XVI II
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Les traits de Marguerite se glissèrent sur l'image aussi rapidement que Je vent; mais, lorsqu'elle s'approcha du jeune homme, pour le presser dans ses bras, ce fut la comtesse Gabriela.
Dans l'ardeur de sa passion , Eugène voulut embrasser cet ange ; mais une main de fer l'arrêta ; il resta immobile , et l'image pâlissait toujours de plus en plus , en poustant des soupirs de douleur.
Un cri d'épouvante s'échappa plus lentement de la bouche du jeune homme.
— Monsieur Eugène ! monsieur Eugène ! éveillez-vous donc , vous avez des rêves pénibles!
C'est ainsi que se fit entendre une voix claire. Eugène s'éveilla en sursaut, le soleil lançait ses rayons sur son lit. C'était Marguerite qui l'avait
appelé , et qui lui dit que le cavalier espagnol était déjà venu pour le voir, et qu'il s'était entretenu avec la femme du professeur qui ét^t descendue au jardin , trèsinquiète de ce que monsieur Eugène restait au lit plus long-temps que de coutume. — Elle craint que vous ne soyez malade. Le café vous attend au jardin, ajouta-t-elle
Eugène s'habilla promptcment , se hâta de descendre , en cherchant à dissiper de toutes ses forces le trouble que ce songe fatal avait fait naître dans son âme. Il fut très-surpris de rencontrer au jardin , la femme du professeur devant un magnifique datura fastuosa , se penchant au-dessus de ses grandes fleurs en forme d'entonnoir, et respirant avec complaisance leur délicieux parfum.
— Eh! comment, s'écria-t-clle , en
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voyanlEugène, comment! vous allez devenir un dormeur! — Savez-vous Lien que votre ami Te'tranger est déjà venu vous voir, qu'il désire beaucoup s'entretenir avec vous? Mais^j'ai été très-injuste envers ce monsi^iur étranger, en cédant à mes mauvais soup- <;ons. Le croiriez-vous, cher Eugène, il m'a faitapporterdujardin de la comtesse ce magnifique daiurafastuosa^ parce qu'il vous a entendu dire que j'aime beaucoup ces fleurs. — Yous avez donc pensé à votre mère dans votre paradis, très-cher Eugène! — Aussi , j'aurai grand soin du beau daiura.
Eugène ne savait que penser de la conduitederEspagnol.il était porté à croire que Firmino cherchait à réparer, par les attentions qu'il avait pour sa femme , les mauvaises plaisaRtcries qu'il s'était permises sur
une alliance qu'il ne connaissait pas.
Elle Uù dit ensuite que l'oranger Tavait invité à se trouver de nouveau le soir au jardin du comte. Le ton caressant que la femme du professeur prit ce jour-là , agit comme un baume bienfaisant sur le cœur déchiré du jeune homme. Il semblait à Eugène que le sentiment qu'il avait pour la comtesse n'avait rien de commun avec lessenlimens ordinaires de la vie.
Il ne pouvait pas nommer ce sentiment amour physique. Cette pensée rcûl profané à ses yeux. Il était très- gai et Irès-content ce jour-là, ce qui ne lui était pas arrivé depuis long-temps; et la vieille était beaucoup trop dfstraile pour apercevoir la préoccupation extraordinaire , qui se manifestait dans celte gaîlé peu commune d'Eugène.
Marguerite seule vit qu'Eugène était devenu tout autre ; et , contre l'opinicrti de sa mère adoptive, elle soutint qu'il n'avait changé sa conduite bizarre que pour mieux cacher son jeu.
— Ah ! dit la petite ; il ne nous aime plus autant qu'autrefois ; il fait semblant d'être aimable , afm que nous ne l'interrogions pas sur ce qu'il veut taire.
Eugène trouva son ami dans une chambre de l'orangerie, occupé à filtrer différentes liqueurs qu'il mettait ensuite dans des flacons.
— Je travaille, dit-il en l'apercevant, je travaille dans ta partie, quoique d'une autremanière que toi.
Il lui apprit ensuite qu'il connaissait la préparation mystérieuse de certaines substances qui font croître les plantes, et qui contribuent surlout à les
rendre belles; c'est là la raisonpoui laquelle, disait-il, tout prospère et croît admirablement dans ce jardin. Firmino ouvrit aussitôt une petite armoire, dans laquelle Eugène aperçut une grande quantité de fleurs et de petites boites,
— C'est ici , dit Firmino , une collection complète des mystères les plus rares, dont l'action paraîtrait tout à fait fabuleuse.
Tantôt c'e'tait une liqueui', tantôt une poudre, qui, mêlée à la terre ou à l'eau, devait rendre plus belle et plus agréable la couleur, le parfum de telle ou telle fleur, et Téclat de telle ou telle plante.
— Parexemple, continua Firmino, verse quelques gouttes de celle liqueur dans Teau avec laquelle tu répands la rosée bienfaisante sur la rosa centl/olia, cl tu t'étonneras de la
splendeur avec laquelle ses boulons s'e'panouiront. Mais Teffet de celte poudre te paraîtra encore plus prodigieux; répandue dans le calice d'une fleur, elle se mêle avec la poussière fécondante, et augmente son parfum, sans changer sa nature. Celte poudre produit un excellent effet, surtout dans le daiurafasUiosa; seulement il est nécessaire de prendre quelques précautions lorsqu'on l'emploie. I>a m.oitiédc ce qui peultenirsurla pointe d'un couteau suffit pour cet usage ; toute la dose , même la quantité renfermée dans ce petit flacon, suffirait pour faire mourir subitement Fhomme le plus vigoureux avec tous les symptômes d'une attaque d'apoplexie nerv'euse, et sans laisser aucune trace d'empoisonnement. Prenez-la, Eugène, je vous fais cadeau de cette poudre mystérieuse, L'essai, que vous
en ferez, réussira très-bien; cependant, prenez bien garde, et rappelez-vous ce que je vous ai dit de la vertu mortelle de cette poudre sans couleur et sans odeur, et qui paraît insignifiante.
Firmino présenta alors à Eugène un petit flacon bleu, hermétiquement fermé ; celui-ci apercevant la comtesse Gabricla au jardin, le mit en poche, sans trop savoir ce qu'il faisait.
Il suffit de dire que la comtesse était une femme née pour l'amour et le plaisir, et possédant au suprême degré celte coquetterie qui n'accorde que Fespérance et qui sait ainsi exciter et entretenir la passion la plus vive; conséquente dans sa manière d'être , elle enflammait le jeune homme d'un amour toujours plus ardent. Il ne vivait plus que pendant les heures et les
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momens où il voyait Gabriela-, sa maison lui semblait une prison sombre et solitaire; et la femme du professeur était à ses yeux le malin esprit de la séduction qui l'y avait relégué.
Il ne remarquait ni le chagrin profond qui consumait la pauvre femme , ni les larmes que répandait Marguerite ; et quand il daignait jeter un regard sur elles, ou leur adresser quelques mots aimables, il ne recevait pas de réponse.
Quelques semaines se passèrent ainsi, lorsque Firmino se présenta un matin chez Eugène. Il y avait dans tout son êlre, quelque chose de gêné qui paraissait indiquer un évér ncmcnt extraordinaire.
Après avoir échangé quelques paroles indifférentes , il fixa le jeune homme , et dit d'un ton mordant :
Eugène — tu aimes la comtesse , et
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sa possession serait le comble de tes désirs.
— Malheureux, s'écria Eugène hors de lui , malheureux ! ta main comprime mon cœur, détruit mon repos et me donne la mort! — Que dis-je , — non ! tu me fais sortir , insensé que je suis, de mes illusions!
J'aime Gabriela , — je l'aime comme jamais mortel n'a aimé , — mais cet amour me conduit à ma perte!
— Je ne vois pas cela , dit froide^ ment Firmino.
— La posséder, conlinua Eugène, la posséder! — Hélas! un mendiant peut-il aspirer à la possession des pierres les plus précieuses! — Un malheureux , qui a méconnu sa vie , lui-même , qui ne possède qu'un cœur agité par l'amour le plus vif et le plus grand désespoir, peut-il?... — et vous!
— vous ! — Gabriela !
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— Je ne sais pas, dil Firraino, je ne sais pas, si ce sont tes relations misérables qui te rendent si timide.
Un cœur aimant comme le tien peut ^iser hardiment à tout ce qui est beau et grand.
— N'éveille pas, mon ami, n'éveille pas en moi un vain espoir, qui augmenterait .mon malheur.
— Mais, reprit Firmino, je ne vois pas de malheur sans remède, quand on est payé de retour par l'amour le plus ardent qui ait jamais brûlé le cœur d'une femme.
Eugène voulut se récrier.
— Calme- toi , dit Firmino , Câlme-toi; soulage -toi comme tu pourras, quand j'aurai fmi et quand je me serai éloigné; mais à présent, écoute moi en silence. — Il n'est que trop vrai que la comtesse l'aime ; elle t'aime avec Fàrdeur
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J'une vraie Espagnole. Elle ne vit plus que pour toi, tout son être l'appartient. Tu n'es donc pas un malheureux mendiant , un homme plonge dans le malheur pour avoir méconnu sa vie; non, Tamour de Gabriela te rend infiniment riche ; tu te trouves sur le seuil de la porte d'un Eden qui vient de s'ouvrir pour toi. ÎSe crois pas , que ta position puisse l'arrêter. Il est certains japports qui font oublier au fier comte espagnol son rang supérieur, et lui font désirer ardemment de te prendre pour son gendre. C'est moi, mon cher Eugène, qui ferai valoir ces rapports , et je pourrais dès à présent, t'en dire beaucoup à ce sujet; mais il vaut mieux garder le silence et attendre le moment favorable. — Et avec d'autant plus de raison, que to» amour est chargé
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de nuages Irès-sornbres. — Tu penses bien que j'ai caché soigneusement à la comtesse tes rapports de famille; mais je ne puis m'expliquercomment la comtesse a pu savoir que tu es marié avec une femme de soixante ans. Elle m'a dévoilé tout son cœur ; elle est plongée dans la douleur et le désespoir. Tantôt, elle maudit le moment où elle te vît pour la première fois; tantôt elle te maudit toi-même; tantôt, elle te donne les nomslesplus tendres, et s'accuse elle-même de la fureur de son amour. — Elle ne veut plus te voir, c'est ce qu'elle a
— Dieu, s'écria Eugène, est-il un sort plus horrible que le mien !
— C'est ce qui est douteux continua Firmino, en souriant ironiquement. Tu verras encore aujourd'hui vers minuit, je l'espère, la comtesse Gabriela, C'est vei\ ce moment que
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doils'épanouirle cactus grandijloj'iis qui est dans notre serre ; ta sais que cette fl<îur doit commencer à se faner vers le lever du soleil. La comtesse Gabriela aime autant le parfum aromatique de ces fleurs que le comte le déteste. Ou pour mieux dire, Tesprit romanesque de Gabriela reconnaît dans cet arbrisseau merveilleux le mystère de l'amour et de la mort même,mystère que célèbre pendant la nuit cette fleur en arrivant par son épanouissement rapide au suprême degré du bonheur,,ct en se fanant aussi promptement. Malgré sa douleur et son grand désespoir, la comtesse viendra certainement dans la serre oùjete cacherai. — Quant à toi, cherche les moyens de te délivrer de tes fers et de t'échapper de ta prison î — L'amour et ta bonne étoile sauront guider tes pas! — Tu me fais plus de
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peine que la comtesse; et je t'offre 4out mon appui pour te conduire au bonheur.
A peine Firmino eut-il quitte le jeune homme , que la femme du professeur entra dans la chambre.
— Eugène /dit-elle du ton sévère d'une matrone respectable, Eugène, cela ne peut pas durer plus longtemps entre nous !
A ces mots , la pensée que son union n'était pas indissoluble , que la grande disproportion d'âge était une raison pércmptoire pour obtenir une séparation judiciaire , brilla , comme un éclair, dans l'esprit du jeune homme.
— Oui , s'écria-t-il d'un ton moqueur, oui, madame, vous avez bien raison, cela ne peut pas durer plus long-temps entre nous! qu'elle soit détruite l'union que produisit une
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folle illusion ! Séparons-nous, — divorçons, — je m'y prêle volonlic»s.
La pâleur de lamorlse rcpanditsur le visage de la femme du professeur, ses yeux se baignèrent de larmes.
— Gomment , dit-elle d'une voix tremblante, comment, c'est moi qui t'avertissais que tu préférais le calme, la paix intérieure, aux plaisirs trompeurs du monde, et c'est moi, ta mère, que tu veux exposer aux railleries des méchans! Non, Eugène, tu ne le veux, tu ne le peux pas! — Le démon t'a aveuglé! rentres en toi-même! — Cependant, tu es venu au point de mépriser, de vouloir te séparer de ta mère, qui t'éleva , qui eut tous les soins pour toi , et qui ne désire que o n bonheur dans ce monde et dans 'aulie ! Ah ! Eugène , il ne sera pas nécessaire d'avoir recours au juge terreslre, pour nous séparer; le père