CHAPITRE VU
Il serait fort ennuyeux de peindre tout au long, ce que firent Nanni et Jonathan dans leur affliction ; cela se trouve dans tout mauvais roman , et il est parfois très-plaisant de voir les gri-
maces que fait un malheureux auteur pour paraître neuf.
Mais ce qui me paraît fort important c'est de suivre Wucht dans la mar^ che de ses idées.
Il doit paraître très-digne de remarque qu'un homme d'une âme forte et puissante telle que celle de maître Wacht qui supportaitavec un courage inébranlableet une inflexible fermeté ce qui lui arrivait de plus affreux , et ce qui eût anéanti des cœurs moins fermes, se trouvât entièrement hors de lui par un accident que tout autre père de famille eût regardé comme un événement ordinaire et facile à surmonter.
Wacht avait appris à connaître le cœur féminin d'un côté simple mais sublime ; sa propre femme l'avait mis à même de jeter un regard sur la nature véritable de son sexe , comme dans un iac aussi clair qu'une glace. Il connais-
sait le courage héroïque de la femme.
La sienne, orpheline, avait perdu la succession d'une tante immensément riche, l'amour de tous ses parens; elle avait résisté avec un courage inébranlable aux cruelles tentatives des prêtres, qui remplirent sa vie de tourniens et d'amertumes, lorsque après avoir été élevée dans la religion catholique, elle épousa Wacht qui était protestant, et que, par suite d'une ardente couviction, elle eut peu de temps après adopté elle-mémecettecroyance.Toutes ces pensées se présentaient à l'esprit de Wacht, et il versa des larmes brillantes lorsqu'ilse rappela avec quelleémotion il avait conduit la vierge à l'autel.
Nanni était en tout sa mère; Wacht aimait cette enfant avec une ardeur à laquelle rien ne pouvait être comparé, et cela était plus que suffisant pour lui faire rejeter comme abominable toute
mesure qui eût la moindre apparence de la violence. Si d'un antre côté il repassait toute la vie de Jonathan, il était forcé de s'avouer que toutes les vertus d'un jeune homme pieux, appUqué, modeste, ne pouvaient pas aisément se trouver réunies avec autant de bonheur qu'en celui-ci, dont la figure belle et expressive , avec des traits peut-élre un peu trop délicats, presque féminins, dont le corps petit e faible, mais bien pris , annonçaient une âme tendre et spirituelle; si de plus il songeait que les deux enfans avaient toujours été ensemble, qu'il existât une sympathie manifeste entre leurs caractères, il ne pouvait concevoir, comment il n'avait pas pu prévoir ce qui était arrivé, pour prendre à temps les mesures nécessaires; — mais il était trop tard.
Il marchait au miUeu des mon-
MAÎTRE JfAN ^VACH^. 7^
tagiies poussé par un-e agitation violente, et telle qu'il n'en avait jamais éprouvée ; il ne pouvait parvenir à maîtriser son trouble et encore moins à prendre une résolution. Déjà le soleil commençait à baisser, lorsqu'il arriva au village de Buch : il entra à Thôtellerie, et se fit servir quelques mets avec une bouteille d'excellente bière de roche.
— Eh, bon soir! Quelle singulière apparition , maître Wacht au joli village de Buch, par une si belle soirée de dimanche? En vérité, j'en croyais à peine mes yeux. Probablement la chère famille est à la campagne?
C'est ainsi que maître Wacht fut apostrophé par u!ie voix glapissante et piaillarcle. Ce n'était nul autre que M. Picard Leberfinck, vernisseur et doreur de sa profession, qui interrom-