‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 16 sur 46 · XIII. l'J · texte numérisé non relu

XIII. l'J

à part, et de ne le recevoir lui-même, qu'autant qu'elle le voudrait bien. Le comte ajouta qu'à la prière d'Angélique , il lui avait permis d'emmener un valet de chambre, qui était parti avec elle. Le mariage fut célébré , le comte S*** partit pour D***, avec sa jeune femme, et y passa une année dans une joie sans mélange; mais alors la santé du comte commença à s'altérer; il lui semblait qu'une secrète douleur lui ravît tous les plaisirs, toutes les forces de sa vie; et il chercha vainement à cacher à la comtesse l'état funeste où il se trouvait. De longs évanouissemens l'affaiblirent bientôt davantage, et les médecins lui ordonnèrent d'aller résider quelque temps à Pise. La comtesse Gabrielle , qui était sur le point d'accoucher, ne put l'accompagner, mais dut le suivre quelque temps après. — Ici , me dit le doc-

teur , les écrits de la comtesse Gabrielle de S* sont tellement irréguliers, qu'il est difficile d'ensuivre l'enchaînement. Bref, un enfant, sa fill *. disparaît de son berceau d'une manière inconcevable ; toutes les recherches qu'on fait pour la retrouver sont inutiles. Son chagrin va jusqu'au désespoir, et pour l'accroître, le comte de Z*, son père, lui écrit que son gendre qu'il croyait sur la route de Pise, a été trouvé frappé d'apoplexie , dans la maison d'Angélique à Berlin ; il ajoute qu'Angélique est tombée dans un délire effrayant , et que lui-même il ne pourra long-temps supporter tous ces maux.

Dès que Gabrielle eut repris quelques forces , elle courut se retirer dans les terres de son père. Durant une nuit sans sommeil, où les images de son enfant, de son mari perdus, se présentaient à ses pensées, elle croit en-

tendre im léger bruit à la porte de sa chambre; elle se lève précipitamment, allume une bougie à la flamme de sa lampe de nuit. Grand Dieu! Roulée sur le plancher, enveloppée dans son schall rouge, la bohémienne lui lance des regards fixes et étincelans , et berce dans ses bras un petit enfant qui vagit douloureusement. Le cœur de la comtesse est prêt à se rompre dans son sein! — C'est son enfant! — C'est sa fille perdue! Elle l'arrache des mains de la bohémienne, mais au même instant, celle-ci roule comme un automate sans vie. Aux cris de la comtesse, tout le monde se réveille; on accourt, on trouve la femme morte; rien ne peut la ranimer, et le comte la fait ensevelir. Que faire, sinon courir auprès de l'insensée Gabrielle , pour tâcher de lui arracher son secret ? La folie furieuse d'Angélique ne permettait de

laisser approcher d'elle que le valetde-chambre; mais elle, devient toutà-coup calme et raisonnable, lorsque le comte lui dit l'histoire de l'enfant de Gabrielle ; elle frappa ses deux mains l'une contre l'autre, et s'écria : — Votre pouponne est arrivée? bien arrivée? et l'autre enterré, enterréee?

Oh, le brave faisan, comme il agite ses ailes dorées ! Ne savez-vous rien du lion vert avec ses yeux de feu?

Le comte remarqua avec humeur le retour de la folie de sa fille , et il voulait l'emmener dans ses terres. Mais le vieux valet-de-chambre lui conseilla de n'en rien faire , car la fureur d'Angélique augmentait chaque fois qu'on voulait lui faire quitter la maison. Dans un moment lucide, Angélique conjura le comte de la laisser mourir dans cette maison, et celui-ci lui accorda sa demande, bien que l'aveu qu'elle fit en

198 CONTES NOCTURIfES.

même temps , lui semblât l'expression de sa folie qui reprenait son empire.

Elle assura que le comte S* était revenu dans ses bras, et que l'enfant que la bohémienne avait porté dans la maison du comte de Z* était le fruit de cet amour. On croit encore à Berlin que le comte a emmené cette infortunée dans ses terres , tandis qu'elle est ici cachée à tous les yeux, dans cette maison abandonnée. Le comte de Z* est mort il y a quelque -temps, et la comtesse GabrielledeS* est venueavec Edmonde pour régler ses affaires de famille. Elle n'a pu se défendre d'aller voir sa malheureuse sœur. Il faut qu'il se soit passé dans cette visite des choses merveilleuses, mais la comtesse ne me les a pas confiées ; elle m'a seulement dit qu'il était devenu indispensable d'éloigner le vieux valet-de-cham bre. Il avait d'abord essayé de dompter

ïa folie de la comtesse en la soumettant à des traitemens barbares; puis il s'était laissé séduire par la promesse qu'elle avait faite de lui enseigner le secret de faire de l'or, et il s'était livré avec elle à toutes sortes d'opérations. — Il serait inutile, ajouta le médecin en terminant son récit, il serait inutile de vous faire remarquer le singulier enchaînement de toutes ces choses; mais il rn'estbien prouvé que c'est vous qui avez amené la catastrophe qui causera la guérisou ou la mort prochaine de la comtesse.

Au reste, je ne veux pas vous cacher que je n'ai pas éprouvé peu d'effroi, lorsqu'en me mettant en rapport magnétique avec vous, j'aperçus aussi une image dans le miroir. Nous savons maintenant tous deux que cette image était le portrait d'Edraonde.

Ainsi que le médecin , je crois inutile de m'appesantir sur les rapports

200 COIVTES NOCTURNES.

mystérieux qui se trouvèrent entre Angélique , Edmonde , le vieux valetde-chambre et moi. J'ajouterai seulement qu'un malaise accablant me chassa de la capitale , et ne me quitta que quelque temps après , je crois , à l'époque de la mort de la comtesse folle.

Théodore termina de la sorte son histoire. En nous séparant , François lui prit la main , et lui dit en la secouant doucement et en le regardant avec un sourire presque douloureux :

— Bonne nuit, chauve-souris spalanzanique!

Fin DE LA MAISON DÉSERTE.

îio3

Grâce à un orage qui avait passé rapidement, et qui n'avait fait qu'humecter les buissons et les arbres, l'accablante chaleur du jour se trouvait dissipée.

Le feuillage brillait d'un éclat nouveau,

le doux parfum des fleurs s'était ranimé, et les oiseaux chantaient et voltigeaient au milieu des branches , ou se baignaient dans l'eau qui en découlait.

— Que je me sens donc soulagé, s'écrie Théodore * après avoir pris place avec ses amis , sous un épais tilleul. Toute trace de malaise a disparu, et il me semble qu'une double vie a pénétré en moi. Il faut avoir été aussi malade que je le fus pour être susceptible d'une telle sensation. Il me semble que je plane, dégagé du fardeau de mon corps, dans ce ciel bleu qui s'élève au-dessus de nous!

— Ce ravissement nous annonce ta guérison parfaite, dit Ottmar. Grâces soient rendues à la puissance éternelle qui t'a doué d'une organisation assez forte pour résister à de semblables

* On sait que Hoffmann se met toujours en scène sous ce nom, qui était le sien. tr.

LE DIABLE. 2o5

maux. Il n'est pas moins étonnant de te voir aussi bien portant, que guéri avec autant de promptitude.

— Pour moi, dit Lothaire, je ne m'étonne pas dutout de la prompte guérison de Théodore, car je n'en ai pas douté un instant. Tu peux m'en croire, Ottmar , quelque pitoyable que parût l'état physique de notre ami, il n'avait jamais été psychiquement malade, et tant que l'esprit se conserve sain... N'est-il pas désespérant queThéodore, tout malade qu'il était, se trouvât dans une disposition d'espritinfiniment meilleure quelamienne, moi homme bien portant; et que, dès que la douleur était passée, il eût toujours quelque folle plaisanterie à débiter; qu'il trouvât même la force de se souvenir des songes de sa fièvre. Le docteur lui avait défendu de parler , raais s'il me prenait envie , dans ses

2o6 CONTES NOCTURNES.

heures calmes, de lui raconter quelque chose, ne m'invitait-il pas à le laisser en silence se livrer à ses pensées, car il travaillait, disait-il, à une grande composition, dans laquelle....

— Oh! s'écria Théodore en riant, c'est une affaire toute particulière que l'histoire des récits de Lothaire. Vous ne sauriez vous figurer quelle singulière idée s'était emparée de lui pendant ma maladie. — Un jour , il s'approcha de mon lit et me dit : Les mines les plus belles , les plus riches pour des contes, des nouvelles, ou des drames, sont les -vieilles chroniques. Cyprien l'a déjà dit, et il avait raison, — Dès le jour suivant, quoique fort accablé par mon mal, je remarquai que Lothaire était assis non loin de moi , lisant dans un vieil in-folio. Bref, il courut chaque jour à la bibliothèque publique, et traîna ici toutes les chro-

iiiques qu'il put se procurer. Sa tète se remplit des aventures les plus folles , et, dans mes momens tranquilles, je n'entendais de lui pour me distraire que des récits de guerres , de pestes, d'assauts, de comètes, de sorcières, d'auto-da-fés , de sorcelleries, et particulièrement du diable qui joue, comme on sait, dans toutes les chroniques, un rôle si important qu'on a peine à comprendre comment il se tient si coi aujourd'hui, à moins toutefois qu'il n'ait pris un autre costume qui le rende méconnaissable! Or, je te prie de me dire, mon cher Ottmar, si de tels discours sont fort réjouissans pour un malade?

— Il ne faut pas me condamner sans m'entendre, dit Lothaire; il est vrai qu'il y a dans les vieilles chroniques beaucoup de choses à l'usage des conteurs qui ont l'envie d'imiter, mais

2o8 CONTES iSOCTURNES.

VOUS savez que je ne me suis jamais beaucoup occupé de toutes ces diableries, sans lesquelles, depuis quelque temps, un romancier ne peut pas se présenter dans le monde. Mais un jour j'eus une grande querelle avec Cyprien qui avait, selon moi, beaucoup trop affaire avec le diable et sa famille, et je lui déclarai que je regardais son histoire à^s Maîtres-Chanteur s, qu'il nous lut alors, comme une œuvre manquée. Il s'échauffa alors singulièrement, et me raconta tant de choses des vieilles chroniques que la tête m'en tourna. Théodore étant malade, je ne sais comment les histoires de Cyprien me revinrent à l'esprit, et je résolus de connaître aussi les histoires lugubres du temps passé et de les mettre en oeuvre.

— Toi, s'écria Ottmar en riant, toi, tu veux être lugubre! Toi, dont l'ima-

g^ination ne marche qu'au bruit des grelots !

— Oui, reprit Lothaire, telle était mon idée, et le premier pas, que je fis pour l'accomplir, fut d'aller fouiller dans les vieilles chroniques que Cyprien regardait comme des trésors de diableries. Mais j'avoue que j'éprouvai une tout autre sensation que celle que j'attendais.

— Oh! c'est ce dont je puis témoigner, s'écria Théodore ; apprends, mon cher Ottmar, comment j'eus un échantillon des travaux du brave Lothaire.

Il venait de me quitter, je commençais à recouvrer quelques forces et à marcher dans la chambre. Je m'approchai de son pupitre, et j'y trouvai le livre remarquable : Hafflitii Microchronicon Berolinense, ouvert à ce passage : Dans cette année le diable se promena publiquement dans les rues de Berlin ,

XHl. 18

suivit les enterremens et se montra fort triste, etc. — Tu penses bien, mon Ottmar, que cette courte narration me réjouit fort; mais ma curiosité fut encore plus excitée par quelques feuillets écrits de la main de Lothaire, qui se trouvaient près du livre, et dans lesquels, comme je m'en aperças au premier coup d'œil, ce singulier capricTe du diable était narré à la manière de notre ami. Voici ces feuillets, je les ai apportés pour vous édifier tous.

Théodore tira quelques feuillets de sa poche et les présenta à Ottmar.

— Quoi! s'écria violemment Lothaire, tu m'as soustrait malicieusement une production raanquée , que je croyais anéantie depuis long-temps, et tu l'as conservée pour me mettre en discrédit auprès des gens d'esprit et de goût. — Pourquoi cela! — Rendez-moi Ce misérable gribouillage, afin que je

le déchire en mille pièces et que je le livre au vent !

— Du tout, dit Théodore; il faut que tu nous lises ta nouvelle afin d'expier les tourmens que tu m'as causés dans ma maladie, avec tes apparitions tirées des vieilles chroniques.

— Puis-je te refuser quelque chose, mon Théodore? dit Lothaire en reprenant ses feuillets; et il se mit à les lire.

212 CONTES NOCTURJTES.

En l'an rail cinq cent cinquante et un, un homme d'une belle apparence se montra le soir et la nuit dans les rues de Berlin. Il portait un beau pourpoint garni de martre , de larges chausses de peluche , des souliers pointus, et sur sa tête une barette de velours avec une plume rouge. Ses manières étaient agréables , il saluait chacun poliment, mais surtout les femmes et les jeunes filles ; et il avait coutume de leur adresser des discours flatteurs et agréables.

LE DIABLE. 2l3

— Madame, disait-il aux femmes de rang, commandez à votre très-humble serviteur, si vous portez quelque dé-, sir en votre cœur , il se dévouera pour accomplir vos volontés..

Et aux jeunes filles: — -Que le ciel vous donne un époux qui soit digne de vos vertus et de votre beauté !

Il se conduisit avec autant de courtoisie envers, les hommes; et il n'était pas étonnant que chacun aimât l'étranger et vînt à son aide, lorsqu'il se trouvait dans quelque cas sans pouvoir avancer ou trouver son chemin ; car, bien que fort grand et d'une taille avantageuse, il boitait d'un pied et il était forcé de s'appuyer sur une béquille. Lorsque quelqu'un lui tendait la main, il s'élançait avec lui à plus de six pieds de haut, et retombait à douze pas de là , ce qui ne surprenait pas peu les gens; et plus d'un bourgeois s'en

2l4 CONTES NOCTURNES.

trouva fort mal, mais l'étranger s'excu^ sait en disant qu'avant d'être boiteux , il avait été danseur à la cour du roi de Hongrie, et que dès qu'on le soutenait un peu , sa vieille habitude de cabrioles le reprenait aussitôt. Le monde s'accoutuma à ses façons, et l'on se réjouissait fort lorsqu'on voyait un conseiller, un prêtre, ou quelque homme grave, sauter malgré lui avec l'étranger. Quoique l'étranger semblât d'une humeur joviale, sa manière d'être changeait quelquefois d'une façon singulière. Car il lui arrivait de temps en temps de se promener la nuit dans les rues et de frapper aux portes. Si les habitans de la maison ouvraient , il se présentait devant eux couvert d'un long linceul blanc, et poussait des cris lamentables. Mais le lendemain il courait s'excuser, en disant qu'il se sentait involontairement poussé à agir

de la sorte , pour rappeler aux fidèles l'idée de la mort, et leur annoncer qu'il fallait songer au salut de leur âme.

Alors il versait quelques larmes, ce qui touchait fort ses auditeurs.

L'étranger suivait d'un pas solennel tous les convois funéraires , et s'y comportait fort décemment, accompagnant les cantiques pieux par ses plaintes et ses sanglots. Mais si, en de telles circonstances, il s'abandonnait sans réserve à la compassion et au chagrin , il déployait l'humeur la plus gaie aux noces des bourgeois qui, dans ce temps, avaient lieu à l'Hôtel-de- Ville. Là, il chantait toutes sortes de chansons d'une voix fort agréable , jouait du cistre , dansait des heures entières avec la fiancée et les jeunes filles, dissimulant fort adroitement son infirmité, et gagnait les bonnes grâces de toute la compagnie : ce qui plaisait

2l6 CONTES NOCTURNES.

surtout aux époux , c'est qu'il ne manquait pas, à leur noce, de leur faire présent de quelque chaîne d'or et d'ustensiles précieux.

Lebrnitde lapiété, de la vertu, de la libéralité de l'étranger se répandit dans la ville deBerlin,et vint jusqu'aux oreilles de l'électeur. Ce prince pensa qu'un homme aussi honorable devait faire l'ornement de sa cour, et lui fit demander s'il consentirait à accepter une charge. Mais l'étranger écrivit à l'électeur une lettre sur un parchemin de deux aunes de long , avec de beaux caractères de cinabre, par laquelle il le remerciait humblement de l'honneur qu'il lui faisait, le suppliant de le laisser jouir de la paisible vie bourgeoise qu'il menait, et qui lui donnait tant de jouissance. Il avait, disait-il, choisi Berlin pour y résider, parce que, dans aucune autre ville, il n'avait trouvé

autant de loyauté et de sincérité , des mœurs aussi douces et aussi agréables.

L'électeur et sa cour admirèrent cette réponse.

Il arriva que dans le même temps, la femme du conseiller Walter Lutkens devint grosse pour la première fois. La vieille matrone Barbara Rolloffin prophétisa que cette jolie femme accoucherait à coup sûr d'un charmant garçon , et la joie du conseiller fut grande.

L'étranger, qui avait assisté à la noce du conseiller, venait de temps en temps le voir; et il se fit ainsi qu'il se trouva un jour chez lui en présence de Barbara Rolloffin.

Dès que la vieille Barbara aperçut l'étranger, elle poussa un grand cri de joie; les rides de son visage semblèrent s'effacer tout-à-coup, ses lèvres pâles se colorer :bref, on eût dit que la jeu- XIII. 19

2l8 COîfTES NOCTURNES.

nesse et la beauté qui lui avaient depuis long-temps fait leurs adieux , venaient subitement de reparaître.

— Ah! ah! messire écuyer, étesvous réellement bien revenu? je vous salue de toute mon âme. Ainsi s'écria Barbara Rolloffin, et elle fut sur le point de se précipiter aux genoux de l'étranger. Celui-ci la regarda d'un air irrité, ses yeux semblaient vomir des flammes. Mais personne ne comprit ce qu'il dit à la vieille, qui se retira dans un coin, murmurant à voix basse, pâle et effarée.

— Mon cher M. Lutkens, dit alors l'étranger au conseiller, prenez bien garde qu'il n'arrive quelque mal en votre maison , et que la délivrance de votre femme se fasse heureusement. La vieille Barbara Rolloffin n'est pas aussi adroite dans son art que vous pourriez le penser. Je la connais de-

LE DlâRLE. 2ig

puis long-temps, et je sais quelle a souvent laissé périr l'accouchée et l'enfant.

Cette rencontre produisit une profonde impression sur le conseiller et sa femme. Ils ne doutaient pas que la vieille Barbara ne se livrât à des pratiques malfaisantes; ils lui défendirent donc de revenir dans leur maison et se pourvurent d'une autre matrone.

La vieille Barbara entra dans une grande fureur, et s'écria que le conseiller et sa femme auraient à se repentir de l'injustice qu'ils lui faisaient.

L'espérance et la joie que nourrissait messire Lutkens, se changèrent en une douleur amère, lorsque sa femme, au lieu d'accoucher d'un charmant garçon , mit au monde une affreuse créature. Ce monstre était d'un brun châtain ; il avait deux cornes , de gros yeux, point de nez, une large bouche

et une langue blanche et contournée.

Messire Lutkens gémit et se lamenta beaucoup.

— Juste ciel! s'écria-t-il, que vais-je devenir? Mon fils pourra-t-il jamais marcher sur les traces de son père? at-on jamais vu un conseiller avec deux cornes sur la tête?

L'étranger consola le pauvre Lutkens, comme il le put faire. Une bonne éducation opérait beaucoup de choses, lui dit-il , bien que le nouveau-né ne fut pas d'une forme très orthodoxe, il osait affirmer que ses gros yeux annonçaient beaucoup d'intelligence, et que la sagesse semblait résider sur son front , entre ses deux cornes. Sans prétendre à la dignité de conseiller, il pouvait devenir un grand savant, et alors sa laideur lui siérait à merveille, et l'on ne pourrait contempler ses traits

sans avoir un profond respect pour sa science.

Messire Lutkens ne pouvait se défendre tj'attribuersadisgrâceà la vieilleBarbaraRoUoffin qu'on avait vue assise sur le seuil de la porte durant tout le temps de l'accouchement de sa femme. D'ailleurs la conseillère assurait en pleurant qu'elle n'avait cessé de voir devant ses yeux la laide figure de la vieille matrone.

Messire Lutkens ne put parvenir à former une plainte juridique contre elle; mais le ciel voulut que bientôt tous les méfaits de la matrone vinssent à la lumière du jour.

Un jour, vers midi , il s'éleva un vent terrible et une violente tempête ; et les gens de la ville virent la vieille Barbara élevée par les airs, au-dessus des tours et des toîts, retomber douce-

222 COjN'TES nocturnes.

ment dans une prairie, devant la porte de la ville.

Dès ce moment, on ne put douter des rapports de la matrone avec le diable. Messire Lutkens porta sa plainte , et Barbara fut arrêtée.

Elle nia long-lemps avec obstination jusqu'au moment où on lui appliqua la question. Ne pouvant plus supporter cette douleur, elle avoua qu'elle était depuis long-temps en commerce avec Satan en personne, et qu'elle pratiquait toutes sortes de sorcelleries. Elle avait, entre autres, jeté un sort à la femme du conseiller, et, de compagnie avec deux autres sorcières , égorgé beaucoup d'enfans pour faire servir leur graisse à ses compositions magiques.

La vieille sorcière fut condamnée à être brûlée vive sur la place du Marché-Neuf.

Le jour de l'exécution venu , Barbara fut amenée en ce lieu où l'on avait construit un échafaud. Elle était accompagnée d'une foule innombrable.

On lui ordonna de se dépouiller de la belle pelisse qu'elle avait jetée sur ses épaules; mais elle s'y refusa absolument et exigea qu'on l'attachât au poteau , ainsi vêtue; ce qui lui fut accordé.

Le bûcher brûlait déjà aux quatre extrémités, lorsqu'on aperçut l'étranger dont les épaules dépassaient toute la multitude, et qui jetait des regards étincelans à la vieille.

De noirs tourbillons de fumée s'élevaient dans les airs, les flammes pétillantes embrasaient déjà les vétemens de la vieille, lorsqu'elle s'écria : — Satan? est-ce ainsi que tu tiens le pacte que tu as fait avec moi? — A mon secours, Satan , mon temps n'est pas fini !

Et tout-à-coup l'étranger se changea en un rat qui s'élança sous la pelisse de la vieille et l'emporta dans les airs, loin du bûcher qui s'écroula et s'éteignit.

Le peuple fut saisi d'horreur, et chacun vit que ça avait été le diable en personne qui était venu tromper le conseiller et tant d'honnêtes gens et de femmes vertueuses de la ville.

Tant est grande la puissance du démon dont nous préserve le ciel !

Page 1