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et qu'il ait une imagination plus vive e% un cœur plus ardent que beaucoup de jeunes gens d'aujourd'hui. Il ne doit pas craindre que quelqu'un s'écarte de son costume , par son langage ou par ses manières; car nous sommes tous dans des habits qui nous rendraient tout écart impossible.Vois donc comme nos jeunes dames ont un air noble et prude dans leurs lourdes jupes chamarrées, et comme elles se servent décemment de l'éventail. ^ Vraiment l'esprit de la vieille courtoisie s'est si bien emparé de moi sous cette perruque qui couvre ma tête à la Titus , que je ne sais qui ra'empéche d'aller auprès de la plus jeune fille du conseillerintime Foerd, de la belle Julie que je vois là-bas, et de lui dire: — Charmante Julie, quand me rendrez-vous le repos, en m'accordant votre amour. Il est impossible qu'une divinité de marbre pré-
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side à ce temple de la beauté. Le marbre se creuse par la pluie, et le sang amollit le diamant, mais votre cœur est comme une enclume que les coups endurcissent: plus le mien le frappe, plus il est insensible. Prenez-moi pour le but de vos regards. Ah! de grâce, cruelle, ne gardez pas ce funeste silence qui me tue? Les rochers répondent par un écho à ceux qui les interrogent, et vous, vous n'avez pas même un mot à
me dire? O la belle des belles
— Je t'en supplie, assieds-toi, dit Ernest à son ami, te voilà déjà de nouveau dans tes folies , et tu ne remarques pas que Julie qui s'était approchée de nous gracieusement , vient de s'enfuir avec timidité. Sans bien comprendre tes paroles, elle a soupçonné que tu te mo,quais d'elle, et tu as ainsi augmenté ta réputation de moqueur qui s'étend déjà sur moi ; car j'ai vu plus d'une fois
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qu'on me regardait de travers en disant : — C'est l'ami de Willibald.
— T(j sais que beaucoup de gens , et surtout les jeunes filles de seize à dixsept ans, m'évitaient avec soin; mais je connais le but auquel mènent tous les chemins, et je sais aussi que lorsqu'elles m'y rencontreront, elles me tendront amicalement la main.
— • Tu veux dire au grand jour de réconciliation, au jugement dernier , lorsqu'on aura secoué le joug des idées humaines, dit Ernest.
— Oh ! je t'en prie , s'écrie Willibald , ne nous élevons pas à ces grandes questions. Le moment n'est pas favorable ; abandonnons-nous plutôt aux idées folles dans lesquelles Reutlinger nous a' comme encadrés aujourd'hui.
Quelle bizarrerie a-t-il donc encore imaginée là-bas? Vois-tu cet arbre dont le ent balance les fruits blancs. Ce ne
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peut être le Cactus grandiflorus, car il ne fleurit qu'à minuit. Dieu sait quel arbre merveilleux le conseiller a encore planté dans son Tusculum.
Les deux amis s'acheminèrent vers l'arbre et ne furent pas peu surpris en apercevant un épais maronnier dont les fruits n'étaient autre chose que des perruques poudrées à blanc qui servaient de jouet au vent, et se balançaient curieusement avec leurs bourses et leurs queues. De grands éclats de rire annonçaient ce qui se trouvait sous le feuillage. Une société de vieux Messieurs, bien gais et bon vivans, s'étaient réunis sur la petite pelouse qui s'étendait au pied de l'arbre , après avoir ôté leurs habits et accroché leurs lourdes perruques aux branches du maronnier ils s'étaient mis à jouer au ballon. Mais personne ne surpassait dans cet exercice le conseiller Reutlinger qui savait en*
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voyer ie projectile à une hauteur pro^ digieuse et qui le lançait si adroitement qu'il retombait toujours aux pied» de son adversaire, — En cet instant , une effroyable musique de petites flûtes et de tambours se fit entendre ; la société mit fin à son jeu, et reprit ses habits et ses perruques.
— Qu'arrive-t-il donc encore ? dit Ernest.
— Je parie que c'est l'ambassadeur Turc , répondit Willibald.
— Quel ambassadeur Turc?
— On nomme ainsi , dit Willibald , le baron d'Exter , qui réside à G*** , et que tu as assez vu pour reconnaître en lui le plus grand original qui soit au monde. Il a été autrefois ambassadeur de notre cour à Constantinople^ et il se plaît encore à se mirer dans le reflet de ce printemps de sa vie; les descriptions du palais qu'il habitait
dansPéra, font souvenir de ce palais de diamans des fées dans les Mille et une Nuits ; et la manière dont il y vivait , rappelle le roi Salomon dont il prétend avoir l'esprit de sagesse et de divination. En effet , ce baron d'Exter , malgré ses vanteries et son charlatanisme , a quelque chose de mystique qui souvent m'impose et m'abuse moimême. Sa liaison avec Reutlinger est basée sur les sciences secrètes auxquelles ils croient également tous les deux. Au reste , tous les deux sont de grands visionnaires, mais chacun à sa façon, quoiqu'ils se réunissent dans la doctrine de Mesmer dont ils sont partisans décidés.
En causant ainsi , les deux amis étaient arrivés à la grande grille du jardin, par laquelle venait d'entrer l'ambassadeur turc. C'était un petit homme couvert d'une belle pelisse
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et d'un grand turban de cachemire à couleurs tranchantes. Mais il n'avait pu se défaire, par habitude, de sa perruque à marteaux , et par nécessité, de ses bottes de castor pour la goutte, ce qui altérait sensiblement l'orientalisme de son costume. Sa suite, qui faisait cet horrible baccanale, était composée de son cuisinier et de ses laquais, déguisés en Maures, avec des bonnets de castor pointus qui ressemblaient passablement à des sambenitos. Le baron tenait par le bras un vieil officier qui semblait s'être réveillé après un long sommeil, de quelque champ de bataille de la guerre de sept ans. C'était le baron Rixendorf , commandant de G*** , qui avait adopté , avec ses officiers, l'ancien uniforme, pour faire plaisir au conseiller.
— Salamamileh! ditReutlinger, en faisant une révérence au baron, qui
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ôta son turbaf), et le remit aussitôt sur sa perruque , après avoir essuyé la sueur de sou front avec uu mouchoir des Indes. En ce .loment , un corps doré , qu Ernest avait dès long-temps remarqué dans un cerisier se remua, et le conseiller de commerce , Harscher , vêtu d'un habit de gala en brocard d'or avec des culottes pareilles et une veste parseaiée de bouquets bleus sur un fond d'argent , descendit avec dextérité le long de l'échelle qu'il avait placée contre l'arbre, et courut se jeter dans les bras de l'ambassadeur, en criant ! Oh! che vedo. — O dio che sento! — Le ccnseiller de commerce avait passé sa jeunesse en Italie , était grand musicien, et avait la prétention, avec un fausset exercé, de chanter comme Farinelli.
— Je sais, dit Wilhbald, que Harscher a rempli ses poches de cerises XV. i5
pour les offrir aux dames. Mais comme il porte 5 à l'imitation de Frédéric II, son tabac dans ses poches sans sa tabatière , il ne recueillera de sa galanterie que des grimaces et des rebuf^fades.
L'ambassadeur Turc et le général de la guerre de sept ans furent accueillis avec des transports de joie. Ce dernier fut reçu par Julie Foerd avec toute l'expression de la tendresse filiale; elle s'inclina devant le vieux guerrier, et voulut lui baiser la main , mais l'ambassadeur Turc se jeta'entre enx en s'écriant : — Folies, enfantillages î Et il embrassa Julie avec force tout en marchant sur le pied du conseiller décontenancé qui poussa une exclamation involontaire , puis il entraîna la jeune fille avec lui. — On vit qu'il lui parlait avec véhémence , agitant les bras, ôtant et remettant son turban et se livrant à mille contorsion&v
— Qu'a donc à faire ce vieillard avec cette jeune fille ? dit Ernest,
— En effet , répliqua Willibald , il semble que ce soit quelque chose d'important, car quoique Exter soit le parrain de Julie et qu'il l'aime beaucoup, il n'a pas coutume de s'enfuir ainsi de la société avec elle.
En ce moment l'ambassadeur Turc s'arrêta subitement , étendit le bras droit devant lui , et s'écria d'une voix forte qui retentit dans tout le jardin : Apporte!
Willibald fit un grand éclat de rire:
— En vérité , dit-il , ce n'est rien autre chose sinon qu'il raconte à Julie pour la millième fois, la remarquable histoire du chien de mer.
Ernest voulut absolument connaître cette histoire.
— Apprends donc , dit Willibald , que le palais d'Exter étaU situé si près
du Bosphore que des degrés du plus beau marbre de Carrare, conduisaient jusqu'à la mer. Un jour, Exter était sur sa terrasse , plongé dans les plus profondes réflexions , lorsqu'un cri perçant l'arracha tout-à-coup a sa rêverie.
Il regarde au tour de lui et voit qu'un immense chien de mer vient de se plonger dans les flots, emportant dans sa gueule l'enfant qu'une pauvre femme turque, assise sur les degrés, avait laissé auprès d'elle. Exter descend précipitamment , la femme tombe à ses genoux en gémissant et en pleurant; mais Exter n'hésite pas long-temps , il s'avance jusqu'à la dernière marche , au bord de la mer, étend le bras, et s'écrie d'une voix forte : Apporte ! -— Aussitôt le chien de mer sort de la profondeur des ondes, tenant dans sa gueule l'enfant , qu'il remet avec soumission et en bon état au magicien j
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JDuis , se dérobant à ses reniei cieraens, il se replonge dans les flots.
— Cela est fort ! s'écria Ernest.
— Le vois-tu maintenant tirer un anneau de son doigt et le présenter à Julie ? dit Wiliibald. La vertu ne reste jamais sans récompense ! Outre que Exter sauva l'enfant, ayant appris que la mère était femme d'un pauvre ouvrier, il lui fit présent de quelques bijoux et de quelques pièces d'or , ce qu'il nomme une bagatelle, et ce qui valait tout au plus trente mille écus; alors cette femme tira de son doigt un petit saphir et le orésenta à Exter en l'assurant que c'était un précieux héritage de famille que la grandeur du bienfait d'F.xter pouvait seule l'engager à donner. Exter prit l'anneau qui lui sembla de peu de valeur, et ne fut pas peu surpris en reconnaissant à rinscrij)tion arabe presque imperceptible qui s'y
trouvait, que c'était le sceau du grand Ali avec lequel il attirait le pigeon de Mahomet pour converser avec lui * !
— Voilà des choses merveilleuses, dit Ernest en riant, mais voyez un peu ce qui se passe dans ce cercle au milieu duquel s'agite une petite créature semblable aux atomes de Descartes.
Les deux amis s'approchèrent d'une petite prairie sur laquelle une petite dame, haute de quatre pieds environ, laisait claquer ses doigts, en chantant avec un filet de voix : Il pleut, d pleut bergère, ramenez vos troupeaux.— Croirais-tu bien, dit Willibald, que cette figure poudrée, est la sœur aînée de Julit.' tu dois remarquer
* Il n'est point douteux que le barou Exter ne soil un portrait de quelqu'un de ces originaux si communs en Allemagne, et le type des meuteurs de profession, tels que le baron Chasseur de Mùncbausen , dont les récits sont passés en proverbe dans tout le Nord. Tb.
qu'elle appartient à celte classe de femmes que la nature a mystifiées en les douant d'une coquetterie qui les rend à charge aux autres, quoiqu'elle leur ait refusé le don de plaire, et qu'en les condamnant à une éternelle enliance, elle ne leur ait donné qu'une ridicule naïveté, sans les grâces et la fraîcheur du jeune âge.
Les deux amis s'approchèrent et gagnèrent la salle de musique où l'on distribuait des rafraîchissemens dans des vases de porcelaine gothique.
Reutlinger avait pris un violon et dirigeait avec talent un sonate de Coi elli, accompagné au piano par le général, et sur le théorbe par le conseiller de commerce à l'habit à drap d'or. Puis la conseillère Foerd chanta avec une expression admirable une grancl<? scène italienne d'Anfossi. Sa voix était cassée et chevrotante, et cependant elle en
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triomphait par le talent de sa méthode. Le ravissement éclatait dans les regards de Reutlinger qui semblait encore aux beaux jours de aa jeunesse.
L'idagio achevé, le général entama l'allégro , lorsque toutrà-coup les portes de la salle s'ouvrirent, et un jeune homme bien vêtu et de bonne mine vint se jeter, hors d'haleine à ses pieds. — O général ! s'écria-t-il, vous m'avez sauvé! vous seul! O mon Dieu, que ne vous dois-je pas?