‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 21 sur 47 · XV. i · texte numérisé non relu

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gnons bizarres et bariolés s'élèvent au-dessiisde l'épais feuillage des arbres. Ces bois ceignent un vaste jardin qui s'étend dans la vallée. Si jamais tu suis cette route, cher lecteur, ne redoute ni le petit retard que te causera ce détour, ni la légère offrande que tu donneras au jardinier; sors de ta voiture, fais-toi ouvrir cette maison, et parcours ce jardin en disant que tu as particulièrement connu le défunt propriétaire de ce domaine , le conseiller aulique Reutlingerqui habitait G**. Au fond, tu pourras le dire avec raison, s'il te plaît de lire jusqu'à la fin tout ce que je me dispose à te raconter; car j'espère qu'alors le conseiller Reutlinger se montrera à tes yeux avec ses manières originales et ses goûts singuliers, absolument tel que si tu l'avais connu réellement. Dès l'abord, tu reconnais déjà le goût gothique et les or-

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nemens grotesques de cette maison, et tu te plaindras avec raison de ces repoussantes peintures à fresque; mais en examinant de plus près, une singulière intention se déploie dans ces pierres ainsi peintes, et tu pénètres dans Je vaste pérystile avec un léger sentiment d'effroi. Sur les murailles divisées en panneaux, et revêtues de stuc blanc, on aperçoit des arabesques peintes en couleurs pâles, qui offrent dans !eurs sinueuses courbures des figures d'hommes et d'animaux, des fleurs, des fruits, des roches et une foule d'objets divers. Dans la grande salle qui s'élève au-delà du second étage, apparaissent en moulures dorées toutes les formes de la plastique. Au premier coup-d'œil , tu parleras du mauvais goût du siècle de Louis XIV, tu blâmeras ce style baroque, chargé, maigre et exagéré; mais si tu ne manques pas d'une cer-

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taille imagination, cher lecteur, ce que j'admets toujours en ta personne, 6 toi qui daignes me lire, tu ne tarderas pas à changer de disposition. Tu croiras t'apercevoir que cette fantaisie sans règles n'a été que le jeu hardi d'un peintre qui dominait en maître toutes ces formes, et tu devineras que tous ces emblèmes forment une chaîne d'ironies amères contre la vie humaine , de sarcasmes échappés à une âme malade et mortellement blessée. Je te conseille surtout, mon cher lecteur ou voyageur , de parcourir les petites chambres du second étage, qui couronne cette salle comme une galerie.

Là , les décorations sont très-simples ; mais çà et là on rencontre des inscriptions allemandes, turques, et arabes ^ qui s'accouplent singulièrement; puis tu te rends dans le jardin. Il est dessiné à la vieille mode française, en Ion"

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§ues charmilles couvertes, avec des cascades, des statues et des fontaines.

Je ne sais si l'on éprouve comme moi une impression grave et solennelle à la vue de ces anciens jardins français, mais pour moi je les préfère à ces prétendus jardins anglais, remplis de bagatelles , de petits ponts , de petites rivières, de petits temples et de petites grottes. A l'extrémité de ce jardin, on pénètre dans un petit bois, et le jardinier vous fait remarquer qu'il a la forme d'un cœur., comme on peut le voir distinctement du haut de la maison. Au milieu de ce bois est un pavillon en marbre brun de Silésie, également bâti en forme de cœur. Le pavé est de marbre blanc, et on y aperçoit uncœurd'unegrandeurextraordinaire.

Il est formé d'une pierre rouge, incrustée dans le marbre. En se baissant, on découvre ces mots qui y sont écrits; Il repose!

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Dans ce pavillon, auprès de ce cœur qui ne portait pas alors cette inscription, se trouvaient, le jour de Sainte- Marie, c'est-à-dire le 8 septembre de Tannée i8o..., un homme âgé, d'une belle apparence, et une vieille dame , tous deux richement vêtus.

— Mais , disait la dame , mais , mon cher conseiller , comment vous est donc venue la bizarre, je dirai même l'épouvantable idée de faire construire dans ce pavillon une sépulture pour votre cœur, qui doit reposer sous cette pierre rouge?

^- Laissez-moi ne pas parler de ces choses -là , ma chère conseillère-intime! répondit le vieux monsieur, — Nommez-le un jeu de mon esprit malade, nommez- le comme vous voudrez , mais apprenez que lorsque le découragement le plus amer me prend au milieu des biens que la fortune m'a

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jetés par hasard, je ne trouve qu'eu ce lieu du calme et des consolations.

C'est le sang qui coule de mon cœur déchiré qui a teint cette pierre; mais elle est glacée; et bientôt, lorsqu'elle pèsera sur mon cœur, elle apaisera le feu qui le consume.

La vieille dame jeta un regard douloureux sur le cœur de pierre , et en se baissant un peu pour mieux l'examiner, deux grosses larmes limpides tombèrent comme deux perles sur le pavé rougcâtre. Le vieil homme prit vivement sa main. Ses yeux brillèrent du feu de la jeunesse. Comme on voit dans l'éloignement , aux dernières lueurs du soleil, une campagne chargée de fruits et de fleurs , on distin* guait dans ses regards brûlans un passé plein d'amour et de tendresse.

— Julie! Julie! s'écria-t-il ; car vous aussi vous avez blessé ce cœur mor-

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tellement. Et la douleur étouffa sa voix.

— Ce n'est pas moi qu'il en faut accuser, Maximilien! dit la dame avec un accent pénétré et d'une voix émue.

N'est-ce pas votre inflexible opiniâtreté, votre foi aveugle dans les pressentimens , vos visions qui vous chassèrent loin de moi, et qui me décidèrent à donner la préférence à cet homme plus doux et plus pliant, qui prétendait aussi à mon cœur? Ah! Maximilien, vous dûtes sentir vous-même combien je vous aimais tendrement; mais votre humeur fantasque ne me tourmentaitelle pas sans relâche ?

Le vieux monsieur interrompit la dame, et abandonnant sa main ; — Oh ! vous avez raison , madame la conseillère-intime, je dois rester seul; nul cœur humain ne doit se joindre au mien; toutes les joies que donnent

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l'amour , l'amitié viennent vainement frapper contre ce cœur de pierre.

— Que vous êtes amer, que vous êtes injuste envers vous-même et envers les autres , Maximilien ! s'écria la dame. Qui ne vous connaît comme le plus généreux bienfaiteur des pauvres, comme le plus infatigable défenseur du bon dioit ; mais quel mauvais génie a jeté dans votre âme cette défiance qui se décèle dans toutes vos paroles, dans tous vos gestes.

— Ne reçois -je pas, avec la tendresse la plus vive , tout ce qui s'approche de moi , dit le vieillard d'une voix attendrie et les yeux humides.

Mais cette tendresse me déchire le cœur, au lieu de l'animer. — Ah ! continua-t-il, en élevant la voix, il m plu à l'impénétrable Providence de me douer d'un don qui précipite ma mort, qui me tue mille fois! Semblable au

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juif errant, je vois le signe invisible, la marque de Caïn sur le front du méchant ! Je reconnais les avertissemens secrets que donne comme des énigmes le roi des cieux, que nous nommons le hasard. Une jeune et douce fille s'offre à nous avec des regards purs comme ceux d'Isis , mais qui ne pénètre pas son âme , s'expose à se voir blesser par des griffes de lion et entraîner dans l'abîme.

— Encore ces fâcheux rêves ! dit la dame. Qu'est devenu ce charmant enfant , le fils de votre frère, que vous aviez recueilli il y a quelques années, et en qui vous sembliez trouver tant d'amour et de consolation.

— Cet enfant , répondit le vieillard d'une voix rude . je l'ai repoussé ! c'était un mauvais sujet, une vipère que je réchauffais dans mon sein.

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— Un mauvais sujet ! un enfant de six ans ! dit la dame étonnée.

— 'Vous connaissez l'histoire de mon frère cadet, dit le vieillard ; vous savez qu'il me trompa plusieurs fois d'une manière indigne ; qu'étouffant tout sentiment fraternel, chaque service que je lui rendais était une arme qu'il dirigeait contre moi. Il n'a pas dépendu de lui que je n'aie perdu mon honneur et ma position sociale. Vous savez qu'il y a quelques années, étant plongé dans lapins profonde misère, il vint à moi, me promettant de mettre un terme aux désordres de sa vie; vous savez aussi que je le reçus en frère, et qu'il profita de son séjour dans ma maison, pour s'approprier certains documens... mais silence là-dessus. Son fils me plut, et je le gardai , après que son misérable père, qui voulait me faire un procès criminel, eut été forcé de s'enfuir loin

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de moi. Un avertissement du ciel me délivra de ce petit scélérat.

— Et cet avertissement du ciel était sans doute quelque rêve ? dit la dame.

Mais le vieillard continua : — Écoutez-moi, Julie, et jugez vous-même! — Vous savez que la conduite diabolique de mon frère me porta le coup le plus rude que j'eusse jamais reçu , — à moins que ce ne soit celui que vous... mais silence là-dessus. Fut-ce l'effervescence que prirent mes idées à cette époque qui m'inspira l'idée d'élever un tombeau pour mon cœur , bref cela eut lieu. — Mon bois fut planté en forme de cœur, le pavillon s'éleva et les ouvriers s'occupèrent à le paver.

Un jour je viens pour assister à leur travail , et je remarque à quelque distance, que Feulant, nommé Max comme moi, s'amuse à rouler çà et là quelque chose, en bondissant et eu

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poussant de grands éclats de rire. Un sombre pressentiment s'empare de mon âme! — Je cours vers l'enfant , et je demeure pétrifié en voyant que c'est la pierre rouge, taillée en forme de cœur, qu'on avait disposée pour être placée dans le pavillon, qu'il roule ainsi de tous côtés et dont il s'amuse si gaîment î

— Misérable ! Tu joues avec mon cœur, comme ton père ! — A ces mots, je le repousse avec humeur, au moment où il s'approche de moi en pleurant. — Mon régisseur reçut les ordres nécessaires pour le renvoyer, et je ne le revis jamais !

— Homme effroyable ! s'écria la dame. Mais le vieux monsieur, s'inclinant poliment, lui dit : — Les arrêts du destin ne s'arrangent pas avec les petites sensibleries des dames. Et lui don-

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nant le bras, il la conduisit dans le jardin , à travers le petit bois.

Le vieux monsieur était le conseiller aulique Reutlinger; et la dame , la conseillère-intime Foerd.

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