CHAPITRE X
Le neveu du comte assassiné était devenu héritier de ses biens; Andrès résolut de se rendre auprès de lui, pour lui raconter tout ce qui s'était passé, révéler la retraite de Denner, et
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puis quitter un service qui lui causait tant d'embarras et d'ennui. Giorgina ne pouvait rester seule au iogis avec son enfant. Andrès prit donc le parti de placer tout ce qu'il possédait dans une charrette, et de quitter pour toujours ce pays, qui lui rappelait les plus affreux souvenirs. Le départ était fixé à trois jours; et le troisième Andrès était occupé à faire son bagage, lorsqu'un grand bruit de chevaux se fit entendre, en s'approchant toujours davantage: Andrès reconnut le forestier du domaine de Fach , qui habitait le château; derrière lui galopait un détachement des dragons de Fulde.
— Nous trouvons justement ce scélérat, occupé à mettre son butin en sûreté, s'écria le commissaire du tribunal qui accompagnait le détachement.
Andrès frémit de surprise et d'effroi; Giorgina avait peine à se soutenir.
Les dragons les entourèrent, on garotta Andrès et sa femme, et on les jeta sur la charrette qui se trouvait déjà devant la porte. Giorgina se lamentait , et demandait à grands cris, qu'on ne la séparât point de son enfant.
— Veux-tu donc entraîner ta progéniture dans ta corruption infernale!
lui dit le commissaire, et il enleva l'enfant de ses bras. On se disposait déjà à se mettre en route, lorsque le vieux forestier, homme rude et loyal, s'approcha de la charrette, et dit : — Andrès, Andrès, comment as-tu pu te laisser entraîner par le démon , à de semblables crimes, toi qui étais si probe, et si pieux.
— Ah ! mon cher monsieur, dit Andrès en proie à la plus vive douleur, aussi vrai que Dieu est au ciel, aussi vrai que j'espère me sauver, je suis inno-
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cent. Vous me connaissez depuis ma plus tendre jeunesse, comment auraisje pu , moi qui n'ai jamais fait de mal , devenir un abominable scélérat? — Car je sais bien que vous me tenez pour un maudit brigand, et que vous m'accusez d'avoir pris part à l'attaque du château, qui a coûté la vie à notre cher et malheureux seigneur. Mais je suis innocent , par ma vie et par mon salut !
— Eh bien! dit le vieux forestier, si tu es innocent, cela paraîtra au grand jour, quelque terribles que soient les apparences contre toi. Je me charge d'avoir soin de ton garçon, et de ce que tu laisses ici, afin que s'il est prouvé que tu n'es pas coupable, tu retrouves tout fidèlement dans mes mains.
Le commissaire prit l'argent sous sa responsabilité. En chemin Andrès demanda à Giorgina, où elle avait ca-
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ché la cassette qu'il voulait remettre a l'autorité ; mais elle lui avoua, qu'à son grand regret, elle l'avait rendue à Deiiner. A Fulda , on sépara Andres de sa femme, et on le plongea dans un sombre et profond cachot. Quelques jours après on procéda à son interrogatoire.
On faccusait d'avoir pris part an pillage du château de Fach, et on le somma de dire la vérité. Andrès raconta fidèlement tout ce qui s'était passé depuis la première apparition de l'odieux Denner dans sa maison , jusqu'au moment de son arrestation. Il s'accusa lui-même avec un profond repentir d'avoir assisté à l'attaque de la métairie, pour sauver sa femme et son enfant, et protesta de son innocence quant au pillage du château , car il se trouvait alors à Francfort. En ce moment les portes de la salle d'audience s'ouvrirent, et Ignace Denner fut in-
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troduit. En apercevant Andres il se mita rire et lui cria : — Eh ! camarade, tu t'es donc laissé happer? les prières de ta femme ne t'ont donc pas tiré d'affaire.
Les juges sommèrent Denner de répéter ses accusations , et il déclara que le garde-chasse Andrès qui était devant lui , appartenait déjà depuis cinq ans à la bande , et que la maison de chasse était son meilleur et son plus sûr refuge. Il ajouta que Andres avait toujours reçu sa part du butin j bien qu'il n'eût agi que deux fois activement avec la bande : une fois à l'attaque de la ferme où il avait sauvé Denner d'un grand danger , puis à l'affaire contre le comte Aloys de Fach qui avait été tué par un coup heureux d'Andrès.
Andrès ne put contenir sa fureur en entendant cet horrible mensonge.
— Quoi, misérable, s'écria-t-il , oses-tu bien m'accuser du meurtre de mon cher maître , que tu as commis toimême? — Ta vengeance me poursuit parce que j'ai renoncé à toute communauté avec toi , parce que j'ai résolu de te tuer comme une béte féroce , si tu franchissais le seuil de ma porte. Voilà pourquoi tuas attaqué ma demeure , avec toute ta bande , tandis que j'étais éloigné ; voilà pourquoi tu as assassiné mon pauvre enfant innocent et mon brave serviteur !
— Mais tu n'échapperas pas à la juste vengeance de Dieu , alors même que je deviendrais victime de ta méchanceté.
Andrès répéta encore sa déposition en l'accompagnant des sermens les plus solennels, mais Denner se mit à rire ironiquement, et l'accusa de se parjurer par lâcheté et dans la crainte de l'échafaud.
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Les juges ne savaient que penser, tant l'air franc et sincère d'Andrès, et le calme imperturbable de Denner, les tenaient en suspens.
On amena Giorgina, qui se jeta en gémissant dans les bras de son mari.
Elle ne put répondre aux juges que d'une manière incohérente, et bien qu'elle accusât Denner du meurtre de son enfant, celui-ci n'en persista pas moins à dire, comme il l'avait déjà fait, que Giorgina n'avait jamais rien su des méfaits de son mari, et qu'elle était entièrement innocente. Andres fut reconduit dans son cachot. Quelques jours après, son gardien lui dit que d'après le témoignage des brigands en faveur de Giorgina, elle avait été mise en liberté sous la caution fournie par le jeune comte de Fach , et que le vieux forestier était venu la chercher dans un beau carrosse: Giorgina avait en
vain sollicité la faveur de voir son mari, elle lui avait été refusée par le tribunal. Cette nouvelle donna quelques consolations au pauvre Andrès que son malheur touchait moins que celui de sa pauvre femme. Son procès prit chaque jour une tournure plus fâcheuse. Il fut prouvé que depuis cinq ans environ, Andrès vivait dans une sorte d'aisance dont la source ne pouvait provenir que de la part qu'il prenait aux brigandages de la bande de Denner.
Andrès lui-même convint de son absence durant l'attaque du château, et l'histoire de son héritage et de son voyage à Francfort sembla suspecte , car il lui fut impossible de dire le nom du banquier qui lui avait compté l'argent. Le banquier du comte de Fach ne se souvenait nullement du gardechasse, et le régisseur du comte qui
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avait fait ie certificat d'An drès, venait de mourir. La déposition de deux hommes qui prétendaient avoir reconnu Andrès à la lueur des flammes pendant le sac du château, compliqua encore les difficultés de sa situation : Andrès fut regardé comme un scélérat endurci , et on le condamna à la torture, afin de lui arracher un aveu de conscience. Andrès était déjà plongé depuis un an dans son cachot, le chagrin avait miné ses forces, et son corps jadis si robuste, était devenu faible et impuissant. Le jour terrible où la douleur devait lui arracher l'aveu d'un crime qu'il n'avait pas commis arriva.
On le conduisit dans une chambre remplie d'instrumens inventés par une ingénieuse cruauté, et les valets du bourreau se préparèrent à martyriser l'infortuné.
Andrès fut encore sommé d'avouer XIV. 8
son crime. Il protesta encore de son innocence, et répéta toutes les circonstances de ses liaison* avec Denner, de la même manière qu'il les avait dites en son premier interrogatoire. Alorsles bourreaux le saisirent, le garottèrent, et les uns disloquèrent ses membres, tandis que les autres enfonçaient dans ses chairs des pointes aiguës. Andrès ne put eudcrer ces tourmens : vaincu par la douleur, appelant la mort, il avoua tout ce qu'on voulut, et fut ramené évanoui dans son cachot. On le ranima avec du vin, comme on a coutume de le faire après la torture, et il tomba dans un état d'insensibilité voisin du sommeil et de la mort. Alors il lui sembla que des pierres se détachaient du mur et tombaient sur le pavé de la prison. Une lueur rougeâtre pénétra à travers cette ouverture, et cette vapeur semblait prendre les traits
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de Denner, mais ses yeux étaient plus ardens, ses cheveux noirs et crépus se dressaient davantage sur son front, et ses sourcils sombres s'abaissaient plus profondément sur le muscle épais qui s'étendait au-dessus de son nez recourbé. Denner ne s'était non plus jamais montré à lui avec ce visage défait et sous ce singulier costume. Un vaste manteau rouge chamarré d'or couvrait ses épaules, un large chapeau espagnol cachait une partie de ses traits; à son côté pendait une longue rapière, et il portait sous son bras une petite cassette.
Cette singulière figure s'avança vers Andrèsetlui dit d'une voix sourde: — Eh bien ! camarade , quel goût as-tu trouvé à la torture ? Tu ne dois en accuser que ton opiniâtreté ; si tu avais déclaré que tu étais de la bande, déjà tu serais sauvé. Mais promets-moi maintenant
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de t'abandonner entièrement à moi. Si tu consens à boire quelques gouttes de cette liqueur composée avec le sang de ton enfant, tu retrouveras aussitôt toutes tes forces, et je me chargerai de ton salut.
Andrès demeura immobile d'horreur et d'effroi, en voyant la fiole que lui tendait Denner; et il se mit à prier Dieu et tous ses saints de le sauver des mains du démon qui le poursuivait sous toutes les formes. Tout-àcoup, Denner fit un grand éclat de rire et disparut au milieu d'une épaisse fumée. Andres se réveilla enfin, de l'évanouissement dans lequel il était tombé, et eut peine à se relever de sa couche. Mais que devint-il, en s'appercevant que la paille sur laquelle sa tète était étendue, se remuait sans cesse davantage , et qu'enfin elle se souleva. Une pierre avait été enlevée
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du sol, et il entendit plusieurs fois prononcer son nom. Il reconnut la voix de Denner, et dit : — Que veux-tu de moi? laisse-moi! Je n'ai rien de commun avec toi!
— Andrès, dit Denner, j'ai traversé plusieurs souterrains pour venir te sauver; car si tu vas jusqu'à la place où s'élève l'échafaud d'où je me suis sauvé moi-même, tu es perdu. Ce n'est qu'en faveur de ta femme, qui m'appartient plus que tu ne penses, que je viens à ton secours. A quoi t'ont servi tes misérables dénégations. Prends cette lime et cette scie, débarrasse-toi de tes chaînes dans la nuit prochaine et lime la serrure de cette porte. Tu traverseras la voûte, la porte extérieure à gauche se trouvera ouverte, et quelqu'un se présentera pour te guider. Adieu !
Andrès prit la lime et la scie, et replaça la pierre sur l'ouverture. Lorsque
le jour fut venu, le geôlier entra. Il lui dit qu'il voulait être conduit devant les juges, parce qu'il avait quelque chose d'important à leur révéler. Son désir fut bientôt exaucé; alors il présenta au tribunal les instrumens qu'il avait reçus de Denner, et raconta l'événement de la nuit passée. Les juges se sentirent émus de pitié pour cet infortuné, et sa conduite eut pour résultat de le faire tirer de son cachot et placer dans une prison éclairée , près de la demeure du geôlier.
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