CHAPITRE SECOND
Quand je me présentai pour la première fois devant le public en qualité d'auteur, je résolus de ne jamais entrer en controverse pour défendre mes opinions : mais de les abandonner à leur propre évidence , et de les laisser ainsi se maintenir ou tomber d'elles-mêmes. Le plan d'investigation que j'avais suivi avec persévérance, m'assurait que les fautes qui pourraient se trouver dans l'exécution de mon ouvrage, ne lui seraient point aussi fatales que si j'eusse offert tout un système, élevé sur des hypothèses gratuites , ou fondé sur des définitions arbitraires. £t même , convaincu que , dans la vérité , tout s'enchaîne et s'accorde , je me flattais que la découverte des erreurs qui me seraient échappées servirait à répandre de nouvelles lumières sur les recherches que j'aurais poursuivies avec plus de bonheur. C'est ainsi qu'en rectifiant une méprise légère dans une histoire authentique , en rattachant la chaîne interrompue des faits , en faisant disparaître des contradictions apparentes , on dissipe toute
espèce de doute sur l'exactitude et la fidélité du reste de la narration.
Je me trouvais d'ailleurs confirmé dans cette espë«' rance par une phrase de Bacon , que je croyais pouvoir m'appliquer sans encourir le reproche de présomption : «c Nos auteniy si quâ in re vel malè «c credidimus , vel ohdormivimus et minîls attendi'* u mus y vel defecimus in via et inquisitionem abru- « pimiis y nihilo minus iis modis res nudas et apertas. « EXHiBEMUs, ut et eiTores nostri notari et separari « possint ; atque etiam utjacilis et expedita sit la^ « borum nostrorum continuatio. »
Toutefois, comme cette sécurité sur le sort de mes opinions particulières dépendait chez moi d'une conviction profonde de l'importance des questions que je traitais , et de la honte du plan que j'avais suivi, je ne pouvais rester insensible à la critique, lorsqu'elle attaquait l'une ou l'autre de ces deux hases fondamentales. J'avais songé à quelques-unes de ces difficultés, et je me serais fait un devoir de les prévenir dans mon premier ouvrage , si je n'eusse craint de semhler prolixe , en élevant des objections tout exprès pour les réfuter. J'attendis donc qu'elles me fussent adressées par un autre , et surtout par un écrivain dont les talents pussent attirer les regards du publie sur une question qui importait si fort au succès de mes études favorites. Un excellent article de la revue d'Edimbourg m'a fourni l'occasion de remplir cette tâche ; et je m'efforcerai de détruire , Dugald Stewart, — Tome II. S
34 DISSERTATION PRÉUMINAIRB.
«n y répondant, et les objections que j'avais prévues , et celles qui , je Tavoue , ne s'étaient point encore présentées à moi (i).
Les critiques qui me sont personnelles dans cet article sont exprimées avec une délicatesse , et accom* pagnées d'expressions flatteuses qui me font un devoir de la reconnaissance envers l'auteur qui m'est inconnu. Quant aux remarques plus générales et {dus importantes sur l'utilité pratique de mes études, j'ai peu sujet de me plaindre, en considérant qu'elles s'adressent également à des hommes tels que Locke , Gondillac et Reid , et plus particulièrement emcore au père de la philosophie expérimentale. Les dl>servations suivantes serviront à montrer jusqu'à qoel point celles de mes opinions dont on a contesté la justesse s'accordent avec l'esprit général du iVbvum Organum, Je chercherai bien moins à y défendre mes propres idées , qu'à rectifier une interpré-* talion fausse, selon moi, des doctrines de Bacon.
On nous dit : « la philosophie inductive , celle M qui procède par l'exacte observation des faits, « peut s'appliquer à deux classes difierentes de phéu nomènes. La première se compose de ceux qui u peuvent être le sujet de l'expérience personnelle ^ <f quand les substances sont actuellement à la dis- « position de l'observateur , et que celui-ci peut faire M usage de son jugem^oit et de son industrie pour
(i) Ediabowg Reri^w , T. UI , p. 9S9 et siiiT.
DISSERTATION PRÉLIMINAIRB. S6
« combiner ces matériaux de manière à mettre en « évidence leurs propriétés et leurs rapports les plus u secrets. La seconde comprend les phénomènes <t qui se présentent dans les substances placées hors
u de notre sphère , dont nous ne pouvons généra* u lement pas déranger Tordre et la succession , et (( qui ne nous permettent guère que de recueillir et « de constater les lois qui semblent les régir. Ces u substances ne sont pas Tobjet de VexpérimerUa" Il tioTty mais de V observation; et la connaissance « que nous pouvons en acquérir par un examen at* <c tentif de leurs variations , n*est pas de nature à « étendre l'empire que nous pourrions avoir sur « elles à d'autres égards. C'est surtout dans le prête mier de ces deux ordres de phénomènes , dans la « philosophie purement expérimentale , qu'ont été (c faites ces magnifiques découvertes qui ont élevé K un si vaste trophée au génie prophétique de Bail con. L'Astronomie de Newton ne fait point excepte tion à cette remarque générale ; car les savants « qui l'avaient précédé avaient obtenu tout ce que la <t simple observation peut découvrir sur les mouve* te ments des corps célestes ; et la loi de la gravitation « qu'il appliqua ensuite au système planétaire , avait u d'abord été calculée d'après les expériences dont «( les sujets étaient à son entière disposition.
u D est difficile de nier que Bacon n'ait exclusive^ ti ment dirigé rattentî<Hi de ses partisans sur ce « genre d'expérimentation. Sa maxime fonduBen-
36 DISSERTATION FRÉLIMIMAIRE.
«t taie est que savoir c'est pouvoir ; et le grand pro- «f blême qu'il cherche constamment à résoudre , u c'est de quelle manière nous pouvons pénétrer as- (( sez avant dans la nature d'une substance ou d'une « propriété pour la modifier ensuite selon nos dé- « sirs. C'est pour cela que le Novum Orgaiium con- «( tient une foule de règles et d'exemples relatifs à u l'art des expériences ; et le principal avantage que « Bacon semble avoir espéré du progrès de ces re- «(' cherches, parait consister dans l'accroissement «f de la domination de l'homme sur le monde matét( riel. Aussi les préceptes qu'il donne , offrent bien (i peu d'applications au simple observateur, si ce « n'est quand ils lui prescrivent la réserve ; et l'on « Toit à peine quelle récompense ils promettent à n :ses travaux. Il est bien évident que nous ne pouc vons retirer aucun profit direct des observations « les plus exactes , lorsqu'elles portent sur des phé- « nomènes qui ne sauraient être soumis à l'analyse ; tt et que, pour l'utilité qui en résultera plus tard, « nous serons bien moins redevables à l'observateur u hd-même qu'à ceux qui en auront découvert l'ap- « plication. €e qui parait également manifeste , c'est «c que r»rt même de l'observation n'a pas de grands « progrès à espérer. Vigilance et attention , c'est tout «c ce qu'on peut demander à un observateur ; et bien « qu'une exposition méthodique soit très-propre à <t faciliter aux autres l'étude des faits qui ont été c recueillis , on ne vent pas comment une nouvelle
« méthode employée pour décrire ces mêmes faits , « pourrait servir à nous les faire mieux connidtre. u Les faits que nous ne pouvons ni modifier ni di- « riger à notre gré ne peuvent être qu'un sujet d'dbu servation , et l'observation se borne à nous apte prendre qu'ils existent , et que leur successicm (( parait dépendre de certaines lois générales.
(( Dans la philosophie expérimentale , propre- <( ment dite , la puissance s'accroît avec la science ; « car celle - ci dérive nécessairement d'un arran- <( gement libre de matériaux , dont nous pouvons « disposer toujours également ; mais dans la philo- (( Sophie de l'observation nous n'obtenons que des « jouissances pour notre curiosité. Ensuite , l'expé- <c rimentation nous dévoile d'une manière assex <( exacte les causes des phénomènes que nous proie duisons , en diversifiant les circonstances dont ils (( dépendent; tandis que dans les sujets de purepb- (( servation nous sommes presque toujours réduits u aux conjectures quand nous assignons^des causes, (( puisque nous n'avons aucun moyen de séparer « les phénomènes qui précèdent ; et que c'est par «c analogie seulement que nous pouvons décider auu quel d'entre eux on doit attribuer les e£fets qui «t suivent. »
Gomme tout ce passage tend à rabaisser l'importance d'une branche considérable de la physique , aussi bien que de la science de l'esprit , la discussion qu'il provoque intéresse également deux ordres
38 DISSERTATION PRELIMINAIRB.
de philosophes ; et je me crois dispensé , par oonsé- «peaty de toute excuse, soit pour la longueur de la citation , soit pour l'étendue de Fexamen que je me propose d'en faire ici. Je me contenterai de rappeler i mes lecteurs ^e dans les remarques qui vont sui- Tre, je plaide à la fois la cause de l'école de Locke, et celle des astronomes tels que Tycho-Brahé, Kepler, Galilée, Ciopemic.
J'admettrai Tolontiers que c'est à une expérimen^ tation judicieuse que la physique moderne doit la plus grande partie de ses découvertes. Je conviendrai encore que ce qui dbtingue les recherches des disciples de Bacon , de celles des écoles anciennes , c'est plutôt un heureux emploi de ce grand moyen d'investigation, qu'un perfectionnement dans l'art d'ohserver les apparences de l'univers, telles qu'elles se présentent à nous. Les cycles astronomiques que nous avons reçus de l'antiquité la plus reculée, les faits si nombreux d'histoire naturelle qu'Aristote et Pline nous ont transmis dans leurs ouvrages, la deseripti(m si exacte des phénomènes morbides, que les médecins grecs ont léguée à la postérité, justifient pleinement la remarque faite , il y a déjà long-temps , par un médecin moderne , que (( si les anciens n*é* u taient point accoutumés à interroger la nature, « du moins ils écoutaient sa voix avec une persévé- (c rante attention ( i ). »
(i) Tan Dœrereii.
DISSERTATiaN PRBUMIMAIRB. 99
Ikmr mieux e<mstater encore Tiititité des expérieo^ ees , on peut observer que les progrès d'une s cienee particulière dépendent de l'adresse du génie de rkomme , selon qu'elle offre à son industrie un champ plus ou moins Taste pour y surprendre les secrets de la nature. D'où vient qu'aujoHrd%ui encore, la mé» decine nous offre tant d'incertitudes? N'est-ce pas qu'indépendamment des difficultés qu'elle rencontra sur sa^ route, comme toutes les sciences physiques , elle doit, plus qu'aucune d'îles , son avanc^nent au hasard? Depuis le stède d'Hippocrate , on répète toujours : experimentum perieutosum y judidum dif* fidle.
Mais en faisant cette concession à l'art des expériences, comme à l'instrument le plus utile dont nous puissions nous aider dans l'étude de la Na* turc; en accordant, sans restriction, des avantages particuliers aux sciences dans lesquelles nous pouvons en faire usage , on me permettra , je crois , d'ajouter que je ne saurais découvrir le plus léger rapport entre les prémisses^ la conclusion qu'on en a voulu drer. La différence qlù existe entre l'expérimentation et l'observation , consme uniquement dans la rapidité relative avec laquelle eUes faut leurs découvertes, ou plutèt, dans la facilité relative avec laquefle nous manions ces deux instruments de recherche en poursuivant la vérité. Les découvertes auxquelles ^es conduisent sont tellement de la même nature , qu'on peut prononcer avec assurance que tout ce qui
sera reconnu vrai pour l'une des deux, le sera également pour l'autre. Ajoutons aussi que le plus beau titre de gloire d'un philosophe est d'ayoir obtenu de ses recherches des résultats heureux , dans ces divisions de la science où les expériences sont presque impossibles à faire , où nous sommes réduits à recueillir et à combiner ayec précaution une multitude d'obserrations fortuites, pour découvrir les lois de la nature.
Aucun astronome , que je sache , ne s'est encore flatté que l'observation des lois qui président aux phénomènes célestes put lui donner la moindre puissance sur les objets de ses études. Mais les découvertes astronomiques n'ont-elles pas agrandi notre empire sur la scène où nous devons jouer le rôle principal? Sont-elles restées inutiles aux progrès de la géographie et de la chronologie ; n'ont-elles pas rendu le monde entier tributaire 'de l'homme en dirigeant sa course incertaine sur l'immensité des mers? Il est évident, au moins, que malgré les expériences qui ont fourni à Newton des données importantes , la découverte de la loi de la gravitation n'a rien ajouté à la puissance de l'homme , dont l'utilité ne rentre pas dans le même principe général que celle des observations de Kepler et de Tycho-Brahé. Le système planétaire n'en reste pas moins inaccessible à notre action ; et le seul avantage que nous ayons obtenu, c'est qu'en procédant synthétiquement de la théorie de la gravitation , nous avons dé*
terminé avec une précision qa'on n'aurait jamais pu attendre de Tobservation toute seule , divers /éléments astronomiques de la plus haute utilité.
Il est hors de doute , u que pour les divers avance tages qu'on a retirés de l'Astronomie et de plu- «t sieurs autres sciences , nous sommes moins redeva- <( blés à l'observateur lui-même , qu'à ceux qui «( ont fait une application heureuse de ses recher- «( ches ; » mais ne pourrait-on pas dire la même chose des connaissances que nous tirons directement de l'expérimentation? et à quel titre l'empirique se placerait- il au-dessus de l'observateur?
Ajoutons encore que si les découvertes astronomiques ne donnent à l'homme aucune action mecanique sur le ciel , semblable à celle qu'il exerce sur le feu, sur l'eau, sur la vapeur, sur les forces des animaux et autres agents physiques , la cause en est dans la distance et la grandeur des corps dont s'occupe l'astronome ; et ces deux circonstances ne peuvent constituer une di£férence fondamentale entre les sciences d'observation , et celles qui s'appuient sur lés expériences. On peut même demander auquel de ces deux moyens de découvertes nous devons principalement la connaissance des agents physiques dont nous venons de parler tout-à-l'heure.
Non , l'astronome ne saurait agir sur les mouvements dont il étudie les lois ; mais , comme je l'ai déjà fait entendre , il peut s'enorgueillir d'avoir accru par ses e£forts la puissance de l'homme sur tout
42 DISSERTATION PflÉLIHINAIRE.
ce qui Tentoure. Il serait trop long d'énumérer tou» les services que ses travaux out rendus à la prati* que. Je me contenterai de répéter ici une remarqua aussi frappante qu'elle est ancienne : c'est à la connaissance des phénomènes célestes que l'homme doit toutes les notions exactes qu'il a pu acquérir sur la surface du globe. £st-il donc une preuve plus satisfaisante, plus irrécusable de Funiversalité de la maxime de Bacon , saisir c'est poui^oir, qu'un fait qui nous découvre les services éminents qu'a rendus à l'homme, dans la conquête du monde, une science, qui semble , au premier coup d'œil, avoir pour unique but de satisfaire une curiosité de spéculation, et qui , dans son enfance, amusait les loisirs des pasteurs de la Ghaldée.
Voyons maintenant comment on iq>plique à l'esprit humain ces considérations préliminaires. « La «( science de la métaphysique repose sur l'observait tion et nullement sur les expériences ; par consé- « quent tous les raisonnements que nous Deûsons sur t( l'esprit, se rapportent à l'observation commune u à tous les hommes , et non pas à quelques expé- « riences particulières dont l'inventeur seul possède «c le secret. Ici donc toute la philosophie se réduit (c à l'observation pure et simple^ et la plus grande M partie des lois établies par Bacon sur l'induction M expérimentale reste évidemment sans autorité. « Assurément en métaphysique sa\^oir n'est pas pou- « voir; et loin de s<mger à produire, au moyen
DISSERTATION FfiiUMINAlllB. 43
«( d'une expérimentation rigonrense , de nouyeanx «( phénomènes pour expliquer les anciens , le phi* 4i losophe le plus laborieux doit se contenter d*en«> 4c registrer et de coordonner des apparences dont il « ne peut ni rendre compte, ni déranger les rap- M ports. » •
A Fappui de ces réflexions on igoute : « Nos sen-
«( timents , nos perceptions et nos souvenirs ne sont
a pas déterminés par une Tolonté spéciale de notre
« part, et nous n'ayons évidemment aucun pouvoir
4( sur le mécanisme qui exécute ces fonctions. Nous
({ pouvons, il est vrai, décrire et distinguer ces
« opérations de Fesprit avec plus ou moins d'atten-
tf tion , plus ou moins d'exactitude ; mais jamais
H nous ne saurions en faire des' sujets d'expérien-
41 ces , ni trouver le moyen d*en modifier la nature.
u Décomposerons -nous des perceptions dans un
K creuset , des sensations avec un prisme ; parvien-
(( dra-t-on à produire une combinaison de pensées
« ou d'émotions que la nature n'ait pas données à
K l'homme? Il n'est pas de métaphysicien qui s'at-
K tende à découvrir par l'analyse une faculté non-
« velle, ou à développer dans Fesprit une nouvelle
(f sensation , comme un chimiste découvre une
« terre ou un métal inconnu jusqu'à lui : jamais
« on n'a cru que la synthèse pût révéler une or-
(c ganisation intellectuelle différente de toutes les
ti autres. »
Comme ce raisonnement est fondé sur la supposi-
tion que l'obseryation considérée comme source de puissance et de science pratique est moins utile que la voie des expériences , je n'ajouterai rien à ce qui a déjà été dit pour le réfuter. Quand il serait vrai que nous devons à l'observation seule tout ce que nous* savons sur l'esprit, on aurait tort d'en conclure que la Philosophie de l'esprit ofifre moins d'utilité que la Physique. Sans doute, il y a dans l'étude de la première de plus grandes difficultés à vaincre ; mais cette considération ne peut être un motif de rabaisser l'importance des conclusions qu'elle nous livre.
Mais je demanderai s'il est même bien vrai , aussi généralement vrai que le prétend l'écrivain dont je combats l'opinion , que « la science delà métaphy- « sique, » c'est-à-dire , comme ill'entend , la Philosophie de l'esprit humain , «c repose sur l'obser- (( vation et aucunement sur les expériences. » Il me semble que cette proposition est insoutenable , même en ce qui concerne nos perceptions , quoique ce soit l'exemple le phis spécieux que le critique ait pu citer en sa faveur. Sans doute qu'à la lettre nous ne pouvons pas les décomposer dans un creuset ; mais cette opération ne serait-elle pas praticable au moyen de procédés qui seraient assortis à la nature du sujet? On en voit une preuve irrécusable dans la théorie de la Vision telle que l'a donnée Berkeley , et plus spécialement dans son analyse des moyens par lesquels l'expérience nous fait juger de la dis-
tance et de la grandeur des objet». C'est au moins là un essai de décomposition expérimentale ; essai non moins heureux qu'original à mon avis , et auquel pourtant il manque bien des conditions pour être tout-à-fait satisfaisant. On pourrait produire encore à' l'appui de cette vérité , les recherches ultérieures de Smith, Jurine, Porterfield, Reid et autres, sur les phénomènes de la Vision qui se rattachent immédiatement à la Philosophie de l'esprit. Mais les travaux de nos devanciers ne se sont point arrêtés à cette seule classe de perceptions. Tracer une ligne entre les perceptions originales et les perceptions acquises dont nous sommes redevables à quelquesuns de nos sens , comme l'ouïe et le toucher ^ est un problème intéressant et difficile à la fois ; et la solution de ce problème n'obtiendrait pas aujourd'hui un seul moment d'attention , si elle n'était fondée sur des expériences.
Je me suis borné dans tout ce que je viens de dire,, aux recherches de la philosophie inductive sur nos perceptions ; parce que l'auteur de l'article s'est borné lui-même à cette classe de faits. Cependant ceux qui voudront approfondir cette matière , reconnaîtront combien est étendu le domaine de l'expérimentation dans la science de l'esprit , en observant l'usage qu'on a fait de cet organe d'investigation pour analyser des phénomènes liés à quelques-unes de nos facultés intellectuelles ; ceux , par exemple ^ de l'Attention, de l'Association, de l'Habitude en
général, de la Mémoire , de l'Imagination , et par* dessus tout , les phénomènes que présente l'emploi du langage considéré comme instrument de la pensée et du raisonnement.
La yie entière du Philosophe qui s'est proposé uii but, n'est qu'une longue suite d^expériences sur ses propres facultés ; et la supériorité d'esprit dont il fait preuve en les appliquant avec sagacité , vient sur* tout des règles générales dont jamais peut-être il ne s'est rendu compte expressément à lui-même , mais qu'il a déduites de ces expériences. Ces expériences , il faut en convenir, ne s'exécutent point à l'aide d'instruments tels que le prisme ou le creuset ; mais on les obtient au moyen d'un appareil plus convenable au laboratoire intellectuel qui en est le théâtre. J'espère confirmer ces remarques par quelques nouveaux éclaircissements , quand j'examinerai dans la seconde partie de cet ouvrage , le procédé selon lequel se forme graduellement la faculté du Goût.
Quant à l'esprit de nos semblables, il est incontestable que nous avons bien rarement les moyens de le soumettre à des expériences formelles et préméditées ; mais ici les exceptions viennent se ranger en foule à côté de l'assertion générale que je combats. Quel est donc l'objet de l'Éducation , quand die est dirigée par des vues systématiques et judicieuses? n'est-ce pas une application pratique des règles que nous ont fournies des expériences pi^rson*
DISSERTATION PRELIMINAIRB. 47
Adles OU étrangères sur les moyens les plus propres à développer ou à cultiver les facultés intellectuelles et les principes moraux ? Je n'attache que peu d*im* portance , en comparaison , à ces faits si rares et si précieux pour notre curiosité ; je veux parler des aveugles et des sourds , quand on les a mis en état de rendre compte de leurs perceptions , de leurs sen* timents et de leurs habitudes particulières de penser* Je n'excepte pas même les cas les plus extraordinaires, tels que celui du jeune homme dont Cheselden a rapporté l'histoire, qui en décrivant avec iptelligence et simplicité les premières expressions que lui avait fait éprouver ce monde visible , fit preuve dans cette description si remarquable par sa clarté , d'une facilité d'observation et de réflexion qui ne s'était jamais vue en pareille circonstance.
Mais si la Philosophie de Tesprit humain ne peut faire qu'un petit nombre d'expériences sur les esprits de nos semblables , elle k*ouve dans la vie de l'homme un vaste champ d'observations à recueillir sur les phénomènes intellectuels et moraux , dont l'étude approfondie peut nous donner des conclusions non moins satisfaisantes que si nous avions les expériences à notre disposition. Ici , la différence entre ces deux sources de savoir est toute dans le nom qui les distingue : la première livre spontanément à l'activité de l'intelligence des résultats pariaitement semblables à ceux que la seconde demandomît à des procédés plus faciles et plus prompts , si
elle en avait les moyens. A peine même pourrait-on imaginer une expérience que n'ait pas encore tentée la main de la Nature , lorsqu'elle déploie dans Finépuisable variété des caractères et des inclinations de l'homme, une quantité prodigieuse d'e£fets divers qui résultent de la combinaison de ces facultés et de ces principes élémentaires dont tout homme porte en lui la conscience. La société sauvage et les différentes phases de la civilisation ; toutes les vocations , toutes les professions, soit Uhérales, soit mécaniques; le paysan qu'enveloppent les préjugés ; l'homme factice de la mode ; les nuances infinies de caractère qui se succèdent de l'enfance à la vieillesse ; les prodiges enfantés par l'art dans toutes les parties de notre domaine ; les lois , le gouvememei#, le commerce et la religion; mais, par-dessus tout^ ces trésors de la pensée humaine dont nos bibliothèques sont les dépositaires , n'est-ce pas là une vaste expérimentation de la Nature , qui , pour notre instruction , a disposé sur une échelle immense les rangs divers des facultés intellectuelles de Thomme , et nous montre ainsi l'influence toute-puissante de l'Éducation sur le développement de son esprit?
i%- Il n'est pas de métaphysicien, nous dit-on, qui u s'attende à découvrir par l'analyse une faculté u nouvelle, ni à développer dans l'esprit une nou- -(c velle sensation, comme un chimiste découvre une (( terre ou un métal inconnu jusqu'à lui. >» Mais on voit aisément que cette réflexion peut s'appliquer
^ussi bien à Tanatomie du corps qa'à celle de l'esprit. Après tous les documents que les Physiologistes ont puisés dans Fobseryation et les expériences , on n'a trouvé encore aucun nouvel organe d'action on de plaisir, aucun moyen d'sgouter une coudée à la taille de l'homme , et il ne s'ensuit pas que leurs recherches soient inutiles. En étendant les connaissances de rhomme sur sa propre structure , îb ont accru sa puissance ; mais sous certains rapports seulement qu'ils avaient eux-mêmes annoncés. Ainsi ils Im ont offert des secours contre les accidents qui compromettent sa santé et sa vie ; ils lui ont rendu des forces qu'une maladie avait affaiblies ou détruites ; ou bien ils ont ouvert les yeux de l'aveugle et les oreillis du sourd , en éveillant les facultés de perception qui sommeillaient en eux. N'oublions pas non plus qu'ils ont fait servir l'optique et la mécanique à agrandir le domaine de ces sens et à en prolonger la durée.
Si nous examinons maintenant les résultats qu'on obtient de l'anatomie de l'esprit , nous trouverons que cette dernière science a tout l'avantage dans le parallèle. Tout ce que la médecine a fait jusqu'ici ^ur augmenter les forces corporelles de l'homme , pour remédier aux maladies qui l'assiègent , ou pour pro longer ses jours, peut-il soutenir un moment de comparaison avec les prodiges opérés par l'éducation dans le développement de nos facultés intellectuelles , de nos habitudes morales , de nos principes sensitifs ,
Dugald Stewart.— Tome II, 4
50 DJiSSQRTATtON FRÉUMINAIRE.
et dans la révélation d'une foule de jouissances inté-. rieured? Oh aurait tort d'objecter ici que l'éducation n'appartient pas à la Philosophie de l'esprit humain* Produit-elle de salutaires effets, elle les doit à ces principes de notre nature que l'expérience des siècles a soumis à l'observation générale. Suit-elle une mar* che incertaine et funeste , c'est qu'elle se laisse égarer par des erreurs de spéculation et des préjugés qui ne peuvent trouver de remède que dans les notions plus exactes de la philosophie de l'esprit. L'éducation ne deviendrait-elle pas nécessairement plus systématique et mieux éclairée par un examen plus rigou* reuXy une intelligence plus approfondie des opéra* tiens qu'elle prétend diriger? On doit se souvenir •que les progrès rapides de la médecine ne datent que de 1 époque où l'on a regardé l'anatomie comme une introduction indispensable à cette science. Il est douteux qu'Hipppcrate ait jamais disséqué un cadavre; et Ton assure que Galien entreprit le voyage d'A<lexandrie, uniquement pour voir un scpielette.
Ce qu'il y a de curieux , c'est que l'objection que nous examinons en ce moment est implicitement la même que celle qu'adressait Socrateaux philosophes naturalistes de son temps, u En paillant , dit Xénou phon, de ces observateurs qui s'occupent de la « nature des phénomènes dont la Divinité seule est te cause , il demandait si, comme ces artistes qui se <( sentent capables d'exercer leur talent pour leur « usage particulier ou celui de qui Ika leur semble.
DISSERTATION FRÉUMnîAIRE. 51
(f ces philosophes qui ècrutent les choses diTiiies^ a se croyaient en état, quand ils avaient reconnu K les causes de tous les phénomènes, de déterminer u à leur gré les vetits et la pluie, les variations de u l'atmosphère , oti toute espèce de changement semu blahle ; ou bien s'ils se contentaient de la simple u connaissance de ces faits , sans se Uvrer à ces chi- K mériques prétentions. C'est ainsi qu'il considérait u ces sortes de recherches. Pour lui , le sujet de ses «( conversations était l'homme, et ce qui a rapport u à l'homme. )>
En citant ce passage, j'ai voulu faire remarquer principalement que le scepticisme qui s'arrête de nos jours à la Philosophie de l'esprit , s'attachait autrefois plus particulièrement aux théories dont le but était d'expliquer les phénomènes du monde matériel* On voit suffisamment, par l'exposé des études de Socraté, dans le premier chapitre des Entretiens mémorables, que son zèle pour l'avancement de la morale ne l'empêchait pas d'être un sceptique dé-* terminé sur tout ce que nous appelons aujour^hui sciences physiques. Et véritablement, ce fait paraîtra moins étrange, si l'on songe aux questions oiseuses sur lesquelles roulaient toutes les recherches des philosophes naturalistes, comme nous l'apprend le même écrivain. Après les découvertes physiques qui ont immortalisé les deux derniers siècles, le scepticisme de cet homme parfaitement sag^ a de quoi nous surprendre au premier coup-d'céU; niais
52 DISSERTATION FRÉUMINAIKE.
n'est-ce pas cela même qui doit faire espérer à ceox qui cultivent la Philosophie de Fesprit , qu'un jour peut encore venir , où l'opinion publique accordera à leurs travaux toute l'estime qui leur est due?
Cependant ce n'est pas sur de simples possibilités dans l'at^enir que je fonde mon opinion à cet égard. Malgré l'obscurité et l'incertitude qui enveloppent encore dijBTérentes questions relatives à notre constitution intellectuelle , je n'hésite point , dans l'état même d'imperfection où se trouve aujourd'hui la science de Fesprit, à la placer, comme source de puissance et de bonheur pour l'homme, à côté de ces découvertes qui ont immortalisé les noms de Boyle et de Newton. Cette assertion ne paraîtra ni extravagante ni paradoxale, si l'on veut comparer les observations suivantes de Bacon avec le présent inestimable qu'il a fait lui-même à la postérité.
« Non abs re fueritj tria hominum ambitionig *« igenera et quasi gradus distinguera Primum eou-rurUy quipropriam potentiam in patriâ suâ am- V'ipf^are cupiunt; quod g^nus vulgare est et u degener. Secunduni eorum qui patriœ potentiam H et imperium inter humanum genus amplijicare «(. nituniur : illud plus certè habet dignitatisy cupi- (( ditatis haud minus, Quod si quis humani generis « ipsius potentiam et imperium in rerum unii^ersiil tatem instaurareet amplijicare conetur; ea procui «c dubio ambitio y si modo ista vocanda sit y reliquis «i ^t sanior est et augustior^ Hominis autem impe^
DISSERTATION PRÉLIUINAmE. • 53 ^ Pium in res, in solis artibus et scientiis ponitur.
«c NATURiB BNIH NON IMPIRATUR NISI PàRlTIDO.
« Prœterea , si unius alicujus particularis im^nti 4( utilitas ita homines qffecerit, ut eum, qui genus 4( humanum unii^ersum beneficio aUquo de\^incire <( potuerit y homine majorem putaverit, quanto cel- 4( sius videbituFy taie aliquid im^emre y per quod <i alia omnia expeditè ini^eniri possint, »
Pour diminuer la gloire philosophique de Bacon ^ on a quelquefois énumëré les découvertes importantes qui ont été faites depuis la publication du Novum Organunty par des hommes qui n'avaient jamais lu cet ouvrage^ et qui n'en soupçonnaient pas même l'existence. Je n'ai aucune envie de contester la vérité de cette observation; car, en l'admettant avec tous ses détails , on la jugera bien peu décisive , si l'on considère attentivement la marche lente et indirecte que suit l'influence d'un écrivain tel que Bacon , pour descendre jusque dans les classes les moins élevées des penseurs. D'abord , son actio^. ne peut franchir un cercle étroit de spéculatifs, qui joignent à une intelligence libre de tous préjugés^ de rares dispositions pour suivre dès raisonnements abstraits et généraux; bientôt, cette petite classe de lecteurs applique dans ses recherches les règles logiques que le raisonnement a établies ; voilà l'exemple donné; et dès-lors cet exemple peut être' imité par mille individus qui n'auront jamais entendu parler des règles , et qui sont incapables de comprendre
54 • DISSERTATION PREÙMINAIRE.
les principes sur lesquels elles se fondent. C'est ainsi que l'influence toute-puissante de la Philosophie de l'esprit sur les sciences et les arts qui en dépendait , échappe aux regards de ces honunes superficiels , qui s'arrêtent toujours à la cause prochaine , et qui oublient que dans le monde intellectuel c(HHine dans le inonde sensible, tout résultat d'un travail partage doit rentrer, en dernière analyse, dans l'unité du plan que le mécanicien avait conçu.
Assurément îl n'entre pas dans ma pensée de prêter au savant et ingénieux écrivain qui a donné Ueu à ces remarques , l'intention de rabaisser le mérite'de Bacon. U reconnaît hautement l'action qu'ont exercée les ouvrages de ce philosophe sur les progrès qu'on a faits depuis dans la science expérimentale. Ja dirai pourtant que selon moi, il eût été plus conséquent de soutenir la propiositon contraire. Gomment peut-il , en effet , dans l'opinion qu'il professe , contester l'utilité pratique de la Philosophie de l'esprit, dont les progrès sont le but que s'est évidemment proposé Bacon, depuis le commencement jusqu'à la fin de son ouvrage? Si l'on répond ici que la Philosophie de l'esprit humain désigne une science différente de ce qu'on appelle communément la métaphysique, je suis prêt à souscrire à la justesse de cette distinction ; et j'exprimerai seulement le regret de voir qu'après tous les efforts que j'ai faits pour l'établir, on profite, dans un ou deux passages de œt article , de l'inexactitude du langage populaire
DISSERTATION PRÈUMINAIBS. 55
pour décréditer , au moyen d'ime dénomination impropre , une branche des plus importantes et des plus négligées dans les connaissances humaines.
On peut comprendre par divers passages du No* vum organumj à quelle partie de la science Bacon lui-màvLe rapportait les spéculations contenues dans cet ouvrage. Il y en a un surtout , qui mérite d'étfe remarqué , en ce qu'il y avertit expressément les lec^ teurs de ne pas conclure de la multiplicité des exemples qu'il a choisis dans la Phpique, qu'il se soit pr(^posé spécialement de les instruire sur les phénomènes de la matière ; puisque , au contraire , sa pensée fondamentale a été d'établir , d'après les lois de l'esprit humain , des règles capables de les guider dans la recherche de la vérité.
u Illud vero monendum y nos in hoc nostro oru gano tractare logicant, non philosophiam^ Sed u cîian logica nostra doceat Intellectum , et erudiat « ad hoc y ut non téwiibus mefUis quasi cUuncuHs y «( rerum ahstracta càptet et prenset ( ut logica vul- « garis ) ; sed naturam reverà perseeety et corporum u virtutes et actusy eorumque leges in materiâ de- « terminatas int^enîat ; itàut non solùm ex naturà « mentis , sed ex naturâ rerum quoque hœc sdentia (( emanet : mirari non est y si uhique naturaUhus K comtempUuionibus et experimentis y ad exempta « artis nostrœ y conspersafuerit et illustrata. »
Ce texte nous montre évidemment que par le mot philosophie y Bacon entend les divisions paifticuhères
56 DISSERTATION PRisLIMINAmB. '
de rëtude de la nature, et les disting^tie de cette Inranche »i importante de la Philosophie de l'esprit , de cette science qni les embrasse toutes, et à laquelle elles doivent leurs progrès. C'est elle qu'il désigne ailleurs par le nom de Philosophia prima; et il se sert d'une allusion aussi heureuse que magnifique, pour exprimer la dignité et l'importance pra* tique qui l'élève au-dessus des autres.
« Alius error est , quod post singulas scientias u et artes suas in classes distributas y mox à pleris^ H que unii^ersali rerum cogmtiord et philosophiœ M primœ reuunciatur ; quod guident prqfectui doc- » trinarum inimicissimuni est, Prospectationesjtunt u à turribusy aut hcis prœaltis y et impossibile est y « ut quis exploret remotiores interioresque scientiee » aUcujus partes , si stet super piano ejusdem scienû ticBy neque altioris scientiœ vehiti spéculum cons^ <c cendat. )»
On n'a pu lire avec un peu djpttention les divers^ ouvrages que j'ai pubUés , sans être convaincu que la philosophie de Bacon dirigeait ma pensée, quand je m'arrêtai» sur l'importance de la philosophie de l'es-' prit humain., Je me contenterai ici de renvoyer aux^ développements par lesquels j'ai voulu démontrer l'utilité de cette étude (i). Les espérances extravagantes que l'on m'accuse d'avoir formées sur les avan^ tages qu'on pouvait attendre des progrès de cette
(i) Yoy. Élémenta de la Phil. etc. , Introd.
saence, ne sont autre chose, eomme on le verra, qae la conyiction bien motivée de tout ce qu*on peut encore accomplir pour accélérer les progrès de l'esprit en poursuivant Tentreprise que Bacon a si heureusement commencée : et cette prétention paraîtra sans doute bien légitime, si Ton veut considérer quelle était l'imperfection des sciences physiques au moment où il essayait de tracer les règles qui devraient nous servir de guides dans les recherches philosophiques.
Mais ce n'est pas seulement comme moyen de progrès dans la physique , que la science de l'esprit est importante, elle est elle-même un objet d'étude intéressant et utile ; et tient par des nœuds plus intimes qu'on ne le croit communément , à tous les arts qui font la stabilité, la gloire et le bonheur d'une société civihsée.
J'en appelle aux écrits de Bacon pour décider si cette assertion est M^nforme à ses vues ; ^t s'il est vrai, conmie on l'a dit , u que le principal avantage « qu'il espérait tirer de ses recherches , était d'au grandir la domination de l'homme sur le monde , u matériel. » Quelque parti qu'on prenne sur ce point, il faudra toujours convenir, non-seulement , que toutes les fois qu'il a occasion de parler de la science de l'esprit , ses observations sont justes et profondes , mais encore que tous ses ouvrages philosophiques nous offrent un exemple continuel de la méthode qu'on devrait suivre dans cette étude. Chez
58 D1S8BETATION PRÉUMINAIRB.
lui point d'hypothèses sur Tessence de Famé, ou la nature du lien qui l'unit au corps ; ce sont toujours des conclusions importantes sur l'entendement humain : conclusions tirées au moyen d'une induction sévère , de ces phénomènes de la pensée j que tout homme peut se constater à lui-même en portant sa réflexion sur les faits de sa conscience. Ainsi , quoi^ que l'on puisse soutenir que Fayancement de la Philosophie de l'esprit n'était qu'un objet secondaire dans le plan général de Bacon , on ne saurait pourtant disconvenir que c'est à la justesse étonnante de &tt« Yues sur cette matière , q^e nous deyons le bienfait de tant de secours scientifiques.
Mais écoutons Bacon hû-méme , et jugeons sur ses propres parc^es s'il prétendait bcn'uer exclusivement au monde matériel l'utilité de son ouvrage ; ou plutôt s'il n'a pas cru en même temps qu'on pût l'apr pliquer aux recherches analytiques sur les facultés intellectuelles ou les principes actifs de l'esprit.
u JEtiam dubitabif quispiam potiùs quoan ohjiu ciel ; utràm nos de naturaU tantwn phUosophià, an u etifitjn de scienXiis reliquis, hgicis , ethicU , poli' «c ticis y secundàm viam nostram perficiendis loqua- 4c mur» At noscertè de uniuersis hœc^ quœ dicta u sunty intelllgimus : atque quemadmodùm vulgaa rislogica^ quœ gerit resper syUogismum y non u tantùm ad naêttraks y sed ad omnes scierUias pers u tinet ; ità et nostray quœ procedit per ùiductionem, (i omma complectitur* Ihm enîm hUtoriam et tor
DISSERTATION PRÉLUIINAIRB. 59
%t bulas im^eniendi conficimumde ira, metu^^ vere- « eundiâ , et sinUUbus ; ac eticun deexemplis rerum « ciMium ; nec minas de motibus mentalibus me- «( inoriœ , compositioiiis et divisionis, judicii , et ne- M li^îiorum ; quant de calido , et fri^do , aut lace \ u aut yegetatione , aut similibus, »
Quoicpie les ëciits de Bacon aient opéré dans la Physique une révolntion bien plus remarquable que dans les études dont l'objet est l'esprit humain , on ne saurait pourtant disconvenir qu'ils n'aient introduit d'importantes améhorations dans la science de l'esprit et dans quelques branches qui s'y rapportent, telles que la jurisprudence naturelle , l'économie politique, la critique et la morale , qui naissent des m^es racines , ou plutôt ., qui sont les branches de ce grand arbre dont la science de l'esprit forme le tronc. La vérité de cette assertion se trouvera établie plus tard sur des preuves irrécusables.
Je ne cherche point à nier que nos oonclusicms sur les principes et les lois de la constitution humaine ne différent à beaucoup d'égards des découvertes en physique ; je ne disputerai pas même sur les termes avec ceux qui prétendent que le mot de'cout^ertes ne peut s'appliquer à ces conclusions. Je me contenterai de faire remarquer que cette critique donï je veux bien admettre la justesse, ne doit nous empêcher , sous aucun rapport , d'apprécier l'importance pratique de ces conclusions , ni diminuer à nos yeux le mérite des écrivains auxquels
60 DISSERTATION PRÉLIMINAIREé
nous en sommes redevables. Dans les Aphorismes de Bacon , il n'y a pas une seule découverte selon le sens qu'on a dernièrement attaché à ce mot ; mais quelle découverte a jamais contribué avec un égal succès au bonheur et à la puissance de l'espèce humaine (i) ?
En développant ses objections contre la science de l'esprit, le critique d'Edimbourg fait observer u qu'il résulte nécessairement de la nature même du «( sujet , que les hommes doivent connaître dans la u pratique toutes les fonctions et toutes les quaUtés (( de l'esprit, avec les lois qui paraissent le gouver- «( ner. Chacun sait parfaitement ce que c'est que peru cevoir et sentir , se ressouvenir, imaginer et croire ; 4( et bien qu'on puisse ne pas toujours faire usage
(i) D^Àlembert fut un des premien qui établirent cette précision
9 miiiutieuse dans Temploi du mot découverte. Il y a un passage où
il semble exclure les découvertes du domaine des mathématiques et
de la métaphysique j et cela lors même qu^il s^agit de V évidence
parfaite à laquelle onreut arriTcr dans ces deux sciences.
« La réflexion , en partant des idées directes , peut suiyre deux « routes différentes: ou elle compare les qualités des corps, et t< alors , d'abstractions en abstractions , elle arrire aux notions les c( plus simples , celles de qtumtiU ; ou bien elle se reporte sur ces Cl opérations mêmes qui ont serri à la formation des idées, et re- (( monte ainsi aux éléments de la métaphysique. Ces deux sciences , (( \9L géométrie et la métaphysique, quoique analogues entre elles, (( sont les deux termes extrêmes et opposés de nos connaissances, u Entre elles est un monde immense , VaMme des incertitudes et le c( théâtre des découvertes,-» li\.%Q. prélim. dePEncyd.
DISSERTATION PRÉLIMINAIBE. 61
« de ces termes avec une exactitude bien précise , il « n*est pas possible de supposer que personne au fc monde ignore les faits qu'ils représentent. Ces lois u mêmes de la pensée, ces liaisons des opérations (( inteUeçtuélles , qu'on exprime moins communé- « ment dans le discours , semblent universellement u connues; et Ton s'aperçoit qu'elles dirigent les 4( actions de ceux même qui n'ont jamais songé à •c les énoncer dans une proposition abstraite. Des u hommes à qui l'on n'a jamais appris que la mé- <( moire dépend de l'attention , concentrent pourtant u tous les efforts de cette faculté sur les objets dont « ils veulent garder le souvenir, et lorsqu'ils ou- « blient une chose , ils reconnaissent qu'ils n'y oi^t <c pas fait assez d'attention. Un valet qui n'a jamais « entendu parler de l'association des idées , fait u manger au bruit de la trompette le cheval qu'il (( destine à la guerre ; et l'artiste ignorant qui dresse, ' ^ <( des éléphants et des chiens, n'agit qu'en vertu du «( même principe qu'il a compris. »
Ce raisonnement, si je ne me trompe, nous conduit un peu plus loin que n'a voulu le faire l'auteur ; car les exemples familiers sur lesquels il s'appuie s'adressent plus directement encore à la physique proprement dite qu'à la science de l'esprit. Le sauvage ignore absolument que la force de gravité va toujours en croissant, et cependant il ne manque pas de se placer sur un lieu élevé pour augmenter l'effet d'un projectile : jamais on ne lui a parlé de
62 DI8SSRTATÏON PBÉLIIIINAIRE.
la troisièsié loi dU niouyement dëcnle par Newton ; et il rapplkpe à son usage , lorsqu'il repousse le ri* yage avec une perche pour huolcer son canot à la mer. Sa fronde est aussi une démcmstration expéri-» mentale de la théorie des forces centrifuges, ic Ce ^ yalet qui fait manger au son de la trompette le tt cheyal destiné à la guerre , )» sans avoir jamais lu ce qu'(mt écrit Locke ou Hume sur les lois de l'as-^ sociation, pourrait^ avec plus de raison encore^ ;iii vanter de n'avoir pas eu besoin d'ouvrir Borelhpmi* donner à son cheval ses différentes allures. Il pourrait dire qu'en l'exerçant à la longe, il présente une af^lication des forces eentriiuges et du centre de gravité ; application que l'on coraiaissait dans les manèges long-temps avant que Newtmi eût déve-* loppé dans ses Principes la théorie de ces phém^nè^ pes. D n'est pas jusqu'aux opérartMm^ du cheval qu'il instruit , qui ne supposent dans cet animal une connaissance de ces mêmes lois physiques ; quand , par exemple , il proportionne avec une exactitude mathématique l'obliquité de son corps au cercle qu'il décrit en galopant. Dana le fait de l'homme et dans eelni de Tanimal^ cette connaissance pratique a été gravée par la main de la Nature même sur les organes de^ sens extérieurs; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit utile de développer les théorèmes généraux renfermés dans ces applications particulières , et de les combiner sous une forme systématique pcHir notre instruction et ceUe des autres^ La
DI$AlSRTATION PRI^LIMINAIEE. OS
pneumaticpie perd-élle de son importance tpiand on a remarqué que les effets du vide , de l'élastâciié et de la compression de Tair , par lesquels on explique les phénomèties les plus mtéressants qu'elle préseilte , se retrourent dans le procédé instinctif qui préside à notre premier souffle , et s'observent sur la bouche de l'enfant qui presse le sein maternel? Quand un ignorant écuyer du Cirque, debout H . deq^aiit àur la croupe de son cheval qui galope, , ^^^Mpen l'air une onmge qu'il reçoit à la pointe d'une épée^ il nous manifeste quelques vérités {^ysiquas qui se rattachent aux conclusions les plus abstraites de la scienceé Pour ne rien dire ici de la force centrifuge et dû centre de gravité , la seule expérience de l'orange nous offire une preuve si palpable de la composition des forces^ qu'elle aurait fourni à Go* pemie une réponse péremptoire, pour détruire Um^ tes les difficultés que lui proposaient ses adversaires contre le mouvement du globe.
U y a dans les opératicms des manufactures et des arts une quantité prodigieuse de principes scientifi* ques qu'on n'y soupçonne même pas : et Boyle déclarait hautement qu'il avait appris moins de choses dans tous les ouvrages qu'il avait lus , que dans les boutiques des marchands.
Ne voit-on pas chaque jour les plus hautes vérités de la mécanique se réduire en appUcations dans la classe la plus ignorante du peuple? Ne remarque-ton même pas chez des artisans grossiers une grande
vupériorité de promptitade et d'adresse dans quelques circonstances où le mécanicien le plus profond 'xshercherait en yain à tirer parti de ^a science? Le philosophe qui, pour la première fois, se met ^i mer , ne peut revenir de son étonnement quand il voit un simple mousse appliquer des. théorèmes toujours associés dans la tête des savants avec des figures et des formules mathématiques. Il reste contas de son inhahileté à faire usage de ces théorèmes , lorsqu'il essaie dé manier les cordages ou de diriger le vaisseau ; et cependant serait-il raisonnahle d'en conclure qu'en étudiant la composition et la décomposition des forces , il a fait une acquisition stérile et sans valeur? ^
La conséquence que l'on peut tirer de ces considérations et autres semhlahles , est si bien exprimée dans lé passage suivant, que je le transcrirai ici sans y ajouter aucune réflexion. Sir Josué Reynolds l'a extrait d'un auteur sans renom , et l'a mis au firon^ tispice de ses discours académiques, pour servir d'apologie aux recherches qu'il a faites sur quelques principes de la peinture.
« Omnîajere quœ prœceptis continentur, ab in- <( geniosis hdmùiibus JiurU ; sed casu quodam magis « (fuàm scientiâ, Idebque doctrina et animadversio « adhibenda est y ut ea qiiœ interdùm sine ratione M nobis occurrunty semper in nostrâ potes tate sint, «t et quoties res postulai^erit , à nobis ex prœparato •« adhibeantur, >»
DBSERTATION PRÉUMIKAIRC . OS
n est presque inutile de faire remarquer que cette obsenration s'appfique parfaitement à ces mêmes doctrines de la science philosophique qui ont donne lieu à toute cette discussion. Cent qui savent que l'éducation se réduit à peu près à diriger habilement les deux facultés d'attention et ^association y con- Tiendront sans peine qu'on pourrait , en éveillant la vigilance des parents et des maîtres sur oes deux principes importants de notre constitution , rendre plus systématiques lés opérations de cet art, et«n ^ assurer le succès. N'a-t-on pas déjà obtenu sur cette matière des conclusions dont l'application pourrait être mieux ^^Uigée pour augmenter les puissances intellectuelles de l'homme , avancer son perfectionnement moral , et faire briller sur son entendement cette lumière pure et inaltérable , sans laquelle la raison elle-même ne peut presque rien pour notre .science ou notre bonheur? Les faits réellement curieux qu'on a cités à propos de l'éducation des chevaux de guerre et des éléphants , ne sont qu'une preuve de plus en faveur de l'universalité de cette proposition : « savoir c'est pouvoir. >» Ils démontrent que l'empire de l'homme sur la force aveugle des animaux est en proportion , non pas de sa force physique , mais de l'expérience qu'il acquiert sur leurs constitutions relatives. Ces faits nous offrent, par conséquent, le commentaife le plus instructif* de cette maxime de Bacon, que « nous ne « pommons asservir la Nature qu'en obe'issant à ses Du^ald Stewart,— Tome II, Î5
AO DISSipATATION PHÉLIMINAiRE.
«( iois;n-et on en ferait presque des apologues dont la morale s'adresserait aux instituteurs de li^ Jeunesse, et aux lëgisluteurs dds Notions.
n faut bien convenir <jue duns les meilleurs ouyrages ^ui ont parta sur la science de l'espiii, la réfutation des erreurs des soolastiques occupC' beau coup de place , et (juelquefois même aux dëpefis de rintérèt. En conséquence, on a proolamé ayec un air de triomphe , comme un fait qui, d^ipis RfM) <( parsdt être généralement reconnu dans ee qui re- «t garde la perception et quelques autres fenctioas « primitives de l'esprit, que la philosophie ne conte duit à rien , et que les raisonnements les plus prou fonds nous ramènent aux Qfunidns et irignonlno0 « du Tulgaire. » Si par le mot de philosophie y OO' ^teind ici la théorie de la perception , tell0 qu'on )» retrouvait partout avant Reid, cette réflexion e«t parfsdtement juste. Mais je ne puis l'admettre ccmunô . fondée en raison , si elle tend à mettre en éfjfvfià Futilité de cette philosophie par laquelle la dootrîÀfs dont je parle s'est vue détrônée , après avoir régné dans les écoles pendant plus de deux mille 9cnik\ après avoir égaré, il n'y a pas plus d'un siècle encore, les méditations de Locke, de Glarkeet de Newton. Pour frayer un chemin aux recherches des mùd^mes sur la mécanique , il fallait conpaencer par ruiner es qualités^ occultes , et Vhorreur de la ncUurepour le vide , et toutes ces futilités inventées par les scolastiques pour rendre raison de tous les phénomènes.
DiaSfiRTATiON PRÈLIMINAIRK. 67
Aa moyen d'hypothèses oonsaorëes par la coutume et enraciiiëes dans le langage , une obscurité fati-> gante avait si long-temps enveloppé toutes les théo«ries relatives à Fesprit humain , qu'on devait sentir la nécessité d'un travail préliminaire po\ir déblayer les décombres métaphysiques amoncelés par les écoles anciennes et tout le moyen âge. Ce qui fait le plus grand honneur au zèle et à la sagacité de Locke et de Beid , c'est d'avoir consacré une si grande par» tie de leUrs ouiràges à un travail pénible, mais impérieusement exigé. Ce qu'a dit le dernier de ee» deux philosophes , en parlant de la doctrine de sop Blustre prédécesseur sur les défirdUons , est également applicable à toutes les parties de l'Essai sur l'entendement humain, et à la plupart des disons^ sions qui se rencontrent dans ses propres ouvrages. u Oet article est excellent , moins encore pour les M . eonnaissancesT qu'il nous procure , que parce qu'il .u BOUS fait sentir notre ignorance, et nous montre H que la plupart des dogmes dans lescpiels les homi( mes de spéculation ont admiré une philosophie u profonde, ne sont que l'absence du savoir déguiu sée par des mots vides de sens. »
On ne doit pas non plus oubher que le scepticisme de Hume relativement à l'existence de l'esprit et de la matière , n'a , pour ainsi dire , d'autre appui que cette même hypothèse sur la perception , que Keid a- si victorieusement combattue. Or, ce scepticisme n'a-t-il pas ébranlé toutes les croyances du genre
ék
68 DISSERTATION PRiUMfNAlRB.
humain? et s'il & exercé, comme on ne le niera pas sans doute ^une influence très-étendue , pourra-t-on ne pas reconnaître cpi*il était utile de dégager la rûson humaine d'un tel labyrinthe ?
CSe n'est pas, après tout, sur cette considération, ni sur quelque autre de même nature, que je veux insister «particulièrement ici. Le point de vue sur lequel je désire spécialement arrêter l'attention de mes lecteurs, c'est le rapport intime qui unit la science de l'esprit à la direction générale de l'entendement. Je Yeux montrer aussi qu'en facilitant l'analyse de toutes les combinaisons fortuites de l'imagination, ^eUe tend évidemment à rompre le charme de ces ^associations d'idées , contre lesquelles vient échouer .la force des raisonnements les plus solides.
J'ai toujours été persuadé que le vice fondamental de la doctrine d'Aristote , et de presque tous œux qui ont écrit «après lui sur la logique , était de s'arrêter entièrement au raisonnement ou à la faculté discursive , au lieu de chercher à développer les différentes parties de notre nature. Je dirai même qu'en adoptant pour un moment l'idée si étroite qu'ils s'étaient formée de l'objet de leur étude , il serait encore indispensable de faire un recensement plus complet de nos facultés intellectuelles ; parce que c'est dans les détails de notre constitution qui paraissent , au premier coup d'oeil , avoir le . moins de rapport avec nos opinions spéculatives, que se cachent les sources de nos plus daiigereuses erreurs. Je me con-
DISSERTATION PRÉLIMINAIRB. 69.
tenterai de nommer ici , VAssocicUion des idées ,^ V Imagination y Y Imitation; V Emploi du langage comme étant le grand instrument de la pens^ , e^ les Habitudes artificielles du Jugement y imposées à. Fhomme par les principes et les usages qui ont di-» rigé son éducation.
Si cette remarque est bien fondée , il en résulte évidemment que pour obtenir un système de logique tout à la fois exact et étendu, il faut nécessairement commencer par considérer notre nature comme un grand tout, et Tembrasser dans un coup d*œil.' Ce principe fondamental était un de ceux que j*ayais le plus à coeur d'établir quand j'entrepris mes recherches sur l'Esprit Humain; et j'espère que si je par viens jamais à exécuter mon plan, cette esquisse pourra, malgré son imperfection, faciliter à une main plus habile l'accomplissement de cette grande entreprise.
Si mes loisirs et ma santé me permettent.de rédii;er par écrit des spéculations qui ont long-temps occupé ma pensée , je m'efforcerai de mettre dan» un plus grand jour les défauts de nos systèmes ordinaires de logicpie , en les considérant dans leur ap plication aux doctrines fondamentales de la morale^ en examinant surtout quelle importance on doit accorder , dans des recherches de cette nature , à nos sentiments ou émotions morales. Je me montrerai sévère contre les raisonnements» spéculatifs qui mènent A des conclusions révoltantes \ et je sanction»
nerai'eo même temps ces décisions de Tenteiidemeiit qui réunissent en leur faveur les suffrages du cœur et de l'esprit.
D'après les maximes dominantes de la philosophie moderne , on a tellement youIu isoler le raisonnement du sentiment , que loin de confirmer les jugements de Fintelligence àyec lesquels il est d*accord , le sentiment ne sert qu'à rendre suspectes daïis l'opinion commune toutes les conclusions aux€[ueUes il prête la teinte la plus légère de sensibilité ou d'enthousiasme.
Cette idée, bien approfondie, fournira, si je ne me trompe, de nouvelles vues sur la Logique de la Morale; et je me plais à l'énoncer ici dans l'espoir qu'elle tournera la curiosité de cpelques-uns de mes lecteurs sur un point de recherche qui doit les conduire , selon moi , aux résultats les plus intéressants pour leur propre bonheur.
Quant à la Logicpie en général , telle cpie je la conçois du moins, c'est un art encore au berceau; et il serait aussi impossible de déterminer les limites du développement auquel il peut atteindre , que d'assigner des bornes aux connaissances humaines. Ici particuUèrement l'aphorisme de Bacon est applicable dans toute son étendue : u Certo sciant hommes ^ « artes inx^eniendi solidas et veras adolescere et «c incrementa sumere cum ipsis im^ntis, » £n attendant, c'est un devoir pour tous ceux qui se consacrent aux travaux scientificpies, de recueillir soigneusement toutes les règles générales, toutes les mé-
DIS9B11TATION PRÉUMINAïaSt 71
tli#cki9 qw.liduYiBBi 9*ioffirirà eux dans le court de \tW9tefiXkim, f^fxsmto autant de matériaux qui seront {lin»' taird ilioiiis et coordonliës aystématiquemeat. Aujourd'hui même on pourrait rassembler, une foule de dpcuqiMits utiles répandus çà et là dans les ou-* yUages de nos prédécesseurs anciens et modernes ; et . peut-être il serait difficile de rmidre à la philoiopllîe un service plus importimt que de réunir œs rufwfliépars ^ et de s'en servir pour exploiter des i^ g^ms encore peu ofHmues de nos jours (i). On peut ^Hmdiift lieaueoK^p. d'un pareil travail , soit pour dirjifef \m étudft^ des autres, soit pour guider noti« {^p(q^re ent^ncleçient. C'est ainsi que le tiésor des prwo^s {pgiques s'enrichissant peu à peu , mais sftps int§r9ruptk>n, de toutes les découvertes particulii^s qu'on réunira en ordre à des iâte^valles de tepipB . convenables , la scieiicq iri^ toujours se perfectionnant dans 1^ succession des âges. Parler, d^s l'étfi^t présjsnt du monde , d'un système complet de, logique , si ji'on entend par ce mot un urt différent de la Içgique des écoles , c'est montrer qu'on ignore et l'ot^jet qii'^e se j^opose^ et la marche progressive de l'esprit humain : c'est fairç preuve surtout
(i) U y a , pour les personnes qpoi veulent étudier la Logique des Matliématiques , une très-gràndé quantité d'obseryatious importante» à T^e&eilKs dans lés' onyragès de d'Alembert , et dans les discours que pltuicuis toriraiiis- finançais- ont plaoSs en léte de levrs oBTrages math^m^iquffv * /
72 DISSERTATION PRÉLIMINAmB*
d'une estime înomisîdérée pour les résultais que les logiciens ont cAtenos jnsqa'ici , et qui sont «i pea vie ohose au prix de ce qu'ils ont laissé à faire à lecmi successeurs.
Toutefois, ea m'engageant dans ces recherches , je n'avais pas uniquement en rue rayancement de la logique. Ma première et ma principale pensée , était de jeter un coup d'œil aussi vaste qu'il me sch nût possâile sur la constitutioni humaine , pour montrer combien nos plans ordinaires d'éducation sont bornés en comparaison de ce nombre de facultés^ ctiversefrqni distinguent notre espèce dans la nature. La culture de la raison, par rapport à l'accpiisitioii de la vérité , n'est povff les indiyidus qu'un moyen, le plus important , si Ton veut, de perfectionnemeilt et de bonheur ; et je ne m'en. occupe aussi fréqucBOH ment dans mon travail que par la seule considération de cette importance relative.
Pour la dernière fois je le répéterai avant de finir cette dissertation : l'anéantissement d'un seul préjugé a souvent eu des conséquences plus heureuses et plus étendues que n'en aurût produit une accpiisition positive pour la science. Telle est la condition de l'homme , qu'tm philosophe doit passer nécessairement la plus grande partie de sa vie à désapprendre les erreurs de la multitude et la prétendue sagesse des écoles. Le plus grand seryice qu*il puisse rendre a se» semblables , et le plus noble empire qu'il puisse exercer sur eux , c'est de leur commu-
BSSBBRTATfDN PRÊLOnNAIAB. 7^
Bkpiar tes lumières cpi*il a pukée» dans tes prepses médtiàtîoiis; et d'encourager, par son exemple:^, la raison hmnaiiie à Inriser ses fevsi * \
En oonsidëFant Fimmensitë de»yaes d'iLristeie el la geandënr de ses succès , on a comparé son aB^bîtion à oelle d'Alexandre, qui Ms^rrit la terres Celle oomparaîson me semble exacte ; mais oommrai alors ne.pas apprë^r les effiMs de ceux qui levèrant d'âberd l'étendard ào la révdte , et portèrent les pvpr miers coups à ce dei^potisme univers^? Aleiandre avait à peine fem^ les yeux, que ses priiicipalix officiera se partagèrent remjHre ; tandis que la.dof Biinatioti qùf avait fondée Aristote, traversa vingt siède» avec toute sa puissance; et, aujourd'hui même qu^eUe est déchue ^de son ancienne grandeur, un petit nombre de vétérans fidèles , retranchés dans les derniers asyles qui leur restent , portent encore , au nom de leur maître , un orgueilleux défi à toutes les forces de la raison humaine. U n'y a qu'un observateur attentif qui puisse découvrir dans cet affiranchissement lent et progressif de l'esprit de l'homme , les moyens cachés par lesquels s'opère un si glorieux résultat. Ils ressemblent , ces moyens , dans leur effort silencieux , mais irrésistible , à ces racines qui pénètrent dans les crevasses d'un vieil édifice dont elles préparent la ruine, et qu'elles feront écrouler avec le temps.
Gomme il est rarement aisé , dans des questions de cette nature, de constater l'effet des travaux d'un
DISSERTATION: PRIKLIMINAIRE.
kidifîdtt avec te : même préciflàon- u^moùs fenapi*^ éàns JaS'flcimioet physiqnçr^ «kooDuifailBeaRies iiiiéiiM tdhrs de la pompe à^JA et dn 'peirato(msm\ on iie doit pas B'4étonner qob lamirititiidè fosse' n peaidfatt&ÊÊà&iÊk à rmflneiiee* CKereée>Mir le ' monde «H^al puâr lès esfyHts supémnm^ mal»ii fiiUt ifa'ym'olMHaiw iratéor 'smt bien avenue , pour ne point apevecrmîr' Fnmensitë des pioportibns «bns lesqaieneq }es pfioM dpei spéoolatils^ Thds dti erronés^ '«mil «iddifiëia^ condition priante de rhomn^e , * et ne ^pas Teooii^ riidtr0 'le rapport 'intime qui u»ât >la mmdé ét>]o> boiUieiir(d« la vie prh^^ adsài bicispi Kpif^ yofdfèiilb> là sôeiété politique, au irésultat ddfaiitiï deiai^utbi qui s'est engfagée entre la vraie et la fausse pUk>^ soplné. >
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