XIV
Mais lorsque l'étranger la pria de passer à son cou une des plus belles chaînes, de mettre a ses bras de maguifiques bracelets , et qu'il lui présenta un petit miroir de poche pour se regarder à son aise , Andres dit à l'étranger : — Ah, monsieur! pourquoi exciter l'envie de cette pauvre femme par des choses qui ne lui conviennent pas, et qu'elle ne saurait même désirer. Ne vous fâchez pas , monsieur, mais la simple chaîne de corail rouge, que Giorgina avait à son cou la première fois que je la vis a >'aples , est mdle fois plus chère pour moi que tous ces brillans trompeurs !
— Vous êtes aussi trop rigoureux , dit l'étranger, en riant d'un air moqueur, de ne pas accorder à votre femme malade l innocent plaisir de se parer avec ces joyaux, qui ne sont pas trompeurs , mais bien réels. Ne
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savez-vous pas que ce sont de telles choses qui causent aux femmes leurs plus grandes joies? Et ce que vous venez de dire, que de semblables parures ne conviennent pas à Giorgina , moi je prétends le contraire. Votre femme est assez jolie pour se parer , et vous ignorez si elle ne sera pas un jour assez riche pour posséder et pour porter de tels joyaux.
Andrès dit d'un ton expressif: — Je vous en prie, monsieur, ne tenez pas ces discours séducteurs et mystérieux?
Voulez-vous donc tourner la tête à ma pauvre femme, et lui donner une vaine envie de cet éclat mondain , afiii qu'elle ne sente que plus durement le poids de notre misère et qu'elle perde le peu de gaîté qu'elle a conservée? Renfermez toutes ces belles choses, monsieur, je les conserverai avec soin jusqu'à ce que vous reveniez. Mais ditf!s-moi, au
nom du ciel, s'il vous arrivait un malheur et que vous ne revinssiez pas dans ma maison , où faudrait-il porter cette cassette , combien de temps attendraije avant que de la remettre à celui que vous me désignerez, et quel est votre nom, à vous-même, de grâce?
— Je me nomme, dit l'étranger, Ignace Denner, et je suis , comme vous le savex déjà , marchand et négociant.
Je n'ai ni femme ni enfans, et mes parens demeurent dans le canton de Wallis. Mais je ne saurais les estimer, ni les aimer, puisqu'ils ne faisaient aucun cas de moi lorsque j'étais pauvre.
Si je ne reparaissais pas d'ici à trois ans, gardez sans crainte cette cassette, et comme je sais que vous vous feriez scrupule d'accepter de moi ce riche héritage, je le lègue, dans le cas que j'indiquCjà cet enfant à qui je vous prie de donner le nom d'Ignace.
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Andrès ne savait que penser de la grandeur d ame et de la générosité de l'étranger. Il restait tout stupéfait devant lui, tandis que Giorgina le remerciait de ses bonnes intentions, et l'assurait qu'elle prierait Dieu et les saints de le protéger dans ses voyages et de le ramener heureusement dans cette maison. L'étranger sourit d'une singulière manière, selon sa coutume, et répondit que la prière d'une jolie femme aurait sans doute plus d'efficacité que les siennes ; qu'ainsi , il la laisserait prier, et que pour lui il se confierait en la vigueur de ses membres et en la bonté de ses armes.
Cette réponse de l'étranger déplut fort au pieux Andrès; cependant, il renferma en lui-même ce qu'il allait dire, et pressa l'étranger de partir; attendu qu'il serait obligé de revenir tard dans la nuit, et que sa femme en concevrait de l'inquiétude.
3o CO>'TES IS'OCTURIS'ES.
En partant, l'étranger dit encore à Giorgina qu'il lui permettait expressément de se parer de ses diamans,si cela lui faisait plaisir , puisqu'elle manquait totalement de distraction dans cette forêt solitaire. Giorgina rougit du plaisir secret qu'elle éprouvait de pouvoir satisfaire ce penchant particulier à tontes les femmes, et surtout à celles de sa nation, pour les pierreries et les parures; et Denner se mit en marche avec Andrès, à travers le bois sombre et désert. Dans un épais taillis , les dogues se mirent à flairer tout autour d'eux, et à regarder leur maître d'un air prudent et avisé.
— Il ne fait pas bon ici, dit Andrès, eu armant la batterie de son fusil, et il marcha devant l'étranger avec ses chiens fidèles. Souvent il croyait entendre du bruit dans les arbres, et quelquefois il apercevait au loin une figure sombre
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qui disparaissait sous les feuilles. Il voulut découpler ses chiens.
— Ne faites pas cela , mon cher homme! s'écria Denner; car je puis vous assurer que vous n'avez pas la moindre chose à craindre.
A peine eut-il prononcé ces mots, qu'un grand coquin aux cheveux touffus, à la longue moustache, et tenant unfusil à la main, sortit du fond du hois. Andrès le mit en joue.
— Ne tirez pas, ne tirez pas ! s'écria Denner. L'homme noir fit un signe amical , et se perdit dans les arbres. Enfin , ils arrivèrent à l'extrémité de la forêt sur une route animée.
— Maintenant, je vous remercie de tout mon cœur, dit Denner, retournez dans votre maison ; si vous rencontrez quelques tournures comme celle que nous venons de voir, tenez vos chiens en laisse , ne vous occupez pas d'elles ,
et continuez tranquillement votre chemin. Vous arriverez heureusement chez vous sans danger.
Andrès ne savait ce qu'il devait penser de cet homme qui avait le pouvoir de bannir les mauvais esprits, et il ne concevait pas pourquoi il avait eu besoin de se faire accompagnera travers la forêt. Il revint en effet avec sécurité dans sa demeure, et y trouva Giorgina levée et rétablie, qui vint se jeter dans ses bras.
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