‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 14 sur 47 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le comte hongrois Z., en possession de plus d'un million , avait épousé par pure inclination une pauvre demoiselle, qui s'attira ainsi la haine de la famille du comte, car outre sa nais-

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suiice obscure, elle ne possédait d'autres trésors que sa vertu, et qu'une beauté, une grâce célestes.

Le comte avait promis à sa femme que par son testament il l'instituerait liéritière de toute sa fortune.

Un jour que des affaires diplomatiques l'avaient appelé de Paris à Pétersbourg, et qu'il venait de retourner à Vienne où elle résidait, il lui raconta que, dans une petite ville, dont le nom lui avait échappé, il avait été attaqué d'une maladie grave, et qu'il avait profité des premiers momens de sa convalescence pour faire un testament en sa faveur et le remettre aux tribunaux; mais à quelques lieues plus loin il avait été saisi d'une nouvelle et plus forte attaque de cette maladie maligne, et le nom du lieu, du tribunal et de celui chez lequel il avait resté, s'était entièrement effacé de sa mémoire. Il

avait aussi perdu le certificat qui lui avait été remis de la part des tribunaux sur la déposition du testament.

Comme il arrive quelquefois, le comte différa de jour en jour de faire un nouveau testament, jusqu'à ce que la mort le surprit. Ses parens ne manquèrent pas de réclamer toute la succession, de sorte que la pauvre comtesse ne conserva de tout cet immense héritage que quelques cadeaux précieux que le comte lui avait faits et que les parens ne pouvaientlui enlever. Plusieurs notices sur cette affaire se trouvaient parmi les papiers du comte; mais ces notices qui indiquaient qu'il existait un testament, ne pouvant suppléer au testament même, ne furent d'aucune utilité pour la comtesse.

La comtesse avait consulté plusieurs jurisconsultes sur cette malheureuse affaire, jusqu'à ce qu'elle viut

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^nfin à Bamberg, où elle eut recours au vieux Eicheimer; celui-ci l'adressa au jeune Engelbrecht; qui moins occupé, doué d'une singulière perspicacité et plein de zèle, pourrait peutêtre tlécouvrir les traces du malheureux testament, ou établir quelque autre preuve ingénieuse pour en démontrer l'existence réelle.

I.e jeune avocat commença par reqtiérir, de la part de l'autorité compétente, une nouvelle et exacte recher- <:he parmi les papiers du comte laissés au château. Il s'y rendit lui-même avec la comtesse, et sous les yeux des magistrats se trouva dans uhl- armoire de noyer, à laquelle on n'avait pas fait attention jusqu'alors, un vieux portefeuille, qui à la vérité ne contenait pas le reçu des tribunaux, mais un pnpier, qui devait être de la plus grande importance pour le jeune avocat.

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Ce papier renfermait Texacle description jusqu'au moindre détail des circonstances dans lesquelles le Comte avait testé en faveur de son épouse, et du lieu où il avait remis le testament aux tribunaux. Son voyage diplomatique de Paris à Pétersbourg avait amené le comte à Rœnigsberg en Prusse , où il avait trouvé par hasard quelques gentilshommes de la Prusse orientale, qu'il avait autrefois rencontrés en Italie, Malgré la hâte avec laquelle le comte voyageait y il s'était laissé entraîner à faire une petite excursion dans la Prusse orientale, parce que cette contrée abonde en gibier, et que le comte était un chasseur passionné. Il indiquait les villes de Wehlau , Allenbourg, Friedland, où il avait été. Il s'éjait proposé de partir immédiatement pour la frontière de la Russie, sans retourner à Rœnigsberg.

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Mais dans un bourg, dont le comte dépeignait l'extérieur comme très-misérable, il fut attaqué subitement de la maladie nerveuse, qui pendant plusieurs jours le priva de l'usage de tous ses sens. Heureusement il se trouva dans cette ville un jeune et habile médecin , qui opposa au mal une résistance si vigoureuse , que non-seulement le comte revint à lui, mais qu'il fut en état de continuer son voyage. Cependant c'était une pénible pensée pour lui, que l'idée qu'une seconde attaque pourrait le tuer en route et plonger son épouse dans la plus profonde misère. A son grand étonnement il apprit du médecin que le bourg, malgré son peu d'étendue et son aspect misérable , était néanmoins le siège d'une cour de justice, et qu'il pouvait y déposer son testament, avec toutes les formalités, dès qu'il serait

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parvenu à prouver l'identité de sa personne, mais c'était là le point difficile, car, qui connaissait le comte dans le pays? Le hasard voulut qu'au moment ou le comte descendit de voiture dans la petite ville , il se trouva sous la porte de l'auberge uu vieil invalide d'environ quatre-vingts ans, qui demeurait dans un village voisin, gagnait sa vie à tresser des paniers , et qui ne venait que rarement à la ville. Dans sa jeunesse, il avait servi dans l'armée autrichienne, jet avait été pendant quinze ans palefrenier chez le père du comte. Au premier aspect, il se rappela le fils de son maître, et lui et sa femme devinrent les témoins de l'identité du comte. Le jeune avocat s'occupa aussitôt de découvrir les traces de l'endroit où le comte était tombé malade.

Il se rendit avec la comtesse dans la Prusse orientale , pour y décou-

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vrir, s*il était possible, en examinant les registres des postes, la route que le comte avait suivie. Après beaucoup de peines inutile.^ il apprit seulement que le comte avait pris des chevaux de poste à Eylau pour aller à Allenbourg. Au- delà d'x\llenbourg on perdit ses traces, cependant il était hors de doute que le comte avait pris par la Lithuanie prussienne pour se rendre en Russie , et la chose était d'autant plus certaine qu'à Tilsitt on avait enregistré l'arrivée et le départ du comte. A partir de Tilsitt on perdit de nouveau ses traces; toutefois il sembla au jeune avocat que c'était sur la petite pente d'Allenbourg à Tilsitt qu'il fallait chercher la solution de l'énigme.

Tout chagrin et plein de soucis, il arriva par une soirée pluvieuse avec la comtesse dans la petite ville dinster-

bourg. Là il fut saisi d'un singulier pressentiment en entrant dans les misérables chambres de l'auberge; il lui sembla qu'elles lui étaient aussi connues que s'il était déjà venu en ce lieu ou qu'on le lui eût dépeint dans le plus grand détail. La comtesse se retira dans sa chambre à coucher, et le jeune avocat ne put dormir tant l'inquiétude l'agitait. Lorsque le soleil du malin éclaira sa chambre, ses regards tombèrent sur une tapisserie placée dans un coin de la chambre, il s'aperçut que la couleur bleue, dont la chambre était badigeonnée, s'était détachée sur une grande étendue où l'on avait barbouillé toutes sortes de figures hideuses, en guise d'arabesques dans le goût des tatouages de la Nouvelle-Zélande.

IjC jeune avocat, transporté de joie et comme hors de lui, s'élança du lit; il se trouvait dans la chambre où le

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comte V* avait fait le testament fatal. La description s'accordait trop bien avec les lieux; il n'y avait plus à en douter.

A quoi bon fatiguer le lecteur d'une foule de petitescirconstances quitoutes se confirmèrent successivement; il suffirade dire qu'Insterbourg était, comme il l'est encore aujourd'hui, le siège d'un tribunal supérieur prussien appelé alors tribunal de la cour. Le jeune avocat se rendit aussitôt avec la comtesse chez le président; moyennant les papiers, expédiés dans les formes les plus authentiques, qu'il avait apportés avec lui, la légitimation de la comtesse fut complètement établie , et la publication du testament admise comme imprescriptible; la comtesse, qui était partie de son pays dans la misère et l'affliction, y retourna en possession de tous les droits qu'un destin ennemi avait voulu lui enlever.

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