‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 3 sur 46 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Lé Secret de Henri de Ofterdingen ,

L'ÉTAT tumultueux de Ofterdingen

s'aggravait de jour en jour. Son regard

devenait de plus en plus sombre, son

visage plus pâle; au lieu de se joindre

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2b COXTES NOCTURNES.

aux autres maîtres qui chantaient la louange des dames et du noble landgrave , Henri n'exprimait dans ses vers que les tourmens d'une âme oppressée, et ses chants semblaient souvent l'expression d'un cœur blessé qui n'espère de salut et de guérison que dans la mort. Tout le monde pensait qu'il souffrait d'un amour malheureux; mais tous les efforts qu'on fit pour lui arracher son secret furent inutiles. Le landgrave lui-même, tout dévoué au jeune homme , entreprit de l'interroger sur la cause de sa douleur. Il lui donna sa parole de prince qu'il userait de tout son pouvoir pour remédier au mal qui l'accablait, et satisfaire à ses vœux secrets, mais il réussit aussi peu que les autres à pénétrer le mystère caché dans le sein du jeune maître. — Ah, monseigneur! s'écria Henri , les yeux baignés de larmes; ah, mon-

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seigneur! sais-je moi-même quel démon d'enfer m'a saisi de ses griffes chaudes et me tient entre ciel et terre, si bien que je n'appartiens plus à celleci, et que je soupire vainement pour les joies de l'autre? Les poètes païens parlent des ombres des morts qui ne peuvent entrer ni dans les champs élyséens, ni dans le trou d'enfer. Ils vont et viennent sur les rives de l'Achéron, et les airs ténébreux, où ne brille pas une petite étoile consolante, retentissent de leurs gros soupirs et des plaintes de leur tourment sans nom. Leurs gémissemens, leurs prières dolentes sont vaines, le vieux batelier les repousse impitoyablement lorsqu'ils veulent entrer dans sa terrible nef.

L'état de ces misérables damnés est le mien.

Bientôt, après avoir parlé delà sorte au landgrave, Henri de Ofterdingen

véritablement malade, quitta la Wartboui'g et se rendit à Eizenach. Les maîtres se plaignirent fort de ce qu'une si belle fleur tombait de leur couronne avant le temps, comme flétrie par un souffle empoisonné. Cependant Wolfframb de Eschinbach ne renonçait pas à toute espérance , et il prétendait au contraire que le mal de Ofterdingen, s'étant changé en souffrance physique, approchait de sa guérison.

Wolfframb partit aussi bientôt pour Eizenach. Lorsqu'il entra dans la chambre de Ofterdingen, celui-ci était étendu sur un lit de repos , affaibli à en mourir et les yeux à demi clos. Son luth, tout poudreux , était appendu à la muraille, et presque toutes les cordes étaient cassées. Dès qu'il aperçut son ami, il se souleva un peu, et lui tendit la main en souriant. Wolfframb s'assit, lui donna les complimens du land-

grave son maître, et lui adressa toutes sortes de paroles consolantes. Alors Henri] lui dit d'une voix éteinte : — Il m'est arrivé beaucoup de choses bizarres. Il se peut que je me sois conduit parmi vous comme un insensé, sans doute vous pensez tous qu'un funeste secret, que je cache eu mon sein, m'agite et me tourmente ainsi.

Hélas! mon état désespérant était un secret pour moi-même. Une douleur violente déchirait mon cœur, mais il m'était impossible d'en savoir la cause. Tous mes efforts me semblaient misérables; les chants, que j'avais tenus autrefois pour chefs-d'œuvre, ne me paraissaient plus que faibles, faux, indignes du dernier écolier. Un délire inconnu, une joie du ciel, étaient suspendus au-dessus de ma tête comme une étoile d'or, il fallait y parvenir ou tomber. J'élevais mes regards, j'étendais

ao CONTES NOCTURNES.

mes bras avec ardeur, et un ange passait devant moi en me battant le visage de ses ailes glacées, et il me disait : — A quoi tendent tes désirs , toutes tes espérances? ton œil est-il aveuglé , ta force brisée, que tu ne puisses supporter l'éclat de ton espérance , saisir ta félicité! — Ah! maintenant mou secret est à moi, je l'ai découvert. Il me donne la mort, mais une mort digne des anges.

— J'étais étendu sur ce lit , malade et impotent. Vint la nuit, et le délire de la fièvre qui m'avait jeté là , m'abandonna. Je me sentis calme , une douce chaleur se répandit dans tous mes membres. Il me sembla que je planais dans le ciel , porté sur des nuages. Une voix tonnante frappa mes oredies et s'écria: — Mathilde! — Je m'éveillai, le cœur me battait avec une violence extraordinaire. Je savais que

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j'avais crié à haute voix : Mathilde ! et j'en tremblai , car je croyais que les bois, les plaines , les cavernes devaient répéter ce doux nom , que mille voix devaient lui dire à elle-même de quel amour inexprimable je l'aimais. — Tu as maintenant mon secret, Wolfframb, ensevelis -le dans ton sein. Tu vois que je suis paisible et calme , et tu te fieras à ma parole, quand je te promettrai de ne jamais me rendre méprisable par une folle audace. Oh, toi!

oh , toi! qui aimes Mathilde , que Mathilde aime aussi, j'ai pu tout te dire. Dès que je serai rétabli, je partirai pour les pays étrangers. Si un jour tu apprends que j'ai cessé de vivre , alors

tu pourras dire à Mathilde que

Henri ne put en dire davantage; il retomba sur son coussin et tourna son visage du coté de la muraille. Ses gémissemens annonçaient la lutte qu'il

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se livrait. Woîfframb de Eschinbach ne fut pas peu étonné de ce que Henri lui avait découvert. Ses regards baissés vers la terre , il avisait silencieusement aux moyens d'arracber son ami au délire de la folle passion qui devait le perdre.

Il essaya de lui tenir des propos consolans, l'engagea même à revenir à la Wartbourg, et à chercber hardiment des consolations dans la douce et éclatante atmosphère que Mathilde répandait autour d'elle. H prétendit que lui-même n'avait pas gagné la faveur de jNIathilde autrement que par ses chants , et que Ofterdingen pouvait employer avec succès le même moyen pour obtenir d'elle un doux regard. Le pauvre Henri le regarda d'un œil terne et lui répondit:— Vous ne me reverrez jamais à la Wartbourg. Faut-il donc que j'aille me précipiter dans les flammes? Ne raour-

rai-je pas assez-tôt loin d'elle, consumé par mes désirs ?

Wolfframb le quitta, et Henri resta à Eizenach.

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