‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 2)Chapitre 38 sur 46 · XIV. i · texte numérisé non relu

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put dissimuier son impatiente curiosité et son ennui. Elle s'avança dans le vestibule, et barra le passage au vieillard qui se disposait à rentrer dans la chambre.

— Au nom du Christ, lui dit-elle a voix basse, quel hôte nous as-tu amené dans la maison; car enfin tu savais tout, et tu ne m'as rien dit.

— Tu sauras tout ce que je sais moimême , répondit tranquillement le vieillard.

— Ah! ah! reprit la femme d'un air plus inquiet ; mais tu ne sais peut-être pas tout toi-même. Que n'étais-tu tour à l'heure dans la chambre ! Dés que l'abbesse fut partie, la dame se trouva peut-être trop à l'étroit sous son grand voile. Elle ôta le long crêpe noir qui la couvrait depuis la tête jusques aux pieds , et que vis-je !

— Eh bien! que vis-tu? dit le vieil

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homme h sa femme qui regardait au tour d'elle en tremblant, comme si elle eût craint d'apercevoir un spectre.

— Non, dit la femme, je ne pus reconnaître ses traits sous ce voile, mais c'était la couleur d'un mort. Remarque aussi qu'il est bien facile de voir que la dame est sur le point

de dans peu de semaines tout au

plus

— Je le sais, femme, dit le vieillard d'un ton grondeur. Et afin que tu ne périsses pas d'inquiétude et de curiosité, je te dirai tout en deux mots.

Sache donc que le prince Z*** , notre protecteur, m'écrivit, il y a quelque temps, que l'abbesse du couvent de Citeaux à O*** m'amènerait une dame, qu'il me priait de recueillir dans ma maison. La dame, qui ne veut être connue que sous le nom de sœur Célestine. doit attendre chez moi îe terme

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(le son accouchement; puis on reviendra la chercher avec l'enfant qu'elle auramisau monde. Si j'ajonteà cela que le prince m'a recommandé d'avoir les plus grands égards pour la dame , et qu'il m'a envoyé un grand sac de ducats que tu trouveras dans ma commode , je pense que toutes tes craintes se dissiperont-

— Il faut ainsi que nous prêtions la main aux péchés que commettent les grands! dit la vieille; mais avant que son mari pût lui répondre, la fille aînée sortit de la chambre et vint dire que la dame demandait à être conduite dans l'appartement qu'on lui destinait , afin d'y prendre du repos.

Le vieux bourguemestre avait fait disposer aussi bien qu'd avait été possible, deux chambres de l'étage supérieur; et il ne fut pas peu embarrassé lorsque sœur Célestine lui demanda.

M, outre les deux chambres , il n'en avait pas une dont les fenêtres donnassent sur la partie postérieure de la maison. Il répondit négativement, et ajouta cependant qu'il se trouvait à la vérité une petite chambre sur le jardin, mais qu'à peine elle méritait ce nom , car ce n'était qu'un réduit , une cellule, où se trouvait tout au plus la place d'un lit, d'une table et d'une chaise. Célestine demanda à voir surle-champ cette chambre, et dès qu'elle l'eut visitée, elle déclara qu'elle était parfaitement conforme à ses désirs et à ses besoins, et que jusqu'à ce que son état en exigeât une plus spacieuse , elle n'en voulait pas d'autre. Le vieillard avait comparé cette chambre à une cellule , mais le lendemain elle avait déjà cet aspect. Célestine avait attaché une image de la Vierge à la muraille, et placé un crucifix sur la

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table vermoulue qui était près du lit.

Ce lit consistait en un sac de paille, et une couverture de laine , et Célestine ne permit pas qu'on lui donnât d'autres meubles qu'un escabeau en bois. La vieille maîtresse de la maison , réconciliée avec l'étrangère , à cause de la douleur profonde qui se peignait dans toute sa manière d'être, crut devoir lui tenir société pour la distraire; mais celle-ci la supplia de ne point troubler sa solitude.

Chaque matin, dès que le jour comtnençait à grisonner, Célestine se rendait au couvent des cariuélites pour entendre la première messe; et le reste du jour elle le passait sans doute en occupations pieuses, car on la trouvait en prières ou en méditations chaque fois qu'il était nécessaire de monter dans sa chambre. Elle refusait tout autre mets que des légumes, d'autre

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boisson que l'eau , et les instances de la vieille, qui lui représenta que son état exigeait une nourriture plus succulente, la décidèrent seulement à adoucir la rigueur de ce régime. Tout le monde dans la maison regardait cette conduite comme la pénitence d'une faute grave, mais elle excitait en même temps la commisération et un respect qu'augmentaient la noblesse des manlè res de la dame, et la grâce qui régnait dans ses moindres mouvemens. Mais l'obstination qu'elle mettait à ne jamais déposer son voile mêlait à ces sentimens quelque chose de terrible. Personne n'approchait d'elle que le vieillard et les femmes; et celles-ci, qui n'étaient jamais sorties de leur petite ville, n'auraient pu reconnaître les traits d'une personne étrangère; à quoi servait donc ce voile qu'elle portait sans cesse? L'intagination occupée des

femmes leur fit bientôt trouver une histoire effroyable. Un signe terrible ( ainsi le disait le bruit qui se répandait), la marque des griffes du diable, avait défiguré les traits de l'étrangère , et c'était pour ce motif qu'elle se tenait rigoureusement voilée; le vieux bourguemestre eut peine à maîtriser les bavardages, et à empêcher qu'ils ne se répandissent dans la ville où Ton connaissait déjà l'arrivée de l'étrangère. On avait aussi remarqué ses courses au couvent des carmélites, et bientôt on ne la désigna plus que sous le nom de la femme noire, sobriquet auquel on attachait quelque idée d'apparition. Le hasard voulut qu'un jour au moment où la fille du bourguemestre apportait le repas de l'étrangère, une bouffée de vent soulevât îe voile mystérieux; la dame se retourna rapidement pour échapper aux regards

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de la jeune fille, et celle-ci devint pâle et tremblante de tous ses membres, en disant qu'elle avait vu un masque blafard et des yeux étincelans. Le bourguemestre traita cette vision de folie de jeune fille; mais il ne laissa pas que d'en être frappé, et de désirer l'éloignérnen t de cette personne dont la piété ne le rassurait pas. Bientôt après, il réveilla sa femme dans la nuit, et lui dit qu'il entendait déjà depuis quelque temps des gémissemens et des coups redoublés qui venaient de la chambre de Célestine. La femme se leva, et courut auprès d'elle. Elle trouva la dame habillée et couverte de son voile, à demi évanouie sur son lit, et se convainquit bientôt que son accouchement était proche. Bientôt en effet naquit un bel et charmant garçon. Cet événement rapprocha l'étrangère de ses hôtes; l'état de Célestine ne lui permit pas de se li-

vrer à ses occupations ascétiques , et les soins dont elle avait sans cesse besoin l'accoutumèrent peu àpeu avoir les personnes de la famille. La femme du bourguemestre oubliait aussi, au milieu des occupations que lui donnait la malade , toutes les pensées fâcheuses qu'elle avait conçues contre elle; le vieillard semblait rajeuni et jouait avec l'enfant comuie s'il eût été son petit-fils; et tous s'étaient tellement accoutumés à voir Célestine voilée qu'ils n'y songeaient plus. Elle avait fait jurer a la sage-femme qui l'avait assistée de ne pas lever ce voile, quelque chose qui arrivât, excepté en cas de mort. Il était bien certain que la femme du bourguemestre avait vu les traits de Célestine, mais elle ne disait rien, et s'écriait seulement quelquefois : — La pauvre jeune dame, il faut bien qu'elle se voile!

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Quelques jours après, le moine carmélite qui avait baptisé l'enfant reparut. On l'entendit parler avec chaleur et prier. Lorsqu'il fut parti , on trouva Gélestine assise dans son fauteuil, l'enfant sur ses genoux ; il avait un scapuiaire sur ses petites épaules et un Agnus Dei sur la poitrine. Des semaines, des mois s'écoulèrent sans qu'on vînt chercher Gélestine et son enfant, comme îe prince l'avait annoncé au bourguemestre. Elle eut entièrement vécu comme une personne de la famille , sans le voile fatal qui empêchait toujours les dernières effusions de l'ami' tié. Le bourguemestre prit un jour sur lui d'en parier à la jeune dame, mais lorsque celle-ci lui répondit d'une voix sourde, que ce voile ne tomberait qu'à sa mort, il garda le silence, et désira de nouveau que l'abbesse revint avec son carrosse.

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Le printemps était arrivé, et la famille du bourgnemestre revenait de la promenade avec des bouquets dont les plus beaux étaient destinés à la pieuse Célestine. Au moment où ils se disposaient à rentrer dans la maison , un cavalier accourut à toute bride, et demanda le bourguemestre.

Le vieillard répondit que c'était luimême, et qii'il se trouvait devant sa demeure. L'étranger sauta à bas de son cheval , qu'il attacha à un poteau, et se précipita dans la maison, en s'écriant : Elle est ici! Elle est ici ! — On entendit une porte s'ouvrir et Célestine pousser un cri. Le vieillard plein d'effroi courut à elle. Le cavalier, — c'était un officier des chasseurs français de la garde, décoré de plusieurs ordres , — avait arraché l'enfant de son berceau ; il le tenait de son bras gauche enveloppé de son manteau, et de

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la droite, il repoussait Célestine, qui voulait le lui reprendre. Dans la lutte, l'officier arracha le voile, un visage pâle comme le marbre, ombragé de boucles noires, s'offrit aux yeux du bourguemestre , qui reconnut que Célestine portait un masque très-mince, adhérent à la peau.

— Femme effroyable, veux-tu donc que je partage ta folie ! s'écria l'officier en repoussant Célestine qui tomba sur le parquet. Alors elle embrassa ses genoux, et lui dit d'une voix déchirante:

— Laisse-moi cet enfant! Au nom de la Sainte-Vierge! — du Christ ! — Laissemoi cet enfant !

Et au milieu de ces douloureuses supplications , aucun muscle ne se mouvait, les lèvres de ce visage mort ne bougeaient pas ; et cet aspect glaçait le sang du vieillard, de sa femme €t de tous ceux qui l'avaient suivi.

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— Non, s'écriait l'officier dans un violent désespoir; non, femme inhumaine et impitoyable, tuas pu arracher mon cœur de mon sein, mais tu ne perdras pas cette innocente créature. A ces mots, l'officier pressait plus fortement l'enfant contre sa poitrine, et Célestine s'écria hors d'elle : Vengeance! — Vengeance du ciel sur toi, meurtrier !

— Loin de moi, apparition infernale ! s'écriait l'officier ; et repoussant Célestine d'un mouvement convulsif du pied , il essaya de gagner la porte. Le vieillard voulut lui barrer le chemin ; mais il tira rapidement un pistolet de sa poche, et lui en présenta î'enbouchure en s'écriant: — Une balle dans la cervelle à qui essaiera d'arracher l'enfant à son père ! — Puis s'élançant au bas de l'escalier, il se jeta en selle avec l'enfant, et partit en plein galop.

La femme du bourguemestre, pleine d'effroi, s'efforça de courir auprès de Célestine , mais quel fut son étonnemeut en Ja trouvant immobile au milieu de la chambre, les bras pendans et les yeux fixes, — Elle lui parla; point de réponse. Ne pouvant supporter les regards de ce masque, elle lui remit son voile qui était tombé sur le parquet ; point de mouvement , point de geste. Célestine était tombée dans un état d'insensibilité totale qui effraya tellement la bonne femme qu'elle souhaita de toute son âme de la voir loin de sa maison. Son désir fut exaucé , car on entendit s'arrêter la même voiture qui avait amené Célestine. L'abbesse en descendit, et avec elle, le prince Z***, le protecteur du bourguemestre. Lorsque le prince apprit ce qui s'était passé, il dit avec douceur: — Ainsi nous arrivons trop tard , et il

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faut bien nous conformer à !a volonté de Dieu.

On descendit Célestine , toujours immobile, sans signe de volonté; on la plaça dans la voiture , et on l'emporta. I.e vieillard et toute la famille semblaient sortir d'un mauvais rêve qui les avait long-temps tourmentés.

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