CHAPITRE III
Ce qui advint de Henri de Oftefdingen.
Il arrive quelquefois que les peines d'amour pénètrent si profondément dans notre cœur, qu'elles deviennent pour nous une nécessité, et que nous
nous plaisons à les nourrir. C'est ce qui arriva à Henri de Ofterdingen ; il conserva toute l'ardeur de son amour, mais ses regards ne se portèrent plus sur un abîme sans fond, ils s'élevèrent vers le ciel pour y chercher l'espérance. Alors sa bien-aimée lui apparaissait dans les plaines lumineuses, et lui inspirait les plus beaux chants qu'il eût jamais composés. Il détachait son luth suspendu à la muraille, y mettait de nouvelles cordes , ei[ sortait pour aller dans la campagne qu'embellissait une belle matinée de printemps. Ses pas l'entraînaient irrésistiblement vers la Wartbourg ; mais lorsqu'il apercevait les toîts éclatans du château , lorsqu'il pensait qu'il n'y reverrait plus ]Mathilde; que son amour était un mal sans fin, que Wolfframb deEschinbach avait gagné le cœur de la belle comtesse par la puissance de
ses chants, toutes ses espérances s'abîmaient à- la -fois, et le désespoir s'emparait de son âme. Puis il s'enfuyait comme poursuivi par les démons, courait se renfermer dans sa chambre , et là , il se mettait à chanter des mélodies qui lui donnaient de doux rêves, et le ramenaient à sa bien-aimée. Il avait long-temps réussi à éviter les environs de la Wartbourg; mais un jour, sans qu'il sut lui-même comment, il se trouva dans le bois qui avoisinait le château , et l'aperçut tout-à-coup (levant ses yeux. Ses pas l'avaient conduit sur une éminence chargée de mousses, de branchages, et il gravit avec effort jusqu'à l'extrémité de ce monticule, d'où il découvrit les pointes des tours dii château. Là, il se tint couché sur l'herbe, et se perdit dans ses rêves, s'abandonnant à -lafois au tourment et à l'espoir.
Le soleil était couché depuis longtemps , les rayons de la lune perçaient la masse des nuages noirs qui se balançaient au-dessus des montagnes, le vent murmurait et agitait le sommet des grands arbres, et les feuillages, bercés par son souffle , rendaient des bruits étranges et prolongés. Les oiseaux de nuit étaient sortis de leurs retraites, et les torrens coulaient avec plus de fracas. Tout-à-coup, un chant éloigné se fit entendre. Henri se leva précipitamment, il pensait que les maîtres, rassemblés à la Wartbourff . commençaient leurs cantiques du soir; il croyait voir Mathilde attachant ses regards pleins de tendresse sur son cher Wolfframb, au moment de se séparer. — Henri, dont le cœur se brisait de désir et d'ardeur, saisit son luth et fit entendre des accens pleins de douceur.
Un silence profond régnait autour de
38 CONTES NOCTURIVES.
lui , il semblait que toute la nature devînt silencieuse pour l'entendre ; mais au moment où ses chants allaient expirer en langoureux soupirs, un grand éclat de rire se fit entendre près de lui. Il tressaillit, se retourna vivement, et aperçut une grande ^figure sombre qui lui dit d'une voix rauque : — J'ai fait bien des tours dans ce bois pour chercher celui qui chantait ainsi. Ainsi, c'est bien vous qui êtes Henri de Ofterdingen? J'aurais dû m'en apercevoir tout de suite ; car vous êtes le plus mauvais des maîtres rassemblés à îa Wartbourg, et cette folle chanson , sans pensée , sans harmonie, ne pouvait sortir que de votre bouche.
Transporté d'effroi et de colère , Henri s'écria : — Qui étes-vous donc, vous qui me connaissez, et qui venez ici me poursuivre de vos injures?
LES MAÎTRES CHANTEURS. 3g
A ces mots, il porta la main sur son épée. L'homme noir poussa encore un grand éclat de rire, et un rayon de la lune étant tombé sur son visage pâle , Ofterdingen put distinguer ses yeux étincelans et sauvages , ses joues pendantes, sa barbe rouge et pointue, sa bouche contractée par un ricanement féroce , et le riche costume noir de f'étranger,
— • Eh , mon jeune compagnon ! vous n'emploierez pas l'épée contre moi, je pense , parce que je blâme vos chansons. Je sais que vous autres chanteurs, vous n'aimez pas trop les critiques , et que vous voudriez qu'on admirât tout ce qui vient de vous. Mais justement, parce que jevous dis franchement qu'au lieu d'être un maître, vous êtes un écolier fort médiocre dans l'art du chant, vous devriez reconnaître que je suis votre ami véritablement, et que j'ai de bons desseins à votre égard.
4o CONTES NOCTURNES.
— Comment seriez-vous mon ami , dit Ofterdingen , saisi d'une terreur muette ; comment seriez - vous mon ami , vous que je ne me souviens pas d'avoir jamais vu?
Sans répondre à cette question , l'étranger continua : — C'est ici un lieu admirable; la nuit est belle, je vais m'asseoir auprès de vous, et puisque vous ne retournez pas encore à Eizenach, nous pourrons un peu jaser ensemble. Ecoutez mes paroles , vous pourrez y trouver quelques enseignemens.
A ces mots, l'étranger prit place sur une grande pierre couverte de mousse, fort près de Ofterdingen. Celui-ci luttait avec les senlimens les plus singuliers. Quelque intrépide qu'il fût, dans la solitude de ce bois, il ne pouvait se défendre d'une horreur profonde que lui inspirait la voix de cet homme
et toute sa conduite. Il lui semblait que cet étranger alîât le précipiter dans le torrent qui coulait au pied de la montagne; et il se sentait comme privé de l'usage de ses membres. L'étranger se rapprocha encore de lui, et lui dit presque à l'oreille : — Je viens de la Wartbourg. J'y ai entendu les mauvaises chansons des prétendus maîtres; mais dame iMathilde est peut-être la plus ravissante créature qui soit sur terre !
— Mathilde ! s'écria douloureusement Offterdingen.
— Ohl oh! dit l'étranger en riant, est-ce là qu'est votre mal, jeune compagnon? Mais parlons en ce moment de choses plus graves, ou plutôt de choses plus élevées, du noble talent de chanter. Il se peut que vous tous, làbas, vous ayez de bonnes intentions avec vos chansons, et qu'elles vous