CHAPITRE IV
Plus tard , il arriva que dans une réunion nombreuse , je rencontrai le comte P. qui me prit à part, et me dit en riant : — Savez-vous bien que les mystères de notre maison déserte
commencent à se dévoiler? — Je me disposais à l'écouter, mais au moment où il allait continuer, les portes de la salle à manger s'ouvrirent, et l'on se rendit à table. Perdu dans la pensée des secrets que le comte allait me divulguer, j'avais offert machinalement le bras à une jeune dame et je suivais les rangs cérémonieux des convives. — Je conduis la dame à la première place qui s'offre à moi, alors je la regarde
et j'aperçois les traits fidèles de
l'image de mon miroir ! Vous ne doutez pas que je frissonnai involontairement, mais je puis vous assurer que je n'éprouvai pas le moindre symptôme de ce délire funeste qui s'élevait en moi lorsque cette image de femme m'apparaissait dans la glace obscurcie par la vapeur de mon haleine. — Mon étonnement ou plutôt mon effroi dût se peindre dans mon regard, car la
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jeune femme me regarda d'un air si surpris, que je crus nécessaire de me remettre aussi bien que je le pus, en lui disant que je croyais déjà l'avoir vue quelque part. La courte objection qu'elle me fit en répondant que la chose lui paraissait peu probable puisqu'elle était arrivée de la veille et qu'elle venait pour la première fois de sa vie à Berlin, me rendit stupéfait, dans toute l'étendue du mot. Je gardai le silence. Le regard angélique que me jeta la jeune personne, me rendit seul quelque force. Vous savez comme en telle occasion, on tâte doucement les touches intellectuelles , jusqu'à ce qu'on retrouve le ton convenable. Je fis ainsi, et je vis bientôt que j'avais auprès de moi une tendre et gracieuse créature , dont l'àme était malade d'exaltation. Quelque joyeuse tournure que prît notre conversation ,
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surtout lorsque j'y jetais pour l'animer un mot hardi et bizarre , elle souriait , il est vrai, mais si douloureusement qu'il semblait qu'elle eût été touchée avec trop de rudesse,
— Vous netes pas gaie, gracieuse dame. C'est peut-être la visite de ce matin, lui dit un officier qui était assis un peu plus loin; mais en ce moment son voisin lui prit le bras, et lui dit quelque chose à l'oreille, tandis qu'à l'autre extrémité de la table , une femme parlait, les joues brûlantes, du bel opéra qu'elle avait vu représenter à Paris, et qu'elle comparait à celui du jour.
Les larmes vinrent aux yeux de ma voisine: — Nesuis-je pas un fol enfant?
dit-elle en se tournant vers moi.
Elle s'était déjà plaint de la migraine. -^ C'est l'effet d'un mal de tète nei> veux , répondis-je d'un air détaché. XIII. i6
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Rien ne vous conviendrait mieux que l'esprit vif et léger qui jaillit de l'écume de ce breuvage de poète.
A ces mots, je lui versai du vin de Champagne qu'elle avait d'abord refusé, et tout en portant le verre à ses lèvres , elle laissa couler des larmes qu'elle ne s'efforçait plus de cacher. Tout semblait réparé, et le calme avait reparu dans son âme, lorsque je choquai par inadvertance le verre de cristal anglais placé devant moi , qui rendit un son prolongé et éclatant. Ma voisine fut aussitôt frappée d'une pâleur mortelle, et une horreur secrète s'empara aussi de moi , car ce son me rappelait la voix de la vieille femme folle de la maison déserte.
Tandis qu'on prenait le café , je
trouvai moyen de me rapprocher du
comte P. Il remarqua bien pourquoi.
— Savez-vons bien, me dit-il, que
votre voisine était la comtesse Echvine de S*, et que la sœur de sa mère, qui est folle, est renfermée depuis plusieurs années dans la maison déserte. Ce matin, ia mère et la fille sont ailées rendre visite à cette infortunée. Le vieil intendant, qui seul est en état de gouverner la vieille comtesse , est mortellement malade, et l'on dit que la sœur de la comtesse a enfin confié son secret au docteur R. , qui s'est rendu auprès de la malade pour lui donner des soins. Je n'en sais pas davantage pour le moment.
D'autres personnes s'approchèrent , et notre conversation cessa. Le docteur R. était justement le médecin à qui j'avais confié mon singulier état.
Je n'hésitai pas à me rendre auprès de lui et à lui demander ce qu'il savait. Il ne fit aucune difficulté de me confier ce qui suit.
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«Angélique, comtesse de Z*, me dit le docteur, quoique âgée de trente ans, était encore dans tout l'éclat de sa beauté , lorsque le comte de S* , beaucoup plus jeune qu'elle, la vit à la cour de **, et se ])rit si bien à ses charmes qu'il s'empressa aussitôt auprès d'elle ; au printemps, lorsque la comtesse revint dans les terres de son père, il la suivit pour aller s'ouvrir au vieux comte. Mais à peine le comte était-il arrivé, qu'en apercevant Gabrielle, la sœur cadette d'Angélique, il crut sortir d'un songe. Angélique semblait fanée et décolorée auprès de sa sœur dont la beauté et la grâce entraînaient irrésistiblement le comte S*; sans plus faire attention à Angélique, il demanda la main de Gabrielle que le vieux comte lui accorda d'autant plus volontiers que celle-ci témoignait déjà un vif penchant pour lui. An-
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géiique ne témoigna pas le moindre chagrin de l'infidélité de son amant.
— Il croit m'avoir abandonnée. Le pauvre garçon! Il ne voit pas qu'il m'a servi de jouet, et que c'est moi qui l'ai laissé là! C'est ainsi qu'elle parlait dans son orgueilleux mépris, et en vérité toutes ses manières témoignaient la plus parfaite indifférence pour le déloyal. Au reste , dès que l'union du comte avec Gabrielle fut déclarée, on vit très-peu Angélique.
Elle ne paraissait pas à table , et l'on dit qu'elle passait son temps dans un petit bois, qui avait été long-temps sa promenade favorite. Un singulier événement troubla la tranquillité qui régnait dans le château. Il arriva que les chasseurs du comte de Z**, soutenus par un grand nombre de paysans^ réussirent enfin à prendre une bande de Bohémiens, qu'on accusait de tous les
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meurtres et de tous les brigandages qui se commettaient depuis quelque temps dans la contrée. On amena dans la cour du château , les hommes attachés à une chaîne et les femmes et les enfans garottés sur une charrette. Plus d'une figure audacieuse qui regardait autour d'elle avec des yeux sauvages et étincelans, comme un tigre enchaîné, trahissait le meurtrier et le brigand déterminé; mais une femme surtout attirait les regards, elle était enveloppée, depuis les pieds jusqu'à la tète, d'un schall couleur de sang; sa maigreur était extrême, sa taille très-élevée, et elle cria d'une voix impérative, qu'on la fît descendre de la charrette, ce qui fut exécuté. LecomtedeZ* s'étaitrendu dans la cour du château , et il donnait des ordres pour renfermer la bande dans différens cachots, lorsque la comtesse Angélique accourut, les cheveux
épars, et tombant à ses genoux, lui cria : — Délivrez ces gens! délivrez ces gens ! Ils sont innocens! mon père, délivrez-les! Une seule goutte de leur sang et je me plonge ce couteau dans le sein.
En parlant ainsi, la comtesse agitait un long couteau au-dessus de sa tête, mais elle tomba évanouie.
— Eh, ma jolie pouponne, mon bel enfant, je savais bien que tu ne le souffrirais pas ! Ainsi causait la vieille. Puis elle se replia auprès de la comtesse , et couvrit son visage et son sein de baisers dégoutans, en répétant : — Belle enfant, belle enfant, réveille-toi, le fiancé vient, le fiancé va venir !
La vieille tira une fiole où s'agitait un petit poisson doré dans une belle liqueur argentée, et la posa sur le cœur de la comtesse, qui reprit ses sens aussitôt. Dès qu'elle aperçut la
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vieille bohémienne, elle l'embrassa, vivement et s'enfuit dans l'intérieur du château . Le comte de Z*, Gabrielle et son fiancé quiétaient accourus, étaient frappés de surprise. Les Bohémiens restaient complètement indifférens et tranquilles ; on en détacha quelquesuns, et on les conduisit dans les prisons du château. Le lendemain matin on fit assembler la commune, les Bohémiens furent amenés , le comte déclara hautement qu'ils étaient innocens detous lesbrigandagesqui avaient eu lieu dans la contrée, et qu'il leur accordait libre passage sur son territoire. On les délivra alors de leurs chaînes , et au grand étonnement de tous, ils furent mis en liberté. La femme au schall rouge avait disparu.
On prétendait que le capitaine des Bohémiens, reconnaissable à la chaine d'or qu'il portait autour du cou, à son
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chapeau à plumes rouges, avait été admis pendant la nuit dans la chambre du comte. Quelque temps après, on eut en effet la certitude que les bohémiens n'avaient pris aucunepart aux désordres du pays.
Le mariage de Gabrieile approchait.
On vit un jour avec étonnement, que plusieurs charriots chargés de meubles, d'habits, de linge, enfin de tous les objets nécessaires à un ménage, quittaient le château. Le lendemain , on apprit que Gabrieile , accompagnée par le valet de chambre du comte S*** et par une femme voilée , qu'on crut reconnaître pour la bohémienne , était partie pendant la nuit. Le comte Z*** dévoilacette énigme, en déclarant qu'il s'était vu forcé par certaines raisons de céder aux désirs d'Angélique, et de lui donner en toute propriété sa maison de Berlin, avec la permission d'y vivre