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leur existe dans le feu , on ne peut pas non plus parler de la moralité comme d'one chose indépendante et immuable. » Si je n'avais pas peur , dit-il, de paraître trop philosopheje rappellerais âmes lecteurs cette fameuse doctrine qu'on croit avoir parfaitement prouvée dans les temps modernes : Le goût, les couleurs, aussi bien que toutes les autres qualités sensibles , ne sont pas placés dans les corp^ , mais uniquement dans les sens. Il en est de même de la beauté et de la laideur, de» l^ vertu et du vice (i). )»^ Conformément à cette manière d'envisager le sujet, Hume a représenté'la moralité comme l'objet, non pas de la raison , mais du goût; et il décrit ainsi leurs fonctions respectives :
u La raison nous donne, la connaissance du vrai et du. Jaux; le goût nous donne le sentiment de ce qui est beau et de ce qui est difforme, de la vertu et du vice. L'une nous montre les objets tels qu'ils existent réellement dans la nature , sans aucune modification; l'autre a la puissance de produire; et lorsqu'avec les couleurs qu'elle emprunte au sentiment interne, elle rembrunit ou fait briller d'un éclat plus vif tous les objets naturels , elle enfante , en quelque manière, une nouvelle création (2). >>
Sans. sortir de l'hypothèse du sens moral, Hutcheson aurait pu, je crois, se défendre d'une ma-
[i) Essais de Hume , toI. I , note F.
(a) Ibid. 5^ y oh de It trad. française) add. i^e sur le sentiment moral.
nière plausible , de telles déductions au moins , en profitant de la remarque ingénieuse et -originale dont j'ai déjà parlé (i), sur les notions d'étendue, de figure et de mouyement ; mais il a malheureusement tiré tous ses exemples des qualités secondes de la matière , tandis que , s'il eût comparé la manière dont nous acquérons nos idées du juste et de l'injuste, avec notre perception de qualités semblables à l'étendue et à là figure , son langage , tois être plus philosophique, n'aurait pu, du moins, ni consacrer ni favoriser l'usage qui en a été fait par ses disciples sceptiques.
li étendue était certainement une des qualités les plus propres à échapper aux arguties de ses adversaires. Quoiqu'on ne puisse douter que cette notion nous soit suggérée par les sens , elle entraine cependant, par sa nature. même j la croyance irrésistible que l'objet a une existence réelle non-seulement indé^ * pendante de nos perceptions , mais nécessaire et éternelle comme la vérité d'un théorème mathématique.
Toutefois la plus sohde réjponse qu'on puisse faire aux conséquences sceptiques qu'on veut déduire de la théorie du sens moral j c'est de nier l'hypothèse que cette théorie *prend pour. base, dans ce qui concerne la distinction entre le sens et la raison. Dans un autre ouvrage (2) , je chercherai à prouver que
(1) Toy. ci-dessus, p. io5.
(3) Yoy. Esipiisses de phil. morale.
c'est à la raison , partie essentielle de notre constitution qu'on doit faire remonter les notions du juste et de Finjuste. Je me contenterai à présent de remarquer que, quelque déplacé et extraordinaire que puisse paraître ce langage à ceux dont les oreilles sont exclusiremelit familiarisées avec la phraséologie de Locke, elle est parfaitement conforme aux idées générales des hommes , qtd , dans tous les siècles , ont pedsé non-seulement qu'il était du domaine de la raison de guider notre choix dans la vie entre le juste et V injuste y le bien et le mal y mais que c'était même là la première et la plus importante de ses fonctions. H faut aTOuer que les décisicms dé Foatendement, q^aant à ce qui concerne la vérité morale, différent de celles qui se rapportent à un théorème mathématique, on au résultat d'une expérience chimique, étant, ccHume elles le sont tou- ' jours , accompagnées d'une émotion du cœur; mai», en anal3r8ant exactemient ce sentiment composé (i) , on tmuvera que c'est le jugement intellectuel et non la sensation du jugement, qui est la hase de ce sentiment.
n ne faut pas croire que le langage que j'ai adopté de préférence à celui de Locke , sur l'origine de nos notions morales , n'ait d'autre sanction que Fautorité populaire; ce langage coïncide exactement avec les expressions employées par les philosophes les plus
(i) Yoy, note D.
sensés de l'antiquité. Dans le Théœtète de Platon , Socrate remarque « qu'il ne saurait appartenir k auc^n sens , de pouvoir comparer les perceptions de tous les sens, et de percevoir les affections générales deA choses, » et affirme en opposition avec Protafj^ ras , que « cette faculté appartient uniquement à la raison , principe régulateur de l'esprit. »
Pour fedre mieux entendre ce qu'il veut dire par affections générales des choses, il cite, en exemples, l^ identité, le nombre, la ressemblance, la différence, régaUté, Vinégalité, «axôi* %m mV^r*' \ énumération qui suffit à eEe secde pour montrer combien ses opinions sur ce sujet se rapprochaient de celles que j'ai cherché à établir relativement à l'origine de nos idées (i). La phrase qui suit n'aurait pu être exprimée d'une manière plus forte , si l'auteur se fût proposé de combattre la doctrine du sens moral, telle qu'elle a été depuis développée par le docteur HuCchéson : «c il me semble que , pour acquérir ces notions, il n'existe aucun organe distinct et approprié à cet usage ; mais que l'esprit les tire des mêmes facultés par lesquelles il est mis en état de contempler et de rechercher la vérité (2). »
(1) Toyez sur ce sujet la Moralité Immuable de Gudwortli , p. 100 et SUIT., et la Bévue de Priée , p. 5o , a^ éd.
(2) A»xci fioi— •OTA'EINAITOIOTTONOTAENTOTTOÏÏ OPrANON lAION, «XX' aor» tî avrir n 4vx« rk xufk /Jt9i ^ttStf TCLi K-fpî ir«rr«y iviffx^vuf. —Ofjtttç ti reo'svrér yt vftdCnxttfAtr ^
' Cette discussion incidente sur le scepticisme moral qui semble résulter nécessairement de Fopinion de Locke relative à l'origine de nos idées , peut servir à démontrer d'abord quelle connexion intime se trouye dans la science de l'esprit entre des questions qui, au premier aperçu, paraissent tout-à-fait indépendantes l'une de l'autre. Une considération semblid>le fera, je l'espère , excuser la longaeur des raisonnements dans lesquels je me suis jeté sur des questions scolastiques étrangères en apparence à tout but d'utilité pratique. Je prie surtout mes lecteurs de se rappeler cette considération lorsqu'ils me voient revenir si souvent au paradoxe de Hume
fXf<r^ r^ trofJta.Tif o n 9ror *x** " "t^X" 9 ^^'^^ <tvr« xtt-j aurux. vfaLy/jtaTtvnfcui vtfi r« orra. Platon, Théœtète , ch. ag , 3o.
La reproduction des mêmes doctrines pliilosopidqaes dans différ^its siècles , par nn retour des mêmes circonstances , a souTcnt été rem«rq[u6e comme nn fait durienz dans Tesprit humain. Dans le cas cpii se présente ici , on ne peut expliquer les expressions que Platon met dans la bouche de Socrate que par une ressemblance surprenante entre les doctrines de Protagoras et celles des sceptiques modernes, k Rien , suivant Protagoras, n^est vrai ou faux en soi , deïnéme que rien n'est doux ou aigre. Tout est relatif à Tesprit qui perçoit. » « L'homme est la mesure de tout , et chaque chose est réellement ce qu'elle parait être à chacun; de manière qu'il ne peut y ayoir rien de yrai, rien de réel, pris séparément des perceptions de l'esprit, n Cette dernière maxime est en effet rapportée comme étant le principe fondamental de cet ancien sceptique.
<( ^nfft yctf ?rov TreerrM» ;^pqfcar«v ficrporarOp«7ror fîrai , rSir /Af* ItTtùJt j itç tiTTt , rSy «Te fiv orrvr^ i»ç oCx Uir. Platon, Théœtète , ch. 8.
et de Berkeley sur l'existence du monde matériel. Ce n'est pas que je regarde cette théorie de l'idéalisme comme une erreur bien importante , considérée isolément ; mais , en l'examinant avec attention, on parvient de la manière la plus facile et. la plus naturelle à renverser le principe de Locke, auquel on peut rapporter, comme à une racine commune ^ les plus embarrassantes des déductions sceptiques de Hume, aussi bien que cette croyance assurément peu dangereuse en comparaison.
Je ne présente nullement cette justification pour donner une valeur démesurée à mes recherches. Leur utilité est tout-à-fait accidentelle ; elle est due, non pas à une addition réelle qu'elles auraient pu apporter au trésor des connaissances scientifiques , mais à la tendance pemiciense des doctrines que j'y combats. Je suis tout prêt ^^ cet égard à convenir avec M. Tucker de l'importance très-limitée des études métaphysiques ; mais je pense en même temps , que cette observation ne doit point s'appliquer universellement à toutes les différentes branches de la philosophie intellectuelle. En considérant l'importance des erreurs contre lesquelles j'ai cherché à prémunir, je m'estimerai heureux si l'on veut bien convenir que j'ai mérité à quelques égards l'honneur de cette humble utilité qu'il a si noblement décrite dans la phrase par laquelle je termine cet Essai :
<c Les sciences abstraites , quand on s'en est rendu
parfaitement mahre, ressemblent à la lance d'Achille qoi gaérit les blessures qa'elle a fSedtes. Ces sciences ne répandent réellement aucune lumière sur les sentiers de la yie, mais eUes dissipent les brouillards qui les obscurcissaient ; elles ne font pas ayancer le Yoyageur d*un pas dans sa route , mais elles le ramènent à l'endroit où il avait commencé à s'égarer (i). »
(i) Eecherohet tur les lumièret de la Nature. Introduction , p. zzxm I Londret I 1768.
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