CHAPITRE IV
Le comte Népomucène , irrité de la conduite d'Hermenegilde, ne s'occupa plus d'elle , et elle passa plusieurs jours enfermée dans sa chambre, n'ayant
LE VOTU. l85
d'autre société que celle de sa camariste.
Un jour, le comte était plongé dans des réflexions profondes, tout rempli de la pensée de cet homme que les Polonais adoraient alors comme une idole, lorsque la porte de son appartement s'ouvrit, et Hermenegilde, couverte de longs habits de deuil, entra lentement. Elle vint s'agenouiller devant le comte, et lui dit d'une voix tremblante : — Omon père... le comte Stanislaws, mon époux chéri, n'est plus.... Il est mort en héros sur le champ de bataille.... Sa veuve plaintive est à genoux devant toi !
Le comte fut d'autant plus disposé à regarder cette scène comme un nouvel accès de la maladie mentale d'Hermenegilde, qu'il avait reçu la veille des nouvelles touchant le comte Stanislaws. Il releva Hermenegilde et lui dit : XIV. 1 6
ï86 COKTES WOCTURrTES,
— Calme-toi, ma chère fille, Stanislaws est bien portant, il ne tardera pas à revenir dans tes bras.
A ces mots, Herraenegilde poussa un profond soupir, et tomba accablée de douleur, auprès de son père. Mais quelques raomens après , elle se remit et dit avec calme: — Mon père, laissemoi te raconter comme tout s'est passé; car il faut que tu le saches, afin que tu m€ reconnaisses pour la veuve du comte Stanislaws. — Sache qu'il y a six jours , je me trouvai un soir dans le pavillon qui est à l'extrémité du parc. Toutes mes pensées se portaient vers celui que j'aime; je sentis mes yeux se fermer involontairement, mais ce n'était pas un sommeil et je conservai l'usage de mes sens. Bientôt tout s'obscurcit autour de moi , j'entendis un grand tumulte et des coups de feu qui se succédaient sans
interruption. Je me levai , et je ne fus pas peu étonnée de me trouver sous une tente. 11 était agenouillé devant moi, — Mon Stanislaws ! je le serrai dans mes bras, je le pressai sur mon cœur. — Dieu soit loué, s'écria-t-il , tu vis, tu es à moi ! — il me dit* que j'étais tombée dans un profond évanouissement aussitôt après la cérémonie des fiançailles ; et moi, folle créature, je ne me souvins qu'alors que le père Cyprien que je vis en ce moment dans la tente, nous avait unis dans une chapelle voisine, au moment de la bataille. L'anneau nuptial brillait à mon doigt. Le bonheur que j'éprouvai en embrassant mon époux , ne peut se décrire ; l'enivrement sans nom d'une femm€ au comble de ses vœux, agita tout mon être. — Je perdis mes sens.
• — et tout-à-coup un froid glacial me saisit. J'ouvris les yeux. Ciel, que vis-je !
l»o Contes nocturnes.
Stanislaws attaqué par des cavaliers ennemis, et secouru, mais trop tard, par ses compagnons. — Trop tard !
D'un coup de sabre, un ennemi l'abattit de son cheval-...
Ici Hermenegilde retomba sans mouvenlfent. Le comte s'empressa de la ranimer. — La volonté du ciel soit faite, dit - elle en reprenant ses sens ; il ne me convient pas de me plaindre; mais je serai fidèle à mon mari jusqu'à la mort, et le reste de mes jours se passera en priant pour lui.
Le comte pensa avec raison que cette vision était le résultat du dérangement des idées de sa fille, et il se résigna en pensant que le retour de Stanislaws mettrait fin à sa douleur. Quelquefois cependant il lui arrivait de rire un moment au sujet des rêves et des visions dangereuses , mais alors Hermenegilde se mettait à sourire, puis
LE vcœu. i8g
elle portait à sa bouche l'anneau d'or qu'elle avait au doigt et l'arrosait de larmes. I.e comte remarqua avec surprise extrême que cet anneau ne s'était jamais trouvé au doigt de sa fille; mais il n'attacha pas grande importance à celte circonstance. La nouvelle qu'il reçut de la captivité du comte Stanislaws le frappa plus vivement. La santé d'Hermenegilde s'affaiblit à cette époque , elle se plaignit d'éprouver un malaise singulier qu'elle ne pouvait regarder comme un état de maladie, mais qui changeait tout son être. Bientôt le prince de Z*** vint au château avec sa femme. La mère d'Hermenegilde était morte jeune, et la princesse lui en tenait lieu, Hermenegilde ouvrit son cœur à cette respectable dame , et se plaignit qu'on la traitât de folle et de visionnaire, bien qu'elle eût des preuves certaines de son union avec Stanis-
tgO CONTES NOCTURNES.
la"ws. La princesse, instruite de l'aHection mentale de la jeune comtesse , se garda de la contredire, et se contenta de l'assurer que le temps éclaircirait tout ce mystère ; mais elle devint plus attentive lorsque Hermenegilde lui décrivit son état physique et les symptômes qui la troublaient. On vit la princesse la surveiller avec une sollicitude constante, et se montrer plus inquiète, à mesure que Hermenegilde semblait se calmer. En effet , les joues pâles de la jeune comtesse reprirent leurs couleurs, ses yeux perdirent leur éclair sombre , son regard fut plus doux et plus sérieux, ses formes amaigries s'arrondirent de plus en plus ; en un mot elle brilla de nouveau de tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Et cependant la princesse sembla la regarder comme plus malade que jamais , car elle ne cessait de lui dire : — Comment
te trouves-tu ? — Qiféprouves-tu, mon enfant? — Et ces questions se renouvelaient avec plus d'instances, dès que Hermenegilde éprouvait le moindre malaise.
Le comte , le prince et la princesse tinrent conseil pour savoir par quel moyen on pourrait détromper Hermenegilde qui se croyait toujours veuve de Stanislaws.
— Je crois malheureusement , dit le prince, que sa folie est incurable ; car elle se porte parfaitement bien et ses forces physiques entretiennent le désordre de son cerveau. — Oui, ajouta-t-il en regardant sa femme, elle est parfaitement bien portante, et cependant on la tourmente comme une malade, à son grand préjudice.
La princesse qui se sentit frappée par ces mots, regarda fixement le comte Népomucène et s'écria: — Non, Herme"
iqi CONTES MOCTURNES.
negilde n'est pas malade; mais s'il n'était impossible qu'elle se fût oubliée , je serais couvaincue qu'elle est
La princesse hésita.
— Parlez , parlez ! s écrièrent à la fois le comte et le prince.
— Enceinte ! reprit la princesse , et elle quitta la chambre.
T.E VCaEL'. 1C)3
eHAPiTRi: Vc
Le prince et le comte Néponiucene se regardèrent frappés d'étonnement.
Le prince retrouva le premier la parole et dit que sa femme était aussi quelquefois visitée par les plus singulières