu'on puisse en faire , de quelque manière qu'on (( en raisonne , ne donneront jamais que de la ma- <( tière et du mouvement. » £n conséquence, il demande « qu'on ne tire en aucune façon de ses pa- « rôles des conclusions contraires à l'inmiatérialité « de l'ame (i). » Je m'empresse de rendre cette justice à Hartley , parce que la plupart de ses secta teurs ont prétendu qu'en rejetant la supposition d'un principe distinct du corps , ils avaient simplifié la doctrine de leur maître et l'avaient perfectionnée.
Pour le docteur Priestley , cet apôtre zélé des opinions de Hartley , je ne sais encore si je dois le ranger parmi les matérialistes ou leurs adversaires. £n effet , à une époque de sa vie , je le vois prendre la défense de ce qu'il appelle Y immatérialité de la matière , et , dans un autre temps , soutenir la matérialité de V esprit. Voici comment il s'est exprimé lui-même sur la première de ces deux doctrines, dans son Histoire des découvertes relatives à la vision , à la lumière et aux couleurs , publiée pour la première fois en 1772.
« Le système de l'iMMATiRiALiTÉ de la matière , car <( ON PEUT LE D&siGNBR AINSI, OU plut6t , la pénétrabi-
(i) Hartley. Obtenrationt, p. 5ii etSia.
« lite mutuelle de la matière y se présenta pour la « premiàri^ fois à mon ami M. Mitchell , en lisant le « traité de Baxter sur l'Immatérialité de Vame» Il «( trouva que cet auteur s'était représenté la ma- « tière comme un amas de briques qu'un ciment «c immatériel unirait les unes aux autres. Gonsé- <( quemment à cette hypothèse , ces briques seraient « composées de briques plus petites encore , unies <( de la même manière , et ainsi de suite à l'infini. <( Conduit par ces idées à considérer les divers phéu nomènes de la nature, M. Mitchell vint à s'aperu cevoir que ces briques étaient si bien enveloppées « dans leur ciment immatériel , qu'en admettant même leur existence , il était impossible de les y it découvrir ; chaque effet étant .produit , neuf fois « au moins sur dix , et toutes les dix fois peut-être , u parce ciment immatériel, sphîtuel et pénétrait ble. Au lieu donc de mettre le monde sur le géant , <( le géant sur la tortue , et la tortue sur on ne sait <( plus quoi , il laissa tout d'abord le monde sur lui- « même ; et jugeant que si on voulait soutenir l'im- <( pénétrabilité de la matière , il fallait admettre en- <( core pour expliquer les apparences de la nature , (( une substance immatérielle étendue et pénétrable ; « et observant en outre , que tout ce que nous perte cevons par le contact , etc. , est cette substance «( immatérielle pénétrable, et non pas l'autre, il <( pensa dès-lors qu'il pouvait aussi bien admettre ti une matière pénétrable qu'une substance immaté
a rielle pénétrable ; d'autant plus que nous ne savons K rien de la substance , sinon qu'elle est le récep- <(' téS$b de certaines propriétés , qui seront tout ce <( qu'on Toudra, pourvu qu'elles ne soient pas in- M\ ■ " compatibles entre elles , c'est-à-dire que l'une n*ex-
«( due pas l'autre. Or , il n'y a aucune incompatibilité <( dans cette supposition , «[ue deux substances peuu vent occuper le même lieu au même instant. L'obu jection qu'on pourrait y faire , se tire uniquement M de la résistance que nous éprouvons au toucber ; M et cette résistance donne lieu à un préjugé qui u ressemble beaucoup à celui que le mouvement des « corps qui tombent, comme nous disons, de haut (t en bas , avait fait nidtre contre les Antipodes (i). »
Dans les recherches du même auteur sur la iRfatière et l'Esprit, dont la seconde édition parut en 178â , le passage qu'on vient de lire est cité toijit au long (2) ; mais comme le but de ce dernier ouvrage est d'établir la matérialité de l'esprit, il est assez curieux d'observer que Priestley a eu la prudence de supprimer le membre de phrase que j'ai distingué en lettres capitales, au commencement de cet extrait.
n faut ^jouter, cependant, que, depuis le moment où il reproduisit la théorie de Hardey , l'ingénieux écrivain parait avoir professé constamment
(1) Pages 393 , 3g3.
(a) Disqiiîsition on Matter and Spirit. ae éd. p. 36.
cette opinion » qa'il n*y a pas dans Thomme deux u primdpes aussi différents Fan de l'antre qne la u matière et V esprit ; mais qne l'homme tout ei^ier u est un composé homogène (i) , et que, des deux « natures matérielle et immatérielle que l'on fait en- <c trer dans le système uniTorsel du monde , il y en a te une de superflue (2). » Jç ne ferai pour l'instant aucune objection métaphysique contre cette opinion , quelque fausse qu'elle me paraisse , parce qu'elle n'est aucunement incompatible arec ce que je regarde comme l'objet spécial de la philosophie de l'esprit humain. Tout ce que je lui reprocherai , c'est une sorte de tendance à égarer nos conclusions logiques sur l'origine et la certitude des connaissances humaines. Quelque importance que l'on attache à la question de la nature de l'esprit considéré sous le rapport de ses destinées futures , elle est du moins totalement étrangère aux spéculations dont nous nous occupons en ce moment. Le seul point sur lequel j'insiste , c'est qu'il faut acquérir la connaissance des phénomènes intellectuels , et des lois suivant lesquelles ils s'accompUssent , non pas e^n examhiant Y extérieur , mais en obserrant au dedans. Cette règle de philosophie , la plus essentielle de toutes dans cette partie de la science , ne se fonde , ainsi que je l'ai fait re^ marquer, il y a long-temps , sur aucune théorie par-
(1) Préface to Disqnisitlont ^ p. 7.
(a) Ib. p. 6.
ticulière , mais nous est naturellement , irrésistible-, ment suggérée par ces deux facultés de conscience et fie réflexion, qui , seules, peuvent nous informer des faits que nous étudions spécialement.
Les matérialistes ont pris depuis peu, Thabitude d'objecter à ceux qui cherchent dans la réflexion la connaissance de Tesprit humain, qu'ils se laissent égarer en admettant gratuitement dans l'homme^ l'existence d'un principe essentiellement distinct de. tout ce que nos sens nous font apercevoir. Il est de^ fait, au contraire, qu'en nous attachant à la mé-. thode de réflexion nous nous mettons à l'abri de toutes les erreurs dans lesquelles peut entrahier une hypothèse. Si nous l'abandonnons un instant , les absurdités se présentent en foule. Le D' Priestley nous en fournit lui-même un exemple que je vais citer ; et je laisserai ensuite au lecteur à décider auquel des deux partis, dans cette controverse , on peut reprocher de se servir d'une assertion gratuite sur la.nature de l'Esprit pour en tirer une conclusion géné^ raie sur les principes et les lois qui le constituent.
« Si l'homme, dit Priestley , est un être purement » matériel; si la faculté de penser est le résultat (c d'une organisation particulière du cerveau,, ne « s'ensuit-il pas que toutes ses fonctions doivent être « réglées par des lois mécaniqdès ; et dès-lors , que. « toutes ses actions sont déterminées par une irrésis- « tible nécessité. »
Il fait observer ailleurs que «c la doctrine de la
<( nécessite découle immédiatement delà matérialité <( de lliomme; parce qae le mécanisme est une <c conséquence inévitable du matérialisme (i). %
C'est-à-dire que le matérialisme mène droit et clairement à la n^ation de la liberté dans rhomme ; c'est-à-dire aussi qu'arec une hypothèse , car on ne saurait offrir l'ombre d'une preuve , on prétend renverser l'autorité de la conscience ^ nevl tribunal qui ait le droit de prononcer dans la question dont il s'agit.
Remarquons, au reste, que l'argument, présenté si gravement ici par le docteur Priestley , avait été proposé ironiquement par Berkeley , dans ces dialogues ingénieux, intitulés le Petit PhilosopJie, <( Les <t objets corporels frappent les orgafkes des sens ; il <( en résulte une vibration dans les nerfs, qui se u communiquant à l'anfe ou aux esprits animaux (( dans la masse cérébrale, y détermine un mouve- <( ment appelé volonté. Ce mouvement, à son tour, <c réagit sur les esprits , et les dirige dans les nerfs «( disposés pour opérer certaines actions , en vertu (( des lois mécaniques. Il résulte de tout cela que les <( choses que l'on impute ordinairement à la volonté <( de l'homme sont purement mécaniques , et non u pas comme on a tort de le croire , le produit de sa «( liberté. Il n'y allonc plus lieu à la louange ni au (c blâme , à la crainte ni à l'espérance , à la récom-
( 1 ) Disqu isitions , Introd^ p. 5 .
Dugald Stewart. — Tome II. lA '
(( pense ni aux p^es ; plus de base , par conséquent , <( à la religion qui repose sur ces fondements. »
Je pense bien qu'aucun de mes lecteurs ne me supposera Tintention d'accuser le docteur Priestley d'avoir adopté ces conclusions fimestes que Berkeley voyait sortir du système de la nécessité. Bien que je ne partage pas la plus grande- partie de ses dogmes philosophiques, personne cependant n'est plus disposé que moi à juger favorablement les motifs qui ont guidé sa plume. Mais en même temps la vérité me force d'ajouter ici qu'en modifiant les opinions de Berkeley , û est bien loin de les avoir renduesplus satisfaisantes , sous le rapport d'une saine logique. En effet, les notions que Priestley s'est formées sur la nature de Isiwmitière y notions à l'aide desquelles il se flatte d'avoir n proui^e qu'elle n'était point nécesic sairement inerte , ni incapable d'intelligence y de <( pensée ou d'action y » ces notions , dis-je, d'après ses propres principes , rendraient son raisonnement tout-à-fait fiitile , quand même il serait établi sur ceux qui sont le plus généralement reçus aujourd'hui. Il se fonde évidemment sur cette supposition que les notions communes sur la matière sont conformes à la vérité; et il est ruiné dès l'instant même où nous supposons que la matière réunit aux qualités que nous lui attribuons ordinairement, celles que la conscience nous fait rapporter à V esprit.
Sur la question de l'origine de nos connaissances , Priestley, autant du moins que je puis me le rap-
peler , n*a jamais développé bien clairement son opinion; mais sa déférence poor Hartley me donne la conviction qu'il avait adopté sur ce point les idées de son maître ; comme il est probable c[ue , sur un autre , ^1 est allé encore plus loin que lui. En effet, la tom*'^ nure générale de ses spéculations me fait soupçonner qu'il considérait nos idées elles-mêmes comme des substances matérielles. Ce qui me confirme dans cette conjecture, c'est la remarque qu'il fait sur ce mauvais raisonnement de Wollaston , i( que l'esprit ne « saurait être matériel puisqu'il est déterminé par « des raisons. » Et Priestley lui répond , a qu'affir- <( mer que des raisons ou des idées y ne sont pas des <( choses matérielles ou des affections d'une subit staoïee matérielle , c'est admettre |Hrécisément ce « qui est en question (i). »
Mais cpielles que fussent , à cet égard, les opinions de Priestley , on ne saurait se méprendre sur oelles de Darwin , son successeur , qui assure comme un fait incontestable que « les idées sont des choses « matérielles ; » et les considère comme telles dans tout le cours de son ouvrage (2). En cela, nos physiologistes anglais ont laissé derrière eux Diderot
(1) Di8€|[aigition8 , etc. Toi. I, p. ii4, ii5.
(oî) Au début même de son ourrage , il nous ayertit que <( le mot (( idée auquel le» métaphysiciens ont donné dans leurs écrits tant (( d'acceptions différentes , peut être défini, une contraction, un (( mouvement, une configuration des fibres qui composent Porgane u immédiat du sens. » (Zoonomia , t. T , p. a , 5« éd.) Dans un appen-
lui-^mêrae , qui se bornait à affirmer « qu'en dernière (( analyse toute idée doit nécessairement se résoudre u dans une représentation ou image sensible. » Ce langage où Ton reconnaît encore l'ancien système des idées a été rejeté par eux ayec dédain ; et ils ont prétendu que lorsque Descartes, Locke et les partisans d*Aristote en ont fait usage , ils l'employaient unicpiement dans une acception figurée ou métaphorique. Pour le remplacer donc, ils ont supposé que les objets immédiats de la pensée sont ou des molécules de la substance médullaire du cerveau , ou des vibrations de ces molécules ; suppositions que je trouve plus extravagantes que le style le plus énigmatique des oracles que les temps anciens nous ont transmis. Et encore, avec tout cet appareil mécanique, leur nouvelle théorie n'effleure-t-elle pas même la difficulté qui s'attache à l'origine de nos connaissances , et que les scolastiques , ces disputeurs subtils , avaient bien évidemment sentie lorsqu'ils eurent recours aux images et aux espèces. Malgré la célébrité des noms qui , dans le midi de
<( dice du même Yolume , il compare ((Popinion générale qui admet (( les idées comme des êtres immatériels , à ces histoires de reye- « nants et d^apparitions qiii ont si long-temps amusé la crédulité u desbommes sans avoir de réalité dans la nature. » (Ib. p. 5i3.) Je crois inutile de répéter ici q[ue , d'après la manière dont j'enyisage cette question, je n'accorde aux idées aucune existence ohjectwe , ni matét'ielle, ni immatérielle ; je prends ce mot comme synonyme de notion ou de pensée.
la Grande-Bretagne , ont donné de l'importance à cette hypothèse téméraire , je ne me sens point le courage de l'examiner sérieusement ; car je me rappelle toujours le ridicule auquel s'est exposé Sénèque en prenant la peine de réfuter les Stoïciens qui avaient prétendu autrefois que les vertus Jbncla/nentaies étaient des animaux. Qu'on examine de près cette absurdité , toute grossière , tout incroyable qu'elle parait au premier coup-d'œil , et l'on trouvera qu'elle n'est pas plus déraisonnable que les différents dogmes qui , de nos jours , ont reçu l'approbation des sav£uits.
Je me contenterai de faire remarquer ici que , dans l'histoire même de notre littérature nationale , le système de la matérialité de nos idées , n'a pas tout le mérite de l'originalité que lui ont supposée peut-être ceux qui l'ont remis en réputatiop. Cette opinion était celle de Sir Kenelm Digby , comme on le voit par différents endroits de ses ouvrages ; et on la trouve développée assez au long dans un ouvrage posthume du fameux docteur Hooke , qui n'avait certainement aucune intention de matérialiser l'esprit lui-même. Cet ouvrage est devenu assez rare ; et je ne puis m'empècher d'en citer un extrait , comme un fragment curieux de ces spéculations physiologico-métaphysiques. Assurément l'hypothèse sur laquelle s'appuie Hooke , est aussi ingénieuse et aussi bien fondée que celles des trois écrivains que nous venons de critiquer toiit-à-Fheui'e.
<c La mémoire , dit-il , ne me semble être qu'un «t dépôt à^ idées y formées et par les sens et par l'ame <( principalement. Je dis les sens , car ce sont eux (( qui recrutent , pour ainsi dire , et transmettent les u impressions faites par les objets du dehors , les (( accumulent dans le réceptacle ou magasin qui leur u est propre ; et alors Famé en fait usage. Ce récep- <( tacle me paraît situé dans le cerveau : la subie stance cérébrale fournit les matériaux dont se ({ forment ces idées ; et , quand elles sont formées , « elles s'y conservent dans un ordre qui doit être <( celui de leur formation ; de sorte que les premiè- «{ rcs idées occupent le premier rang; celles qui ic sont venues après , le second , et ainsi de suite <c depuis répoque de notre naissance , jusqu'à celle <c de notre mort... Il y a donc en quelque sorte dans <i le cerveau une chaîne d'idées dont le premier an- « neau est le plus éloigné du centre , ou siège de <( l'ame dans lequel ces idées prennent naissance ; « et dont le dernier occupe toujours ce centre , <c puisque la dernière idée est celle que l'ame envi- (( sage actuellement. Par conséquent , plus il y a « d'idées intermédiaires entre la sensation présente « oii la pensée centrale, et toute autre pensée, mieux « Famé aperçoit le temps qui en forme Finter- « valle. »
Quand on sait quelle était la passion de Hooke pour la mécanique , lorsqu'on se rappelle que l'horlogerie fut pour lui , dès son enfance , une étude fa-
vorite , il est intéressant de rapprocher de l'extrait qu'on vient de lire une remarque plus d'une fois répétée dans les ouvrages de Bacon. « Lorsque des « hommes livrés à une science particulière , abor- <c dent ensuite la philosophie et les méditations gé- <( dérales , ils courent risque d'être égarés par leurs <( premières habitudes. » Hooke n'est pas le seul écrivain renommé , qui ait vérifié depuis Bacon la justesse de cette maxime. On en voit un autre exemple qui se rattache plus particulièrement encore au sujet de cet Essai , dans un profond ouvrage de mathématiques intitulé, de l' Harmonie , par le docteur Smith de Cambridge. Je citerai ici quelcpies lignes de ce livre ; elles confirment l'observation précédente et annoncent , en outre , une théorie physiologique de l'esprit , fondée sur cette même hypothèse que Hartley adopta dans la suite, «t Après avoir jeté « les yeux sur quelques autres recherches , je termine nerai , dit le docteur Smith , par les remarques « suivantes : presque toutes les substances étant <i continuellement assujetties à des vibrations extrê- <( mement délicates ; et nos sens et nos facidtés « paraissant dépendre en grande partie de ces mê- <( mes vibrations déterminées dans les différents « organes , soit par les objets extérieurs , soit par <( l'énergie de la volonté , il y a lieu de penser que « la théorie des vibrations telle qu'elle est dévelopt( pée dans cet ouvrage , ne restera point inutile aux « progrès de la philosophie dans les sciences mêmes
<( qui n'ont aucun rapport avec la musique (i). » Mais , de tous les philosophes modernes , je n'en connais pas un auquell'aphorisme de Bacon puisse mieux convenir qu'à l'ingénieux médecin dont l'hypothèse de la matérialité des idées m'a conduit insensiblement à ces réflexions. On peut remarquer presque à chaque page de ses compositions philosophiques et poétiques , l'influence de ses études médicales sur toutes ses pensées, et cela, non-seulement dans le langage physiologique qu'il emploie constamment pour décrire nos opérations intellectuelles, mais encore dans les solutions qu'il a données isolément des questions accessoires qui se présentaient à lui. Je me contenterai de citer pour exemple la manière dont il explique le procédé mécanique au moyen duquel la face de l'homme exprime le premier sourire , et sa théorie des belles formes , qu'il dérive des sensations de plaisir que l'enfant associe au sein de sa nourrice. C'est peut-être par le même principe qu'il faut expliquer l'enthousiasme avec lequel il accueille cette conjecture de Hume u que le « monde a pu être engendré -i^lvLiài que créé (a). )>
La disposition qu'ont tous les hommes à expliquer les phénomènes intellectuels par des analogies empruntées du monde matériel , prend sa source dans une erreur différente , sous un rapport seulement y
(i) Toy. De V Harmonie , imprimé à Gambiidge en 1 74g. La préface porte la date de 1 7 48.
(2) Voyez Zoonomia §. 2 , p. 247. 3« éd.
de celle qui' a égaré Hooke et Darwin. En effet , cette dernière étant le résultat naturel des habitudes favorites ou de la profession des individus , prend autant de formes qu'il y a de carrières dans la vie ; tandis que la première , ayant sa cause dans des principes communs et des conditions communes à l'espèce humaine doit manifester , dans tout pays et à tout âge , son influence sur les théories des philosophes. Bacon aurait rangé l'une parmi les idola specûs , et l'autre parmi les idola tribus.
Je ne m'arrêterai pas plus long-temps sur des systèmes qui , évidemment , ne se rattachent pas au problème de Vorigine de nos idées. Ce problème , comme je l'ai dit plus d'une fois , ne sera résolu par aucune hypothèse sur la nature de l'esprit ; ce ne sera jamais que par un appel aux phénomènes de la pensée , par une analyse sévère des objets de nos connaissances.
Ici , notre attention est naturellement appelée sur une nouvelle classe de faits intéressants qu'on a rassemblés depuis peu , avec une sagacité merveilleuse , comme une démonstration inductive de la justçsse des mêmes principes que j'ai essayé de discuter. Ces recherches où l'on a vu briller plus d'érudition et de génie que dans nul autre ouvrage de physiologie métaphysique , ont frappé vivement Tattention générale. Je veux parler des travaux philologiques de M. Horne Tooke.
Mais , avant d'examiner les conséquences qu'on
a prétendu tirer de ces travaux , je dois m'étendre un peu sur quelques observations générales. Peutêtre qu*au premier coup-d*œil mes lecteurs auront de la peine à les rattacher aux sujets que nous avons examinés jusqu'ici ; c'est pourquoi je consacrerai un Essai particulier, à traiter la question tout entière, aussi clairement qu'D me sera possible.