CHAPITRE PREMffiR
De quelques erreurs communes relatii^ement à Vimrportance et au but du système de Berkeley.
Mon intention , dans cet Essai , n'est pas d'entrer eu discussion sur la vérité de la théorie de Berke* ley ; mais seulement de rectifier quelques erreurs sur la nature et le but de ce système que n'a pas compris le plus grand nombre de ceux qui l'ont attaqué ou défendu. Deux de ces erreurs méritent surtout de fixer notre attention. L'une confond Yidéalisme avec ces doctrines sceptiques qui mettent en problème l'existence du monde matériel ; l'autre ne le distingue pas de la théorie physique dans laquelle Boscovich conteste uniquement la justesse de certaines opinions accréditées sur quelques-unes des
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propriétés de la matière, et laisse entièrement de côté la question métaphysique de son existence indépendante,
I. Il suffit de connaître un peu l'histoire de la philosophie , pour savoir que de tous les sujets de controverse qui exerçaient la subtilité des sceptiques anciens , la*question de l'existence du monde matériel était pour eux l'objet d'une discussion favorite. Dans les écrits mêmes des philosophes dont l'esprit était généralement disposé au dogmatisme , on voit encore le doute effleurer ce point difficile ; et Platon en avait donné l'exemple , en laissant entendre qu'il n'était pas impossible que la vie fut un long sommeil, et toutes nos pensées des songes (i ). Je suis persuadé que bien des personnes ont passé dans leur jeunesse, par ce scepticisme qui découle de principes entièrement étrangers à la doctrine de Berkeley. Celui-ci nous assure avec toute la confiance du dogmatisme , que l'existence de la matière est impossible , et que c'est même une supposition absurde. Il nous dit positivement : <( l'existence des u corps, extérieure à l'esprit qui en a la perception , « est non-seulement impossible, et contradictoire u dans les t^ni^es ; mais quand même elle serait (( et possible et réeUe , jamais nous ne pourrions « arriver à la connaître. )>
(i) Tî cer Tiff t^oi rcxfiNpior &?ro^(î|ai, ù ris cpeiro , rvr wrvç u Tô «-«porri , îTorippr xa3-(vJ^/uf r , xaî vécrr» & Itar^w/At^a, SirfipWTTOftlir , X. r. A.
Les efforts de Descartes pour démontrer Texistence du monde matériel, donnèrent à Berkeley l'idée de prouver l'opinion contraire. Une saine phirlosophie désayoue également ces deux prétentions :. car il n'y a pas moins d'absurdité à plaider en ù^ veur des lois fondamentales de notre croyance , qu!ài les révoquer en doute. On doit convenir, néanmoins, que dans cette (question, tout l'avantage est du côté» de Berkeley." Il faut accepter la conclusion qu'il, tire, si l'on admet une fois les principes communs. sfH* lesquels Descartes et lui s'appuyaient (i). Il était réservé au D' Reid de faire voir que ces principes sont, d'un côté, dénués de preuves ; de l'autre, en opposition avec des faits incontestables; et même, que les contradictions et les absurdités qu'ils, renferment, les rendent impossibles à concevoir (2). Il a répandu sur tout cela une lumière si éclatante, et si vive , que le plus habile de ses adversaires , le, D' Priestley , n'a trouvé rien autre chose à opposer à ses raisonnements , sinon que Beid s'attaquait à des fantômes de son imagination, et que les opinions qu'il voulait combattre, n'avaient jamais été sérieusement soutenues par les philosophes anciens ou modernes (5). ..
. Les remarques que je viens de faire sur Berke-
(1) Voy.noteE.
(a) Note F.
j[3) Note G.
Dugald Stewart. — Tome IL 9
ley, ne doiTent pas s'applkpier sans iiestriction a M. Home, qae l'on regarde communément ^oomme UB défenseur du système de l'idéalisme. £n effet, bien que son principe fondamental mène nécessairement aux mêmes conséquences , et que lui-même les en ait déduites plus d'une fois ; dans quelques occasions, cependant, il reprend le langage du doute , et parle seulement de l'existence du monde matériel comme d'une chose dont l'évidence n'est point irrésistible. La vérité est que Berkeley était sincèrement et de bomie foi idéaliste; tandis que l'objet capital de Hume dans ses écrits métaphysiques, était évidemment de fonder un scepticisme universel. £t je ne crains pas d'avancer qu'à cet égaird, le plus grand nombre, pour ne pas dire la totalité de ses adversaires s'est mépris sur le véritable but de ses discussions* Ce but n'était point, comme on semble l'avoir supposé, d élever le raisonnement sur les ruines des principes instinctifs de noi^pe croyance, mais de répandre sur la question tout entière les ténèbres du doute, en faisant ressortir Topposition des ccmséquenees auxquelles nous conduisent nos différentes facultés. En d'autres termes. Hume ne s'était pas proposé dUnterrog^la Nature pour en recevoir la v^té; mais^ par ses questions captieuses , il l'enveloppait de contradictions sans nombre, et frappait ainsi dest^ilité toute l'évidence de ses réponses.
Quant À Berkeley , ses écrits semblent annoncer
qu'il regaixiait le système de l'idéalisme comme fonde sur une preuve démonstratiTe , et qu'il le jugeait plus conforme aux notions communes du genre humain, que les théories accréditées des philosophes sur l'existence indépendante du monde matériel. « Si (( l'on admet comme vrais , nous dit-il dans la Prë« (( face de ses Dialogues, les principes que je m'effinree il de répandre, les conséquences que j'en vois clai- <t rement découler sont : la subversion totale de <c l'athéisme et du scepticisme , l'élucidation de plur 4( sieurs questions embarrassées , la solution de diffi- <( cultes graves , l'alliance de la spéculation et de la M pratique , l'oubli du paradoxe et le retour au sens <t commun, n
Le passage suivant qui est fort curieux, prouve que Hume connaissait parfaitement la différence de but qui distingue sa Philosophie de celle de £erke« ley. Après avoir reconnu que les opinions de tous deux mènent au scepticisme , il revendique exclusivement la gloire d'en avoir tiré cette conséquence» n pose d'abord ses objections contre l'existence dé là matière , puis il ajoute : » C'est à Berkeley que j'ai u emprunté cet argument; et je puis assurer que la <( plupart des écrits de cet ingénieux auteur forment M la théorie du scepticisme la plus complète qui ait « jamais été développée par les philosophes anciens «( ou modernes , sans en excepter Bayle. U annonoe <( pourtant au firontbpice de son livre, et, certaia ment, il dit vrai, que son ouvrage est dirigé
« contre les sceptiques, les athées et les esprits forts; «( mais tous ses raisonnements n'en aboutissent pas « moins au scepticisme , et ce qui le prouve , c'est « qu'ils ne souffrent point de réplique et n'eiifantent <t pas la coni^ictioné Le seul effet qu'ils produisent , ({ est de causer sur le moment , cet ëtourdissement, (( cette incertitude , ce désordre d'idées qui résulte tent du scepticisme. )>
Ces observations sur le but des raisonnements de Berkeley serviront en même temps à faire comprendre celui du D*" Reid dans la réponse qu'il y a faite , et sur laquelle on s'est mépris étrangement. Pour s'en faire une idée juste , il ne faut pas perdre de vue que cette réponse n'est pas dirigée contre les doutes des Pyrrhoniens , mais contre les déductions que Berkeley tirait des principes de Locke , ou plutôt contre les principes mêmes d'où il faisait sortir ces déductions. L'intention de l'auteur n'était pas d'établir sur de nouvelles preuves l'existence de la matière , ni , comme on l'a dit avec trop peu de bonne foi 5 dé couper court à toutes les controverses sur cette question , par un appel bien peu philosophique à la croyance du genre humain ; mais de renverser . la prétendue démonstration de la non-existence de la matière , en mettant au grand jour la futilité , l'absurdité des principes que cette démonstration suppose incontestés. Le D' Reid reconnaît à chaque page de son livre que Berkeley et Hume partant de ces principes qu'on avait reçus pendant une longue
suite de siècles comme des articles sacrés de foi , ont uni dans leurs raisonnements la plus grande bonne foi à une sagacité incroyable ; tout ce qu'il affirme , c'est que la force de leurs conclusions s'évanouit quand on a. prouvé la fausseté et les contradictions de l'hypothèse sur laquelle elles reposent. C'est donc au raisonnement y et au raisonnement seul qu'il en appelle en combattant leurs doctrines ; et son objection fondamentale n'est pas que ses adversaires ont donné le signal d'une audacieuse indépendance dans la discussion; mais qu'ils se sont laissé trop facilement entraîner par les dogmes reçus dans les écoles. Les erreurs grossières dans lesquelles on est tombé sur le but que s'était proposé Reid dans son ouvrage, viennent sans doute en partie de ce titre malheureux qu'il a choisi : Recherches sur l'Esprit Humain d'après les principes du sens commun. Et pourtant , il était si éloigné de vouloir , par cette expression , inspirer un respect exagéré pour les opinions reçues d'une secte ou d'une autre , qu'il est évident pour ceux qui auront pris la peine de lire son livre , que son intention était seulement de décréditer une déférence aveugle aux maximes vulgaires , et la phraséologie scientifique qui avait si complètement égaré ses deux illustres devanciers. Il voulait assurer , et sans restriction , à cette branche si importante de la science , le droit de poursuivre ses recherches avec une liberté entière ; et en donner lui-même l'exemple en invoquant la saine raison de l'espèce humame,
cpntre Vkypothèse fondamentale de Locke qui n'avait pour elle que Tautorité des scolastiques. C'est cette raison commune du genre humain qu'il présente eonstamment comme le dernier étendard de la vérité ; et, pour juger les décisions qu'elle a rendues , il préfère aux suffirages des hommes soit instruits , soit ignorants , les lois fondamentales de notre croyance , manifestées dans tous les âges et dans tous les lieux par la conduite générale de l'homme , et sous l'empire desquelles retombe nécessairement le philosophe sceptique à l'instant même où il quitte la solitude du cabinet. Ainsi donc , ce n'est pas le préjugé vulgaire qu'il oppose aux spéculations philosophiques ; ce sont les principes constitutifs mêmes de l'entendement humain qu'il met en face des assertions gratuites des théoristes métaphysiciens. Mais je retrouverai dans la suite l'occasion de m'expliquer plus amplement sur ce sujet.
Quoique Reid , dans sa controverse avec Hume et Berkeley , réponde à leurs arguments par d'autres arguments , il n'essaie cependant pas , à l'exemple de Descartes , d'affermir notre foi à l'existence de la matière , par une évidence de déduction. Ce genre d'évidence , comme il le remarque avec raison , s'appuie nécessairement sur des principes qui ne surpassent point en certitude la chose même que l'on veut établir, et qui, par conséquent, n'ajoutent rien à la force de la démonstration , pour des hommes qui ont sévèrement examiné la nature du rai-
sonnement et des preuves démonstratives. Je dis qu'ils n'y ajoutent rien ; parce que , si le scepticisnia prend sa source dans cette opinion , que les facultés de l'homme sont faillibles , il est absurde de Youloôr l'attaquer par le raisonnement , puisque c'est légitimer implicitement l'empire souverain de ces màn^s lois de notre croyance, dont les sceptiques ont contesté l'autorité* Ainsi ^ pour le B' Reid , la croyance à l'existence de la matière reste dans le môme étftt où l'avait trouvée Descartes; exposée ccnnme alors , comme éternellement , comme toutes les notions de l'intelligence humaine, aux attaques du scepticisme, mais à l'abri du moins de ces objections métaphysiques d(mt eUe était assaillie , et de toute contradiction avec les conclusions de la philosophie.
Toutefois , bien qu'en ce qui concerne l'argument des partisans de Berkeley ^ la discussion de Reid me paraisse sans réplique , je ne trouve pas néanmoins qu'il ait établi le fcUt avec les développements et l'exactitude nécessaires. Dans le second chapitre de cet Essai , j'exposerai avec quelques détails les motifs de mon incertitude à cet égard ; mais y en attendant^ je crois plus utile encore de prévesdr mes lecteurs contre une opinion aussi erronée que celle que je viens de combattre , et qui , dans des ouvrais récents , a jeté une nouvelle obscurité sur la contro^ verse de Berkeley.
II. Pour faciliter aux personnes qui seraient peu familiarisées avec l'histoire de la philosophie , Yv^-
telligenoe des remarqaes qui vont suiyre , il est bon de rappeler que, suivant une théorie ingé- 'ideuse , exposée , il y a cinquante ans , par le père 'Boscovich (i), les notions que nous nous sommes formées sur les qualités de la matière, sont le résultat de conséquences irréfléchies et gratuites , tirées par nous des phénomènes qui nous frappent. 'Les derniers éléments dont se compose la matière, sont des atomes dans étendue; en d'autres termes, des points mathématiques y doués d'une énergie d'attraction et de répulsion, qui donne naissance à tous les phénomènes de l'univers. Les effets , par exemple, que l'on attribue communément au contact actuel , sont tous produits par des forces répulsives qui s'exercent dans les parties de l'espace où nos sens aperçoivent des corps ; et , par conséquent , l'idée vraie que nous devons nous faire de lai matière , considérée comme objet de perception, est simplement celle d'une force de résistance qui contrarie la force de compression déployée par notre puissance physique.
Je n'ai pas la prétention d'établir une opinion quelconque sur cette théorie, qui, de l'aveu sans doute de ses partisans , même les plus déclarés , est sujette à de graves difficultés métaphysiques ; mais, d'un autre côté , on ne saurait disconvenir que l'au-
(i) Theoria philosophiœ naturalis , publiée d'abord à Yienne en 1758.
leur de ce système et ceux qui Font commenté , n'aient réussi parfaitement à établir trois propositions. 1° Que la supposition de molécules étendues et absolument solides , donne lieu à des objections bien puissantes , si elles ne sont pas insolubles. â° Que cette supposition n'est directement démontrée par aucun fait, t^ Qu'il y a des faits incontestables à l'appui de l'hypothèse contraire. Pour établir cette dernière assertion , on a choisi entre plusieurs autres preuves , le phénomène de la compressibilité et de l'élasticité des corps et de leur contraction par le froid ; on a cité quelques expériences d'optique et d'électricité qui démontrent que les différents effets que l'imperfection de nos sens nous fait attribuer au choc des corps , sont véritablement produits par une force répulsive qui rayonne à une distance réeUe , quoique imperceptible, de leurs surfaces. La répulsion peut donc produire les mêmes phénomènes que nous attribuons communément au contact , et dèslors , pourquoi ne point rapporter à la même cause tous les effets de même nature (i) ?
V (i) En réunissant ({uelques passages des écrits de Locke à celui qu'on Ta lire, on serait presque tenté de croire qu'il ayait eu passagèrement ridée d'une théorie analogue à celle de Boscovich sur la matière. ((Peut-être, dit-il, que si nous youlions nous éloigner des <.( idées communes , donner l'essor à notre esprit , et nous engager (( dans l'examen le plus profond que nous pourrions faire de la « nature des choses, nous pourrions en yenir jusques à concevoir, a quoique d'une manière imparfaite, comment la matière peut d'à-
Quelques écriyains anglais ont proposé depuis peu «ne théorie entièrement conforme à ceUe de Bosco-
(( bord aToir été faite , et comment elle a commencé d^exister par « le pooToiv de ce premier Être éternd. Mais parce qtte edia m'écar- (t teratt peat-étre trop des notiont sur lesquelles la philosopliie est c( présentement fondée dans le monde , je ne serai» pas ezensable « de m^en éloigner si fort, ou de recherclier , autant que la Gram- (( maire le pourrait permettre, si, dans lefond^Popinion commu- « nément établie est contraire à ce sentiment particulier. » Essai sur l^ntend. Hum. (Trad. de Goste.) LiT. it, cb. x , $. 18.
Si Ton yeut examiner les moti& qui m^ont fait basarder Pc^arvatioB piéoédente , on peut conqMrer le passage qu'on yient de lire aTec celui dans lequel Locke parle de- la cohésion. Ut. n, cb. xxm, $. a3, a 4 et suit., particulièrement dans les §§^ a 6 et 27.
Ces mêmes paroles ont fait croire au Dr Reid que Locke ayait entrcTu le système dont Pensemble fut exposé dans la suite par Berkeley f mais qu'il aTait jugé plus conTenable de ne point le déTelopper. (Essay on tbe Intell. Powers, p. 170.] Pour moi, je serais- I^ntôt p(Hrté à soupçonner , d'après quelques pbrases écbappées de sa plume en diyers endroits de son ouTrage, qu'il ayait aperçu Taguement une tbéorie peu différente de celle de BoscoTicb j et la remarque suiTante me confirme dans cette idée.
ce La Dureté consiste dans une forte union de certaines parties <( de matière qui composent des amas d'une grosseur sensible , de (( sorte q[ue toute la masse ne cbange pas aisément de figure. En efu fet , le dur et le mou sont des noms que nous donnons aux cboses , <c seulement par rapport à la constitution particulière de nos corps ; <f ainsi nous donnons généralement le nom de dur à tout ce que it nous ne pouTons sans peine faire cbanger de figure en le pressant <( de quelque partie de notre corps j et au contraire , nous appelons K mou y ee qui cbange la situation de ses parties , lorsque nous tc- « nons à le toucber sans faire aucun effort considérable etpéni-* (t ble. » (Trad. de Goste.) liT. u, cb. iv , §. 4.— Yoy. Note H.
vich ; et ils paraissent y avoir été conduits par leurs méditations particulières , sans avoir su qu'un autre l'eût énoncée avant eux. C'est principalement ^w point de vue particulier sous lequel plusieurs d'entre eux ont considéré la question, qu'est provenue Ter'reur que je cherche à détruire en ce mtnnent. Au^ fond, les systèmes de Boscovich et de Berkeley n'ont pas le moindre rapport l'un avec l'autre. La manière dont le premier explique les quatités de la matière , di£fère beaucoup , il est vrai , des idées communément reçues à cet égard ; mais , enfin , il n'é* lève aucun doute sur l'existence des corps , considérés comme des réalités distinctes de l'esprit qui en a la perception. Par ce système , Boscovich n'attaque en rien les notions que nous avons de l'étendue et de la figure , ni même celles de la dureté ou de la molr lesse des corps ; il se cœitente de définir ces qualités par leurs rapports avec nos forces animales. La ré* sistance o]^sée à nos efibrta suppose une réalité extérieure à nous ; comme les efibrts que nous avons conscience de faire , impliquent notre propre existence. Par conséquent , soit que nous nous en tenions aux idées communes sur la matière , soit que nous adoptions l'hypothèse de Boscovich , nous respectons également l'autorité de cette loi de notre nature , qui nous fait attribuer aux corps une existence permanente et indépendante de nous. Mais , suivant Berkeley , l'étendue et la figure , la mollesse et la dureté , toutes les autres qualités sensibles , sontde pures^
idées de l'esprit , qui ne peuvent en aucune façon se trouver dans la substance privée de sentiment (i).
La conséquence que j'ai tirée dé la théorie de Boscovich contre le système de Vidéalisme , est parfaitement conforme aux vues métaphysiques de ce philosophe ingénieux et profond. Il est facile de s'en convaincre par divers endroits de ses ouvrages ,' et en particulier par les observations suivantes que je traduis littéralement de l'un des suppléments ajoutés par lui au poème didactique de Benoît Stay, De Sys^ temate Mundi :
<c La réflexion nous fait distinguer en deux clas- « ses différentes^ les idées qui sont produites dans « notre esprit. Par un instinct irrésistible j commun u h toute l'espèce humaine y nous plaçons l'origODie « des unes dans une source extérieure à nous ',^ et <c nous la faisons dépendre de certains objets qui existe tent au dehors. Quant aux autres , nous avons la <( conviction entière qu'elles ont pris naissance dans K notre esprit, et que sans lui elles ne sauraient « exister. Les instruments ou organes au moyen
(i) M. Smith a fait dans son Essai snr les sens externes , une remarque semblable : <c Quelque système qu'on adopte sur la dureté ou « la mollesse , la fluidité ou la solidité , la compressibilité ou Pin- V compressibilité de la substance qui résiste, la certitude et le sen- <( timent de Vexi&malité de la matière et de son indépendance ab- <( solue de Porgane qui Paperçoit , ou au moyen duquel nous Pa- « percevons, ne saurait recevoir d'aucune théorie la plus légère « atteinte.» (Essays on philosophical subjects. p. 3o4.)
u desquels nous obtenons la première classe d'idées ((Ont reçu le nom de sens : la cause externe, ou, u comme on dit communément, l'objet qui agit sur tt eux , s'appelle matière et corps. Le principe de la* u seconde espèce d'idées que nous acquérons en « réflécbissant sur les faits de notre propre con- « science , est ce qu'on nomme Esprit ou Âme. »
u C'est ainsi que nous parvenons à la connaisu sance de deux substances dififérentes^ les seules u d'ailleurs dont nous ayons quelque notion; l'une K sensible ou perceptible, l'autre douée de la faculté « de penser et de vouloir. Nous ne saurions douter. u un instant de leur existence; la voix de la nature <t est toujours plus puissante, alors même que nous « nous faisons violence pour écouter les vaines subie tilités des Pyrrhoniens , des Égoïstes et de tous ces u sophistes ennemis de la vérité. Ces sceptiques eux-. (( mêmes , ne sont-ils pas forcés de reconnaître que. 4( tous leurs doutes spéculatifs s'évanouissent entiè-. <( rement quand les objets de ces doutes viennent à « frapper leurs sens (i) ? »
Je ne prétends pas défendre l'exactitude de toutes les expressions qu'on aura remarquées dans ce passage. Je le cite , imiquement pour prouver que Bosoovicli lui-même ne croyait pas que les notions qu'il s'était formées sur la matière , pussent favoriser le moins du monde les opinions de Berkeley. Il déclare
(i) Rome 1755. T« I, p. 33 1.
au contraire , dans les termes les plus forts et les plus positifs , qu'il repousse entièrement ses ccHiclusions ; et sa phraséologie a tant de rapport avec celle de Reid , qu'on a tout lieu de croire qu'elle approche de bien près d'une énonciation simple et correcte de la vérité.
En montrant ainsi comment la théorie de Boscovich se sépare de celle de Berkeley , j'ai eu spécialement en vue quelques observations du D*" Hutton , philosophe éminemment remarquable par l'originalité de sa pensée , et dont les écrits seraient assurément plus r^andus , si la variété considérable de ses recherches scientifiques lui avait laissé plus de loisir pour étudier l'art de la composition. Il serait même heureux^ à cet égard, pour sa réputation littéraire , que l'homme de mérite , son ami, qui a commenté et complété ses recherches géologiques , voulût encore nous servir de guide dans les détours compliqués, mais curieux , de ses dissertations métaphysiques.
VcHci la conclusion des raisonnements du D'' Hutton sur la dureté et Tincompressibilité :
« En distinguant ainsi les choses , il paraîtra que u rincompressibilité et la dureté, c'est-à-dire, les u forces qui s'opposent au changement de volume 4c et de figure , sont les ptt^riétés d'un corps exté- « rieur 9 que ce sont les qualités essentielles de cette «c chose étendue et figurée; en ce sens que c'est u dans ces seules forces que nous faisons consister « l'existence de ce qu'on appelle corps.
tt Mais on ne voit rien d*absolu dans ces pro- « priëtës des corps ou dans ces forces , puisqu'un N corps dur peut être amolli ou brisé ou diminué de « volume par la compression.
« Il faut donc réformer en partie le jugement que u nous avons porté sur là résistance des objets ex- (( térieurs ; et cettç première opinion d'une permau nence apparente, que nous devons peut-être à la u résistance de Folget perçu , doit maintenant céder <t au témoignage positif des sens qui nous attestent «( qu'un corps peut être diminué actuellement. « Cette force de résistance qui nous avait fait con- « dure un état de permanence , se trouve mainte- « nant surmontable ; et dès-lors nous savons avec u tonte la certitude que peut donner l'observation « humaine , que ces propriétés apparentes des corps « sont capables d'être modifiées.
« Mais si la résistance opposée par un corps i f tt l'action de notre volonté qui cherche à en altérer <t le volume , pouvait être vaincue aussi parfaitement « que celle d'un solide qui passe à l'état de fluide, M il faudrait nécessairement rectifier l'opinion du « genre humain qui attribue la permanence à l'éten- « due d'un corps. Car aujourd'hui , nous regar- «( dons absolument invincible la résistance qui mainu tient un Volume , comme elle l'est efiectivement u par rapport a la force que nous pouvons déj^jer. (c Ainsi , au lieu de dire avec les philosophes que u la matière est parfaitement dure et impénétrable ,
(( nous affirmerions qu'il n'y a dans les choses mate térielles aucune propriété permanente de cette na- ^ u ture ; qu'il existe seulement dans les corps des ré- (( sistances qui nous les présentent sous une figure (( et un volume actuellement déterminés ; mais que t( ces résistances peuvent être vaincues. L'étendue « dans le corps le plus solide devrait donc être cônu sidérée seulement comme une qualité relative, u ainsi que la dureté dans un morceau de glace. Or, u cette dureté disparait entièrement quand le mortt ceau de glace est revenu à l'état fluide (i). »
Tout cela est parfaitement d'accord avec les opinions de Boscovich; et doit , ce me semble, paraître conciliant à ceux qui examiùeront cette matière avec l'attention qu'elle mérite. Bien , dans cette doctrine , ne répugne aux conceptions ordinaires de l'esprit , et ne demande , pour être entendu , l'habitude des subtilités métaphysiques. Tout cela se réduit à une remarque incontestable , énoncée long-temps aupa- « ravant par Berkeley ; c'est que *« la dureté , la résisi( tance et la solidité , » mots qu'il trouve absolument synonymes, <( sont tout-à-fait relatives à nos forces. tt Car il est évident, dit il, que ce qui parait dur à u tel animal, peut sembler mou à tel autre dont les «( membres seront plus vigoureux (2}. »
(1) Dissertations on différent subjects in nataral philosophj, p. aSg et ago.
(2) Berkeley's wotks. — Dublin , 1784, tom. I, p. i33.
Mais la question change de nature , quand nour voyons ces deux écrivains s'efforcer de ranger la figure et l'étendue dans la même catégorie que la résistance et la dureté. Berkeley paridt avoir considéré l'existence idéale de V étendue ^ comme un fait plus évident encore que celle de la solidité; car la première de ces deux propositions lui sert de moyen de preuve pour arriver à l'autre, u Si l'on reconnaît «c que l'étendue n'a pas de réalité hors de l'esprit , fl u faudra en dire autant du mouvement , de la soU^ u dite, de la pesanteur , puisque ces diverses pro* (( priétés supposent évidemment la première. H est <( donc superflu de/aire de chacune d'elles un objet 4t particulier d'examen; en niant l'étendue, vous u leur avez refusé à toutes une- existence indépenu dante (i). »
L'opinion du D** Hutton sur la grandeur et la figure ne différait pas de celle de Berkeley. On le voit nonseulement par la tendance générale de sa Théorie de la Perception , mais encore par l'exposé qu'il a donilé lui-même des différences qui distinguaient à ses yeux cette théorie du système de Berkeley. « Maintenant, « dit-il 9 je puis faire remarquer que , si la théorie de u la perception que je viens de donner parait, au « premier coup d'œil , se rapprocher de celle de u Berkeley , on trouvera néanmoins qu'elle s'en «c écarte et par sa nature , et par l'effet qu'elle pro*
Dugald Stewart. — Tome II. 1
M duit sur la science, bien que toutes les deux about( tissent naturellement à cette conclusion, que la « grandeur et la figure n'existent point hors de « l'esprit. )»
«c C'est, ajoate-t-il, une conséquence nécessaire <( des deux systèmes , que la grandeur et la figure u n'ont pas d'existence substantielle ou extérieure ; tt mais qu'elles sont purement spirituelles et n'exis- <t tént que comme idées dans l'esprit : c'est là le seul u point sur lequel les cleux théories soient parfaite^ « ment d'accord (i). n
' Ce serait m'écarter entièrement de mon sujet que dé Suivre cet ingénieux écriTain dans l'exposition laborieuse qu'il donne lui-même des caractères distincti&de sa doctrine. Je l'ai étudiée avec toute l'attention dont je suis capable , mais sans pouvoir saisir pleîjaiement la pensée de l'auteur. Autant que je puis en juger, l'obscurité qui l'enveloppe vient en grande partie de la prétendue ccmnexion que le Docteur Hutt6n slipposait exister entre ses conclusions physiques .sur la dureté ou l'incompï'essibilité relative, et lés raisonnements métaphysiques de Berkeley Contre l'existence indépendante dès corps. Un passage cité {dus ; haut , montre avec quelle clarté cette distinction s'était, offerte à Boscovich : aussi , l'on peut remarquer que , malgré le nombre des' objecticms qui ont attaqué sa doctrine^ aucun de ses
(i) Hutton's Principles of Knowtedge. T. I, p. 557.
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adTersaires ne lui a refuse le talent de répandre une vive lumière sur les sujets qu'A abordait.
La vérité est que les conclusions de Boscoyich et de Hutton sur la dureté ou Tincompressibilité relative de la matière ne choquent point le jugement général de l'espèce humaine et tendent seulement à présenter le fait sous une forme plus correcte et plus scientifique ; tandis que Berkeley , en assurant que rétendue et lajigure ont une existence puren^ent idéale ou spirituelle, conune dit le D' Hutton, ne tend à rien moins qu'à renverser tout l'édifice de l'entendement humain, parce qu'il ébranle notre foi à ces principes de croyance qui entrent comme partie essentielle dans notre constitution. Dans le cours des observations que je me propose de foire sur la philosophie du D' Reid , je retrouverai l'occasion de m'étendre plus au long sur ce sujet.
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