XIV. i
fets qu'elle amenât, il resta douteux qu'Herraenegilde put retrouver tout l'usage de sa raison. Elle éprouvait les paroxismes les plus extraordinaires , et une circonstance singulière vint changer sa position. Hermenegilde , dans ses accès, avait jeté au feu une petite poupée qu'elle avait habillée en uhlan et à laquelle elle avait donné le nom de Stanislaws, parce qu'elle avait refusé de chanter la chanson polonaise : ï Podrosz twoia nam n'iemila « milsza przyaszn' w kraiwbyla, etc. »
Au moment où elle revenait de faire cette exécution, elle entendit dans le vestiliule des pas retentissans, et aperçut un officier vêtu de l'uniforme des chasseurs français de la garde, le bras en écharpe. Aussitôt elle s'élança vers luiens'écriant: — Stanislaws, mon Stanislaws! et tomba évanouie dans ses bras. L'officier, pétrifié de surprise ,
d'étonnemeiit, eut peine à soutenir Hermenegilde avec le seul bras qu'il eût libre. Il la pressa involontairement sur son sein, et il dut s'avouer que le moment où il sentit le cœur d'Hermenegilde battre sur le sien , était un des plus doux momens de sa vie. Les instans s'écoulaient dans cette situation , l'officier sentait son sang s'allumer , et il ne put se défendre de couvrir de baisers ces deux lèvres qui se pressaient sur les siennes. C'est dans cette situation que le trouva le comte qui sortait de ses appartemens; celui-ci s'écria aussi avec joie : Stanislaws ! — En ce moment, Hermenegilde revint à elle, et serra plus ardemment l'officier dans ses bras, en s'écriant de nouveau :
Stanislaws ! — Mon bien-aimé ! — Mon époux! — L'officier, le visage brûlant, tremblant, hors de lui-même, recula d'un pas en cherchant à se soustraire
aux embrassemens d'Hermenegilde.
— C'est !e plus beau moment de ma vie, mais je ne veux pas jouir plus long-temps d'une félicité que me vaut une erreur; je ne suis pas Stanislaws!
Hélas! je ne le suis pas....
Ainsi parla l'officier d'ime voix altérée ; Hermenegilde recula avec effroi en le regardant fixement dans les yeux, et reconnaissant qu'une ressemblance singulière l'avait abusée, elle s'enfuit en pleurant et en gémissant. Le comte Népomucène pouvait àpeine croire que l'ofncierqui s'annonça comme le comte Xavier de R., cousin du comte Stanislaws, eut grandi en si peu de temps. Les fatigues et les exercices de la guerre avaient ainsi développé ses traits et lui avait donné si rapidement l'air mâle qu'il avait alors. Le comte Xavier avait quitté la Pologne avec son cousin, et combattu avec lui en Italie. A
peine âgé de dix-huit ans alors, il s'était si bien distingué que le général en chef l'avait nommé son aide-dc-camp , et âgé de vingt ans qu'il était, il avait déjà le grade de colonel. Les blessures qu'il avait reçues le forçaient de se reposer pendant quelque temps. Il était revenu dans son pays, et un message de Stanislaws à sa bien-aimée l'amenait au château du comte. Le comte Népomucéne et le médecin s'efforcèrent vainement de décider Hermenegilde à quitter sa chambre où la retenait la honte et la confusion; elle jura de ne pas se montrer tant que le comte Xavier serait au château.
Il lui écrivit qu'il expiait bien rudement une ressemblance dont il n'était pas coupable; mais que cette rigueur ne l'atteignait pas seul, qu'elle frappait aussi Stanislaws dont il apportait une . lettre, et un message qu'elle Tempe-
chait de lui communiquer. La femme de chambre d'Hermenegilde, que Xavier avait mise dans ses intérêts , promit de remettre ce billet, qui opéra ce que n'avaient pu faire le père et le médecin; Hermenegilde consentit à voir Xavier. Elle le reçut dans sa chambre, les yeux baissés, et dans un profond silence. Xavier s'approcha d'un pas chancelant, prit place près du sopha sur lequel elle était assise, mais en se baissant sur sa chaise il s'agenouilla plutôt qu'il ne s'assit devant Hermenegilde, et la supplia en cette posture, dans les termes les plus touchans, et comme s'il eût commis le plus grand crime, de nepoint le charger d'une faute involontaire qui lui avait fait connaître tout le bonheur de son ami. Ce n'était pas lui, non, c'était Stanislaws luimême qui avait reçu ses baisers dans l'ivresse du revoir. Il lui remit la lettre
et lui parla longuement de Stanislaws qu'il peignit comme la fidélité même, comme un véritable chevalier qui pensait sans cesse à sa dame au milieu des combats , et dont le cœur battait toujours pour la liberté de son pays. Xavier contait avec un feu entraînant, il entraîna Hermenegilde qui, surmontant bientôt sa honte, fixa sur lui ses regards célestes av«c tant de douceur que le jeune officier put à peine continuer son récit. Comme Calaf lorsque le regardait la princesse Turandot *; sans le savoir lui-même , entraîné par sa distraction, il se perdit dans quelques descj'iptions de bataille; il parla d'attaques de cavalerie, de masses entamées, de batteries enlevées.... Enfin Hermenegilde l'interrompit avec impatience : — Cessez de me peindre ces
* Personnage d'une pièce italienne du Vénitien Gozzi. Th.
1^6 COIVTES SrOCTURjVES.
scènes de carnage; dites! dites-nfioi plutôt qu'il m'aime, que Stanislaws m'aime.
Xavier prit la main d'Hermenegilde qu'il pressa avec ardeur contre son sein.
— Ecoute-le donc lui-même, ton Stanislaws ! s'écria-t-il , et il s'abandonna aux protestations de l'amour le plus brûlant, que lui inspirait le délire de la passion. Il était tombé aux pieds d'Hermenegilde, il l'avait entourée de ses deux bras; mais au moment où il voulut la presser sur son cœur, il se sentit violemment repoussé. Hermenegilde le regardait avec égarement et lui dit d'une voix sourde : — Vaine poupée, quand même je t'animerais de toute la chaleur de mon sein, tu n'es pas mon Stanislaws , et tu ne le seras jamais !
A ces mots, elle quitta la chambre
à pas lents. Xavier vit trop tard quelle inconséquence il avait commise. Il ne sentait que trop vivement qu'il était épris jusqu'à la folie de la fiancée de son parent , de son ami, et que chaque pas qu'il ferait serait une affreuse trahison. Partir rapidement sans revoir Hermenegilde , ce fut l'héroïque résolution qu'il exécuta à l'heure même jusqu'à faireatteler sa voiture. Le comte Népomucène fut fort étonné lorsque; Xavier vint prendre congé de lui ; il fit tous ses efforts pour le retenir, mais celui-ci allégua des affaires qui le forçaient de s'éloigner , et se défendit de rester avec une sorte de chaleur nerveuse qui venait au secours de sa fermeté. Le sabre au côté, le bonnet de campagne en tête , il était au milieu du salon; son domestique au dehors tenait son manteau; au pied de l'escalier, les chevaux frappaient du pied avec
impatience. — Tout-à-coup la porte s'ouvrit, Hermenegiide entra, s'avança v-ers le comte avec une grâce indicible, et lui dit en souriant: Vous voulez partir, cher Xavier? — Et moi qui espérais vous entendre conter encore tant de choses de mon Stanislaws! — Savezvous bien que vos récits me consolent merveilleusement?
Xavier baissa les yeux en rougissant extrêmement ; on prit place. Le comte Népomucène assure que depuis plusieurs mois, il n'avait pas vu Hermenegiide dans une disposition aussi sereine. Sur un signe qu'il fit on servit le souper dans le salon, car l'heure était venue de prendre ce repas. Le plus noble vin de Hongrie brillait dans le cristal , et Hermenegiide porta un verre à ses lèvres en l'honneur de son bien aimé , de la patrie et de la liberté. — Celte nuit, je partirai , se disait Xa-