CHAPITRE QUATRIÈME
Continuation du mente sujet ( i ).
LoftD Shafiesbury remarqua de bonne heure les jeux de mots de Locke sur le mot inné'. <( C'est un mot, dit-il, sur leipielM. Locke s'amuse sans rai-
(i) Si qaélqaes-uns de mes lecteurs trouvaient que je passe trop brusquement et sans asses de liaison apparente , de la question relatÎTe i rorigîne de nos idées , i la question relative i la constitution morale de la nature humaine , je leur rappellerais que je ne fais qii,e me conformer en cela à Panrangement adopté par Locke \ dant ton argument élaboré contre les idées innées , Pusage indéfini quHl (ait du mot idée est la source principale de cette confusion qui se lait remarquer dans toute cette discussion. M. Hume remarque avec beaucoup de justesse à ce sujet que « le mot ^idèe est pris dans un sens très-Tague par Locke , qui lui fait signifier perception , sensation et passion, aussi bien que pensée. Or , ajoute-t-il , je voudrais bien savoir ce qu^on peut entendre en disant que Pamour propre, le ressentiment des injures , et le penchant réciproque entre les deux sexes , ne sont point inn&s. »
Le passage suivant , qui fait partie de la même note , ressemble beaucoup , dans son esprit, à celui de lord Shaftesbury que je cite dans le texte*
« U faut avouer que les philosophes qui ont rejeté les idées innées^ n'ont pas été assez circonspects dans le choix de leurs expressions , et ne les ont pas assez bien définies pour prévenir toute méprise. Car
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dtiire des autres parties de son ouvrage ,.ne soit pas cependant au fond si différente de celle de lord Shaftesbury , que ces dqux; grands écrivains le croyaient eux - mêmes. Tout , ce qu'on régime d'ordinaire . ^ comme plus pernicieux dans le premier livre de son Essai est complètement contredit et effacé par cette déclaration très-formelle assurément :
u Celui qui a l'idée d'un Être intelligent , mais faible et fragile, formé par un autre dont il dépend ^ qui est étemel, tout-puissant, parfaitement sage et parfaitement bon, connaîtra aussi certainement que l'homme doit honorer Dieu , le craindre et lui obéir, qu'il est assuré que le soleil. luit quand il le voit actuellement. Car s'il a seulement dans son esprit des idées de ces deux sortes d'êtres et qu'il veuille s'appliquer aies considérer , il trouvera aussi certainement que l'être inférieur 6ni et dépendant est dans l'obligation d'obéir à l'Être supérieur et infini , qu'il , est certain de, trouver que trois y quatre et sept sont moins que quinze j s'il veut considérer et calculer ces nombres ; et il ne saurait être plus assuré , par un temps serein , que le soleil est levé en* plein midi, s'il veut ouvrir les yeux et les tourner *du côté de cet astre. Mais quelque certaines et claires que soient ces vérités , celui qui ne voudra jamais prendre la peine d'employer ses facultés comme il devrait le faire pour s'en instruire , pourra pourtant en ignorer quelques-unes , ou toutes ensemble. ( i ) »
(i) E88ai8UTPeiite]id.hiiin.,liT.i7, ch. i3y $. 3.
11 ne serait pas facile de prouver mieux que par cet exemple , la vérité de Tobservation de Locke , que la plupart des discussions entre les {Ailosophes sont purement verbales. L'avantagé de la clarté dans les expressions n'est sûrement pas de son côté ; mais malgré la tendance apparente de son argument , malgré surtout les fables absurdes qu'il a alléguées à son appui , le passage précédent suffit pour démontrer que, dans ses raisonnements contre les idées innées , il ne prétendait pas , comme l'ont fait beaucoup de ses adversaires , beaucoup même de ses achnirateurs , rien conclure d'incompatible avec la certitude des connaissances bumaines, ou avec la réalité et l'immutabilité des distinctions morales.
Ce qui m'a particulièrement déterminé à m'étendre sur cette question collatérale , plus que je ne l'aurais fait dans toute autre circonstance , c'est l'application faite depuis Locke des principes que j'ai combattus dans les chapitres précédents pour établir une doctrine subversive de tous nos raisonnements sur l'administration morale de l'univers. Le docteur Hutcbeson, un des défenseurs les plus distingués et les plus airdents de la moralité , semble avoir frayé la route ail scepticisme de ses successeurs par la facilité imprévoyante avec laquelle , en dépit de son opposition au raisonnement de Locke sur les principes pratiques innés , il adopta ses opinions et jusqu'à ses formes d'expression relativement à Tprigine de nos idées en général. J'ai déjà remarqué que , selon ces
4eiix ëcriTai|i& , « il appartenait ^ux fcns d'introduire les| idées dans l'esprit, etklairaison de les comparer ens^oiblil^ et d'en déduire leurs rapports ou âifférenées , » et je crois avoir prouvé suffisamment com- Ilien une telle proposition était arlntraire et mal fcmr dée. Mais il en devait résulter nécessairement, seloii moi , que si les mois juste et injuste exprimaient ^m idéies simples, ce n'était pas à la roûon^ mais à q[Qe^ que faculté particuli^e de perception , qu'il fallait faire remonter l'origine de ces idées. A l'exemple da Shaftesbury , Butcheson dcame à cette faculté le nom de setiLS moral; et cette phrase est aujourd'hui devenue d'un usage si familier, que beaucoup de gens r^nploient ssms jamais s(H3tger à la rattacher à aucune théorie phik^c^hique particulière.
Butcheson lui-même redoutait évid^ounenC les GQnséquences qu'on pouvait tirer de son langage ; et il a eh^ché , mais avec peu de succès , à les âol^poer • tt Qu'<m n'imaginer pas, cKt-il, qu'en donnant aux idées de vertu et de vice le nom de perceptions des aeas , lorsqu'il s'agit de percevoir les actions et les affections^ des autres , ceb. ôte rien de plus à leur réalité qu'à celle d'assertions identiques sur leplair sûr et la peine , le bonheur ou le malheur. Notre raison: e^^rige souvent le rapport de nos sens, sur la tmdsoioe naturelle des actions extérieures, et corrige toi:^ raisonnement hasardé sur les affections de l'agent ; mais il n'èsA pas aisé de déterminer si notre i^s moral peut être troublé au point d'avoir, dans
des temps diflfërents, différentes perceptions siorla même affection de l'agent , de même que TcbiI peut recevoir différentes perceptions, des couleurs du même objet. Il est peut-être difficile de trouTer aucun exemple d'un pareil changement. Je ne sais pas jusqu'à quel point la raison pourrait corriger une pareille erreur ^ si jamais on y tombait , a moins qu'elle ne suggérât à notre mémoire le souvenir de lÉOs premières idées, et né représentât l'assentiment général des hommes. Mais celaiae prouve pas plus qve les idées de vertu ou de vice sont antérieures au sens, qu'une correction semblable, dans les idées de couleur conçues par uiie personne attaquée de la jaunisse , ne prouverait que les couleurs sont perçues par la raison , avant de Fètre par les sens. »
Une défense semblable ne pouvait en imposer à M. Hume , aussi a-t-il poussé avec sa sagacité acc<mtomée , jusqu'à ses dernières et légitimes conséquences , le système de morale qu'il avait évidemm^il adopté de Hutchesen et de Shaftesbury. Si on voulait supposer que les mois /uste et injuste exprimaient une distinction analogue à celle qui existe entre une couleur agréable et une couleur désagréable, éBès pourraient, s^on lui^ ne signifier rien autre chose, dans les actions auxquelles elles s'appliquent , ipxe certains effets produits dans l'esprit du spectateur ;mais comme , d'après la doctrine philosophique de Locke , on ne peut dire d'un ob^et soumis au goût qu'il est doux, et qu'on ne peut prétendre que la cha^