XIV
l\1 CONTES NOCTURNES.
riche et heureux. Si vous n'êtes pas contents, n'en parlons plus.
Giorgina baisa et caressa son enfant, comme s'il eût été sauvé d'un grand danger. L'étranger sembla reprendre sa sérénité; il était toutefois facile de s'apercevoir que le refus de son hôte l'avait chagriné. Au lieu de partir le soir même, comme il l'avait annoncé, il resta trois jours encore, durant lesquels au lieu de passer comme d'ordinaire son temps auprès de Giorgina, il s'en alla à la chasse avec And i es, et se fit conter beaucoup de choses sur le comte Aloys de Fach. Lorsque dans la suite Ignace Denner revint chez son ami Andrès , il ne parla plus de son projet d'élever l'enfant. Il se montra amical comme devant, et continua de faire de riches cadeaux à Giorgina à qui il permit de se parer des diamans qu'il lui avait confié.';. Souvent Denner voulait jouer
IGNACE DENNER. 4^
avec l'enfant ; mais celui-ci le repoussait et se mettait à pleurer; il se refusait absolument à se laisser prendre par l'étranger, comme s'il eût eu connaissance de la proposition que celui-ci avait faite à ses parens.
chafithe VI.
L'ÉTRANGER avait continué de visiter Andrès depuis deux ans, et le temps ainsi que l'habitude avaient enfin triomphé de la défiance de celui-ci contre Denner. Au printemps de la troi-
IGNACE DENNER. /|3
sième année, lorsque le temps où Denner avait coutume de se montrer était déjà passé , on frappa par une nuit orageuse à la porte d'Andrès, et plusieurs voix rauques se firent entendre. Il se leva tout effrayé; mais lorsqu'il se mit à la fenêtre en demandant qui venait le troubler de la sorte et en menaçant de lâcher ses dogues , on lui répondit qu'il pouvait ouvrir à un ami , et il reconnut la voix de Denner. Il alla ouvrir la porte de la maison avec une lumière à la main, et Denner se présenta en effet devant lui. Andrès lui dit qu'il croyait avoir entendu plusieurs voix , mais Denner lui répondit que le bruit du vent l'avait trompé.
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, Andrès ne fut pas peu étonné en s'apercevant que l'extérieur de Denner avait entièrement changé. Au lieu de son costume gris uni, il portait un
juste -au-corps d'une couleur rouge foncée et un large ceinturon de cuir qui soutenait un stylet et des pistolets ; il était en outre armé d'un sabre, et son visage n'avait pas non plus le même aspect, car il portait de longues et épaisses moustaches.
— Andrès ! dit Dernier en lui lançant des regards étincelans; Andrès , lorsqu'il y a trois ans j'enlevai ta femme à la mort, tu désiras que Dieu voulût bien t'accorder l'occasion de payer ce bienfait de ta vie et de ton sang. Ton désir est rempli; et le moment de me prouver ta reconnaissance est venu.
Habille-toi; prends ton fusil et viens avec moi: à quelques pas de ta maison, tu apprendras le reste.
Andrès ne savait que penser des discours de son hôte; il lui répondit cependant qu'il était prêt à tout entreprendre pour lui, à moins que cela ne
IGNACE DENNER. 4;
fût quelque chose contre la vertu et la religion.
— Tu peux être tranquille là-dessus, lui dit Denner en riant et en luifrapdantsur l'épaule; et voyant que Giorgina, qui s'était levée toute tremblante, s'attachait à son mari , il la prit dans ses bras, et lui dit en la repoussant doucement:—Laissezallervotremariavec moi; dans peu d'heures il sera de retour sain et sauf", et il vous rapportera quelque bonne chose. Vous ai-je jamais fait de mal? vous êtes des gens singulièrement défians!
Andrès hésitait encore à le suivre, Denner se tourna vers lui avec colère:
— J'espère que tu tiendras ta parole, dit-il ; il s'agit de voir si l'on peut se fier a tes promesses!
Andrès fut alors bientôt habillé et suivit Denner qui le précédait d'un pas rapide. Ils avaient traversé les taillis
jusqu'à une petite pelouse assez spacieuse; là, Denner siffla trois fois si fortement que tous les halliers en retentirent, et de toutes parts se montrèrent des feux dans les broussailles, jusqu'à ce qu'un grand nombre de figures sinistres pénétrât jusqu'à eux et vînt les environner. Un des nouveaux-venus sortit du cercle et s'approcha d'Andrès en disant :
— C'est-là notre nouveau compagnon , sans doute?
— Oui, répondit Denner. Je viens de le faire sortir de son lit. Il va faire son coup d'essai, et nous pouvons commencer sur-le-champ.
A ces mots, Andrès se réveilla comme d'une lourde ivresse, une sueur froide découlait de son front; mais il se remit aussitôt, et s'écria :
— Quoi! misérable trompeur, tu te donnais pour un marchand, et tu n'es
IGNACE DENNER. ^9
qu'un indigne bandit! Jamais je ne serai ton compagnon; jamais je ne prendrai part à tes actions infernales, toi qui as voulu me séduire avec l'adresse de Satan lui-même! Laisse-moi m'éloigner , scélérat, et quitte cette contrée, autrement je te dénoncerai à l'autorité et tu recevras le prix de tes crimes; car je sais maintenant, tu es ce fameux Ignace qui a désolé le pays avec sa bande par ses excursions et ses brigandages.
Denner se mit à rire.
— Quoi, misérable lâche! dit-il, tu oses me braver, et tu veux te soustraire à mon pouvoir!... N'es-tu pas depuis long-temps notre compagnon ? ne vistu pas déjà, depuis trois années, de notre argent? la femme ne se pare-t-elle pas de notre butin?,... et tu ne veux pas travailler pour payer ta part? Si tu ne nous suis pas volontairement, jeté XIV. 5
fais garotter , et j 'en voie mes camarades brûler ta maison, égorger ta femme et ton enfant. Allons , choisis , il est temps. 11 faut partir:
Andrès vit bien que la moindre hésitation coûterait la vie à sa chère Giorgina et à son enfant ; et tout en maudissant ce traître, il résolut de céder en apparence à sa volonté, mais de se conserver pur et de profiter de son affiliation à la bande pour faire découvrir ses traces. Andrès déclara donc que la reconnaissance l'obligeait à risquer sa vie pour son bienfaiteur, et qu'il était prêt à faire l'expédition , demandant seulement qu'en sa qualité de novice, on n'exigeât pas qu'il y prît une part trop active. Denner loua sa résolution, et lui répondit qu'il n'exigeait de lui que le service d'éclaireur, parce qu'il pouvait se rendre ainsi d'une grande utilité à sa troupe.
IGNACE JDENNER. 3 1