‹ Œuvres de E.-T.-A. Hoffmann (volume 3)Chapitre 22 sur 47 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Le jardin offrait le plus merveilleux spectacle que l'on put voir. Une grande société, composée de conseillers-intimes , de conseillers auliques, de conseillers de finances, et de leurs familles,

l6o CONTES NOCTURNES,

venus |de la ville voisine, s'y était rassemblée. Tous , même les jeunes gens et les jeunes filles, étaient rigoureusement vêtus selon la mode de l'année 1760, avec de grandes perruques, des habits bien raides et de hautes frisures poudrées, qui produisaient une illusion d'autant plus parfaite que la forme du jardin convenait parfaitement à ce costume. Chacun se croyait transporté, comme par un coup de baguette, dans le temps passé. Une idée singulière de Reutlinger avait donné lieu à cette mascarade. Il avait coutume de célébrer, tous les trois ans, le jour de Sainte-Marie, la fête du vieux temps ^ à laquelle il invitait toutes les personnes de la ville qui voulaient y assister, sous la seule condition que chaque convive adopterait le costume de Tannée 1760. Le conseiller fournissait des costumes de sa riche garde-

robe aux jeunes gens qui n'étaient pas assez riches pour faire cette dépense.

Cette fête, qui durait trois jours, ramenait le conseiller au milieu des souvenirs de sa première jeunesse.

Deux jeunes gens, Ernest et Willibald, se rencontrèrent dans une allée Us se regardèrent un moment en silence , et se mirent à rire aux éclats.

— Tu as l'air d'un cavalier égaré dans le labyrinthe d'amour, s'écria Willibald.

— Et moi , il me semble que je t'ai <léjà rencontré dans quelque vieux roînan , répondit Ernest.

- — Mais vraiment la pensée du vieux conseiller n'est pas si mauvaise, reprit WiUibald. Il veut une bonne fois se mystifier lui-même, et rebâtir un temps dans lequel il vivait réellement , quoique à son âge, il ait encore toutes ses forces, toute la liberté de son esprit.

Page 1