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pait ainsi maître Wacht dans ses mé-* ditations.
L'extérieur bizarre de Leberfinck frappait au premier aspect ; il était petit, trapu , son corps était un peu trop long, et ses petites jambes arquées; une assez jolie %ure, bonne et ronde, avec de petites joues vermeilles, et des yeux gris , mais assez vifs et pétillans. Les jours ordinaires, il était, selon l'ancienne mode française , frisé et poudré; mais le dimanche, son^ accoutrement était remarquable sous tous les rapports. Il portait un habit de soie rayé de lilas et de jaune, avec d'énormes boutons en filigranes d'arsrent, une veste brodée en diverses couleurs , des culottes de satin vert cerise, des bas de soie à raies blanches et bleues très -minces, des souliers noirs vernissés et luisans , sur lesquels brillaient de grandes boucles de stras.
MAITRE JEAN ^VACHT. 7$
Si Ton joint à cet extérieur la démarche élégante d'un maître à danser, la souplesse du chat, une merveilleuse prestesse de jambes qui le faisait sauter par-dessus un ruisseau, en battant un entrechat, on conviendra que le petit vernisseur était une créature à part Le lecteur le connaîtra bientôt mieux.
Maître Wacht ne fut pas absolument fâché d'être interrompu dans ses douloureuses réflexions.
Le vernisseur et doreur, Picard Leberfinck, était un grand fat, mais en même temps l'ami le plus fidèle et le plus probe du monde, ayant les sentimens les plus généreux , libéral envers ] es pauvres, et officieux envers ses amis; il ne faisait son métier qu'en amateur, car il avait de l'aisance.
Il était riche même, son père lui avait laissé une belle terre avec une superbe cave dans les rochers, qui n'étai t séparée
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(les possessions de Wacht que par un grand jardin.
Maître Wacht ainiait assez cet original, a cause de sa probité, et parce qu'il était membre de la petite comnumauté protestante à laquelle on permettait l'exercice de son culte. Leberfinck accepta avec un empressement remarquable la proposition de Wacht, de s'asseoir à côté de lui , et de boire ime autre bouteille de bière. Leberfinck lui dit que, depuis long-temps, il avait voulu aller voir maître Wacht dans sa maison, qu'il avait à lui parler de deux choses, dont l'une lui pesait fortement sur le cœur. Wacht lui répliqua que Leberfinck le connaissait suffisamment pour savoir qu'on pourrait lui parler franchement de quoi que ce fût. Leberfinck confia donc à maître Wacht que le négociant en vins avait offert de lui vendre son beau jardin
nvec le pavillon qui séparait les possessions (le Wacht et de Leberfinck; qu'il croyait se rappeler que Wacht avait manifesté un jour combien la possession du jardin lui serait agréable; que s'il se présentait dans ce moment l'occasion de satisfaire ce désir, lui, Leberfinck, s'offrait à terminer l'affaire.
En effet , depuis long-temps Wacht avait souhaité d'étendre ses domaines en y joignant un beau jardin, surtout parce que les beaux bosquets et les arbres odorans qui s'élevaient dans ce jardin avec tout l'éclat d'une végétation vigoureuse, avaient constamment été admiré par Nanni. Dans ce moment il lui sembla de plus que c'était par une faveur spéciale du sort , que précisément dans un temps oùNanni était si profondément affligée , il s'offrait une occasion de la surprendre agréablement.
78 COUTES JVOCTURJfÊS.
Le maître régla sur-le-champ les pomts les plus essentiels avec l'officieux vernisseur, qui lui promit que dès le dimanche suivant il pourrait se promener dans le jardin comme dans^ sa propriété.
— Maintenant, s'écria maître Wacht, maintenant^ami Leberfinck, déchargez votre cœur du poids qui l'oppresse.
Leberfinck se prit à soupirer de la manière la plus lamentable, à faire les grimaces les plus singulières, à baragouiner des phrases incohérentes et dont il était assez malaisé de deviner le sens; toutefois maître Wacht comprit sa pensée, et lui secoua la main en disant : — Cela pourra se faire !
Tout cet épisode avec Leberfinck avait fait du bien à maître Wacht. Il crut même être parvenu à prendre une résolution par laquelle il voulait combattre et même vaincre le plus grande
le plus terrible malheur , qui Teùt encore frappé ; ce qu'il fît peut seul nous apprendre l'arrêt qu'il porta. Qu'il me soit permis de faire ici une courte remarque , qui ne pourrait peut-être pas trouver sa place plus tard.
La vieille Barbara s'était glissée auprès de maître Wacht , et avait accusé le couple amoureux de lire ensemble <les livres mondains. Le maître se fit remettre quelques - uns des livres de Nanni , c'était un ouvrage de Goethe :
malheureusement, on ignore lequel.
Après l'avoir feuilleté, il le remit a la vieille , pour le replacer à l'endroit ou elle l'avait pris furtivement. Jamais il ne lui échappa une seule parole au sujet des lectures de Nanni : une seule feis, l'occasion s'étant présentée, il dit à table : — Un esprit extraordinaire s'élève au milieu de nous autres Allemands; que Dieu le fasse prospérer! Mes a nuées
8o Car^TTES I^OCTURNES.
sont passées , ce n'est plus de mon âge^ ni de mon élat ; mais toi , Jonathan , je t'envie beaucoup de choses qu'apprécieront les temps futurs !
Jonathan comprit les paroles mystérieuses de Wacht d'autant plus clairement que, peu de jours auparavant, il avait découvert par hasard sur le burean de Wacht, Goetz de Berlichingen caché à moitié parmi différens papiers. La grau. le âme de Wacht avait recoium toute l'étendue de ce genre extraordinaire.
J^e jour suivant, la pauvre Nanni laissait tomber sa petite tête comme une colombe malade. — Qu'a ma chère enfant , dit maitre Wacht de son ton affectueux, qui lui était propre, et par lequel il savait entraîner tous les cœurs. — Qu'a ma chère enfant , est-elle malade? Je ne veux pas le croire ! Tu ne viens pas assez souvent au grand air;
MAÎTRE JEAPf WACHT. 8f
depuis long -temps je désire que tu m'apportes mon goùler à l'atelier. Viens aujourcrhui : nous avons à espérer une belle soirée. N'est-ce pas, Nanni, ma chère, tu le feras. Tu m'apprêteras toi-même les tartines de beurre, je les trouverai meilleures. Puis maître Waclit prit sa chère enfant dans ses bras , écarta de la main les boucles brunes de son front , l'embrassa , la serra sur son cœur , la caressa , enfin il exerça tout le pouvoir des manières affectueuses qu'il avait à sa disposition, et dont il connaissait très-bien le charme irrésistible.
Un torrent de larmes s'échappa des yeux de Nanni , et ce ne fut qu'avec peine qu'elle balbutia ces paroles : -— Mon père , mon père ! — Allons , allons, dit Wacht, (il était facile de remarquer quelque altération dans le ton de sa voix j, tout peut encore s'arranger.
Huit jours s'étaient écoulés. On pense bien que pendant ce temps Jonathan ne s'était pas montré, et que le maître n'avait pas dit un mot sur son compte. Le dimanche, la soupe fumait déjà et toute la famille étant prête à se mettre à table , maître Wacht demanda d'un air serein — où reste donc notre Jonathan? Retteldittoutbaspourménager la pauvre Nanni. — Mon père, ne savezvous donc pas ce qui est arrivé ? Jonathan ne doit-il pas craindre de paraître à vos yeux ?
— Voyez le sot , dit Wacht d'un ton rieur, que Christian coure tout de suite le chercher. On peut bien penser que le jeune avocat ne manqua pas de se présenter aussitôt, mais dans les premiers momens de son arrivée, un nuage orageux semblait planer sur tous; néanmoins les manières aisées, l'air content de Nanni, ainsi que l'origi-
nalité de Leberfiiick parvinrent à ramener une certaine gaîté qui entretint la société en bonne humeur.
— Prenons un peu Pair, dit maitre Wacht après le dîner, allons à mon atelier.
M. Picard Leberfinck s'attacha à dessein à la petite Rettel qui était de la meilleure humeur du monde ; le galant vernisseur s'épuisa en éloges , et avoua que de sa vie il n'avait fait une chère plus délicate , pas même chez messieurs les Bénédictins de Bauz. Maître Wacht , un gros paquet de clefs à la main, marchait en avant, et traversait à grands pas la cour de l'atelier. Le jeune avocat se trouva tout naturellement dans le voisinage de Nanni. Des soupirs furtifs, des plaintes d'amour exhalées à voix basse , ce fut tout ce que les amans osèrent.
Maître Wacht s'arrêta devant tme
porte nouvellement construite , que l'on avait pratiquée dans le mur qui séparait l'atelier de Wacht du jardin du négociant.
Il ouvrit la porte et entra , en priant la, famille de le suivre. Tous, excepté M. Picard Leberfiuck qui ne cessait de ricaner, ne savaient trop que penser de cette invitation. Au milieu du jardin était un pavillon très-spacieux ; maître Wacht l'ouvrit aussi, y entra, s'arrêta au milieu du salon d'cù l'on découvrait de chaque fenêtre un autre site romantique.
— Je me trouve ici dans ma propriété, dit maître Wacht, d'un ton qui annonçait la joie dont son cœur était pénétré; ce beau jardin est à moi, j'ai voulu qu'il fût à moi , non pas pour accroître mon domaine , non pas pour augmenter la richesse de mes possessions , non , mais parce que je sais
qu'une certaine petite personne souiiaitait ardemment ces arbres, ces bocages , ces parterres parfumés.
Nanni se jeta dans les bras du vieillard, en s'écriant: — O mon père, mon père,tu déchires mon cœur par ta douceur, par ta bonté, aie pitié de moi.
— Silence, silence, dit Wacht en interompant la malheureuse enfant , tout peut encore s'arranger d'une manière miraculeuse ; dans ce petit paradis on peut vrouver beaucoup de consolation.
— Oh oui, oh oui, s'écria Nanni comme inspirée, ô vous, arbres, bocages , fleurs et vous montagnes lointaines, belles et fugitives nuées du soir , toute mon âme respire en vous; je me retrouve moi-même, lorsque votre aimable vue me console.
Nanni s'élança dans le jardin en bondissant comme une jeune biche, tt le
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jeune avocat, qu'aucune puissance humaine n'eût retenu en ce moment, la suivit en toute hâte. M. Picard Leberfinck demanda la permission de faire un tour dans la nouvelle propriété de Wacht avec la petite Rettel. Pendant ce temps, le maître fit apporter de la bière et du tabac de Hollande sous les arbres, près du penchant de la montagne, d'où ses regards plongeaient dans la vallée, et d'un air gai et satisfait, il soufflait dans les airs des bouffées de nuages bleuâtres. Le lecteur s'étonnera sans doute de la disposition d'âme où était maître Wacht, et il ne sait sans doute s'expliquer comment il n'était point parvenu à prendre une résolution; mais il avait acquis la conviction intime que la puissance éternelle ne pourrait jamais lui faire éprouver l'effroyable malheur de voir sa chère enfant unie à un avocat, espèce d'homme qui lui semblait tenir du diable.
— Il arrivera , se disait-il , il arrivera nécessairement quelque événement qui rompra cette funeste liaison, ou qui arrachera Jonathan à l'enfer; et ce serait témérité, et une tentative criminelle et pernicieuse que d'essayer d'arrêter d'une main impuissante la roue du destin.
On aurait peine à croire quelles misérables, quelles sottes raisons l'homme se forge quelquefois pour se persuader qu'il est possible de détourner un malheur qui le menace. C'est ainsi qu'il y avait des momens où Wacht comptait que l'arrivée du brutal Sébastien, qu'il se Bgiirait comme un jeune homme vigoureux, dans toute la fleur de la jeunesse, au moment d'atteindre à l'âge viril, produirait un changemeiit dans l'état actuel des choses. Tl lui vint à Tesprit une i<lée tres-répandue, quoique souvent fausse, qu'une virilité for-
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tement prononcée imposait trop à une femme pour ne point finir par la vaincre. Lorsque le soleil commença à baisser, M. Picard Leberfinck invita toute la famille à prendre une petite collation dans son jardin, qui était contigu à celui de Wacht*
Le jardin du noble vernisseur et doreur formait le plus étrange et le plus risible contraste avec la nouvelle propriété de Waclit. Il était si petit qu'on ne pouvait guère en priser que la hauteur ; on l'avait aligné à la manière hollaudaise,et lesarbreset leshaies étaient soigneusement tenues sous le joug pédantesque des ciseaux. Les troncs bleu de ciel, roses et jaunes des arbres fruitiers très-élancés qui se trouvaient au milieu des parterres, faisaient un merveilleux effet. Leberfinck les avait vernissés, et avait ainsi embelli la nature, mais il y eut encore bien d'autres sur-
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prises. Leberfinck pria ces demoiselles (Je se composer un boumiet, mais à mesure qu'elles cueillaient les fleurs , elles remarquèrent, à leur grand étonnement, que les tiges et les feuilles étaient dorées. Ce qui était de plus trèsremarquable, c'est que toutes lesfeuilles qui tombèrent entre les mains de Rettel avaient la forme d'un cœur.
La collation dont Leberfinck régala ses hôtes consistait en gâteaux exquis, en sucreries fines, avec du vieux vin du Rhin et du Muscat délicieux. Reltel était tout extasiée des pâtisseries , et prétendait qu'il était impossible que les sucreries, en partie magnifiquement dorées et argentées, eussent été fabriquées à Bamberg. M. Picard Leberfinck lui confia alors en souriant d'un air satisfait qu'il s'entendait lui-même un peu en pâtisserie et en confitures , et qu'il était l'heureux auteur de toutes