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que préparent si bien les vieilles femmes; et elle me verra avec plaisir fumer avec toi une pipe de bon varinas qu'elle aura chargée , et que j'allumerai avec des allumettes qu'elle aura faites de morceaux des manuscrits de son mari , destinés à devenir la proie des flammes. Mais si tout à coup les orages de la vie viennent faire irruption dans ce calme qui, pour moi du moins, présente l'aspect désespérant d'un désert ?
Si....
— Tu crois , que si des accidens malheureux , des maladies surviennent....
— Je crois , continua Sévère , qu'un jour deux yeux, dont le regard pénétrera ton cœur, changeront ta vie....
— Je ne te comprends pas.
Sévère continua sans faire atten-
tion à ce que disait Eugène : — Aucune robe de chambre botanique ne garantit contre ce regard; elle tombera par terre en lambeaux, fut-elle de fer. Et , abstraction faite des malheurs qui peuvent t'assaillir dans ce moment, celte alliance folle fera peser sur toi la malédiction la plus terrible, la malédiction qui fane et fait mourir la plus petite fleur de la vie ; c'est la malédiction du ridicule!
Dans son étourderie enfantine , Eugène ne comprit pas du tout ce que voulait dire son ami ; il était disposé à apprendre , à connaître autant que possible la région inconnue dont lui parlait Sévère, lorsque la femme du professeur entra.
La physionomie de Sévère exprimait l'ironie , le sarcasme était sur ses lèvres. Mais, comme la vieille
s'avançait vers lui avec toute Taniabilité et la dignité d'une noble matrone ; comme elle le saluait avec des paroles pleines de bonté qui partaient du fond du cœur, l'ironie et le sarcasme disparurent, des lèvres de Sévère, et il crut pour un instant qu'il y avait réellement des rapports dans la vie dont le monde ne se doute pas.
Qu'il soit dit en passant, que la femme du professeur devait dans le premier moment produire une impression très-agréable sur tout homme qui savait comprendre l'expression d'une piété et d'une fidélité véritables.
Sévère oublia son ton d'ironie , et le sarcasme expira sur ses lèvres lorsque la vieille l'invila à prendre une tasse de café cl à fumer uh€ pipe avec Eugène.
Il remercia le ciel lorsqu'il fut
rentré chez lui ; car, rhospîtalilé de la vieille femme, le charme singulier de la noble dignité qui était re'pandue sur tout son être, l'avaient tellement surpris que sa profonde conviction en était ébranlée. Il croyait malgré lui qu'Eugène pouvait ^tre réellement heureux dans ses rapports insensés avec la vieille.
Cependant il arrive quelquefois qu'un mauvais pressentiment s'accomplit presque aussitôt. Dès le lendemain , le ridicule dont Sévère avait menacé Eugène , commença déjà à exercer ses fureurs sur lui :
c'était une malédiction.
Le mariage extraordinaire d'Eugène avait percé dans le public ; et le lendemain matin , lorsqu'il entra au collège qu'il fréquentait encore, tout le monde le regarda en riant. La leçon terminée, les étudians formé-
rcnt une haie dans la rue où Eu-^ gène devait passer, et de tout côté on criait : — Je vous félicite, monsieur le marié. — Mes saluts au joli petit tendron. — Bon, le mariage n'est pour lui que fête et plaisir , etc.
Le sang bouillonna dans les veines d'Eugène. Arrivé dans la rue , un grossier personnage qui se trouvait faire partie des groupes, lui dit : Mes saluts à la jeune mariée, à la vieille.... — Il ajoutait une insulte; mais à l'instant même , toutes les fureurs de la colère et de la rage s'éveillèrent dans l'âme d'Eugène,il asséna un vigoureux coup de poing sur la figure de son adversaire et le renversa. Celui-ci se releva avec une vitesse peu ordinaire, et vint fondre sur le malheureux Eugène avec un gourdin noueux ; beaucoup d'autres allaient suivre son exemple ,
mais le doyen des étudians s'ëlança entre Eugène et le jeune homme qui l'avait insulté , en s'ëcriant d'une voix de Stentor : — Arrêtez , misérables ; n'avez-vous pas honte de vous donner des coups en plein marché ? Il vous importe peu qu'Eugène se marie , et qui est sa femme. Marcel l'a insultée en présence de nous tous , en pleine rue, et d'une manière si grossière < qu'Eugène devait sur-le-champ punir l'insulte. Marcel doit connaître à présent son devoir, et si quelqu'un se bouge , il aura affaire à moi. Le doyen donna le bras à Eugène , et le reconduisit chez lui. — Tu es un brave jeune homme , lui dit il , tu ne pouvais pas agir autrement. Mais , tu vis trop paisiblement et d'une manière trop retirée ; on devrait presque te regarder comme un sournois. 11
faudra te battre. Tu ne manques pas de courage , mais tu ne t'es pas exerce ; et Marcel le rodomont est un de nos meilleurs ferrailleurs, qui te couchera par terre au troisième coup ; non cela ne sera pas, je me battrai pour toi, je terminerai ta querelle ; tu peux compter sur moi. Le doyen quitta Eugène sans attendre sa réponse.
— Tu vois bien , dit Sévère , tu vois bien que mes prophéties commencent à se réaliser.
— Oh! silence! dit Eugène, le sang me bout dans les veines; je ne me connais plus ; Dieu puissant ! Quel mauvais esprit agissait en moi dans ce moment de fureur! Je te jure, Sévère , si j'avais eu dans ma main un poignard, j'aurais assassiné à l'instant même ce malheureux ! Mais ce cœur n'a jamais été agité par un scn-
liment qui pourrait souiller ma vie !
— Eh bien, la Irisle expérience commence à se réaliser,
— P\etirc-toi, continua Eugène; retire-toi avec cette expérience du monde que tu vantes tant. Je sais qu'il y a des orages qui s'élèvent tout à coup , et détruisent dans un instant les fruits d'un long et pénible travail. — Il me semble que mes plus belles fleurs sont écrasées et fanées.
Dans le moment même , un étudiant apporta , au nom de Marcel , un cartel à Eugène pour le lendemain matin. Eugène promit de se trouver au rendez-vous , à l'heure indiquée.
— Toi, qui n'a jamais touché une épée, tu veux te battre? dit Sévère tout étonné; mais Eugène protesta qu'aucune puissance ne Tempéchcrait de vider lui-même convenablement
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So CONTES NOCTURNES.
la querelle, et que son courage et sa résolution suppléeraient à son inhabileté'. Sévère lui représenta qu'en se battant à l'estoc, selon la coutume de l'université, le plus courageux devait succomber. Eugène persista dans sa résolution, en ajoutant qu'il s'était peut-être plus exercé à se battre à l'estoc qu'on ne le croyait.
Alors Sévère le pressa avec joie dans ses bras, et s'écria: — Le doyen a raison , tu es un brave; mais je ne veux pas te laisser aller à la mort ; je suis ton second; je te défendrai autant qu'il est en mon pouvoir.
Eugène était pâle comme la mort, lorsqu'il arriva sur le champ de bataille ; mais ses yeux étincelaient d'un feu sombre, et tout son maintien exprimait un courage inébranlable, et le calme de la résolution.
Sévère et le dovcn furent étran-
LE BOTANISÏi:. 5l
gemcnt surpris lorsqu'ils vircnl Eugène se montrer comme un bon ferrailleur, auquel son adversaire ne pouvait pas porter le moindre coup.
Au second assaut, il porta à Marcel un coup dans la poitrine qui le renversa.
Eugène devait fuir, mais il ne voulut pas quitter la place , quoi qu'il pût arriver. Marcel, qu'on avait regardé comme mort, revint un peu à luimême ; et , ce ne fut que , lorsque le chirurgien eût déclare que la blessure n'était pas mortelle, qu'Eugène quitta le champ de bataille avec Sévère. De retour chez lui, Sévère lui dit : — Je t'en prie , mon ami," explique moi cela ; car je crois rêver en te regardant: au lieu d'un jeune homme doux et paisible, je voisdevan t moi au contraire un homme vigoureux qui se bat à l'estoc et qui a autant de cou-
rage et de calme que le plus grand ferrailleur. — O mon cher Sévère , plût au ciel que tu eusses raison; puisse tout cela n'être qu'un songe. Mais non, je suis entraîné à présent dans le tourbillon de la vie, et j'ignore sur quels rivages me poussera une puissance obscure qui me porte à la mort et qui m'empêche de me sauver dans mon paradis que je croyais inatcessible aux esprits malfaisans.
— Et ces esprits malfaisans , qui troublent les paradis, continua Sévère, n'est-ce pas autre chose que les illusions que nous nous forgeons sur une vie qui est enveloppée d'un voile facile à déchirer? Eugène, je t'en conjure , renonce à une résolution qui te conduira à ta perte î — Je t'ai parlé delà malédiction du ridicule; tu ressentiras encore bien davantage tout ce qui blessera ton cœur.Tu es cou-
1 ageux, décide; il esl facile de prévoir que tu le batlrasencore au moins vingt fois pour ta femme, dès qu'il te sera impossible de rompre l'alliance infernale que tu contractes avec celle vieille. Mais, plus ton courage et ta fidélité seront éprouvés , plus aussi le venin que Ton répandra sur toi et sur toutes tes actions, sera violent. Toute la gloire de ton héroïsme pâliia devant le ridicule dont celte vieille femme te couvre.
Eugène pria Sévère de garder le silence sur une affaire dans laquelle il ne varierait jamais, et répondit seulement qu'il était redevable de son talent de tirer les armes au professeur Hclms , qui, comme tons les vieux étudians, estimait incomparablement cet art. Tous les jours il était obligé de se battre pendant une heure avec le vieux profcs-
sciir, et c'est ainsi qu'il s'c'tait exerce suffisamment sans avoir jamais mis le pied dans une salie d'armes.
Eugène apprit de Marguerite que la femme du professeur était sortie^ qu'elle ne rentrerait à la maison que dans la soirée, et qu'elle avait beaucoup d'affaires à terminer dans laville.
Cette conduite lui parut assez extraordinaire, elle était contraire à Thabitude et à la manière de vivre de la femme du professeur qui ne s'absentait jamais aussi long-temps de chez elle.
Absorbé dans un important ouvrage de botanique, qui venait de lui tombersousla main, Eugène était assis dans le cabinet de travail du professeur, et il avait oublié à peu près tout ce qui lui était arrivé dans la matinée. Ycrs le crépuscule, une voiture s'ar-
rcla devant la maison, et un instant après la femme du professeur entra danslecabinet.il fut très-surprisde la voir parce des habillemens magnifiques qu'elle ne portait que les jours de grande fétc ; la robe plissée de moire noire, garnie de belles dentelles de Flandre , la petite coiffe antique , un collier et des bracelets de perles; toute cette parure donnait à la femme du professeur un air majestueux et imposant.
Eugène se leva de son siège , et en même temps tout ce qui lui était arrivé pendant la journée se présenta à sa mémoire ; il poussa involontairement ce cri : — O mon Dieu !
— Je sais, dit-elle d'un ton de tranquillité affectée qui ne trabissait que trop l'agitation de son âme ; je sais tout ce qui s'est passé bier, mou cbcr Eugène; je ne puis, je no dois
pas VOUS blâmer. Mon Helms a aussi été obligé de se battre une fois pour moi; j'étais déjà sa femme, nous étions mariés depuis dix ans , je viens seulement de l'apprendre, et cependantmonHelmsétaitun jeune homme tranquille et religieux, qui ne voulait la mort de personne. Mais c'est comme cela , et je n'ai jamais pu comprendre pourquoi cela ne peut pas être autrement. La femme ne peut pas concevoir bien des choses qui se passent sur cette scène obscure du monde, qui doivent lui rester cachées si elle veut rester une digne épouse et soutenir rhonneur et la dignité d'un époux; et c'est avec une pieuse résignation qu'elle doit croire ce que son mari raconte des dangers qu'il a courus en naviguant comme un pilote audacieux sur celte mer orageuse.
Mais il s'agit de bien autre chose,
— Ah! lorsque mon Helms se battit pour moi , j'avais dix-huit ans ; j'étais fraîche ; on disait que j'étais belle ; on l'enviait. — Et vous. — Vous vous battez pour une matrone, pour une alliance qu'un monde malin ne peut comprendre , et sur laquelle une impiété méprisable ose déverser le ridicule.— Non, cela ne se peut pas, cela ne doit pas être ! Je vous rends votre parole, mon cher Eugène ; nous devons nous séparer !
— Jamais, s'écria Eugène, en se jettant aux pieds de la femme du professeur , et en pressant ses mains contre ses lèvres. Gomment ! ne doisje pas répandre la dernière goutte de mon sang pour ma mère ? — Et il conjura la femme du professeur, en versant des larmes, de garder la parole qu'elle lui avait donnée , de faire consacrer son adoption par la béné-
diction de l'église! — Cependant, malheureux que je suis, continua-t-il subitement, toutes mes espérances, tout mon bonheur sont détruits à jamais ! Marcel a peut-être rendu le dernier soupir, et dans un moment on me traînera peut-être en prison.
— Soyez tranquille , dit-elle , soyez tranquille , mon cher fils! Marcel est hors de tout danger ; le coup que vous lui avez porté, n'a endommagé aucun organe nécessaire à la vie. J'ai passé plusieurs heures avec votre respectable recteur. Il a pris des informations auprès du doyen , de vos témoins et de plusieurs étudians qui étaient présens au duel. — Ceci n'est pas une dispute absurde , dit le noble vieillard. Eugène ne pouvait pas punir autrement l'insulte qu'on vous a faite , et Marcel ne pouvait pas agir autrement. Je n'ai été informé de
rien, et je saurai répondre à toute délation.
Eugène poussa des cris de joie , et, entraîné par un sentiment qui remplissait le cœur pur et religieux du jeune enthousiaste, la femme du professeur céda aux instances qu'il lui faisait d&- faire célébrer le plutôt possible les noces.
La veille du jour où les fiançailles devaient être célébrées dans le plus grand silence, on entendit, à une heure déjà fort avancée, un murmure et im bruit sourd devant la maison de la femme du professeur. C'étaient des étudians qui s'assemblaient. Eugène furieux courut chercher son cpéc. La bonne dame Helms, pale de frayeur, ne pouvait pas proférer une parole. Une voix rauque se fit entendre dans la rue : — Si vous y consentez, je vous aiderai à donner
6o CONTES KOCTLRÎSES.
Taubade au jeune couple; mais j'espère qu'aucun de vous ne se refusera demain à se battre avec moi aussi long-temps que ses forces le lui permettront!
Les étudians s'esquivèrent doucement l'un après l'autre. Eugène regardait par la fenêtre ; il reconnut à la lueur d'une lanterne ce même Marcel , qui se trouvait au milieu de la rue , et qui ne s'en alla que lorsque tout le monde se fut retire'.
— Je ne sais pas, dit la femme du professeur, lorsque le petit nombre d'amis de feu Helms qui avaient assisté aux fiançailles, fut parti, je ne sais pas ce qu'a notre Marguerite ; elle n'a cessé de pleurer comme une fille au désespoir. Cette pauvre enfant croit probablement que nous n'aurons plus les mêmes soins pour elle, î^on ! — Ma Marguerite restera
LE BOTANISTE. Gi
toujours ma très-chère petite fille!
A ces mots Marguerite entra dans la chambre, et la bonne vieille la pressa contre son cœur. — Oui, dit Eugène , Marguerite est notre chère enfant; et elle apprendra très-bien la botanique. Alors, il s'approcha d'elle, et la baisa sur les lèvres, ce qu'il n'avait jamais fait auparavant.
Mais. Marguerite perdit connaissance dans les bras d'Eugène.
— Qu'as-tu donc Marguerite? — Es- tu donc une petite mimosa pudica *? tu te contractes quand on te touche!
— La pauvre enfant est sans doute malade, l'humidité qui règne dans l'église lui aura fait mal, dit la vieille, en lui frottant le front avec
* Mimosa pujica , scnsUlve , plante qui replie ses feuilles lor.>ntroii les touche, plus sujette que toutes à la nulalion.
62 CONTES NOCTURÎSES.
de Tcau de senteur. Marguerite ouvrit les yeux , et poussa un profond soupir; il semblait qu'on lui eût percé subitement le cœur ; mais a présent elle allait mieux.