CHAPITRE IZI
Ainsi criait le jeune homme qui étail hors de lui. Le général embarrassé , releva doucement le jeune homme et le conduisit dans le jardin en lui parlant avec douceur.
La société avait été fort surprise de cette aventure; chacun avait reconuu dans le jeune homme le secrétaire du conseiller Foerd , et l'on examinait ce dernier avec étonnement. Cehii - ci prit du tabac et parla en français à sa femme. Enfin, l'ambassadeur Turc s'avança vers lui et lui dit : — Je ne sais vraiment , mon honorable conseiller , quel mauvais démon a poussé ici mon cher Max avec ses remercîmens si importuns, mais je vais le savoir tout à l'heure. — A ces mots, il s'échappa, et Willibald le suivit. Le trio de la famille] Foerd , à savoir les trois sœurs Nanette , Clémentine et .Tulie, avaient des contenances fort variées. Nanette agitait avec bruit son éventail, parlait d'étourderie et voulait se remettre à chanter : Ramenez vos troupeaux! Mais personne ne se disposait à l'écouter. Julie s'était re-
tirée dans un coin, et tournait le dos à la compagnie, pour cacher sa rougeur et quelques larmes qui lui étaient venues dans les yeux.
— La joie et la douleur blessent également le sein des pauvres humains , mais le sang que fait jaillir l'épine cruelle, Tie rend-elle pas les couleurs à la rose qui commence à pâlir? Ainsi parlait avec un grand pathos, Clémentine éprise de Jean-Paul (*), en serrant à la dérobée la main d'un jeune homme aux cheveux blonds, qui se mit à sourire d'un air fade, et lui dit pour toute réponse : — Oh! oui, charmante Clémentine,
En ce moment , Willibald entra dans le salon et chacun l'entoura en l'assiégeant de questions. Mais lui ne voulait
* Textuellement: Toute jean-pauUsée. Les écrits de Jean-Paul-Frédéric Richter ont tourné beaucoup de ttlt^ tcminines en Allemagne. Tr.
ï8o CONTES NOCTURNES.
absolument rien savoir, et se tenait sur une grande réserve, en prenant l'air ironique et malin qu'il avait souvent. On ne le quitta pas cependant , car on avait remarqué qu'il s'était promené dans le jardin avec le conseiller Foerd, le général Rixendorf, et le jeune secrétaire, et qu'ils s'étaient entretenus avec chaleur.
— S'il faut que je divulgue avant le moment cet événement important, vous me permettrez, messieurs et nobles dames , de vous adrCvSser d'abord quelques questions.
On le lui permit volontiers.
— Ne reconnaissez-vous pas tous , dit Wiilibald d'un ton pathétique, le secrétaire du conseiller intime , le jeune Max, comme un homme bien élevé et richement doté par la nature.
— Oui, oui, répondirent en chœur toutes les dames.
LE CŒUR DE PIERRE. l8l
«=- N'avez-voiîs pas enteuclu rendre justice à sa sagacité, à son assiduité et à sa connaissance des affaires ?
— Oui, oui! s'écria le choeur des hommes, et les deux choeurs se réunirent lorsque Willibald demanda encore si Max n'était pas le garçon le phis éveillé, le plus malin et un dessinateur habile, puisque le général qui passe pour un amateur de première force n'avait pas dédaigné de lui donner des leçons.
— Il arriva donc , il y a quelque femps reprit Willibald, qu un jeune maître de l'honorable corporation des tailleurs, célébrant sa noce , il y eut bombances , et les basses et les trompettes s'épuisèrent en fanfares dans les rues. Jean , le domestique du conseiller intime, était douloureusementassis à la fenêtre , le cœur lui défaillait en croyant voir Henriette parmi les dan-
iBa CONTES NOCTURNES.
sensés, car il paraît que Henriette était de la noce. Mais lorsque, de sa fenêtre, il aperçut réellement Henriette, il n'y put tenir plus long-temps, courut a sa chambre , se mit dans la plus belle tenue, et se rendit bravement à la salle de noce. On le laissa entrer, mais sous la condition que chaque tailleur aurait la préférence sur lui, ce qui ne lui permettait de danser qu'avec les filles que leur laideur ou leurs mauvais ses qualités faisaient rejeter. Henriette était engagée pour toutes les danses; mais dès qu'elle vit son amoureux, elle oublia tous ses engagemens , et le brave Jean repoussa si violemment le petit tailleur qui voulait lui prendre sa belle, qu'il le fit pirouetter et tomber sur le parquet. Ce fut le signal d'un combat général. Jean se défendit comme un lion, distribuant à foison les soufflets et les coups de poing au-
tour de lui; mais il lui fallut succomber au nombre de ses ennemis, et il fut jeté d'une façon injurieuse , par les garçons tailleurs, au bas de l'escalier. Plein de rage et de désespoir, il frap?pait aux portes et aux fenêtres pour les briser, lorsque Max qui passait par-là, délivra le malheureux Jean des mains de la patrouille qui se disposait à l'arrêter. Jean lui raconta tous ses malheurs , il ne songeait qu'à se venger d'une façon violente, mais le prudent Max parvint enfin à l'apaiser en lui promettant de lui faire donner satisfaction de telle manière qu'il serait content.
Ici Willibald s'arrêta.
— Eh bien ?
— Et bien ?
— Et après?
— Une noce de tailleur!.
— Des amours de petites gens ?
l84 CONTES NOCTURNES.
— Que signifie tout cela ?
Ainsi, s'écriait-on de tous côtés,
— Permettez-moi, dit Willibald, de remarquer, avec le célèbre Wéber- Zettel, qu'il est arrivé dans cette comédie de Jean et de Henriette, des choses qui n'arriveront plus jamais.
— Or ^ le secrétaire Max s'assit le lendemain à son bureau, prit une belle feuille de papier vélin, des pinceaux et de l'encre de la chine, et dessina, avec une grande vérité, un magnifique bouc. La physionomie de ce merveilleux animal aurait donné amples matières aux études d'un physionognomane. Une expression surnaturelle régnait dans ses yeux animés, bien que quelques convulsions semblassent se jouer sur sa bouche et la contracter. L'animal semblait tourmenté d'un mal cuisant. En effet, l'honnête quadrupède était oc-
LE CŒUR DE PIERRE, l85
cupé à mettre au monde une fouie de petits tailleurs , armés d'aiguilles et de ciseaux , dont les groupes animés déployaient une activité extrême. Sous ce tableau étaient écrits des vers que j'ai malheureusement oubliés.
— Allez, avec votre vilain bouc !
criaient les dames ; parlez - nous de Max!
— Ledit^Max, reprit Wiilibald, donna ce tableau à Jean, qui s'en alla le coller adroitement à l'auberge des tailleurs, où il servit, pendant tout un jour, d'amusement à la populace oisive. Les enfans agitaient joyeusement leurs bonnets, et dansaient autour de chaque tadleur qui arrivait en lui chantant les vers de Max. — Personne autre que le secrétaire du conseiller-intime n'a pu faire ce tableau dirent les peintres. Personne autre que l'écrivain du conseiller-intime n'a pu faire