‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 9 sur 46 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Maître Klingsohr quitte la Wartbourg.

Le landgrave Hermann et maître Klingsohr s'entretenaient dans une belle chambre du château de la Wartbourg. Klingsohr assurait encore qu'il

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avait bien observé la constellation de la naissance d'Elisabeth, et il conseilla au landgrave d'envoyer aussitôt une ambassade au roi de Hongrie pour lui demander la main de la princesse nouvellement née, en faveur de son fils âgé de douze ans. Ce conseil plut fort au landgrave, et s'étant mis à louer le maître de sa science , celui-ci lui parla si savamment des secrets de la nature, du microcosme et du macrocosme , que le landgrave, qui n'était pas absolument inexpérimentéen de semblables choses, fut rempli d'une admiration profonde.

— Eh , maître Klingsohr ! dit le landgrave, je voudrais bien jouir toujours de vos instructions instructives. Abandonnez l'inhospitalière Transylvanie, et venez à ma cour, où les arts et les sciences sont plus en honneur qu'en aucun lieu. Les maîtres chanteurs vous

LES MAÎTRES CHANTEURS. 1 o5

accueilleront comme leur chef, car vous êtes aussi habile dans cet art que dans l'astrologie et les autres sciences. Ainsi donc, restez ici et ne pensez plus à retourner dans la Transylvanie.

— Permettez, noble seigneur, répondit maître Rlingsohr, permettez que je retourne encore à Eizenach, et de là en Transylvanie , le pays n'est pas aussi inhospitalier et aussi défavorable à mes études que vous le pensez. Songez que je ne saurais trop me rapprocher de mon roi André II, de qui je reçois , pourmes connaissances en minéralogie qui lui ont déjà valu plus d'un trésor, un traitement de trois mille marcs d'argent , dont j'ai besoin pour m'assu rer le calme et le repos nécessaires à la méditation. Ici je n'aurais que bruitet querelles avec vos maîtres chanteurs. Mon art repose sur d'autres principes que les leurs, il se peut que leur

îoG CONTES NOCTURNES.

âme pieuse leur suffise pour composer, je ne les méprise point à cause de cela, mais je ne saurais les imiter.

— Cependant, dit le landgrave, vous assisterez comme arbitre à la lutte qui doit avoir lieu entre votre élève Henri de Ofterdingen et les autres maîtres.

— Nullement , répondit Rlingsohr, comment le pourrais-je ? Et si je le pouvais , encore ne le voudrais-je pas.

Vous même, prince, vous pourrez juger de la lutte, en confirmant la voix du peuple qui se fera certainement entendre. Mais ne nommez plus Henri de Ofterdingen mon élève. 11 semblait avoir de l'énergie et des forces, mais il s'est arrêté à l'écorce sans pouvoir goûter au noyau. — Fixez toutefois le jour de la lutte , je vous suis caution que Henri de Ofterdingen se présentera.

Toutes les prières du landgrave fu-

rent sans pouvoir sur le maître obstiné; il persista clans sa résolution , et quitta la Wartbourg, comblé de magnifiques présens.

Le jour de la lutte arriva. On avait bâti un amphithéâtre dans la cour du château, comme s'il eût été question d'un tournoi. Au milieu de l'enceinte se trouvaient deux sièges tendus de noir pour les deux chanteurs qui devaient concourir , et derrière ces sièges s'élevait un échafaud. Le landgrave avait choisi pour juges du camp deux seigneurs versés dans l'art du chant, le comte Meinhard de Muhlberg et l'échanson Walther de Vargel, ceux-là même qui avaient accompagné maître Klingsohr, depuis Eizenach jusqu'à la Wartbourg. Leurs places étaient près de celle du landgrave et des dames , dans une tribune richement ornée, et un banc aussi tendu de noir était ré-

serve pour les maîtres chanteurs a quelques pas de l'échafaud.

Des milliers de spectateurs se trouvaient dans la cour, aux fenêtres et même sur les toits du château. Le landgrave, accompagné des juges, vint au son des trompettes, et monta sur son estrade. Les maîtres défilèrent à leur tour, jusqu'à leurs bancs, ayant àleurtéteWalther de laVogelweid.Sur i'échalaud se tenait Stempel, le bourreau d'Eizenach, homme gigantesque, d'un aspect sauvage , enveloppé d'un grand manteau rouge sous les phs duquel brillait la poignée étincelante d'un énorme glaive. Le père Léonard, confesseur du landgrave prit place devant l'échafaud, afin d'assister à l'heure de la mort celui qui succomberait.

Un silence d'inquiétude et d'effroi, où l'on pouvait entendre jusqu'au plus

léger soupir régnait sur cette multitude. On attendait avec une crainte singulière ce qui allait se passer. Le maréchal du landgrave, messire Franz de Waldstromer s'avança dans l'enceinte, revêtu des marques de sa dignité, et lut à haute voix les causes de la lutte et l'ordre du landgrave Hermann qui livrait au hourreau celui qui serait vaincu. Le père Léonard éleva son crucifix, et tous les maîtres s'agenouillèrent , la tête découverte , et jurèrent de se soumettre à cette ordonnance. Aussitôt le bourreau fil tournoyer trois fois son fer étincelant et cria d'une voix forte qu'il exécuterait avec conscience, et du mieux qu'il savait faire, celui qui tomberait en ses mains. Les trompettes se firent alors entendre, et le maréchal s'avançant dans l'enceinte appela à trois reprises Henri de Ofterdingen.

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Et tout-à-coup Ofterdingen se trouva tout près de la barrière, au troisième appel du maréchal. Personne ne l'avait vu venir. Il s'inclina devant le landgrave, et dit, d'une voix ferme, qu'il était venu pour lutter avec le maître qu'on lui opposerait, et se soumettre à la décision des jnges du camp. Le maréchal s'approcha alors des maîtres , avec une urne d'argent , d*ou chacun d'eux devait tirer un billet.

Des que Wolff'ramb de Eschinbach dérou'ale sien, iî reconnut que c'était lui qui devait concourir avec Henri de Ofterdingen. Il tremblait d'effroi, en songeant qu'il allait combattre son ami; mais bientôt il lui sembla que c'était le ciel lui-même qui l'avait choisi pour champion , lui qui eût marché avec joie à la mort, plutôt que de placer Henri sous le fer du bourreau. 11 s'avança d'un air calme, mais

il ne put se défendre d'un certain trouble, en contemplant les traits pâles et les yeux étincelans de Henri, qui lui rappelaient ceux de Nasias.

Henri de Ofterdingen se mit à chanter, et Wolfframb se sentit près de défaillir, en reconnaissant le chant que Nasias lui avait fait entendre dans cette nuit mystérieuse. Il rassembla cependant ses forces, et répondit à son adversaire , par une magnifique cantate qui excita les acclamations du peuple.

Sur l'ordre du landgrave , Henri de Ofterdingen se mit à chanter; et il peignait si bien la volupté en ses vers, que chacun se sentit saisi d'une extase enivrante. Wolfframb de Eschinbach lui-même se sentit entraîné dans un monde inconnu, et ne put se rappeler ses chants. En ce moment, un grand bruit se fit entendre à l'extrémité de l'enceinte, où la foule s'ouvrit. Wolf-

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framb s'éveilla comme frappé d'un coup électrique; la comtesse Mathilde s'avançait dans tout l'éclat de sa beauté, comme au temps où il l'avait vue pour la première fois dans les jardins de la Wartbourg. Elle lui lança les regards les plus tendres, et ralluma en lui cette ardeur qui lui avait déjà fait vaincre le démon dans sa lutte nocturne. Le peuple lui décernait déjà la victoire par ses cris. Le landgrave se leva avec les juges , et le maréchal vint déposer la couronne sur sa tête. Le bourreau s'avança à son tour pour exécuter son office; mais au moment où ses valets étendirent les mains pour s'emparer du vaincu, ils ne saisirent qu'un nuage noir qui se dissipa dans les airs, avec un siflement singulier.

Henri de Ofterdingen avait disparu.

Chacun se retira pâle et effrayé; on parlait de figures diaboliques et d'ap'

paritions; et quelques valets du landgrave, qui gardaient les portes, prétendirent qu'au moment où Wolfframb avait vaincu le prétendu Ofterdingen , une figure, semblable à celle de maître Klingsohr, s'était échappée du château, sur un cheval noir qui vomissait î'écume.

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Il4 CONTES NOCTURNES.

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