‹ Œuvres de Dugald Stewart (volume 3)Chapitre 3 sur 19 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ObsefvtUions préliminaires, •'*

Quand on veut faire des recherches sur les phë^ nomènes intellectuels , il est d*une ^ande imjpor-

(i) Traduit par M. Buchor , et inséré par lui dans le supplémout au a« yol. de V Histoire des sciences philosophiques d'où nous TsTons tiré pour le mettre ici à sa véritable place. Édits.

tance de se rappeler sans cesse que si notre connaissance dn monde matériel nous vient entièrement par l'intermédiaire des smis extérieurs , notre connaissance de Fesprit humain nous vient du sens intime. De même qu'on ne saurait donner par des mots aucune notion des couleurs ni des sons à un être aveugle ou sourd ; de même aussi celui qui n'a la conscience intime , ni de la sensation , ni de la mlémoire , ni de l'imagination , ni du plaisir , ni de la peine, ni de l'espoir, ni delà crainte , ni de l'amour, ni de la haine, ne peut ^ par aucune description , se £ûre l'idée de la valeur de ces mots. Tous expriment des idées ou notions simples parDùtement familières à tous ceux qui peuvent réfléchir sur eux-mêmes , et qui ne peuvent manquer de s'ohscnrcir par les efforts mêmes que l'on fait pour en donner la définition (i). Divers écrivains ont montré que les habitudes d'inattention aux opérations de leur propre esprit que les hommes contractent dès leur jeunesse , sont les obstacles les plus puissants aux progrès des recherches sur la théorie de la nature humaine. Us ont remarqué aussi qu'on ne pouvait triompher de ces habitudes que par l'industrie la plus obstinée , et en accoutumant sa pensée à se tourner d'elle-même à volonté sur les phénomènes du monde intérieur, effbrt qui n^est aisé pour personne , et impossible à beaucoup. « Magrd est ingenii , dit Gicéron , rev(H

(i) Toy. Note A.

«c care mentem à sensibus, et cogUadonem à ccmsue^ « tudine abducere. » U y aurait peut-être cjuelqiie objection à faire à cette pensée ainsi exprimée , la faculté décrite ici par Gicéron n'ayant que peu de rapport avec le génie dans l'acception ordinaire du' mot ; mais on ne peut nier que cette faculté ne suppose une capacité de méditation patiente etabstraite, qui n'est accordée qu'à bien peu de monde.

Locke et ses disciples ont, ayec beaueonp de justesse, donné à cette faculté de diriger aTec fermeté et exactitude son attentioii sur les phénomènes delà pensée , le nom de réflexion. Ce mot est justement dans la même raj^rt avee le sens intime que Vobservation l'est avec Ibl perception. La première nous fournit les fiedts qui forment la seule base solide de la science de l'esprit humain, comme la dernière devien^ le fondement sur lequel est posé tout l'édifice de la philosophie naturelle (i).

Quant à l'exercice du pouvoir de la réflexion, le

(i) La langue françaite n'a pat , pour exprimer le mot anglais cofMCtoumess , d'antre mot qne conscience, qni eit fr^nemment employé anui comme synonyme de sens moral : ainsi on pevt paiement dire , f homme a la conscience de sa Uberié, et un homme de conscience. De là robscorité qni se rencontre parfois dans les raisonnements des meilleurs métaphysiciens français. C'est probablement afin de s^exprimer d'une manière plus distincte qu'on a fait -depuis peu tant d'usage de la circonlocution, le sens intime, le sentiment intèrietir, pbrases qui paraissent encore moins préeiset que le mot auquel on les a substituées.

pvéoaple suivant d'un écrivain hors de mode est si jui^imefix, et les avis qu'il siuggère sont d'une si ftande: importanœ dans les reAemkeê^ que nous allons «faire , que je ne balance paf à le présenter ici ; bisn qu'il ne soit pas lié d'une manière toutr-à-fiiit imimédiate avec le sujet de .cet Essai.

. '.'9 Quand je dis affirmation^ négation , désir v, omiu tentement, ennui, appréhension, doute, certi- H. 4ude, estimer, appDOUîer, bljàmer, eiLCuser, côn- « . damnair J'entends ce que je dis , et je ne prononce 41 . pas des motsvdestituési de sens.: .œpendant je ne «, me; pnésentOs point œ dent je psàie sous aucxme <f image et aoasausunefieffmeeofpor^es. Lapais- « ianee qtisa nous avoni dé pmiser ainsi ^'i^^ieUe «» VflÉtend^Bft^Dit ^u la &cùlté inteUsotuelle. ' ; s.tA la «réritf , dans le tenoqps même que l'entende- (imént plÉr -s'exerce ef «'applique sur ses idées, «( l'imagination se met de la partie et présente aussi «tses images et lies fiantôpies ; mais , bien loin.de «c nous aider par ses soins, elle ne fait que nous reu tarder et nous troubler. Vous souhaitez de savoir \f pè que c'est que la pensée ; rentrez en vous-même ; u lendezrvous attentif sur vous-même : votre peu- <• sée^ qui est un acte qui se connaît, vous mani- <( feste eïlie-méme ce qu'elle est; elle est prédséu ment ce qiie vous sentez qui se passe en vous lorsu que vous pensez ; car tout ce que vous ne sentez (c point et que vou9 n'apercevez point , certainement K n'est pas pensée et ne doit pas porter ce nom. Ar-

H fêt€»-<voiui là : voi» étés imtrtiit. Mais l'imafpMi- K tion ne s*y airréte pas , et pour répœidi^ «a déiîr u ^pie nouB avouai de. connaitre là penser, die dOM u jirésâflite je ne sais quel fea; je ne sais quelle Ta- «I peur , je ne sab quels coupa foBts , actifr et iati a minoes : et à quoi aboutit l€«it œla , si ce n'esl A <t détourner notre attention de ce que la pensée u est, pour Tarrèter sur ce qu'elle n'est pas (i) ? »

La croyance. qui accompa^^ le sens intime, quant à ce qui concerne l'existence actuelle des^plié* nomènes qui hii sont apprc^viés, a été conuKÉiément regardée! comme moms sujette à-prodidreLde fausses interprétations qu'aucun autre dea^prineipes que les philosophes sont accoutumés à regardètr comme des axiomes incontestables dans la formatien de leurs système» métaphysiques; Aucun philosophe, quelque sceptique qu-il fût, même parmi ceux ^pii ont mis en question l'existence réelle de. l'ei^ritct de la matière, n'a jusqu'ici émis de do^^.à eet égard ; et cependant le fait est que cette croyanoe n'est pas établie sur une base plus solide .. que eéSke sur laquelle se ' fonde notre . croyiance '. dtaaà l'exiir* teiîoe des objets ^Uéneurs, oit^notreTOnTictâenique les autres hommes possèdent déa pouvoirs inteiieo^ tiieb et des facultés sctoblablest i cèuk que nan» a:i»0]i8 la Q<NVMsienoede posséder noiUHmémcfs; Dana

(i) Citrasai. Logique ou SjÀèiiicf de' réAexIons , etc. T. F, p. i .

tous ces cas, k seul modf que nous puissions allë^ guerpour^. notre croyance ^ c*«st qu'dle; forme une partie nécessaire de notre constitution ; et que , quelle que seit la facilité -avec laquelle les métaphysiciens puissent embarrasser notre jugement sur ce point , il nous est impossible de nous en séparer un instant, dès que nous sommes appelés à employer notre raison , soit sur les affiûres de la vie , soit sur les recherches scientifiques. Tant que nous sommes soumis à Finfluence de nos a[^tits , de nos passions et de nos afEections , ou même d'une vive ardeur pour les recherches , toutes les difficultés qui embarrassaient notre jugement-dans la retraite du cabinet, s'évanouissent bien vite en présence des principes essentiels de la constitution humaine.

D'après la doctrine commune à nos moeurs philosophes, c'est par l'évidence du sens intime que nous sommes assurés de notre propre existence. Cette prc^position , établie ainsi , n'est cependant pas exactement vraie;, car notre propre existence n'est pas un objet direct ou immédiat du sentiment intérieur , dans le sens strict et logique du mot. Nous avons la conscience de la sensation , de la pensée , du désir , de la volition ; mais nous n'avons pas la conscience de l'existence de l'esprit lui-même , et en uous supposant même créés avec l'usage parfait de toutes les capacités qui appartiennent à la nature humaine , il ne nous serait pas possible d'arriver à cette connaissance, si jamais aucune impression

n'avait été produite sur nos sens extérieurs. Au moment où, par suite d'une telle impression, ime sensation est excitée en nous , nous apprenons deux faits à la fois , l'existence de la sensation et l'existence de notre propre individu comme être sentant ; en d'autres mots , le premier exercice de mon sens intime implique une croyance nécessaire non-seulement dans l'existence actuelle de ce qui est senti , mais dans l'existence actuelle de ce qui sent et pense, ou, pour m'exprimer encore en termes plus clairs, l'existence actuelle de cet être désigné par les mots je et moi. Toutefois , et conformément à l'interprétation rigoureuse du mot , ce n'est que du premier de ces faits que nous pouvons avoir, à proprement parler , une conviction intime. Le second ne nous est connu que par un acte de l'entendement , postérieur à la sensation , mais si intimement uni à celle-ci , qu'il n'est pas étonnant que nous rapportions à une même origine la croyance que nous avons à tous les deux. Si cette distinction est juste , le célèbre enthymèine de Descartes, cogito, ergb sum, ne mérite certainement pas tout le ridicule dont ont voulu l'accabler tous ces écrivains qui ont conclu de là que l'auteur voulait démontrer sa propre existence par un syllogisme. Il me semble plus probable que son intention principale était d'appeler l'attention de ses lecteurs sur une circonstance qui , il faut l'avouer , n'est pas indigne d'être rapportée dans l'histoire de l'Esprit Humain; je veux dire l'impossibilité quetious Dugald Stewart. — Tome II. 6

puissions jamais acquérir la coBvicdon de notre propre existence, sans que notre faculté de penser n'ait été éreillée par quelque sensation produite dans notre esprit (i).

Gomme la croyance de notre existence actuelle ac* compare nécessairement tout acte du sens intime , ainsi, d'après une comparaison des sensations et des idées dont nous avons actuellement la conscience avec eelles que nous nous rappelons avoir eues autrefois, nous acquérons une conviction irrésistible de noire identité personnelle. Malgp^é les étranges difficultés qu'on a élevéesl^j^ ce sujet ^^^^ ne puis concevoir aucune conviction plus compfêi»', aucune vérité {du» inteUigible pour tous ceux dont l'intelligenœ n'a pas été obscurcie par des spéculationà.idéf, taphyaiqnes* Les objections fondées sur le cbajiigé-: ment de substance dans certains objets matériels auxquels nous continuons d'appliquer le même nom , ne sont évidemment pas applicables à la question'relative à l'identité de la même personne , ou du même être sentant. Identité et même étant employés ici dans des sens difierents, j'avoue bien qu'il m'est impossible de donner une définition logique de ce

(i) En parcourant de nouveau les Méditations de Descartes , je ne sais si je n'ai pas poussé Papologie qae je fais de lui , plus loin que ses propres expressions ne le comportent.* Je pense toiitefois encore que c'est la remarque que je lui ai attribuée qui donna d^aliord cette direction à ses idées.

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mot quand on l'applique aux personnes; mab je ne puis pas définir davantage ce que c'est qae la sensation , la mémoire, la volition et Texii^tenoe même \ et si quelqu'un séduit par de telles subtilités scolastiques , allait conclure que Isi perspnnalité n^ étant pas une chose permanente ^ nuds transitoire y il n'a pas d'intérêt à faire de provisions pour le lendemain , je ne connais aucun argument qui puisse le tirer de son erreur.

Mais quoique ce soit par le témoignage du çen^ intime et par la mémoire que i^ious pouvons nous assurer (pie notre être est le même , il n'est nullement exact de dire avec Locke que le sentiment intérieur constitue Tidentité personnelle. Cette dootrine, ainsi que le remarque Butler (i) ^ implique, par une conséquence naturelle , qu'on n'a existé que pendant le temps qu'on a commis les acticms que 1^ mémoire vous rappelle , qu'on n'a fai^ . réêUemenl que ce sur quoi se porte la réflexion, u On.sejçiût u tenté de regarder comme un axiome, ijoute le u même auteur, que le sentiment intérieur de.l'jdeii- 41 tité personnelle présuppose en effet l'identité pc^rr u sonnelle, mais qu'il ne là constitue. pas (dus que u dans tout autre cas la connaissance d'une vélité 4( ne constitue l'existence de la vérité qui en. est u l'objet. » Il est manifeste que pour qu'une vérité

(i) y ojtiXdL Dissertation sur Pidentité personnelle dam PiffiologiiB de Butler.

devienne Tobjet de notre connaissance , il faut qu'elle existe d*abord.

En donnant mon assentiment parfait à la substance de ces remarques importantes et ingénieuses «UT la doctrine de Locke , je crois nécessaire de dire que le langage de Butler est bien loin d'être tout-àfait exact. Il parle dé notre sentiment intérieur d'identité personnelle, tandis qu'en y réfléchissant un seul' instant , il doit paraître évident , même à xîeux qui attribuent immédiatement au sentiment intérieur notre croyance dans notre existence actuelle , qu'outre la connaissance de notre existence actuelle, la croyance à notre identité personnelle suppose d'avance l'exercice de la mémoire et l'idée du temps.

En lisant les considérations que je présenterai dans le chapitre suivant , on sera convaincu de l'importance (ju'il y a à donner une attention scrupuleuse à la distinction existante entre les phénomènes qui sont les objets immédiats de notre sens intime , et les notions et vérités nécessaires que ces phénomènes suggèrent à notre pensée. Je prie seulement mes lecteurs de se rappeler que ce qui donne uniquement de l'importance à cette distinction , c'est la réfutation palpable qu'on y trouve de la théorie généralement admise sur l'origine de nos connaissances , et non pas la dijOTérence qui existe entre les deux classes de vérités, quant à ce qui concerne leur évidence.

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