CHAPITRE VIII
Ilj avait quelques mois qu'une jeune dame inconnue était arrivée à Baniberg. Elle logeait à l'Agneau Blanc; son domestique (blanchi par l'âge) et
MAÎTRE JEAIV WACHT. gS
une vieille femme de chambre composaient toute sa suite.
Les opinions étant partagées à cet égard. Les uns prétendaient que c'était une noble comtesse de Hongrie , immensément riche, que des dissentions domestiques forçaient à se retirer pour le moment à Bamberg ; d'autres au contraire en faisaient tout simplement une Didone abandonnata ; selon d'autres, enfin, c'était une cantatrice sans emploi, qui probablement n'avait pas de lettres de recommandation pour le prince évéque. La plupart des Bambergeois s'accordaient pour regarder l'étrangère , qui , au dire de ceux qui Pavaient vue , était d'ailleurs d'une beauté remarquable, comme une personne fort équivoque. Or, on avait remarqué que le vieux serviteur de l'étrangère s'était glissé sur les traces de l'avocat, jusqu'à ce qu'il l'eut enfin ar-
9^ CONTÉS NOCTURIVÊS.
rété un jour près de la fontaine du marché, ornée d'une statue de Neptune , que les bons Bambergeois appellent communément l'homme à la fourche. Il eut une conversation fort longue avec lui. Des gens curieux qui ne peuvent rencontrer personne sans demander avec vivacité : «Où a-t-il été, où va-t-il , que fait-il?» étaient parvenus à découvrir, que très-souvent, le jeune avocat se glissait pendant la nuit chez la belle inconnue, et qu'il passait plusieurs heures avec elle : ce fut bientôt un bruit général dans la ville, que le jeune avocat s'était laissé prendre dans les filets de la jeune aventurière.
11 dut répugner au caractère de Wacht de se servir de cet égarement apparent du jeune avocat comme d'une arme contre la pauvre Nanni. Il abandonna à dame Barbe et à toute sa séquelle de commères le soin de Tins-
MAITRE JEAX WACIIT. Q7
truire des moindres détails avec des circonstances exagérées. Mais ce qui acheva de confirmer les soupçons c'est qu'un jour le jeune avocat partit à Fiaiproviste avec la dame, sans que personne sut où ils étaient allés.
— Voilà où mène la légèreté, c'en est fait de la clientelle du jeune avocat, dirent les gens sensés. Mais ce n'était point le cas ; car, au grand étonnement <le tout le monde, le vieux Eicheimer soigna les affaires de son fils adoptif avec la dernière exactitude ^ et parut approuver ses relations mystérieuses avec la dame étrangère.
Maître Wacht garda le silence sur toute cette affaire, et quand parfois Nanni, ne pouvant plus cacher sa doi^ leur, s'écriait d'une voix plaintive et étouffée par ses larmes : — Pourquoi Jonathan nous at-il abandonnés? Maître Wachtdisait d\ia ton de dédain: — Les XV. 9
avocats n'en font pas d'autres : qui sait quelle intrigue lucrative et avantageuse pour lui il a trouvée avec Tétrangère?
Mais alors M. Picard Leberfinck avait coutume de prendre le parti de Jonathan , et d'assurer que pour lui il était persuadé que l'étrangère était tout au moins une princesse , qui, dans une affaire très-délicate, avait eu recours au jeune avocat, déjà renommé en tous lieux. En même temps il débitait un si grand nombre d'histoires sur les avocats, qui par une singulière sagacité, par une pénétration et une habileté extraordinaires, avaient débrouillé les cartes les plus compliquées , mis au grand jour les choses les plus secrètes, que maître Wacht le priait au nom du ciel de se taire , tandis que Nanni se délectait en son âme de tout ce Leberfinck avançait, et conservait de nouvelles espérances.
A lâ douleur de Nanni se mêlait quelque peu de dépit , dans les instans où il ne lui paraissait pas tout-à-fait impossible que Jonathan pût lui devenir infidèle, car il n'avait pas cherché à se disculper et il avait gardé un silence obstiné sur son aventure.
Quelques mois s'étaient écoulés lorsque le jeune avocat revint à Baniberg, et les regards que lui lança Nanni durent faire présumer, à maître Wacht, que Jonathan s'était pleinement justifié. C'est ici le lieu de faire connaître ce qui s'était passé entre la dame étrangère et le jeune avocat.
lOO CONTES NOCTURNES.