‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 9 sur 47 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

La pauvre Nanni reprit bientôt l'usage de ses sens , et laissa couler ses larmes en silence, mais Jonathan j6t éclater son désespoir en violentes explosions, et parla plusieurs fois de se

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brûler la cervelle. Fort heureusement les pistolets ne sont point une partie indispensable du mobilier d'un jeune avocat sentimental, ou, s'ils s'y trouvent, il y manque ordinairement la platine ou toute autre pièce.

Après que Jonathan eut couru au hasard dans quelques rues, comme un homme éperdu, ses pas le conduisirent comme par instinct vers son noble patron,auquel il peignit sa peine inouïe au milieu des éclats de la plus farouche douleur. Il n'est pas besoin d'ajouter que le jeune avocat amoureux était, à en croire son désespoir, le premier et le seul homme sur la terre à qui chose si monstrueuse fut arrivée; aussi accusait-il le destin et toutes les puissances ennemies de ne s'être conjurés que contre lui.

Le juge {'écouta tranquillement , et avec un certain intérêt.

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— Mon cher et jeune ami, lui dit-il en prenant l'avocat avec amitié par la main, et le conduisant vers un fauteuil; mon cher et jeune ami, jusqu'à présent j'ai toujours regardé le maître charpentier Wacht comme un grand homme dans son genre, mais je vois aujourd'hui que c'est en même temps un grand fou. Les fous font comme les chevaux rétifs , on a de la peine à les faire tourner; mais une fois qu'on y est parvenu, ils trottent gaîment dans le chemin battu. La scène fâcheuse d'aujourd'hui, malgré la colère insensée du vieillard, ne doit point vous faire renoncer à la main de Nanni.

Mais avant de nous entretenir plus au long de votre délicieuse et romanesque intrigue, prenons ici un petit déjeuner. Vous en avez été pour votre dîner chez le vieux Wacht, et moi , je ne dîne qu'à quatre heures au séehof *.

* château de plaisance aux euvirons de Bamberg Tr.

Sur la petite table où le juge et l'avocat étaient assis, on servit un déjeuner fort appétissant. Du jambon de Baïonne, garni d'oignons du Portugal, une perdrix rouge, des truffes au vin rouge, un pâte de foie d'oies de Strasbourg, et du beurre aussi jaune et aussi luisant que le muguet. Avec cela perlait, dans une belle carafe de cristal, un généreux vin de Champagne de l'espèce non mousseuse. Le juge, qui n'avait point quitté sa serviette au moment où il reçut le jeune avocat, servit, après que le valet de chambre eut promptement apporté un deuxième couvert, les plus beaux morceaux à l'amant désespéré, et celui-ci ne se laissa pas faire faute. Quelqu'un a eu l'insolence de prétendre que l'estomac était au pair avec tout le reste de l'organisation physique et psychique de l'homme. C'est une assertion impie, abominable; mais

ce qu'il y a de certain, c'est que l'estomac, en tyran despotique ou en mystificateur ironique, sait souvent faire triompher sa volonté.

C'est ce qui arriva dans cette occasion.

Car,machinalement et sans y penser, l'avocat eut avalé en quelques minutes une tranche énorme de jambon, exercé de terribles ravages dans la garniture portugaise, fait main-basse sur une perdrix, et dévoré plus de truffes et plus de pâté de foie d'oies qu'il ne sied à un avocat rempli de douleur. De plus, le juge et l'avocat trouvèrent le Champagne tellement à leur goût, que le valet de chambre fut obligé de remplir une seconde fois la carafe de cristal.

L'avocat sentit une chaleur bienfaisante pénétrer dans tout son intérieur, et son désespoir ne le saisissait plus qu'avec des élancemens extraordinai-

res, assez semblables aux secousses électriques , douloureuses et agréables en même temps. Il fut accessible aux consolations de son patron, qui, après avoir savouré lentement la dernière goutte de son vin, se crut en position de le faire, et commença ainsi :

— D'abord, mon cher et bon ami , vous ne devez pas être assez sot pour croire que vous êtes le seul homme sur la terre à qui un père refuse la main de sa belle. Au reste, ceci ne fait rien du tout à l'affaire, comme je vous l'ai déjà dit. La raison pour laquelle le vieux fou vous hait est si insensée qu'elle ne saurait durer, et que cela vous paraisse absurde ou non, je puis à peine supporter l'idée que tout cela finira tout prosaïquement, et que Ton ne dira autre chose de toute cette aventure , sinon que Pierre a demandé la main de XV. 6

Marguerite, et que Pierre et Marguerite sont devenus mari et femme.

La situation est d'ailleurs neuve et superbe, puisque la haine contre l'état que le cher fils adoptif a embrassé est l'unique levier que puisse mettre en mouvement l'élément tragique et choisi de l'action ; mais venons à l'essentiel. Vous êtes poète, mon ami , et ceci change tout; votre amour, vos souffrances doivent vous apparaître comme un morceau poétique dans tout l'état de la sainte poésie. Vous entendez les accords que la muse descendue vers vous, fait jaillir de sa lyre, et dans un divin enthousiasme vous recueillerez ses paroles ailées qui peignent votre amour et vos souffrances. Comme poète vous êtes dans ce moment l'iiomme le plus heureux de la terre, puisque vous êtes blessé réellement dans le plus intime de votre

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être, et que le sang de votre cœur coule a flots; vous n'avez donc pas besoin d'excitans artificiels pour vous mettre en verve, et faites-y bien attention , ces temps d'affliction vous feront produire de grandes et de magnifiques choses.

Je dois vous faire remarquer que dans ces premiers momens un sentiment singulier et très-désagréable se mêlera aux douleurs de votre amour, sentiment qui ne se laisse point encadrer dans la poésie, mais qui s'évanouira bientôt: et afin que vous me compreniez, je vous donnerai un exemple. Un malheureux amant a été roué de coups par un père courroucé, et mis à la porte. Si la maman offensée enferme la fillette dans sa chambre et met la maison sous les armes pour repousser l'assaut de l'amant désespéré, si même les poings les plus plébéiens

ne respectent point le drap le plus fin ( ici. le juge se mit à soupirer légèrement), il faut que cette prose fermentée d'une misérable trivialité se soit d'abord évaporée, pour que la douleur poétique se dépose librement dans toute sa pureté. On vous a vertement tancé, mon cher et jeune ami, c'était la prose amère qu'il fallait vaincre ; vous l'avez vaincue, livrez-vous maintenant tout entier à la poésie.

Voici les sonnets de Pétrarque , les élégies d'Ovide, prenez, lisez, faites des vers , récitez-moi ceux que vous aurez faits; et en attendant, ajouta - 1il en le poussant par les épaules, courez à la foret, comme il convient à un amant.

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