CHAPITRE PREMIER
£n nous reportant à Tenfance d'une langue perfectionnée , nous rencontrons une difficulté qui, bien qu'elle semble se présenter d'elle-même, a été méconnue jusqu'à ce jour par tous ceux qui ont traité de l'esprit humain. Gomme elle appelle l'attention sur différentes questions étroitement liées à la pensée dominante de cet ouvrage , et à la discussion particulière qui nous a occupés en dernier lieu , je vais la signaler et la mettre dans tout son jour avec quelques développements.
Lorsqu'il s'agit d'objets qui frappent nos sens, on explique facilement l'origine des diverses classes de mots qui composent un langage conventionnel. On conçoit bien , par exemple , que deux sauvages
2d0 ESSAIS
puissent s'accorder à donner à tel animal le nom de ches^al y à tel arbre celui de chêne; mais pour les faits intellectuels et moraux , on se demande comment s'établit pour la première fois une liaison conventionnelle entre le signe et la chose signifiée? Choisissons un exemple familier. De quelle manière fut-il décidé qu'on appellerait imagination une opération de l'esprit, réminiscence une autre, délibération une troisième , sagacité ou prévision une quatrième? Ou bien, en supposant même l'usage de ces termes une fois introduit , comment pouvait-on en faire comprendre le sens à un homme dont la pensée ne s'était jamais portée sur ces faits ?
1° Pour répondre à cette question, il fout observer d'abord que l'intelligence de beaucoup de mots dont on ne peut se représenter l'objet sensible , se forme successivement par une sorte ^ induction j opérée avec plus ou moins de succès par différents individus , à raison du degré de leur attention et de leur jugement. Il arrive souvent qu'un mot inconnu joint à d'autres mots dans une même phrase, se fait comprendre par cette union même dans la circonstance où il se trouve ; et plus les exemples se multiplient dans les écrits et dans la conversation d'hommes qui connaissent bien la valeur des termes , plus on a de moyens pour arriver graduellement à leur signification précise. On voit fréquemment un exemple de ce procédé dans l'expédient auquel a recours naturellement un homme pour découvrir le sens
d*un mot étranger , quand il n'a pas de dictionnaire sous la main. Il est probable que la première pbrase où ce mot se rencontre suffit pour lui faire conjecturer vaguement le sens dans lequel l'auteur l'a em- ■ ployé ; car il est obligé, pour rendre le passage intelligible , de substituer à ce terme une idée ou une autre. Une seconde phrase où le même mot se présentera de nouveau , ajoutera un nouveau degré de précision à sa conjecture; ses doutes s'éclairciront encore dans une troisième , jusqu'à ce qu'enfin une induction plus riche détermine complètement la signification dont il voulait s'assurer. Telle est , à peu près , et je n'en fais aucun doute , la marche lente et imperceptible , par laquelle les enfants atteignent des notions abstraites et complexes attachées dans leur langue maternelle à un grand nombre de mots dont il est impossible de développer le sens par des définitions rigoureuses (i).
S'* La disposition particulière de l'esprit à s'exprimer sous des formes métaphoriques ou analogiques dans toutes les questions abstraites , contribue encore à faciliter l'acquisition du langage. On a souvent remarqué qu'elle se manifestait surtout chez les nations grossières ; et on l'a communément attribuée à l'ef-
(i) De-là Putilité logique des recherches métaphysiques pour accoutumer Pesprit à ces procédés d'induction qui ont un rapport si direct aycc la précision du langage , et par conséquent, ayec l'exactitude du raisonnement dans Pexercice yarié de nos facultés intellectuelles.
forvescence d'imagination qui forme, dit-on, leur caractère particulier, et à la pauyreté de leur vocabulaire. U faut convenir , pourtant , que la même disposition se montre dans l'homme à toutes les époques de son développement.
Quand le progprès de ses connaissances le force d'employer un terme nouveau pour communiquer sa pensée , au lieu de forger exprès un mot arbitraire , il Me »£ait comprendre autant que possible , en employant à propos dans un sens métaphorique un mot tombé en désuétude ; ou bi^n il a recours à l'étymologie pour grefifer sur quelque terme Hen connu un nouveau déris^ qui représente , selon son imagination , la pensée qu'il veut faire connaître.
. Ce penchant de l'esprit à enrichir le langage en modifiant les termes dont il se compose déjà , plutôt que d'en créer de nouveaux , est la raison du petit nombre de mots primitifs ou racines qu'on trouve dans une langue dont le Vocabulaire est si étendu en proportion^. Cette remarque est très-facile à vérifier dans une langue originale comme le grec ; aussi M. Smith a-t-il assuré qu'il ne possède pas plus de trois cents mots primitifs (i). U est bien moins aisé d'établir ce fait pour les langues dérivées qui se parlent aujourd'hui en Europe ; mais ce qui fournit en sa faveur une présomption puissante , c'est que tous
(i) Voyez la Dissertation sur le Langage jointe à la Théorie des Sentiments Moraux.
ceux qui depuis peu , en Angleterre , ont tourné leur attention sur l'étude des étymologies, en ont retiré cette conyiction intime , fondée sur des découvertes antérieures , que cette partie de Térudition est encore dans Tenfance , et que les racines d'une foule de mots que Ton croit primitifs peuvent être ramenées d'une manière satisfaisante à l'Islandais ou au Saxon. C'est à la même circonstance qu'il faut rapporter le plaisir qu'éprouvent des hommes , même sans lettres à donner leurs conjectures maladroites sur des questions d'étymologie qui se présentent dans une conversation. C'est qu'ils connaissent par expérience la difi^ulté d'introduire dans le langage populaire des mots nouveaux et d'un choix arbitraire, qui ne ressemblent en rien à ceux qui ont cours depuis long-temps. C'est de quoi l'on peut encore se convaincre en songeant à la répugnance que nous ressentons à adopter les formes idiomatiques d'une langue étrangère , ou même ces mots et ces phrases impropres qui, de temps en temps, s'introduisent dans la nôtre , jusqu'à ce que nous soyons venus a bout de former une théorie ou une conjecture quelconque pour réconcilier cette irrégularité aj^parente avec les lois ordinaires de la pensée humaine.
Cependant le point de vue sous lequel je dois me borner , dans cet Essai , à envisager la question , se rapporte aux mots seulement qui , dans les progrès delà science philosophique, sont introduits pour exprimer des notions abstraites et complexes , ou
-pour désigner les facultés et les opérations du principe qui sent et qui pense en nous. Ces mots doivent être empruntés des objets familiers et sensibles ; et c'est non-seulement l'effet naturel de notre faculté de perception qui a été dans un long et continue] exercice ayant que la réflexion se soit arrêtée sur l'objet qui lui est propre ; mais c'est de plus un moyen indispensable pour parrenir à communiquer les pensées que l'on veut transmettre. Cette dernière observation que j'ai déjà effleurée , et qui a distrait un instant mon attention sur des sujets auxquels eDe touche de près , a besoin d'une plus ample explication. ^
J'ai signalé une difficulté relative à l'origine des mots qui expriment des choses dont les sens ne peuvent prendre connaissance ; j'ai aussi remarqué la disposition de l'esprit à se servir , en cette occasion , de métaphores empruntées du monde matériel. Par ce penchant de l'imagination à exprimer , à l'aide d'un langage analogique , des notions purement intellectuelles 9 la nature semble avoir ménagé entre les divers esprits un moyen de s'entendre sur des choses abstraites ; car les mêmes ressources qui donnent plus de facilité à celui qui parle , doivent contribuer puissamment à aider l'intelligence de celui qui écoute. Au moment où l'on prononce ces mots , attention y imagination ^ abstraction ^ sagacité , prévision , pénétration , viuacitéy inclination , ai^ersion, délibération, ils sont à moitié compris par tout
homme d'un entendemeut ordinaire; et quoique ces analogies tirées du monde matériel augmentent beau coup la difficulté d'analyser avec une sévérité phâosophique les facultés et les principes divers de notre nature , on ne peut nier cependant qu'eUes ne facilitent admirablement aux hommes les moyens d'établir entre eux , sur ces facultés , des commimications aussi étendues que peuvent le demander les affaires communes de la vie. Il est probable que , dans les premiers temps , le philosophe lui-même ne saurait s'en passer pour se préparer à un examen plus approfondi de l'esprit. Elles servent au moins à resserrer dans des limites si étroites le terrain sur lequel doit s'exercer l'attention, qu'elles le rendent bien plm^ accessible à notre faculté réflexwe; et par ce moyen elles font servir l'imagination eUe-même à corriger ses propres erreurs.
Ici , je m'arrêterai un instant pour faire remarquer que l'imperfection du langage est bien plus considérable qu'on ne le suppose communément, quand on le considère comme un organe de communication inteUectueUe. Nous parlons souvent de communiquer aux autres , au moyen des mots , nos idées et nos sentiments ; et il nous arrive rarement d'examiner avec soin quelle étendue on peut accorder à cette phrase métaphorique. Il est de fait que , dans les conversations mêmes qui roulent sur les sujets les plus simples et les plus familiers , quelques dévelop- 'pements et quelque précision que nous donnions à
Dugald Stewart. — Tome II, 1 5
nos discours, si l'on c(msidère attentiyement les mots que nous employons , on trouyera que non» ne faisons qu'éveiller sur certains objets l'attention de ceux qui nous écoutent , et que nous laissons à leur esprit la peine presque tout entière de l'interprétation. A cet égard , les mots ont un. effet à peu près semblable à celui que produisent sur la mémoire et l'imagination 'une esquisse ou une ombre qui représentçtnt un profil auquel nos yeux sont accoutumés. . Aiossi les relations les plus détaillées ne sont pas toujours les plus intelligibles ni les plus satisfoisantes , comme les copies les plus fidèles de la niature ne sont .pas toujours les meilleurs portraits. Dans ces deux cas , le talent de l'artiste consiste à faire un heureux choix de ce qu'il y a à! expressif on àe Hgni- ^oHfdànB les détails.
On dit communément que le langage est l'image de la pensée. Je ne contesterai pas la justesse de cette assertion, pourvu qu'on s'entende bien sur le seiis. qu'on y attache. N'oublions pas toutefois que cette expression est figurée 9 et que, par conséquent, lorsqu'on raisonne sur cette proposition comme sur un principe , on ne doit pas l'interpréter rigoureuse* ment ni littéralement ; ce à quoi n'ont pas toujours pris garde ceux qui ont traité de l'esprit humain. Heid lui-même , malgré toute l'attention qu'il donne en général aux fondements sur lesquels il s'appuie , en a souvent appelé , sans examen,. à la maxime que nous venons de citer ; et , pour s'en être tenu moins
i^ PHILOSOPHIQUES. 227
à Fesprit qu'à la lettre , il a ëté conduit , en difiëren* tes oîreonstances , à donner à la structure du laiigage plus d'importance qu'elle n'en peut jamais avoir , selon moi , dans une question philosophique.
Des logiciens ont conclu naturellement , par une^ conséquence nécessaire de cette opinion , que tout mot qui, dans un vocabidaire , n'est pas entièrement hors d'usage, est le signe d'une idée } et que ces idées que les systèmes vulgaires nous font considérer conime les représentations des objets y sont les instnK ments immédiats , ou , si je puis m'exprimer ainsi , \e» outils intellectuels dont se sert l'esprit dans l'opératicm de la pensée. En lisant j par exemple , l'énohcë d'une proposition , nous sommes portés à nous figurer qufe chaque mot qu'elle renferme présente une idée à l'entendement , et que de la combinaison et de la comparaison de ces id&s résulte cet acte de Ves~r prit qu'on eLj^^Ue Jugement. Tout cela est tellëmait inexact que, si l'on veut examiner séparément les mots dont nous nous servons , on les trouvera soti«vent aussi peu significatifs que les lettres dont ils se composent. C'est qu'ils empruntent toute leur valeur de leur connexion ou rapport avec d'autres mots. On en voit un exemple dans les termes qui ont plusieurs significations différentes , et dont on ne peut déterminer la valeur particuUère que d'après la phrase entière dont ils font partie. En consultant le: dicticmnaire de Johnson, j'y trouve une foule de mots avec quatre, cinq, quelquefois môme six ac-
captions différentes , et , après toate la peine que s'est donnée l'auteur pour les distinguer l'une de l'autre , il arrive souvent que ses définitions me sont inutiles. Et cependant , lorsque je viens à rencontrer dans un livre, ou à entendre prononcer dans un discours quelqu'un de ces mots , je saisis tout de suite exactement , sans le moindre effort de pensée , le sens dans lequel on s'en est servi. Gomment expliquer ce fidt sinon par l'élucidation que reçoit le terme obscur par lui-même , du sens général de la phrase ? Ce moyen d'interprétation se conçoit facilement dans le cas où l'on peut examiner un texte à loisir ; mais (dans là circonstance dont je viens de parler, elle suppose dans l'exercice des facultés intellectuelles une rapidité qui surprend davantage à mesure qu'on l'examine. C'est l'habitude seule qui nous fisât perdre de vue ces procédés de l'esprit , en lui donnant dans ses opérations une célérité qui échappe à l'attention la plus vigilante , et en présentant aux yeux des observateurs vulgaires l'usage de la parole comme un phénomène beaucoup plus simple , beaucoup moins curieux qu'il ne l'est effltetivement.
Cette remarque s'éclaircira encore par l'exemple d'une langue qui admet des transpositions de mots , comme celles qui nous sont familières en latin. Ici la structure artificielle du discours , suspend en grande partie nos conjectures sur l6 sens , jusqu'à ce que le verbe , à la fin de la période , nous donne la solution de Y énigme , à l'instant même où il est exprimé. Les
mots et les membres de phrase qui en ont précédé renonciation ressemblent à ces cartons sur lesquels on a étalé différentes couleurs pour former ce que les opticiens appellent une anamorphose ; et le verbe qui se trouve à la fin , peut être comparé au miroir qui réforme cette anamorphose , et fait sortir de ces matériaux confus en apparence , un portrait réguUer ou un beau paysage.
En général , un examen réfléchi montre que , dans ces exemples , l'acte intellectuel , aussi loin que nous pouvons le suivre, est entièrement smiple,etne saurait se prêter à l'analyse ; et que les éléments auxquels nous nous flattons de le ramener ne sont autfe chose que les éléments grammaticaux du langage. En effet , la doctrine logique de la comparaison des idées y se rapproche .bien plus de la besogne d'un écolier qui fait l'analyse de son devoir , que de ce$ recherches philosophiques dont le but est de Caire comprendre des mystères que l'on peutexpliquer.
Ces observations générales s'étendent à tous les cas où l'on se sert du langage. Cependant, quand le sujet qu'il exprime renfe4ne des notions abstraites et complexes , le procédé de l'interprétation se complique et devient plus curieux. Il s'aide à chaque pas de cette espèce d'induction mentale que j'ai déjà essayé de décrire. Ainsi , en lisant les discussions les plus lumineuses sur ces mêmes notions abstraites, nous apprenons bien peu de chose jusqu'à ce que nous nous soyons approprié les raisonnements en^re-
Tenant sur nos pas à plasienrs reprises. Le fait est que , dans toutes les circonstances de même nature , la fonction du langage n'est pas tant de transmettre y comme Ton dit, des connabsances d'un esprit à un autre , que de placer deux esprits dans la même série de pensées , et de les rapprochai autant que possible de la mêmq direction. On a s^lMlbnt parlé de l'admir rable mécanisme du /ian^og-e^mais personne jusqu'ici n'a fait attention au mécanisme plus admirable encore qu'il met en jeu derrière la scène. .
Quelles que soient les conclusions que Home Tooke ait\oulu tirer de ses recherches , elles confir^ iÊtètA à chaque page ce que je viens d'ayancer , en montrant quelle était l'imperfection et le désordre du langage , à son enfance , avant le développement de ces différentes parties du discours, sans lesquelles , aujourd'hui , nous avons peine à concevoir qu'il puisse exister. Mais je ne veux point ici m'arrêter plus long-temps sur ce point de vue particulier.
^^Ai %VVVVirVV WVV> VVVVVVV V VV »^ VM <V % VV V» I VV»VV>f»V%%VVVVVVVVVVVV% >l VVV%<V»<VW( B^